Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 6 sur 20

Pages du PDF

Café sans filtre

10 h 30

 

OceanofPDF.com

FRANÇOISE, 60 ANS – TABLE N° 3

 

I l est parti depuis au moins une demi-heure et j’ai encore l’impression de l’entendre parler. Ce qui est sûr, c’est que dans cette grande école de commerce où nous l’avons envoyé et qui coûtait les yeux de la tête, il a

appris à discourir. Il sait alterner les conseils, l’ironie, la douceur, les

menaces, les admonestations, c’est impressionnant. Il tient cela de son père

– mais son père est moins subtil. Il glisse au milieu de phrases fort bien

tournées des mots vulgaires qui font tache, ou une erreur de conjugaison

que les invités relèvent mentalement. Mon mari ne parvient pas non plus à

rester impassible – son visage change de couleur, rose, orangé, jaune doré,

écarlate, c’est souvent assez laid mais parfois attendrissant. On se dit qu’il

reste des failles. Des émotions. De l’humain. Guillaume, non. Guillaume a

cette peau légèrement mate qui ne s’altère qu’en de très rares occasions. Je

suis surprise et honorée que, par trois fois, il ait été incapable de cacher son

émotion. Je ne me rappelle plus la dernière fois où je l’ai vu rougir pour

autre chose qu’un coup de soleil.

Je reprends une gorgée de thé. Finalement, je me trouve bien, ici. Tout à

l’heure, quand Guillaume m’a littéralement poussée à l’intérieur, je ne me

sentais pas à ma place. Et puis, lorsqu’il a hélé le serveur, j’ai ressenti cette

crispation dans les épaules. Il était dans son élément. Il se comportait

comme le maître des lieux. J’ai compris tout de suite qu’il était missionné

par son père. Je m’en doutais, de toute façon. Mon mari est incapable de

s’adresser à moi directement. Nos enfants sont devenus des sortes de

télégraphistes à l’heure où le reste de la planète s’envoie des tonnes de

messages et de vidéos.

J’intimide peut-être Marc, maintenant. Il retrouve celle dont il a

brièvement été amoureux et dont la relative froideur le tétanisait. Il ne

comprenait pas que, sous mon air impassible, je bouillais. Je rêvais de lire tous les livres de la bibliothèque, mais aussi de voyager dans tous les pays

du monde, d’exercer tous les métiers et de relever tous les défis. Mes

parents avaient consenti à ce que j’étudie les lettres modernes – reste

d’éducation dix-neuvièmiste où la fille se consacre à la littérature ou aux

langues en attendant le mari adéquat.

Le mari adéquat est apparu. Il avait de la prestance et ce côté un peu trop

sûr de lui que confèrent parfois les études commerciales. Un mélange de

crainte face à ce que je représentais – cette bourgeoisie ancienne au sein de

laquelle il rêvait de s’épanouir – et d’envie de s’imposer qui ne me

déplaisait pas. Il feignait de s’intéresser à ce que je lisais mais n’ouvrait

jamais un livre. En revanche, il tenait à visiter les musées et à retenir le nom

des tableaux les plus célèbres. Je l’ai trouvé attachant, et plus délicat dans

l’intimité que je ne l’aurais cru. Bref, je ne dirais pas que j’ai été piégée. Je

n’ai pas subi mon mariage – en tout cas pas dans les premiers temps. Je n’ai

pas non plus subi mes grossesses ni l’éducation de mes enfants. Je vivais au

contraire dans une sorte de plénitude qui convenait à tout le monde. Au

fond, Françoise, on savait bien qu’elle était née pour être mère. Même cette

vague envie d’enseigner qu’elle avait eue à un moment donné, c’était en

somme pour être entourée d’enfants. C’est si naturel pour une femme. Je

me suis tellement laissé absorber qu’à un moment, j’en ai presque oublié

Lucie.

Non. C’est faux. C’est l’une des premières personnes que j’ai cherché à

contacter quand les réseaux sociaux sont montés en puissance, il y a une

dizaine d’années. Tout le monde se moquait de moi parce qu’à l’approche

de la cinquantaine, je voulais d’un coup tout connaître de l’univers virtuel.

C’est Justine, ma fille, qui m’a initiée. Elle avait compris que je me sentais

souvent seule, depuis que son frère et elle recherchaient moins ma

compagnie. Elle se disait sans doute aussi que je ne pourrais pas décemment

lui reprocher de rester collée à l’écran de son téléphone portable.

Lucie a mis des années avant de répondre à ma demande d’amitié – quelle

étrange association de termes, quand on y réfléchit. Je comprenais aisément.

Nous n’avions jamais été proches. Elle ne se souvenait peut-être même pas

de mon nom. Elle avait d’autres chats à fouetter. Je sais maintenant que ce

n’était pas exactement le cas.

Elle n’a finalement cédé que lorsque j’ai commencé à fréquenter la

librairie qu’elle venait d’ouvrir, un peu à l’écart du centre-ville. J’avais

entendu parler de ce nouveau lieu et je voulais être l’une des premières

clientes. Je tenais à soutenir le commerce local, ce qui ne manquait pas de

déclencher les sourires narquois de Marc et de Guillaume, pour qui Jeff

Bezos est un modèle. Guillaume s’est même fendu d’un franc éclat de rire

quand il a appris que la boutique de Lucie s’appelait Le Temps Perdu, avant

de s’excuser et d’ajouter : « Non mais, maman, honnêtement, quelle idée

de… » J’ai répondu en souriant : « Proust, peut-être », et nous en sommes

restés là. Guillaume sera sans doute mon plus grand remords. Ce n’est pas

ce fils-là dont j’avais rêvé. La phrase est raide, mais elle n’est rien à côté de

sa dureté à lui. J’en prends ma part de responsabilité, bien sûr. L’autre part,

celle de mon mari, je m’en sépare aujourd’hui. Il pense l’avoir réussi. Je

trouve que le ratage est complet. Nos différences sont irréconciliables.

Quand je me suis adressée à Lucie, dans le magasin, après toutes ces

années, ma voix était chevrotante. C’était ridicule. Je lui ai demandé des

conseils sur les romans de la rentrée littéraire et elle m’a répondu d’un ton

un peu sec que c’était difficile de suggérer des titres, comme ça, de but en

blanc, sans être familier du goût de l’autre. J’étais sur le point de répliquer

mais elle m’a devancée :

— Je vous ai reconnue, mais nous ne pouvons pas dire que nous nous

connaissions, non ?

J’ai hoché la tête et j’ai dû avoir l’air vraiment peinée parce qu’elle est

partie d’un petit rire, s’est excusée de la manière brutale dont elle me

recevait et a fini par me diriger vers un de ces romans où les intrigues sont

cousues de fil blanc et se terminent invariablement sur une note d’espoir.

C’est là que je me suis rebellée.

— Ah non. Hors de question. C’est tout ce que je déteste.

Elle s’est reculée de quelques centimètres et s’est fendue d’un nouvel

éclat, beaucoup plus franc cette fois.

— Désolée. J’avais oublié que… enfin, peu importe. J’ai autre chose pour

vous, Françoise.

J’ignore si c’est le fait qu’elle se souvienne de mon prénom, ou le fait que

nous étions encore les seules dans la librairie, mais je me suis soudain sentie libre. Libre comme cela ne m’était pas arrivé depuis des années.

Libre comme lorsque je rêvais à ce que l’avenir pouvait me réserver, dans

ma chambre, quand j’étais enfant. Tout est sorti d’un coup. Mon admiration

pour elle, pour son parcours. La façon qu’elle avait de mener sa barque,

indépendante et intransigeante. J’ai sorti qu’elle était un exemple pour

toutes celles qui la croisaient. Enfin, pour moi, en tout cas. Elle a écarquillé

les yeux, pouffé, bégayé un début de phrase puis, en fronçant les sourcils,

m’a demandé si j’étais en train de lui déclarer ma flamme. Ça ne m’a même

pas déstabilisée. J’ai soupiré :

— J’aurais tellement voulu être vous.

C’est elle qui a imposé le tutoiement, à la visite suivante. J’avais laissé

passer quelques jours au cours desquels je m’étais immergée dans les livres

qu’elle m’avait recommandés. Des récits classiques et bien menés qui

suivaient les traces d’artistes célèbres. Michel-Ange à Rome. Rodin en

pleine fièvre créatrice. J’étais revenue à la boutique avec un goût

d’inachevé. Ce que je voulais, c’était de l’ici et du maintenant. Rencontrer

des personnages que je pourrais croiser dans la rue. Comprendre leurs

réactions. Éprouver leurs colères, leurs frustrations, leurs espoirs et leurs

joies. Je ne cherchais pas à m’évader en lisant. Je cherchais à retrouver mes

marques. Je les avais perdues depuis trop longtemps.

Lucie est restée silencieuse pendant quelques minutes en tournant autour

des tables pour sélectionner quelques volumes. Sans me regarder, elle a

déclaré que le mieux, sans doute, serait que nous déjeunions ensemble, un

de ces jours. Elle serait plus à même de me guider – même si, a-t-elle

ajouté, elle doutait que j’aie besoin d’une quelconque aide. Les quatrièmes

de couverture suffiraient. J’avais des goûts beaucoup plus affirmés que ce

que je croyais. J’ai accepté l’invitation tout de suite – mais elle ne s’est

concrétisée que deux mois plus tard. Le temps que nous nous jaugions. Elle

m’accueillait avec de plus en plus de cordialité, mais je sentais qu’il restait

un fond de défiance. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Après tout, personne

ne recherchait ma compagnie. J’étais une de ces mères de famille oisives

qui traversent l’existence comme les épisodes d’une série américaine des

années cinquante. Lorsque je me regardais dans la glace de la salle de bains,

le matin, je n’éprouvais pas non plus le désir de me lier d’amitié avec moi-même. C’était un cinglant constat d’échec – et personne, dans la maisonnée,

ne le remarquait. La seule chose qui me consolait, au fond, c’était d’écouter

les actualités et de me rendre compte à quel point la planète allait mal. Dans

vingt ou trente ans, tout serait plié. On n’en parlerait plus.

Nous nous sommes retrouvées dans cette cantine mexicaine à demi

déserte, à l’écart du centre-ville. C’était la première fois que je m’aventurais

dans le quartier. Le patron nous a chaleureusement accueillies. Lucie était

visiblement une habituée. Elle a commandé une fajita avec des refritos et je

l’ai suivie, sans bien savoir ce que j’allais manger. Cela n’avait aucune

importance. J’avais la sensation très nette d’avoir effectué un pas de côté

par rapport à l’existence que je menais, et j’en étais à la fois stupéfaite et

très honorée. Surtout, j’étais en compagnie de Lucie – une situation que

j’avais fantasmée de nombreuses fois pendant mon adolescence. Je laissais

mon regard errer sur la décoration exotique. J’étais sur un petit nuage. J’en

suis descendue très violemment lorsqu’elle a déclaré qu’au fond c’était une

bonne idée, ce déjeuner, cela allait permettre de crever l’abcès. J’ai planté

mes yeux dans ceux de Lucie. Elle s’est contentée de me fixer sans sourire.

— C’est bien ce que je pensais. Tu n’es au courant de rien, n’est-ce pas ?

Je n’avais pas besoin de répondre. Il suffisait, j’imagine, de voir la tête que

j’étais en train de tirer. Ainsi cette invitation avait une raison d’être – et une

sérieuse. Des dizaines d’images se percutaient devant mes yeux, incluant

des visages auxquels je n’avais pas pensé depuis des années, tandis que je

tentais de reprendre mes esprits et que, d’une voix étranglée, je murmurais :

— À propos de quoi ?

Lucie a soupiré et a hoché la tête plusieurs fois avant de répondre par une

question :

— De Léa et de Guillaume ?

Le soulagement. Immédiat. Égoïste. Je n’étais pas en cause. Il s’agissait de

mon fils et de la fille de Lucie. Une histoire d’amour malheureuse, sans

doute. Guillaume ne se vantait pas de son succès auprès des filles. Il n’en

avait pas besoin. Son père s’en chargeait. Il l’avait rencontré à plusieurs

reprises au bras de conquêtes. Il en tirait une fierté que je m’efforçais de ne

pas trouver déplacée. En présence d’invités, il n’hésitait pas à faire des

allusions, que Guillaume feignait de rejeter avec force, mais qui, je le savais, flattaient son ego. Je me répétais cette phrase que j’avais entendue

dans un film un jour : « Les hommes, ensemble, c’est pitoyable. » Voilà.

Guillaume avait dû séduire la fille de Lucie et avait dû rompre avec la

brutalité dont je le savais capable. Lucie avait passé des jours entiers à

consoler sa fille et elle en voulait à Guillaume. La vie, quoi. En face, Lucie

s’est fendue d’un demi-sourire ironique.

— Et là, tu es en train d’imaginer une histoire gâchée et un chagrin

d’amour, parce que, que tu le veuilles ou non, tu restes prisonnière de tes

schémas.

Le viol. C’est ce qui s’est imposé à moi à ce moment-là. J’ai chassé l’idée

tout de suite. S’il y avait eu viol, Lucie aurait poussé sa fille à porter

plainte. Nous en aurions entendu parler. Ou alors, il s’agissait de cette

fameuse zone grise dont on parlait tant en ce moment. Ce moment où la

femme n’a pas donné son accord et où l’homme se méprend. Non. Ce n’est

pas la bonne formulation. Ce moment où l’homme profite de l’indécision de

la femme. Non. C’est encore autre chose.

— Il n’y a rien de sexuel dans cette histoire, Françoise.

C’est comme si Lucie avait suivi le fil de mes pensées. Étais-je réellement

si transparente ? Je l’observais. Elle a pris une grande inspiration avant de

se lancer. Elle a parlé de harcèlement. De harcèlement qui s’attaque à l’âme

et non à la chair. Elle a raconté les humiliations quotidiennes, alors que nos

enfants fréquentaient le même établissement. Guillaume était de ces élèves

phares dont tous les professeurs retiennent le prénom, tandis que Léa tentait

de se faire la plus discrète possible. Les insultes. La grosse, la moche,

l’abrutie, la connasse. Le bannissement des fêtes. L’intimidation auprès des

autres pour qu’on ne s’avise pas d’adresser la parole à la proie désignée.

Les phrases répétées au détour des couloirs : « Tout le monde te déteste, est-

ce que tu comprends ça, tout le monde te déteste ? » La tête rentrée dans les

épaules, rasant les murs, Léa avait cherché des explications mais n’en avait

trouvé aucune. Elle avait très rapidement perdu confiance en elle. Ses

résultats avaient dégringolé. Ses parents s’étaient inquiétés. Pendant de

longues semaines, elle n’avait rien voulu dire. Et puis d’un coup, elle avait

craqué. Lucie avait averti la direction, mais le principal avait tiqué. Il était

même allé jusqu’à mettre en doute la véracité des propos de Léa, parce que, vous comprenez, Guillaume Leclercq, non, c’est un modèle pour les autres

tout de même, et si prompt à aider son prochain. Excellent camarade.

Intellectuellement, n’en parlons pas – des coudées au-dessus des autres.

Lucie a expliqué qu’elle aurait pu menacer et porter l’affaire plus loin,

devant les médias locaux ou les tribunaux. Mais elle n’en a pas eu la force,

et elle craignait que sa fille n’en pâtisse encore plus. Elle traînerait son

histoire comme un boulet. On était arrivés à un compromis : un changement

d’établissement, en toute discrétion. De toute façon, il était hors de question

que Léa revienne dans ce collège où son pire ennemi régnait en maître. La

suite de sa scolarité n’avait pas posé de problèmes, mais ses résultats

n’avaient jamais retrouvé l’éclat qu’ils avaient eu avant. Surtout, elle avait

mis beaucoup de temps avant de se faire de nouveaux amis. Elle n’avait

plus confiance en personne.

— C’est ça le pire, tu vois, Françoise. Ce n’est pas tant les notes ou la

réussite sociale, ça, je m’en moque, et tu le sais. Il y a des milliers de façons

de s’épanouir dans la vie et la plupart d’entre elles ne passent pas par

l’obtention de diplômes ronflants. Mais la perte d’assurance, la fragilité qui

en naît, c’est difficile de lutter contre. Malgré les thérapeutes. Malgré le

temps qui passe. Elle va bien maintenant, heureusement, mais je crois que si

elle rencontrait ton fils dans la rue, elle changerait immédiatement de

trottoir au lieu de se planter devant lui et de le gifler.

Je me suis levée. Puis rassise. J’ai tenté de prononcer quelques mots mais

rien ne sortait. J’avais mal à la tête. J’aurais voulu m’étendre sur le

carrelage et disparaître. Ou revenir quelques heures en arrière. Quelques

semaines même. Ne jamais être entrée dans la librairie. Mais c’était

ridicule. Ignorer n’efface rien. L’important, c’est d’admettre. Et de réparer,

quand c’est possible. C’est ce que j’ai proposé tandis que le patron posait

sur la table des plats que je ne me souvenais pas d’avoir commandés et dont

je n’avais plus du tout envie.

— Je ne sais pas quoi dire.

— Rien, c’est très bien. Honnêtement, j’avais peur que tu réfutes tout en

bloc et que tu partes en claquant la porte. J’aurais compris.

— Je… je ne… Je crois que ce n’est pas une si grande surprise pour moi.

— Tu as eu des soupçons ?

— Non, mais… Je vois bien le type d’homme qu’il est en train de devenir.

Sa brusquerie. Sa façon de s’esclaffer. La manière dont il se moque des

gens en leur présence tout en ajoutant que c’est pour rire, évidemment.

Comme si aucun d’entre eux ne pouvait se vexer. Ce sentiment de toute-

puissance. Je… Il faut que je rencontre Léa. Il faut que je m’excuse.

— Françoise, Léa est une adulte maintenant, comme Guillaume, et elle

mène sa barque. Les seules excuses qu’elle accepterait viendraient de

Guillaume. Et encore, je n’en suis pas persuadée. Elle lui voue une haine

féroce… Elle ne pardonne pas. En fait, tu sais, si je n’ai pas voulu qu’on

porte plainte, c’est parce que j’imaginais bien que tu n’étais pas au courant.

Je me souvenais de toi au lycée, et puis je te croisais de temps en temps en

ville, même si tu ne me reconnaissais pas ou que tu m’évitais, et tu avais

l’air… comment dire ça, gentille.

— Conne ?

— Non, justement. C’est idiot cette histoire de « trop bon, trop con ». Il

n’y avait pas d’arrogance en toi. J’avais l’impression que tu avais de

l’empathie pour les autres et que tu ne regardais personne avec pitié. Je

n’avais pas tort.

— Je n’osais pas t’aborder. Parfois, je passais un temps fou à formuler des

phrases, à imaginer des rencontres. Tu m’as toujours tellement intimidée.

J’aurais voulu être aussi déterminée que toi. Subir moins.

— Nous subissons toutes, Françoise. Simplement, nous n’avons pas les

mêmes parcours, ni les mêmes armes.

Mon fils est une ordure. Mon fils est une ordure. Mon fils est une ordure.

— Madame, vous avez besoin d’aide ?

Le retour dans le présent est brutal et je ne comprends pas tout de suite ce

que me veut ce jeune homme – le serveur ou le patron, celui qui ne

s’appelle pas José en tout cas – qui se penche vers moi. Je me rends compte

que des larmes coulent sur mes joues et ruinent mon maquillage. C’est

pathétique. Je tressaille. Je me dandine sur la banquette tout en murmurant

des excuses. Le jeune homme répond qu’il n’y a aucune raison de

s’excuser. C’est lui qui s’immisce dans mon intimité, c’est donc à lui de

demander pardon. Je tente un sourire timide, qui doit sembler bien pâle. Je

glisse que sa maman doit être fière d’avoir un fils comme lui. Il hausse les épaules. Il répond qu’il ne sait pas, parce qu’ils se voient rarement et que ce

n’est pas le genre de conversations qu’ils ont. Mais peut-être que oui, au

fond. Il espère surtout qu’elle n’est pas trop déçue. Elle l’a été, par le passé.

Beaucoup. Cela fait peu de temps finalement qu’il a, comment dire, changé

sa place dans le monde. Oui, c’est ça – changé sa place dans le monde.

— Mais pourquoi je vous raconte ma vie, moi ? ajoute-t-il en forçant un

rire. Je voulais juste m’assurer que vous n’aviez besoin de rien. Je ne

souhaitais pas vous importuner.

— Est-ce que ça vous dérange si je reste encore un peu ? Je vais prendre

un autre thé. Dans la même théière. Il était très bon.

Il s’éloigne. Mon portable sonne. Guillaume. Je laisse sur messagerie.

Quelques minutes plus tard, mon mari. J’éteins le téléphone. Ce que

Guillaume et son père ne comprendront jamais, c’est que c’est de mon fils

que je me sépare, plus que du couple que je forme avec Marc. Je ne veux

plus jamais entendre parler de lui. De ses succès. De ses exploits. J’ai

appelé Annabelle avant-hier. Je lui ai proposé qu’on se voie. Elle était

méfiante, à l’autre bout du fil. Elle m’a clairement annoncé qu’il était hors

de question qu’elle se remette avec Guillaume, si tel était mon but.

— Pas du tout, Annabelle. J’aimerais juste discuter un peu avec vous. Il y

a ces zones d’ombre que je voudrais éclaircir.

Quelques secondes de silence – des anges et des démons qui passent. Je

relance la conversation.

— C’est un monstre, non ?

Et la réponse, après une légère hésitation :

— Oui. Je crois qu’on peut dire ça, oui.

Sur la banquette du café, je hoche la tête toute seule. Je suis une vieille

folle qui suit le cours de ses pensées et mâchonne des phrases. La jeune fille

de la table du fond doit s’en donner à cœur joie, si elle aime grossir les traits

et caricaturer.

 

OceanofPDF.com