Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 12 sur 20

Pages du PDF

Café sans filtre

Jocelyne

 

— e peux vous débarrasser ? J

J’étais tellement immergée dans le récit de cette jeune femme que

l’irruption de José me fait sursauter. Il n’attend pas notre réponse et

s’impose, empilant sur son plateau les assiettes vides. Je m’aperçois que je

n’ai qu’un vague souvenir du déjeuner – j’ai avalé le croque-madame sans

m’en rendre compte, absorbée comme je l’étais par l’histoire de Chloé.

— Vous prendrez des cafés ?

Chloé s’est refermée comme une huître et fixe la fontaine sur la place. Elle

est inatteignable désormais.

— Oui. Deux. Et l’addition en sus, s’il vous plaît. Comme ça inutile de

nous déranger deux fois. Surtout quand on n’a rien demandé.

José prend la mouche et repart derrière le bar, furibond. Il entrechoque des

verres et des assiettes pour bien nous signifier sa contrariété. Chloé ne

réagit toujours pas. Je la prie de m’excuser quelques minutes – je reviens

tout de suite. J’enfile mon masque et je me dirige vers le comptoir de ma

démarche la plus assurée, et je m’assieds sur l’un des tabourets. José est

tellement surpris qu’il perd pied un instant. Il n’a pas l’habitude qu’on lui

résiste.

— Vous savez qui je suis, José ?

— Absolument pas.

— Fabrice ne vous a jamais parlé de moi ?

Il s’arrête net et fronce les sourcils.

— Vous n’êtes pas sa mère. Je l’ai déjà rencontrée. Comme presque toute

sa famille.

— Je sais. Vous êtes partenaires depuis l’enfance.

— Partenaires ?

— Ce serait le terme exact, non ? Le mot « ami » vous mettrait mal à l’aise tous les deux. Pourtant, chacun est peut-être la personne qui connaît

le mieux l’autre. Vous avez habité ensemble pendant le confinement, non ?

— Mais comment est-ce que… ?

— Cessez de bougonner et écoutez-moi. Je sais que vous veillez sur lui et

c’est tout à votre honneur. Moi aussi, d’une certaine façon. Je suis

l’ancienne propriétaire de cet établissement. Je l’ai tenu pendant plus d’une

dizaine d’années. Et avant, j’en gérais un autre, boulevard du 14-Juillet.

L’Atlantic. Toute une aventure.

Je vois les yeux de José se plisser derrière le masque.

— Je vois bien. Je n’étais pas client. J’allais de l’autre côté de la ville.

Près du lycée professionnel.

— Chez Mous’ ?

D’un seul coup, son visage s’éclaire. Il a 15 ans. Il descend des bières avec

ses copains. Il se moque de ses profs. Il espère vite trouver du boulot, parce

qu’il veut son indépendance financière, pour échapper à la vie étriquée de

ses parents. Serveur. Chez Mous’. Ce serait l’idéal, dans un premier temps.

Mais Mous’ n’a besoin de personne. Mous’ ne délègue rien.

— J’adorais ce bar.

— J’imagine. Le patron, en revanche, était un sale con.

Il éclate de rire et secoue la tête.

— Vous n’avez pas votre langue dans votre poche !

— Ce n’est pas sa place. Et puis l’avantage de la vieillerie, c’est de

pouvoir s’exprimer à sa guise. En tout cas, José, honnêtement, ne vous

énervez ni après moi ni après cette fille. Nous ne sommes pas des ennemies.

Ni des parasites.

Il prend une pile de tasses propres pour les laver de nouveau. Nous

laissons passer quelques secondes. Les mots que je viens de prononcer se

mêlent aux effluves de savon liquide.

— D’accord. Vous veillerez sur lui, alors ?

— Pardon ?

— Je vais bientôt le… enfin je vais bientôt partir.

D’un seul coup, nous sommes dans une bulle, tous les deux. Le décor

s’estompe et nous nous dévisageons sans aucune animosité. Je remarque ses

mâchoires contractées. José est un sentimental. José s’est attaché. José a peur de blesser. Il s’attaque aux autres quand il se sent coupable. J’avance la

main par-dessus le comptoir et je lui touche la joue. Le monde semble

s’arrêter de tourner un instant.

— J’imagine que vous ne lui avez encore rien dit.

— Je n’ose pas.

— Il n’en mourra pas. Il sera sans doute triste, mais il n’en mourra pas.

— En fait, je crois que ce que je crains surtout, c’est que ça ne lui fasse ni

chaud ni froid.

— Vous savez que c’est impossible, José.

— Mais je ne l’abandonne pas, hein. Je resterai en contact, bien sûr. Je me

réinscrirai sur les réseaux, au besoin. Et puis je lui écrirai des lettres.

La phrase reste en suspens un moment et j’imagine José penché sur un

papier, rédigeant des phrases à une époque où les messages ne dépassent

pas une dizaine de mots. Cela n’a rien de ridicule, bien au contraire. C’est

très touchant. Je ne me rappelle pas depuis combien de temps je n’ai pas

reçu de vrai courrier – autre chose que des factures et des prospectus.

— Vous l’aimez beaucoup, n’est-ce pas ?

Il baisse les yeux. Place un verre dans la lumière à la recherche de traces

suspectes. Incline la tête. Le sujet est clos.

— En tout cas, Chloé et moi, nous allons prendre un café. En terrasse,

sans doute, maintenant qu’il fait beau. J’ajouterai un verre de rosé, pour

moi. Histoire de célébrer…

— Mon départ ?

— Oui, après tout, pourquoi pas ? Votre nouveau départ. Et l’arrivée de la

môme.

— Elle n’est pas si jeune. Ils étaient en classe ensemble.

— C’est bien ce que je dis. Fabrice est un gamin aussi. C’est mon gamin.

— Vous avez vu ce qu’elle dessine ?

— Pas vraiment, non.

— C’est très beau. Enfin, je n’y connais rien en art. Mais c’est… c’est très

vivant. Ah, et merci.

— De quoi ?

— Je ne sais pas exactement.

Je retourne informer Chloé de notre déménagement en terrasse. Celle-ci commence à se remplir. Fabrice court partout et des gouttes de sueur perlent

sur son front. Ifemelu s’énerve en cuisine et appuie à intervalles réguliers

sur la sonnette, pour signaler que les plats sont prêts. Exactement comme

chez Mous’, il y a quinze ans. Je réprime un sourire à l’évocation de ce

nom. Mous’. Une référence au faux col des bières, croyait-on. Le diminutif

de Moustache, clamait-il en faisant admirer ses bacchantes. Personne ne

soupçonnait qu’en fait c’était la contraction de son vrai prénom –

 Mustapha. J’aime les significations cachées. J’aime l’idée qu’on se rende

chez Tom, sans avoir de quoi il retourne.

Mous’. Je revois son visage dans la pénombre de la grande pièce. Je me

demande qui connaît les circonstances exactes de son décès. Pas sa veuve,

en tout cas, et c’est tant mieux. Mous’ est mort d’une crise cardiaque dans

la montagne alors qu’il s’affairait sur une dame qui n’était pas son épouse.

C’est une belle mort, non ? Mous’ était un infatigable séducteur. Je suis sûre

que si je me concentre un peu, je peux retrouver la sensation du poids de

son corps sur le mien, et le petit couinement ridicule qui précédait son

orgasme.

Je fixe un point par-delà l’épaule de Chloé et je souris. Chloé fronce

légèrement les sourcils. Elle me demande à quoi je pense. Quand je lui

rétorque « au sexe », elle répond que ça ne l’étonne même pas.

— Parlez-moi plutôt d’Annika. Parce que c’est bien là que nous en étions,

non ?

 

OceanofPDF.com