Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 1 sur 20

Pages du PDF

Café sans filtre

Exergue

« Courage, on est tous reliés

mais on oublie de s’en souvenir. »

Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises

 

OceanofPDF.com

9 h 00

 

OceanofPDF.com

CHLOÉ FOURNIER, 31 ANS – TABLE N° 8

(salle du fond, à gauche, baie vitrée)

 

J e suis un parasite. C’est exactement ce que José, le serveur, doit penser. Il fait claquer sa serviette sur son épaule et pousse des soupirs excédés, mais il n’a pas

encore menacé de me jeter dehors. Honnêtement, ce serait ridicule : depuis

que j’ai trouvé refuge ici, la salle n’a jamais été qu’à moitié pleine.

Les clients reviennent à l’intérieur, oui, mais avec méfiance. Ils tiennent

leur masque à portée de main et le touchent nerveusement. La jauge

sanitaire est tombée et on peut se réunir à douze ou à quinze si cela nous

chante. Le souci, c’est qu’on évoque beaucoup ce nouveau variant à qui

l’on a donné une lettre grecque mais qui évoque quand même l’Inde, les

éléphants majestueux, Bollywood et les villes surpeuplées.

Sur la terrasse, en revanche, c’est souvent bondé. On a compris qu’on ne

risquait presque rien à l’air libre, que les gouttelettes s’envolaient au gré du

vent et qu’elles n’allaient pas contaminer nos épidermes. Elles sont

déconfinées, elles aussi, et immatérielles. Pourtant, les rires et les éclats de

voix sont encore discrets. La faute à un début d’été maussade, des cieux

menaçants, des orages diluviens. À la sortie du tunnel, aussi. On plisse les

yeux. On tâte la clarté du jour. Les différents couvre-feux nous ont habitués

à nous comporter en souris domestiques. Nous trottinons chez nous la nuit,

sans pointer notre museau à l’extérieur.

C’est pareil pour les conversations. Elles sont souvent mezza voce, de peur

de réveiller les démons de Wuhan ou d’ailleurs. Du bout des lèvres, on ose

prononcer le mot « vacances » mais on l’accompagne d’une moue qui

signifie que, comme l’an dernier, ce ne seront pas des congés habituels. On

attend de voir. On attend tous de voir.

Sauf moi.

Assise sur ma banquette en skaï, je n’attends rien. J’observe. La façon dont les hommes et les femmes se comportent. Ceux qui s’accueillaient à

bras ouverts se touchent maintenant l’épaule ou le biceps, osent parfois

laisser s’attarder une main sur la peau de l’autre, puis retirent furtivement

leurs doigts et cherchent mentalement où ils ont bien pu fourrer leur

bouteille de gel hydroalcoolique.

De temps à autre, nos regards se croisent. Ils se rendent compte que je suis

en train de les fixer et ils se déplacent de quelques centimètres. Je les mets

mal à l’aise. Puis ils remarquent les carnets, les crayons, le gros stylo

plume, et ils respirent à nouveau. Une artiste. La satisfaction de pouvoir me

placer dans une case. Ah, les arts. La culture. Ce sont les domaines qui ont

le plus souffert pendant ces deux années, hein ? Brutalement coupés du

public et de leur unique source de revenus. Comment allons-nous survivre à

cette période ? Pour un peu, ils me donneraient un ou deux euros,

accompagnés de mots de compassion et d’encouragement. On est tous avec

vous. On y croit.

Je me demande ce qu’ils retiennent, une fois qu’ils ont détourné le regard.

L’image qui s’imprime sur leur rétine. Une trentenaire. Des cheveux plutôt

courts. Raides. D’un brun tirant vers le noir. La couleur des yeux ? Verts ?

Bleus ? Marron ? Non, vraiment, ça, ils n’y ont pas prêté attention. De

même qu’à la corpulence – ce qui doit signifier qu’il n’y a rien de bien

particulier de ce côté-là. Surtout qu’elle était assise, vous comprenez. C’est

toujours compliqué, de juger de la taille d’une personne lorsqu’elle n’est

pas debout devant vous. Elle avait un piercing dans le nez, non ? Ou alors,

c’est juste que ça entre tellement dans le cliché des artistes. Ah oui, parce

que, artiste, ça, c’est sûr et certain. Elle esquissait des croquis. Des rues

alentour. De l’intérieur du bar. Si ça se trouve, au moment où je l’ai

remarquée, elle était en train de brosser mon portrait. J’aimerais bien voir

ça. Si je la recroise, je lui demanderai. Sauf que si je la recroise, je ne la

reconnaîtrai pas. En attendant, elle ferait mieux de trouver une autre

occupation. Un vrai métier, quoi.

Je songe aux endroits où j’ai travaillé. Les bureaux à Paris. L’open space à

Helsinki. Le salon de thé à Vantaa. La supérette à côté de chez mes parents.

Après toutes ces années à servir et à traverser la vie des autres, je n’aspire

plus qu’au calme. Un pas de côté. Voilà. C’est l’expression qui convient. Depuis l’automne, j’ai esquissé un pas de côté. Comme je m’étais déjà

coupée du monde quelques mois auparavant, en revenant de Vantaa, je suis

devenue une marginale. Non, c’est inexact. Je suis sur la ligne rouge qui

sépare la marge du reste de la page. C’est un fil que j’ai tendu et sur lequel

je marche maladroitement. J’ignore quand j’en chuterai et si cela finira mal.

Surtout, cela ne m’intéresse pas, pour le moment.

Ce qui me captive, ce sont les autres. Tous mes congénères, qui avancent,

timorés ou bravaches, certains d’avoir vécu la période la plus intense de

leur existence au cours de ces différents confinements, et qui redécouvrent

un monde qu’ils prenaient pour acquis. Ils m’émeuvent, et je les envie

également. Mine de rien, j’aimerais revenir dans la danse, moi aussi, mais

j’ai oublié les pas.

Ah, le carillon de la porte d’entrée – une survivance qui rattache ce bar à

d’anciens lieux, épiceries du e XIX siècle, boulangeries des villages. Un

deuxième client. J’aime la façon qu’ils ont d’hésiter sur le pas de la porte,

comme s’ils devaient attendre l’autorisation du maître de maison avant de

pénétrer dans les salons privés. Dehors, on entend un grondement soudain.

Les nuages se sont ramassés dans un coin du ciel. J’ignorais qu’on avait

prévu des orages. Je n’écoute plus les prévisions météorologiques.

 

OceanofPDF.com