Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 2 sur 20

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Café sans filtre

Thibault Detressant, 57 ans – table n° 2

(première rangée, à droite, baie vitrée)

 

J e déteste être le premier aux rendez-vous, et pourtant j’arrive systématiquement en avance de cinq ou dix minutes sur l’heure prévue. La faute à mon père. Il travaillait à la SNCF et il nous obligeait à toujours

respecter les horaires – ce qui signifiait globalement rester planté plus de

vingt minutes dans la salle d’attente de la gare ou sur le quai, le temps que

le train daigne se montrer. Je revois ma mère, hiératique, dans son imper

beige, avec son chignon et son tailleur, tandis que son mari devisait avec ses

collègues sur la plate-forme. Personne ne s’occupait de moi. On savait que

j’étais obéissant. Je n’allais pas me mettre à courir et à traverser les voies.

Je ferais probablement moi aussi carrière dans le fonctionnariat, tendance

transport ferroviaire. On espérait que j’obtienne un poste légèrement

supérieur à celui de mon paternel. C’était ainsi que ça fonctionnait, non,

l’ascenseur social ? Pour cela, il fallait sans doute que je m’exile à la

capitale. Dans cette ville moyenne de province où nous résidions, les

perspectives de promotion étaient limitées. Et puis on avait besoin de jeunes

gens pleins d’ambition, qui allaient mener la Grande Maison vers de

nouveaux horizons. Le nombre de discours pontifiants que j’ai pu entendre.

Je me souviens que c’est dans des moments comme celui-là, quand nous

attentions sur le quai l’approche du Mulhouse-Paris, que je regrettais le plus

d’être fils unique. Avec un frère, ou même une sœur, j’aurais pu échanger.

Discuter. M’engueuler. Bref. Voilà ce qu’il en reste, un demi-siècle plus

tard : cette habitude désagréable d’être celui qui poireaute et se demande si

on ne va pas lui poser un lapin. Pour le coup, c’est peu probable. Pierre

viendra, bien sûr. J’en bâille d’avance. Là encore, je me demande ce qui

m’a pris d’accepter cette invitation. Je dois vraiment apprendre à refuser

net. Je pensais avoir fait des progrès dans ce domaine, grâce à mon

analyste. Bon, pour être tout à fait honnête, je parviens maintenant à contourner, à mettre à distance, et à répondre par la négative en alliant

fermeté et politesse. Mais dans certains cas, je me laisse encore avoir. Lors

des soirées de trop grande solitude. Quand les souvenirs prennent le dessus.

Je me déteste d’être si faible.

J’aurais largement préféré la terrasse, mais la météo ne s’y prête pas.

Surtout que dans la salle, il n’y a personne. Ah si, une jeune fille à la table

du fond. Elle a étalé des crayons et des carnets. Sûrement une étudiante des

Beaux-Arts. Nous nous moquions d’eux, Pierre et moi, lorsque nous étions

encore au lycée, parce qu’ils se promenaient tous habillés en noir des pieds

à la tête et qu’ils portaient sous le bras un grand carton à dessin. C’est loin

tout ça. Je n’aurais vraiment pas dû honorer ce rendez-vous.

Il m’a cueilli au pire moment et de la pire des façons, avant-hier soir. Je

n’avais pas de soirée de prévue – l’âge avançant, il faut avouer que les

invitations se raréfient, même pour une gloire locale comme moi. Je faisais

défiler les photos de la vie des autres sur Instagram et sur Facebook. J’ai de

la tendresse pour Facebook, ce réseau pour vieux qui se persuadent qu’ils

peuvent rivaliser avec la jeunesse. Tous ces gens qui prennent en photo les

plats qu’ils ont commandés et qui écrivent « miam » suivis de quatre points

d’exclamation. Toutes ces citations, dont la moitié sont fausses,

accompagnées de réflexions sur le sens de l’existence. C’est à peu près

l’équivalent des romans-photos en noir et blanc que lisait ma grand-mère

dans Modes de Paris.

J’avais un peu forcé sur le gin. C’est plus fréquent dernièrement et je vais

devoir réduire ma consommation. Cela ne se voit pas encore physiquement

parce que je m’entretiens, mais le verre du soir a tendance à devenir

quotidien. Et double. J’étais donc dans un de ces moments de

désœuvrement quand Pierre a posté la photo. Elle s’est affichée sur l’écran

et j’ai été obligé de serrer les mâchoires parce que, d’emblée, j’ai ressenti à

la fois tristesse et rage.

Nous posions tous les deux, bras sur l’épaule de l’autre, à l’orée du parc

du lycée. Nous tentions d’imiter la pose de Kerouac et de Neal Cassady, sur

une photo célèbre que nous avions trouvée au gré de nos lectures. Nous

étions convaincus d’être de ces couples d’amis indéfectibles, Castor et Pollux, Montaigne et La Boétie, Gatsby et Nick Carraway. Une belle merde,

oui.

La jeune fille – mais elle n’est pas si jeune que ça, non ? – vient de relever

la tête et j’ai peur d’avoir prononcé la dernière phrase à voix haute. Cela

m’arrive parfois, ces temps-ci. J’effraie les passants. Mais ils me

pardonnent. Je suis un écrivain, après tout. Et un écrivain, c’est bien connu,

ça a des lubies, des fulgurances. On ne se formalise pas de son attitude. Un

vieil original. Une de ces figures emblématiques, blanchie et poudrée, dont

on dit en le croisant : « Tu sais qu’avant il a été célèbre, celui-là ? », et dans

le « célèbre », on sous-entend aussi la prestance physique, l’énergie et

l’envie d’en découdre.

C’est ce que je ne veux en aucun cas devenir.

J’étais amoureux de Pierre. J’essaie de prononcer cette phrase avec

détachement, pour prouver à mon interlocuteur fictif que j’ai depuis acquis

beaucoup de distance. Je tente surtout de me convaincre que c’est de

l’histoire ancienne – comme les pulls camionneurs, les 45 tours et les

badges que nous chérissions. Je ne me séparais jamais de celui de Bowie en

Ziggy Stardust, trouvé dans une friperie lors d’un voyage scolaire à Paris.

J’étais amoureux, mais c’est une phrase que je n’aurais pu prononcer à

l’époque. Je savais qu’il existait dans le monde des hommes qui étaient

attirés par d’autres hommes. Certains films en avaient popularisé la

caricature, et devant la télévision, mes parents hésitaient entre le rire et

l’embarras. Parce que tout de même. Cela ne se fait pas, non ? Je montrais

clairement mon mépris pour ces personnages qui poussaient de petits cris

aigus et arboraient des fume-cigarette. Je me trimballais avec la honte

chevillée au corps, d’autant que Pierre venait régulièrement hanter mes

nuits.

J’étais amoureux, oui. Il ne m’est pas arrivé depuis des années d’être

obsédé par un autre homme au point de souffrir physiquement de son

absence. Au point de rêver qu’il meure, accident de voiture, chute fatale le

long d’un escarpement rocheux. Cadavre méconnaissable. Pleurs à chaudes

larmes lors de l’enterrement qui s’ensuit. Promesse de ne jamais oublier et

de devenir le héraut du héros défunt. Quelle honte.

Cette fois-ci, c’est le serveur qui lève la tête. Je souris dans le vague. Il va vraiment falloir que j’apprenne à maîtriser ces phrases qui montent à mes

lèvres et que je marmonne comme l’ivrogne que je suis en train de devenir.

J’étais amoureux et il ne l’était pas. Il était attiré par les filles qui n’avaient

pas froid aux yeux et n’hésitaient pas à le renvoyer dans ses cordes, quelque

joli garçon qu’il fût. Il aimait leur résistance. Et il adorait le regard que je

portais sur lui. Cette espèce d’idolâtrie que je ne parvenais pas à juguler. Il

savait très bien de quoi il retournait et il jouait avec mon attirance. Il était

même le premier à suggérer que nous partagions le même matelas ou la

même tente, lorsque nous nous rendions à des fêtes. Pour tous les autres,

nous étions inséparables. Il semblait évident que je deviendrais le parrain de

ses enfants – personne n’imaginait, curieusement, que je puisse moi-même

en avoir, ou même en désirer.

Et puis un jour, j’ai parlé à cette fille. Celle qui a pris la photo. On se

côtoyait depuis quelques mois, elle et moi. On suivait certains

enseignements ensemble. C’était lors d’une de ces fêtes qui s’improvisaient

et, pour une fois, j’étais sans mon acolyte. Il nous a fourni notre premier

sujet de conversation. Elle s’appelait Sophie. Elle voulait devenir

psychologue. Elle m’a demandé de but en blanc si j’étais sexuellement

attiré par Pierre et j’ai avalé de travers le whisky-Coca que je m’étais servi,

parce qu’en fait personne ne m’avait jamais parlé en termes aussi clairs,

alors que les couloirs du lycée bruissaient d’allusions. J’ai regardé le jardin

dans la nuit : la personne chez qui nous étions – Laurence ? Laurent ? –

 avait pris du temps pour le décorer, guirlandes électriques, globes lumineux

derrière les bosquets, c’était comme une scène de théâtre, et je trouvais cela

touchant. Il ou elle devait avoir passé des heures pour créer un écrin dont

personne ne se souciait. Je ne parvenais pas à faire sortir les mots de ma

gorge, moi qui me croyais bravache et insolent. Sophie a secoué la tête et

s’est approchée de moi. Elle m’a murmuré à l’oreille que la réponse était

assez simple, en fait : est-ce que, lorsque je me masturbais, c’était à lui que

je pensais ? J’ai senti la rougeur me gagner. Elle l’a vue, même dans la

demi-pénombre, et m’a touché l’épaule. Elle m’a demandé si c’était

davantage de la douleur ou du plaisir. J’étais estomaqué. Elle avait 18 ans,

comme nous. Comment pouvait-elle trouver les mots exacts, ceux qui

libéraient les tensions tout en enfonçant le couteau dans la plaie ? Où avait-elle acquis cette maturité-là ? Je lui ai posé la question et elle a ri. Elle avait

envie de suivre des études de psychologie et, plutôt que de parcourir des

livres théoriques auxquels elle ne comprendrait rien pour l’instant, elle avait

décidé d’observer ses congénères. Particulièrement Pierre et moi, parce

qu’il y avait cette électricité entre nous, qu’elle ne retrouvait nulle part

ailleurs. Il y a eu un silence peuplé de cris qui venaient du salon où

l’irrésistible « Don’t Go » de Yazoo venait de débuter. Elle a relevé l’une de

mes mèches et a ajouté calmement : « Mais tu sais qu’il n’y a aucun

espoir. »

J’ai haussé les épaules. J’avais les larmes aux yeux et je m’en voulais. Un

« oui » s’est frayé un chemin dans ma gorge et il en est sorti désarticulé.

Sophie a répondu que si j’en étais conscient, ce n’était pas si grave. Ce

qu’elle trouvait curieux, c’était cette façon qu’il avait de jouer avec mon

désir. Cela devait flatter son ego – même les hommes succombaient à son

charme. Elle était sûre qu’à un moment donné, pendant l’acte sexuel, il

m’appelait à la rescousse, moi et mon désir vibrant, et cela redoublait son

érection. J’avais baissé la tête. C’était la première fois que je me faisais

assassiner avec tant de douceur. J’ai senti la main de Sophie sur mon bras.

Son conseil était clair. Son conseil était franc. Pars.

Alors, je suis parti. J’ai travaillé comme un malade pour rehausser mes

résultats. J’ai décroché le bac avec les honneurs. J’ai été admis dans une de

ces classes à élite parisienne, où j’allais frotter mon inculture à la finesse et

à la politesse cruelle de mes camarades. Mes parents étaient fiers, surtout

ma mère, qui me voyait plus tard en professeur de lettres – elle utilisait

« lettres » à dessein, c’était tellement plus classe que « français » – au lycée,

à condition bien sûr que je revienne dans la région, marié à une autre

enseignante (dans le primaire, celle-là, institutrice c’est bien pour une fille).

Je l’ai laissée parler. Je les ai tous laissés parler. Pierre, le premier, qui n’en

revenait pas de la façon dont mes notes avaient subitement décollé. Il avait

des sentiments très mitigés sur tout cela. À la fois fier et trahi, admiratif et

méprisant – alors, d’un seul coup, finalement, ça comptait pour moi, la

réussite sociale ?

Je lui ai menti sur la date de mon départ à Paris. Il avait promis qu’il serait

là, mais je ne voulais pas subir l’humiliation de l’attendre pour comprendre quelques secondes avant l’arrivée du train qu’il ne viendrait finalement pas.

Je n’ai pas voulu de mes parents non plus. Ni d’aucune autre présence – à

part celle de Sophie. Et elle était là, souriante. Elle me répétait d’avoir

confiance. Il y aurait de bonnes et de mauvaises surprises, mais tout valait

mieux que de rester planté ici, à aimer sans espoir de retour et à s’étioler.

J’ai été cette silhouette tétanisée sur le quai numéro 3. J’ai été ce garçon

qui arrive dans sa chambre au dernier étage d’un immeuble haussmannien

et découvre que les toilettes et les douches sont communes aux quatre

résidents du palier. J’ai été ce gosse nerveux qui arpente les rues du Marais

ou qui suit un groupe de très joyeux drilles, en espérant pouvoir s’intégrer –

 tout en craignant cette maladie dont le nom commençait à circuler et qu’on

assimilait à un cancer gay.

J’esquisse une moue. Je la devine dans le reflet de la baie vitrée. Chaque

fois que des souvenirs désagréables remontent à la surface, ma bouche se

tord. Toutes les couleuvres que j’ai avalées. Je pensais qu’elles me

laisseraient en paix, à un moment donné, mais elles me surprennent encore,

au détour d’une photo postée sur les réseaux sociaux.

Quand je l’ai vue s’afficher, j’ai eu un mouvement de rejet. Il lui fallait

encore mettre en avant la relation qu’il avait eue avec moi, quarante ans

après. Pour se faire mousser. Pour montrer qu’il avait côtoyé des célébrités.

Pour rendre son existence plus belle. C’était pitoyable. Il était réapparu dans

ma vie dès qu’il avait su, par les journaux régionaux, que je revenais

m’installer dans la ville qui m’avait vu grandir, et dès que les responsables

politiques locaux avaient commencé à s’afficher en ma compagnie.

Instagram. Facebook. Même Snapchat. Il avait tout essayé et une nuit – trop

d’alcool encore – j’avais cédé. J’avais accepté son amitié virtuelle.

Il m’avait immédiatement inondé de messages. Il voulait m’inviter à dîner,

me présenter son épouse et ses filles, enfin, quand elles seraient là, puisque

maintenant elles poursuivaient de brillantes études, une en médecine et

l’autre en ingénierie. Il souhaitait aussi évoquer ce temps que nous avions

passé ensemble et qui lui semblait encore si proche, cela avait été une

période merveilleuse, il avait du mal à s’en détacher parfois, il radotait et

ses filles levaient les yeux au ciel en soupirant que oui, cette anecdote-là, il

l’avait déjà racontée, ah ah ah, bien sûr, il était très satisfait de sa vie et il avait visité beaucoup de pays pendant ses vacances – il avait un poste

enviable dans les assurances –, la Croatie, par exemple, lui avait beaucoup

plu, en revanche, il n’était finalement jamais allé aux États-Unis, sans doute

parce que nous nous étions promis de l’effectuer tous les deux ce séjour, ce

fameux voyage à New York avec toi.

Je lisais cette diarrhée verbale et j’hésitais entre l’apitoiement et

l’atterrement. Je suis hypermnésique. C’est souvent déstabilisant pour ceux

qui me côtoient parce que je peux me rappeler des détails très précis et très

intimes, la trace d’une cicatrice, la couleur d’un pantalon porté un jour

donné, la teinte du ciel un soir de fête au bord de la Seine. Lorsque j’étais

encore au lycée, je ne savais pas quoi faire de cette mémoire encombrée de

détails sans importance – liste des numéros un du hit-parade depuis 1977,

ordre exact des chansons du 33 tours Faith de Cure, noms des différents

prix Goncourt des dix années précédentes. J’aurais voulu me débarrasser de

l’inutile pour être capable de vivre pleinement le moment présent mais je

n’y parvenais pas.

J’ai compris plus tard, quand j’ai commencé à écrire des romans, à quel

point cette mémoire-grenier pouvait m’être utile. Je n’avais pas besoin de

me lancer dans des recherches, de consulter des journaux ou de compulser

de vieux albums de photographies. Tout était là, prêt à l’emploi. Et je peux

jurer que nulle part, dans aucun des recoins de mon cerveau, il n’y a la

moindre référence à un quelconque voyage à New York avec Pierre. C’est

un tel cliché. Au fur et à mesure des années, en entendant à la radio la

chanson de Téléphone, il a dû se persuader que nous avions voulu, nous

aussi, connaître cette expérience. Une grosse approximation chronologique.

L’album où figure ce morceau est sorti alors que j’habitais déjà Paris depuis

trois ans et que je n’avais plus aucune nouvelle, ni de lui, ni des autres. Ce

n’est pas moi qui avais coupé les ponts. Au départ, j’envoyais des lettres –

 j’avais renoncé au téléphone, j’étais gauche et emprunté au bout du fil. Je

racontais ce que je vivais, en l’édulcorant beaucoup. Je passais sous silence

les moments de désespoir intense et les abîmes de solitude dans lesquels je

me trouvais souvent, pour ne garder que des anecdotes qui pourraient

éventuellement donner envie à Pierre de me rejoindre ici, après son diplôme

de technicien supérieur. En réponse, j’ai eu droit à deux ou trois cartes postales bâclées et sans intérêt. J’ai vite compris que Pierre et ceux qui

gravitaient à ses côtés étaient passés à autre chose.

Et là, soudain, des décennies plus tard, l’avalanche de messages. Je suis

d’abord resté de glace devant ses invitations – il avait envie de me faire

découvrir tel ou tel restaurant qui n’existait pas « à notre époque » ou tel bar

où les quinquagénaires étaient encore les bienvenus la nuit (double smiley).

Je l’imaginais expliquer à ses collègues de travail qu’il me connaissait

depuis la nuit des temps, que nous étions tout le temps fourrés ensemble, à

l’adolescence. L’un d’entre eux, goguenard, a sans doute mentionné ma

sexualité, dont je n’ai jamais rien caché, une fois émigré à Paris. Au lieu de

rougir, Pierre a dû se mettre à rire et a probablement lancé quelque chose

comme « oui, et je crois qu’il était un peu amoureux de moi, mais que veux-

tu, on ne choisit pas ses préférences ».

Je l’ai ignoré – et puis bien sûr, à un moment, j’ai cédé. J’ai répondu

quelques lignes. J’ai même accepté une fois ou deux que nous prenions un

verre ensemble – mais rapidement, hein, insistais-je, rapidement, parce que

entre l’écriture de mon nouveau roman, la promotion de celui qui venait de

sortir et les allers-retours incessants à Paris pour rencontrer les metteurs en

scène qui souhaitaient monter des pièces à partir de mes œuvres, j’étais

débordé et je n’avais que peu de temps à lui consacrer.

J’ai encore craqué avant-hier soir, donc. Mais cette fois, c’était un peu

différent. C’était moins la photographie qui me remuait que le souvenir de

la photographe. Sophie. Je m’aperçois que j’aimais beaucoup cette fille.

J’aurais dû tenter de garder le contact. Elle a été emportée dans le flot des

promesses non tenues – celles qu’on profère au moment d’effectuer la mue

qui nous permettra de laisser derrière nous notre épiderme de jeunesse et

son encombrant lot d’amertumes.

Je ne l’ai pas oubliée pour autant. Je repensais régulièrement à elle et à

l’influence qu’elle avait eue sur le cours de mon existence et c’est l’une des

premières personnes que j’ai recherchées sur la Toile mondiale quand celle-

ci a envahi notre quotidien. C’était la fin des années quatre-vingt-dix. On

murmurait avec insistance que le passage à l’an 2000 allait être chaotique.

La planète allait connaître un énorme black-out d’où naîtraient

probablement des révolutions et une nouvelle ère. Les réseaux sociaux n’existaient pas encore mais il était quand même possible de chercher la

trace des comètes que nous avions croisées. Je me souviens de soirées

entières passées à recouper les informations – vraies ? fausses ? – sur des

hommes et des femmes avec lesquels j’avais partagé des moments ou sur

lesquels j’avais bâti des rêves. Je n’ai pas immédiatement trouvé Sophie. Je

me suis d’abord dit qu’elle était probablement mariée et qu’elle avait

changé de patronyme, auquel cas toute enquête aboutirait à une impasse. Et

puis j’ai pensé à sa sœur cadette, que j’avais entraperçue trois ou quatre fois

et que j’avais consolée le soir de cette fameuse fête. Elle pleurait car aucun

des amis de Sophie ne la prenait au sérieux. On la traitait comme une

enfant, ce qu’elle était du reste. L’écouter se plaindre et ronger son frein

m’avait distrait de ma propre peine. Lorsque j’étais reparti, elle m’avait

confié qu’elle se rappellerait toute sa vie de ma gentillesse. J’avais souri –

 des mots en l’air. J’avais tort.

Son prénom était resté dans un coin de ma mémoire. Virginie.

Apparemment, elle appartenait au personnel administratif d’une faculté

parisienne de sciences. Elle y détenait même un poste à responsabilité. À

côté de son nom, un portrait où je pouvais deviner des traces de la gamine

qu’elle avait été, et une adresse électronique. J’ai joué avec l’idée de la

contacter pendant quelques semaines, et puis un soir, j’ai envoyé quelques

lignes sibyllines. Je m’excusais d’emblée : le procédé de demander par son

intermédiaire des nouvelles de sa sœur n’était pas très élégant. Il se trouvait,

mentis-je, que j’étais récemment retombé sur des photographies de cette

époque antédiluvienne où nous vivions tous dans la même ville et j’avais eu

envie d’avoir des nouvelles de mes fantômes – sa sœur en faisait partie, et

elle aussi, mine de rien, avec cette discussion que nous avions eue tous les

deux à propos de la frustration d’être considérée comme quantité

négligeable, alors qu’on rêve de devenir partie intégrante d’un groupe.

C’est un sentiment que j’avais souvent éprouvé au cours de mon existence

et, chaque fois, je pensais à elle et à la rage qu’elle avait exprimée cette

nuit-là.

Le message est resté sans réponse pendant quelques semaines et je me suis

rendu à l’évidence – soit je ne m’étais pas adressé à la bonne personne, soit Virginie n’avait pas envie d’évoquer les années écoulées. La nostalgie est

un sirop dangereux, et rares sont ceux qui ont envie de s’y noyer.

Presque un mois plus tard, néanmoins, j’ai vu s’afficher le nom de

Virginie. Elle écrivait en un paragraphe court, mais dense, qu’elle avait mis

du temps à me contacter, parce qu’elle ne comprenait pas ce que je

cherchais, au fond, et qu’elle ne voyait pas comment aborder le sujet. La

douleur restait vive. Sophie était morte trois ans auparavant, d’une angine

mal soignée. Elle avait un peu de fièvre. Elle n’avait pas jugé utile de

consulter un médecin pour si peu. Son ex-mari avait la garde des deux

enfants cette semaine-là. Elle avait avalé un antalgique. Dans la nuit, son

état s’était brutalement aggravé. Elle pouvait à peine respirer et avait sans

doute eu du mal à atteindre le téléphone. Lorsqu’elle était finalement

parvenue à joindre les secours, il était déjà trop tard. Elle était décédée à

l’hôpital quarante-huit heures après, sans jamais avoir repris conscience.

Virginie me donnait les indications pour me rendre sur sa tombe, si jamais

j’en avais envie. Elle comprenait que toutes ces informations d’un bloc

puissent me heurter, et c’est pour cela qu’elle avait hésité. Peut-être aurait-il

mieux valu me laisser dans l’ignorance. Mais elle se souvenait parfaitement

de notre conversation, dans le jardin. De certaines phrases tirées de mes

romans également. Elle les avait presque tous lus. Elle avait cru se

reconnaître dans l’un ou l’autre personnage, mais c’était une illusion

commune à tous les lecteurs, n’est-ce pas ? Elle aurait adoré me rencontrer

mais, dans l’immédiat, c’était impossible. Elle avait suivi son mari à Taïwan

et vivait l’existence oisive d’une expatriée livrée à elle-même les trois

quarts du temps. En tout cas, elle me tiendrait au courant de sa prochaine

visite en France et proposait que nous prenions un café ensemble, pour

évoquer sa sœur, dont elle avait rarement l’occasion de parler. Son ex-beau-

frère et ses enfants avaient coupé les ponts avec toute la famille. Elle

ignorait ce que devenaient son neveu et sa nièce. Elle terminait avec

un « très cordialement » qui jurait avec le reste du message. Nous n’avons

jamais repris contact.

Voilà, c’est à Sophie que je pensais – et à sa sœur aussi – quand le cliché

est apparu sur mon mur Facebook, avant-hier. À cette mort grotesque –

comment pouvait-on encore mourir d’une infection bénigne à la fin du XX e siècle ? À celle qui photographiait, et non à ceux qui posaient devant

l’objectif. Le temps passant, les acteurs m’intéressent de moins en moins et

seule me passionne la mise en scène. On reproche à mes dernières œuvres

de privilégier l’intrigue au détriment des personnages. On a sans doute

raison.

Je n’ai pas réfléchi, avant-hier soir. J’ai « liké ». Quel étrange mot que cet

anglicisme qui s’est immiscé dans nos conversations, cette dernière

décennie. J’ai « bien aimé ». Qu’est-ce que j’ai « bien aimé » dans ce

portrait de Pierre et moi, et dans le clin d’œil envoyé d’outre-tombe par une

jeune fille qui avait changé le cours de mon existence ?

De l’autre côté de l’écran, bien sûr, Pierre en a frétillé de joie. Pour une

fois que je réagissais à l’une de ses publications ! Il a aussitôt écrit quelques

lignes pour exprimer sa joie. Ensuite, il a envoyé un vocal. Il proposait que

nous prenions un café ensemble puisque les jauges venaient d’être levées. Il

expliquait qu’il venait de dénicher cette photo dans un des cartons de son

grenier et qu’il y en avait d’autres. Il pouvait me les apporter et il scannerait

ensuite celles que je choisirais. Nous pourrions nous retrouver chez lui ou

lui chez moi. Enfin, si je n’étais pas trop pris, bien sûr – il devinait que

j’avais de nombreux rendez-vous, avec des gens bien plus intéressants que

lui.

Je ne sais pas si c’est cette dernière phrase, ajoutée après un léger soupir,

qui m’a fait craquer. J’ai toujours eu un faible pour ceux qui avouent leur

défaite. Alors j’ai répondu – par écrit. Je déteste ces vocaux qui poussent les

utilisateurs de téléphone à tenir leur appareil à l’horizontale, et à faire

profiter les personnes alentour de leurs conversations. J’ai suggéré un bar.

En terrasse, si possible, puisque c’était plus rassurant pour tout le monde,

avec ces histoires de variants qui se remettaient à circuler. J’ai inventé un

lendemain très occupé, avec diverses rencontres déjà calées et impossibles à

déplacer, mais j’ai lancé une perche pour le surlendemain. Jeudi. Le Tom’s.

Je passais devant tous les matins et je me promettais de m’y arrêter un jour.

La terrasse était large et agréable, des arbres la protégeaient du soleil, une

fontaine coulait à proximité, et puis il y avait la place et l’église Saint-

Urbain, à quelques mètres de là. Pas le centre névralgique de la ville mais

presque. Plutôt vers neuf heures – à l’ouverture. On y serait certainement plus tranquilles. Comme je m’y attendais, il a acquiescé à tout. C’était une

excellente idée, ajoutait-il. Lui non plus n’était pas familier du Tom’s, ce

serait l’occasion. L’occasion de quoi, je me le demande encore.

Je n’avais pas prévu la pluie, qui commence à tomber dru. Je n’avais pas

prévu non plus qu’il ne serait pas à l’heure. Je n’avais pas prévu que je

serais le seul client, à part la souris grise au fond qui me lance des regards

furtifs – encore une qui a reconnu mon visage mais ne sait pas bien où « me

situer ». Ami de ses parents ? Commerçant ? Homme politique local ?

Je m’assieds à la première table sur la gauche. La banquette n’est pas très

confortable. Je me colle contre la vitre. L’averse qui s’abat est

impressionnante. Au moins, je suis à l’abri. Lorsque le serveur s’approche,

je commande un thé. Earl Grey. Avec une rondelle de citron, s’il vous plaît.

Merci.

 

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