Café sans filtre
Pierre Villiers, 57 ans – table n° 2
(première rangée à droite, donnant sur la baie vitrée)
J e souris. Je n’arrête pas de sourire. Je me demande si demain matin j’aurai mal à la mâchoire. Je souris parce que je suis content de le voir. Je souris aussi parce qu’il est parti dans un monologue qui m’exclut
totalement. Il débite des phrases comme des petites bûches. C’est
impressionnant. Je ne suis pas sûr qu’il se rende compte qu’il est le seul à
faire du bruit dans ce bar étrangement calme, et qu’il dérange sans doute.
La jeune femme au fond qui dessine. Les deux serveurs, ou le serveur et le
patron, impossible d’affirmer avec certitude qui dirige qui. La dame de
l’autre côté de l’allée, celle qui a congédié son fils brutalement tout à
l’heure. J’ai tout entendu, tandis que Thibault continuait sa litanie. Je l’ai
admirée. Je l’admire encore. Elle se tient là, seule, avec son thé et la grande
théière qu’elle a réclamée d’une voix douce mais ferme. Je crois que
j’aurais aimé avoir une mère comme elle.
Je souris, mais je ne suis même pas certain qu’il le remarque. Il est parti
sur les différentes adaptations de ses œuvres et sur les enchères qui ont eu
lieu entre plusieurs maisons pour son dernier roman. Je l’ai lu, comme tous
les autres depuis que j’ai appris par le journal local qu’il était devenu ce
qu’il avait rêvé d’être – écrivain. C’est toujours difficile de donner un avis
sur l’œuvre de quelqu’un quand on le connaît. Tout est biaisé. On se
cherche dans les personnages. On émet des suppositions. On se demande si
tel nom de famille n’en cache pas un autre. On finit par se perdre et oublier
l’intrigue. Souvent, quand je me lance dans un de ses livres, je suis obligé
de m’arrêter vers la cinquantième page et de tout recommencer depuis le
début, parce que j’ai perdu le fil. N’empêche. J’ai trouvé le dernier poussif.
C’est l’adjectif qui m’est tout de suite venu à l’esprit. L’intrigue tient en
deux phrases et il en pond plus de trois cents pages. Bien sûr, je ne suis pas
spécialiste et sans doute que c’est le style qui porte l’ensemble, mais, je ne sais pas, c’est la première fois que j’ai été un peu déçu. Je comprends mieux
maintenant, tandis que le flot de paroles ne se tarit pas. Il est devenu
verbeux. Peut-être l’a-t-il toujours été, au fond.
Je me souviens du jour où j’ai vu son portrait s’étaler à la une du quotidien
régional, il y a cinq ou six ans. Il était là, avec ce demi-sourire ironique. Il
s’étalait aussi page 2 et page 3, dans un entretien-fleuve. Le fils prodigue
qui revenait au bercail. Dans son « territoire », comme on le dit aujourd’hui.
Avant, on appelait ça la province. Voire les culs-terreux. Mais les
« territoires », c’est tellement mieux. C’est comme les anciens DOM-TOM,
mais en métropole. On vient ici faire des city trips d’un week-end et on
admire les maisons à colombages, les sept églises et les rues piétonnes si
croquignolettes. On est néanmoins contents de repartir le dimanche après-
midi, parce que quand même, vivre dans ce type de gros bourg, c’est se
priver de très nombreux plaisirs – même avec la wifi partout.
J’ai lu l’article. Deux, trois, quatre fois. Les phrases creusaient des
tranchées dans mon cerveau. Les larmes me sont montées aux yeux et j’ai
quitté précipitamment mon bureau pour me réfugier aux toilettes. J’ai
longtemps fixé mon reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. Je n’arrivais
pas à mettre de l’ordre dans la tornade d’émotions qui me secouaient. Il y
avait là-dedans un tel mélange.
De la jalousie, bien sûr – parce qu’une partie de nous rêve des feux de la
rampe. J’imaginais que je n’étais pas le seul. Tous ceux qui avaient croisé le
chemin de Thibault devaient baver d’envie. De l’admiration aussi, pour ce
courage que je n’avais pas eu, de quitter tout pour une nouvelle existence.
De la nostalgie, évidemment, pour ces années où j’étais un soleil autour
duquel tournaient des planètes. J’allais au lycée pour rayonner. Je baignais
dans l’admiration des autres. Grand, élancé, brun aux yeux très noirs, la
boucle d’oreille qui va bien – et aussi, nerveux, enthousiaste, rieur.
Irrésistible. J’aimais le regard que mes camarades portaient sur moi. Celui
de Thibault surtout. Cette adoration qui me bousculait et m’excitait tout à la
fois. Jusqu’à me faire douter de mes préférences. Je tentais de jouer avec le
feu. Je n’y parvenais pas toujours. Je suis lucide. Je sais à quel point j’ai pu
me montrer brutal. Le pire, c’est que j’étais conscient de la souffrance que
je lui causais.
J’ai gambergé toute la journée après la lecture de l’article, et puis je me
suis jeté dans le piège. Une phalène qui s’agite autour de l’ampoule
allumée. J’ai souhaité sa compagnie. Par le biais des réseaux sociaux, je lui
ai envoyé des dizaines de messages. C’était pitoyable. Je me haïssais de
réagir de la sorte, mais je n’arrivais pas à changer d’attitude. Il a mis du
temps à répondre à ma demande d’amitié Facebook et une fois qu’il l’a
acceptée – probablement avec un soupir de découragement – il s’est
contenté de me lancer des miettes d’attention. Quelques onomatopées. Une
phrase. Plus tard, l’habitude aidant, j’ai même obtenu quelques rendez-
vous. Très rapides, toujours. Un café vite fait. Une bière dans l’arrière-salle
entre dix-huit et dix-neuf heures. Il jouait avec ma veulerie. Il avait raison.
C’était une éclatante revanche. C’est ma femme qui m’a remis les idées en
place. Un soir, elle m’a demandé ce que j’espérais, exactement. J’ai haussé
les épaules. Je n’en savais rien, finalement.
Ce n’est pas grave. C’est loin tout ça. Je ne sais pas s’il s’est rendu compte
à quel point j’ai pris de la distance. J’ai bien compris le message qu’il
m’adressait : tu n’es rien dans ma vie, tu es insignifiant. Je lui en sais gré,
au fond. J’ai beaucoup réfléchi depuis. Surtout ces deux dernières années.
J’en ai eu le temps, toutes ces nuits où je ne dormais pas à cause des
corticoïdes. Ces journées où j’anticipais la chute, et la fin.
J’ai longtemps hésité avant de poster cette photographie de nous deux,
avant-hier soir. Je savais qu’il la verrait – il fréquente les réseaux sociaux
beaucoup plus qu’il ne le prétend dans les interviews. Je me figurais son
agacement, de l’autre côté de l’écran. Et puis je me suis dit que je n’avais
aucune raison de me censurer. Après tout, cette période-là avait existé, que
ça lui plaise ou non. D’ailleurs, ce n’était pas tellement à lui que je songeais
en nous affichant, insolents et soudés, dans l’éclat de notre jeunesse. Je
pensais à Sophie. Celle qui avait pris la photo. Je me rappelle que c’était
quelques jours avant la fête qu’elle avait organisée chez elle. Elle m’avait
offert le cliché alors que Thibault était déjà parti à Paris et qu’il ne donnait
aucune nouvelle. Nous avions parlé de lui. De son attirance. De mon
attitude. Elle avait été très franche. Elle m’avait forcé à voir ce que je
n’avais pas envie de regarder. Mon ambiguïté. Mes vacillements. Ma
malveillance aussi. J’avais aimé cette confrontation. Nous avions ensuite formé un couple quelques mois, mais elle était trop lucide et trop honnête.
J’avais besoin de briller dans les yeux de ma partenaire à l’époque, et là,
l’éclat était trop terne. Nous nous sommes séparés en bons termes. Elle m’a
invité à son mariage, quelques années plus tard. J’étais très étonné. Nous
avions à peine 25 ans. Personne ne se mariait, autour de nous. J’ai décliné.
Je n’aurais pas dû, mais il y a tellement de choses que nous ne devrions pas
faire. J’ai essayé de retrouver sa trace au moment où Thibault est réapparu
dans mon décor. J’avais besoin de l’acuité de son regard. Je ne l’ai pas
retrouvée. C’est étrange comme les gens peuvent encore facilement
disparaître alors que nous laissons des traces virtuelles un peu partout. Je ne
me souvenais plus de son nom d’épouse. J’ai abandonné temporairement,
me promettant de revenir à la charge – ensuite, la vie m’a débordé. La mort,
surtout.
J’ai dû faire une drôle de tête, parce qu’il s’arrête brusquement de
soliloquer.
— Tu vas bien ?
— Oui, pardon, j’ai décroché. Je…
— Fatigué ?
— C’est ça. Mauvaise nuit.
— Pareil.
Je souris. À m’en décrocher la mâchoire. Pas vraiment pareil, non,
Thibault. Pendant quelques secondes, on n’entend que le bruit du
percolateur et, en sourdine, la radio qui diffuse un titre que je retrouve
instantanément. The Verve. « Bitter Sweet Symphony ». Une symphonie
douce-amère. Entre nous, il y a davantage d’amertume que de douceur,
mais cela n’a plus aucune importance. Je ne suis pas ton adversaire,
Thibault. Je crois que tu ne le comprends toujours pas. Je ne suis pas ton
vassal non plus. Je suis en face de toi. Tes yeux sont mobiles et ne s’arrêtent
pas sur mon visage. Regarde-moi. Fixe-moi, longtemps. Tu verras. Tu ne le
regretteras pas.
C’est probablement la dernière fois que nous nous retrouvons, Thibault,
mais évidemment, tu ne le devines pas. Nous devrions nous rapprocher,
balayer les règles de distanciation sociale qui nous ont empoisonnés depuis
des mois. Je poserais ma tête sur ton épaule et je contemplerais la rue. Dans le bar, il y aurait quelques sourcils levés, mais personne ne s’offusquerait
réellement. C’est fini tout ça.
C’est fini. Je le sais. J’ai soutenu le regard de Laurent, mon hématologue,
tandis qu’il me parlait et il a bafouillé tout à coup. C’est là que j’ai compris.
Peut-être même avant encore. Parce que ça recommençait. Tu te souviens
de Laurent ? Il était dans notre classe, au lycée. Nous nous moquions de lui
parce qu’il passait son temps à bûcher ses maths et sa physique au lieu de
profiter des beaux jours. En dehors de ma femme et de mes filles, c’est sans
doute l’être humain dont je suis le plus proche maintenant.
Je contracte brièvement les mâchoires, mais tu ne le remarques pas. C’est
qu’à la mention de mes enfants, les larmes montent vite. Mais j’ai appris à
maîtriser et à continuer de sourire – même si parfois le rictus n’est pas loin.
Elles ne sont pas encore au courant. Anna ne veut rien dévoiler. Elle retarde
l’échéance, mais elle ne tiendra pas très longtemps. Louise, notre aînée, est
en dernière année de médecine. Quand elle vient, elle pose des questions
très précises et elle m’ausculte, sous couvert de câlins. Elle n’est pas
revenue depuis mars mais elle a prévu de passer la semaine prochaine. Je ne
ferai pas illusion très longtemps, aux yeux d’une professionnelle. Les seuls
que je peux encore tromper, ce sont ceux qui ne me regardent pas vraiment
– les passants dans la rue, les serveurs dans les cafés, les caissières au
supermarché, le guichetier à la banque – et toi, Thibault.
Je ne suis resté en rémission que quelques mois. La rechute est fréquente,
dans les cancers hémato. Laurent m’a assuré que les traitements de
deuxième ligne marcheraient sans doute, mais je n’y crois plus. La première
fois, j’étais entré dans les soins en conquérant, et même si j’avais déchanté
par la suite, parce que, quoi que tu imagines, tu restes à la merci des effets
secondaires de la chimio, j’ai traversé l’épreuve droit. J’avais cet adjectif
dans mon esprit. Droit. Avec cette idée que la maladie ne me plierait pas.
C’est plutôt ridicule, pas vrai ? Très présomptueux, en tout cas.
Cette fois-ci, quand j’anticipe les soins et tous ces moments qu’il va
encore falloir passer seul dans la chambre d’hôpital, toutes ces nuits à se
demander pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi si jeune, je suis
juste fatigué. Mes filles sont grandes, elles sont en couple avec des jeunes
hommes compréhensifs et tendres, elles s’en sortiront. Ce sera un peu plus difficile pour Anna, bien sûr. Tout ce temps partagé qui se réduit tout à coup
aux photos que nous avons prises en voyage et à des mélodies que nous
écoutions ensemble – elle a toujours eu un faible pour Delpech et pour les
Stone Roses. J’espère qu’elle tiendra le coup. Que Laurent l’aidera à
traverser l’épreuve. Laurent a souvent les mots adéquats pour consoler ou
encourager. Lors de notre dernière rencontre, il était plus hésitant. Il ne
terminait pas ses phrases. Inutile de faire un dessin. À partir de demain, je
ne quitterai plus la maison que pour me rendre à l’hôpital. Tu es ma
dernière sortie, Thibault.
Je profite de ce moment volé dont tu ignores la singularité. Tu continues à
pérorer. Tu as toujours aimé ça. Tu m’as rêvé héros de ton adolescence,
clochard céleste flamboyant et hâbleur, mais c’est toi-même que tu abusais.
Je ne ressemblais pas au portrait que tu voulais dresser de moi, mais je
l’acceptais bien sûr, parce qu’il me rendait meilleur à mes propres yeux. Je
me baignais dans la lumière dont tu m’entourais. J’étais pourtant plus lucide
que tu ne le croyais. Je devinais que les lauriers de mots que tu me tressais
allaient vite faner, et que tu continuerais ton chemin, même s’il était semé
d’embûches. Il te mènerait vers la clarté, mais pas nécessairement vers le
sourire. Le sourire, il est mien. Autant je l’ai forcé en entrant dans le bar,
autant il me semble avoir retrouvé son naturel désormais. Les rides au coin
des lèvres parce que j’ai beaucoup aimé cette existence, malgré tout. Celles
au bord des yeux parce que je me suis épuisé à contempler le monde du
petit bout de ma lorgnette pendant que tu découvrais d’autres univers.
Tiens. C’est le sujet de ton discours maintenant. Tes voyages. La
traduction de tes ouvrages, qui t’a permis d’être invité aux quatre coins de
la planète. Tu postillonnes et je ne crains pas tes gouttelettes de salive. Plus
rien ne peut m’atteindre. J’ai même tombé le masque. Je suis assis en face
de toi et je t’écoute. Ce sera un beau souvenir, Thibault. Tu y repenseras
souvent. Tu commenceras des phrases avec les mots : « J’ignorais que
c’était la dernière fois que nous nous retrouvions. » Avec un peu de
malchance, tu en écriras même tout un roman.
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