Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 9 sur 20

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Café sans filtre

Pierre Villiers, 57 ans – table n° 2

(première rangée à droite, donnant sur la baie vitrée)

 

J e souris. Je n’arrête pas de sourire. Je me demande si demain matin j’aurai mal à la mâchoire. Je souris parce que je suis content de le voir. Je souris aussi parce qu’il est parti dans un monologue qui m’exclut

totalement. Il débite des phrases comme des petites bûches. C’est

impressionnant. Je ne suis pas sûr qu’il se rende compte qu’il est le seul à

faire du bruit dans ce bar étrangement calme, et qu’il dérange sans doute.

La jeune femme au fond qui dessine. Les deux serveurs, ou le serveur et le

patron, impossible d’affirmer avec certitude qui dirige qui. La dame de

l’autre côté de l’allée, celle qui a congédié son fils brutalement tout à

l’heure. J’ai tout entendu, tandis que Thibault continuait sa litanie. Je l’ai

admirée. Je l’admire encore. Elle se tient là, seule, avec son thé et la grande

théière qu’elle a réclamée d’une voix douce mais ferme. Je crois que

j’aurais aimé avoir une mère comme elle.

Je souris, mais je ne suis même pas certain qu’il le remarque. Il est parti

sur les différentes adaptations de ses œuvres et sur les enchères qui ont eu

lieu entre plusieurs maisons pour son dernier roman. Je l’ai lu, comme tous

les autres depuis que j’ai appris par le journal local qu’il était devenu ce

qu’il avait rêvé d’être – écrivain. C’est toujours difficile de donner un avis

sur l’œuvre de quelqu’un quand on le connaît. Tout est biaisé. On se

cherche dans les personnages. On émet des suppositions. On se demande si

tel nom de famille n’en cache pas un autre. On finit par se perdre et oublier

l’intrigue. Souvent, quand je me lance dans un de ses livres, je suis obligé

de m’arrêter vers la cinquantième page et de tout recommencer depuis le

début, parce que j’ai perdu le fil. N’empêche. J’ai trouvé le dernier poussif.

C’est l’adjectif qui m’est tout de suite venu à l’esprit. L’intrigue tient en

deux phrases et il en pond plus de trois cents pages. Bien sûr, je ne suis pas

spécialiste et sans doute que c’est le style qui porte l’ensemble, mais, je ne sais pas, c’est la première fois que j’ai été un peu déçu. Je comprends mieux

maintenant, tandis que le flot de paroles ne se tarit pas. Il est devenu

verbeux. Peut-être l’a-t-il toujours été, au fond.

Je me souviens du jour où j’ai vu son portrait s’étaler à la une du quotidien

régional, il y a cinq ou six ans. Il était là, avec ce demi-sourire ironique. Il

s’étalait aussi page 2 et page 3, dans un entretien-fleuve. Le fils prodigue

qui revenait au bercail. Dans son « territoire », comme on le dit aujourd’hui.

Avant, on appelait ça la province. Voire les culs-terreux. Mais les

« territoires », c’est tellement mieux. C’est comme les anciens DOM-TOM,

mais en métropole. On vient ici faire des city trips d’un week-end et on

admire les maisons à colombages, les sept églises et les rues piétonnes si

croquignolettes. On est néanmoins contents de repartir le dimanche après-

midi, parce que quand même, vivre dans ce type de gros bourg, c’est se

priver de très nombreux plaisirs – même avec la wifi partout.

J’ai lu l’article. Deux, trois, quatre fois. Les phrases creusaient des

tranchées dans mon cerveau. Les larmes me sont montées aux yeux et j’ai

quitté précipitamment mon bureau pour me réfugier aux toilettes. J’ai

longtemps fixé mon reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. Je n’arrivais

pas à mettre de l’ordre dans la tornade d’émotions qui me secouaient. Il y

avait là-dedans un tel mélange.

De la jalousie, bien sûr – parce qu’une partie de nous rêve des feux de la

rampe. J’imaginais que je n’étais pas le seul. Tous ceux qui avaient croisé le

chemin de Thibault devaient baver d’envie. De l’admiration aussi, pour ce

courage que je n’avais pas eu, de quitter tout pour une nouvelle existence.

De la nostalgie, évidemment, pour ces années où j’étais un soleil autour

duquel tournaient des planètes. J’allais au lycée pour rayonner. Je baignais

dans l’admiration des autres. Grand, élancé, brun aux yeux très noirs, la

boucle d’oreille qui va bien – et aussi, nerveux, enthousiaste, rieur.

Irrésistible. J’aimais le regard que mes camarades portaient sur moi. Celui

de Thibault surtout. Cette adoration qui me bousculait et m’excitait tout à la

fois. Jusqu’à me faire douter de mes préférences. Je tentais de jouer avec le

feu. Je n’y parvenais pas toujours. Je suis lucide. Je sais à quel point j’ai pu

me montrer brutal. Le pire, c’est que j’étais conscient de la souffrance que

je lui causais.

J’ai gambergé toute la journée après la lecture de l’article, et puis je me

suis jeté dans le piège. Une phalène qui s’agite autour de l’ampoule

allumée. J’ai souhaité sa compagnie. Par le biais des réseaux sociaux, je lui

ai envoyé des dizaines de messages. C’était pitoyable. Je me haïssais de

réagir de la sorte, mais je n’arrivais pas à changer d’attitude. Il a mis du

temps à répondre à ma demande d’amitié Facebook et une fois qu’il l’a

acceptée – probablement avec un soupir de découragement – il s’est

contenté de me lancer des miettes d’attention. Quelques onomatopées. Une

phrase. Plus tard, l’habitude aidant, j’ai même obtenu quelques rendez-

vous. Très rapides, toujours. Un café vite fait. Une bière dans l’arrière-salle

entre dix-huit et dix-neuf heures. Il jouait avec ma veulerie. Il avait raison.

C’était une éclatante revanche. C’est ma femme qui m’a remis les idées en

place. Un soir, elle m’a demandé ce que j’espérais, exactement. J’ai haussé

les épaules. Je n’en savais rien, finalement.

Ce n’est pas grave. C’est loin tout ça. Je ne sais pas s’il s’est rendu compte

à quel point j’ai pris de la distance. J’ai bien compris le message qu’il

m’adressait : tu n’es rien dans ma vie, tu es insignifiant. Je lui en sais gré,

au fond. J’ai beaucoup réfléchi depuis. Surtout ces deux dernières années.

J’en ai eu le temps, toutes ces nuits où je ne dormais pas à cause des

corticoïdes. Ces journées où j’anticipais la chute, et la fin.

J’ai longtemps hésité avant de poster cette photographie de nous deux,

avant-hier soir. Je savais qu’il la verrait – il fréquente les réseaux sociaux

beaucoup plus qu’il ne le prétend dans les interviews. Je me figurais son

agacement, de l’autre côté de l’écran. Et puis je me suis dit que je n’avais

aucune raison de me censurer. Après tout, cette période-là avait existé, que

ça lui plaise ou non. D’ailleurs, ce n’était pas tellement à lui que je songeais

en nous affichant, insolents et soudés, dans l’éclat de notre jeunesse. Je

pensais à Sophie. Celle qui avait pris la photo. Je me rappelle que c’était

quelques jours avant la fête qu’elle avait organisée chez elle. Elle m’avait

offert le cliché alors que Thibault était déjà parti à Paris et qu’il ne donnait

aucune nouvelle. Nous avions parlé de lui. De son attirance. De mon

attitude. Elle avait été très franche. Elle m’avait forcé à voir ce que je

n’avais pas envie de regarder. Mon ambiguïté. Mes vacillements. Ma

malveillance aussi. J’avais aimé cette confrontation. Nous avions ensuite formé un couple quelques mois, mais elle était trop lucide et trop honnête.

J’avais besoin de briller dans les yeux de ma partenaire à l’époque, et là,

l’éclat était trop terne. Nous nous sommes séparés en bons termes. Elle m’a

invité à son mariage, quelques années plus tard. J’étais très étonné. Nous

avions à peine 25 ans. Personne ne se mariait, autour de nous. J’ai décliné.

Je n’aurais pas dû, mais il y a tellement de choses que nous ne devrions pas

faire. J’ai essayé de retrouver sa trace au moment où Thibault est réapparu

dans mon décor. J’avais besoin de l’acuité de son regard. Je ne l’ai pas

retrouvée. C’est étrange comme les gens peuvent encore facilement

disparaître alors que nous laissons des traces virtuelles un peu partout. Je ne

me souvenais plus de son nom d’épouse. J’ai abandonné temporairement,

me promettant de revenir à la charge – ensuite, la vie m’a débordé. La mort,

surtout.

J’ai dû faire une drôle de tête, parce qu’il s’arrête brusquement de

soliloquer.

— Tu vas bien ?

— Oui, pardon, j’ai décroché. Je…

— Fatigué ?

— C’est ça. Mauvaise nuit.

— Pareil.

Je souris. À m’en décrocher la mâchoire. Pas vraiment pareil, non,

Thibault. Pendant quelques secondes, on n’entend que le bruit du

percolateur et, en sourdine, la radio qui diffuse un titre que je retrouve

instantanément. The Verve. « Bitter Sweet Symphony ». Une symphonie

douce-amère. Entre nous, il y a davantage d’amertume que de douceur,

mais cela n’a plus aucune importance. Je ne suis pas ton adversaire,

Thibault. Je crois que tu ne le comprends toujours pas. Je ne suis pas ton

vassal non plus. Je suis en face de toi. Tes yeux sont mobiles et ne s’arrêtent

pas sur mon visage. Regarde-moi. Fixe-moi, longtemps. Tu verras. Tu ne le

regretteras pas.

C’est probablement la dernière fois que nous nous retrouvons, Thibault,

mais évidemment, tu ne le devines pas. Nous devrions nous rapprocher,

balayer les règles de distanciation sociale qui nous ont empoisonnés depuis

des mois. Je poserais ma tête sur ton épaule et je contemplerais la rue. Dans le bar, il y aurait quelques sourcils levés, mais personne ne s’offusquerait

réellement. C’est fini tout ça.

C’est fini. Je le sais. J’ai soutenu le regard de Laurent, mon hématologue,

tandis qu’il me parlait et il a bafouillé tout à coup. C’est là que j’ai compris.

Peut-être même avant encore. Parce que ça recommençait. Tu te souviens

de Laurent ? Il était dans notre classe, au lycée. Nous nous moquions de lui

parce qu’il passait son temps à bûcher ses maths et sa physique au lieu de

profiter des beaux jours. En dehors de ma femme et de mes filles, c’est sans

doute l’être humain dont je suis le plus proche maintenant.

Je contracte brièvement les mâchoires, mais tu ne le remarques pas. C’est

qu’à la mention de mes enfants, les larmes montent vite. Mais j’ai appris à

maîtriser et à continuer de sourire – même si parfois le rictus n’est pas loin.

Elles ne sont pas encore au courant. Anna ne veut rien dévoiler. Elle retarde

l’échéance, mais elle ne tiendra pas très longtemps. Louise, notre aînée, est

en dernière année de médecine. Quand elle vient, elle pose des questions

très précises et elle m’ausculte, sous couvert de câlins. Elle n’est pas

revenue depuis mars mais elle a prévu de passer la semaine prochaine. Je ne

ferai pas illusion très longtemps, aux yeux d’une professionnelle. Les seuls

que je peux encore tromper, ce sont ceux qui ne me regardent pas vraiment

– les passants dans la rue, les serveurs dans les cafés, les caissières au

supermarché, le guichetier à la banque – et toi, Thibault.

Je ne suis resté en rémission que quelques mois. La rechute est fréquente,

dans les cancers hémato. Laurent m’a assuré que les traitements de

deuxième ligne marcheraient sans doute, mais je n’y crois plus. La première

fois, j’étais entré dans les soins en conquérant, et même si j’avais déchanté

par la suite, parce que, quoi que tu imagines, tu restes à la merci des effets

secondaires de la chimio, j’ai traversé l’épreuve droit. J’avais cet adjectif

dans mon esprit. Droit. Avec cette idée que la maladie ne me plierait pas.

C’est plutôt ridicule, pas vrai ? Très présomptueux, en tout cas.

Cette fois-ci, quand j’anticipe les soins et tous ces moments qu’il va

encore falloir passer seul dans la chambre d’hôpital, toutes ces nuits à se

demander pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi si jeune, je suis

juste fatigué. Mes filles sont grandes, elles sont en couple avec des jeunes

hommes compréhensifs et tendres, elles s’en sortiront. Ce sera un peu plus difficile pour Anna, bien sûr. Tout ce temps partagé qui se réduit tout à coup

aux photos que nous avons prises en voyage et à des mélodies que nous

écoutions ensemble – elle a toujours eu un faible pour Delpech et pour les

Stone Roses. J’espère qu’elle tiendra le coup. Que Laurent l’aidera à

traverser l’épreuve. Laurent a souvent les mots adéquats pour consoler ou

encourager. Lors de notre dernière rencontre, il était plus hésitant. Il ne

terminait pas ses phrases. Inutile de faire un dessin. À partir de demain, je

ne quitterai plus la maison que pour me rendre à l’hôpital. Tu es ma

dernière sortie, Thibault.

 

Je profite de ce moment volé dont tu ignores la singularité. Tu continues à

pérorer. Tu as toujours aimé ça. Tu m’as rêvé héros de ton adolescence,

clochard céleste flamboyant et hâbleur, mais c’est toi-même que tu abusais.

Je ne ressemblais pas au portrait que tu voulais dresser de moi, mais je

l’acceptais bien sûr, parce qu’il me rendait meilleur à mes propres yeux. Je

me baignais dans la lumière dont tu m’entourais. J’étais pourtant plus lucide

que tu ne le croyais. Je devinais que les lauriers de mots que tu me tressais

allaient vite faner, et que tu continuerais ton chemin, même s’il était semé

d’embûches. Il te mènerait vers la clarté, mais pas nécessairement vers le

sourire. Le sourire, il est mien. Autant je l’ai forcé en entrant dans le bar,

autant il me semble avoir retrouvé son naturel désormais. Les rides au coin

des lèvres parce que j’ai beaucoup aimé cette existence, malgré tout. Celles

au bord des yeux parce que je me suis épuisé à contempler le monde du

petit bout de ma lorgnette pendant que tu découvrais d’autres univers.

Tiens. C’est le sujet de ton discours maintenant. Tes voyages. La

traduction de tes ouvrages, qui t’a permis d’être invité aux quatre coins de

la planète. Tu postillonnes et je ne crains pas tes gouttelettes de salive. Plus

rien ne peut m’atteindre. J’ai même tombé le masque. Je suis assis en face

de toi et je t’écoute. Ce sera un beau souvenir, Thibault. Tu y repenseras

souvent. Tu commenceras des phrases avec les mots : « J’ignorais que

c’était la dernière fois que nous nous retrouvions. » Avec un peu de

malchance, tu en écriras même tout un roman.

 

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