Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 17 sur 20

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Café sans filtre

Chloé

 

 

— e vous préviens, je ne suis pas très à l’aise avec le concept de conseil J

de famille. Ni avec le concept de famille tout court. Tous ces gens qui

nous répètent à longueur de journée que les amis sont la famille qu’on s’est

choisie, ça me donne la nausée.

C’est vrai, quoi. Ils sont là, tous les trois, assis, la mère et ses deux faux

fils. Un de ces tableaux imposants du e XIX siècle qui trônent à Orsay. J’ai

longtemps hésité à revenir au Tom’s, ce soir. À ressortir du cocon qui a été

le mien durant ces derniers dix-huit mois. Mais j’avais promis à Jocelyne –

 et j’avais envie de voir Fabrice de nuit. Il y a tellement longtemps que je

n’ai pas suscité l’ombre d’un désir et que je n’ai pas ressenti quoi que ce

soit en croisant un homme que j’étais curieuse de voir comment les choses

évolueraient.

En face, ils ne réagissent pas. José a mis un fond musical très doux, je

crois reconnaître Suzanne Vega, une chanteuse anglaise que ma mère

écoutait quand j’étais petite, mais je n’en donnerais pas ma main à couper.

C’est Jocelyne qui choisit de répondre et sa voix rocailleuse résonne dans la

salle vide.

— Nous ne sommes pas amis, à ce que je sache.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire et de lever le pouce gauche.

— D’ailleurs, enchaîne-t-elle en désignant José, si celui-là était mon fils, il

serait sur le point de devenir prodigue. José va nous quitter pour vadrouiller

de par le monde. Premier arrêt ?

— L’Écosse.

— Un endroit où il fait froid, où il pleut quand il ne neige pas, et où tu

peux marcher des heures sans croiser âme qui vive. Vrai ou pas ?

— Techniquement, c’est possible. Mais je vais m’installer dans le sud des

Highlands. Vers le loch Ness. J’ai des amis qui retapent une ferme.

— Mais enfin, il ne pousse rien en Écosse, à part de la bière !

— C’est ce que nous verrons quand vous viendrez me rendre visite,

Jocelyne. Ça vous changera des stations balnéaires où on ne fait que

contempler l’horizon en attendant que la mort vienne.

— J’aime bien l’Écosse.

Ils tournent tous leur visage vers moi.

— Enfin, je veux dire, j’y suis allée une fois et c’est un bon souvenir. Mais

c’est parce que je suis plutôt une fille du froid.

— Et toi, Fabrice, tu te définirais comment ?

Une moue dubitative et un murmure : « Tempéré, j’imagine. » Je me

retiens de répondre que c’est exactement ce que je cherche désormais. Du

tempéré. Les saisons telles qu’elles existaient quand j’étais encore petite,

même si ma mère prétend que tout était déjà déréglé depuis longtemps. Une

averse. Des éclaircies. Des nuages qui moutonnent. Dans ce paysage-là, oui,

je pourrais trouver ma place.

— Tu es revenue quand exactement ?

J’écarquille légèrement les yeux : c’est la première fois que José s’adresse

à moi sans agressivité, et sa voix est profonde et douce.

— Juste avant le premier confinement. Dans la rue, à Vantaa, les

conversations tournaient toutes autour du même sujet. Wuhan. Et l’Italie

surtout. Des voyageurs qui revenaient de Lombardie avaient contracté la

maladie et étaient mis à l’isolement. On commençait à évoquer des mesures

d’urgence exceptionnelles, sanitaires et économiques. On craignait un krach

mondial. La fermeture totale des écoles, des lieux publics, des frontières. La

même chose qu’ici, non ? J’entendais tout cela – mais j’étais ailleurs. Dans

une errance intérieure. Je me comportais comme une automate au salon de

thé, et cela choquait parfois les clients. Il y en avait de moins en moins, de

toute façon. Les gens commençaient à se replier chez eux.

Au départ, j’avais envisagé un tour du monde – un nouveau déracinement,

des boulots temporaires et surtout aucun attachement sentimental. Un peu

comme José, aujourd’hui. Mais du jour au lendemain, la planète semblait

s’être liguée contre moi. Les vidéos des Chinois dans leurs cages à lapins

tournaient sur les réseaux, les Italiens allaient bientôt leur emboîter le pas,

et ensuite sans doute le reste du monde, maintenant que les virus étaient mondialisés et que personne ne pouvait arrêter la progression de cette

maladie, devenue épidémie, puis pandémie. Il était facile de prévoir ce que

tout cela allait donner – des blocages interminables dans des endroits isolés,

la peur et le rejet des nouveaux pestiférés, les grilles qu’on descend, les

portes qu’on ferme à double tour. Seuls certains pays allaient échapper au

tout-sécuritaire, mais on savait d’emblée qu’on aurait encore moins

confiance en leurs gouvernements, parce qu’ils étaient dirigés par des

illuminés qui niaient les évidences, hurlaient aux fake news ou proposaient

des gélules et des tisanes qui nettoyaient l’organisme du sol au plafond.

Je n’ai pas fermé l’œil pendant quelques nuits – mais cela ne changeait pas

grand-chose puisque mon sommeil était haché depuis presque un semestre –

puis je me suis résignée à appeler ma mère. J’ai senti sa réticence, quand

j’ai évoqué mon retour, mais je l’ai tout de suite rassurée : je n’avais pas

l’intention de troubler son bonheur retrouvé auprès de son nouveau

concubin, ni de venir l’importuner dans le Sud. Je souhaitais seulement

réintégrer ce qui avait été, longtemps auparavant, mon foyer – le temps de

voir où nous amenait cette situation sanitaire ubuesque ; le temps de me

retourner également et de comprendre quel type d’existence j’avais envie de

vivre. La voix de ma mère, soulagée, flûtée, dans le combiné – elle

comprenait si bien, elle qui ne découvrait l’épanouissement conjugal (et

sexuel, insistait-elle, tandis que je plissais les yeux comme si je venais de

mordre dans un citron) que sur le tard. « Celui qui n’essaie pas ne se trompe

qu’une seule fois, a dit je ne sais plus quel philosophe », a-t-elle ajouté

doctement. J’ai évité de répliquer qu’elle était en train de citer Véronique

Sanson. Mon arrivée impromptue l’arrangeait, d’ailleurs. Elle avait peur

qu’avec la panique que la pandémie allait engendrer des inconnus se

mettent à squatter des logements vacants. Au moins, on saurait la maison

occupée. Il faudrait seulement penser à prévenir les voisins.

Ce n’est qu’en raccrochant que je me suis aperçue qu’elle ne m’avait à

aucun moment demandé pourquoi je rentrais.

Je sens leurs yeux sur moi – ils me feraient presque venir le rouge aux

joues. Cela fait longtemps que je n’ai plus été au centre de l’attention. Parce

que dans le trio que je formais avec Annika et Ari, ce n’était pas moi

l’attraction. Je ne saurais d’ailleurs pas dire exactement qui d’entre nous focalisait les regards. Annika, peut-être. Elle était tellement solaire. Je me

corrige mentalement : elle « est » tellement solaire. Il n’y a aucune raison

pour que sa joie de vivre ait disparu. Au contraire, sans doute. C’est juste

qu’elle est devenue une de ces images sépia qui peuplent ma mémoire et qui

s’affadissent, petit à petit. J’avais de très nombreuses photos d’Annika, Ari

et moi et puis l’an dernier, alors que j’étais installée sur le perron, dans le

silence d’une nuit d’avril, j’ai tout effacé. Consciencieusement.

Méticuleusement. Toutes les traces. Celles des autres. Puis les miennes.

J’ai supprimé toutes les connexions aux réseaux sociaux. J’ai

méthodiquement recherché les références à mon nom ou à mon parcours et

j’ai essayé de les éradiquer. C’est une tâche inhumaine et presque vaine

aujourd’hui. Je n’y suis parvenue que de façon très incomplète. Si on

cherche bien, on me retrouve. Dans les archives d’un journal local

finlandais. Sur des clichés pris dans le salon de thé.

Je ne suis pas certaine de pouvoir pointer du doigt le moment où nous

sommes devenus une entité à trois têtes.

Ce dont je me souviens parfaitement, en revanche, c’est du moment où je

les ai découverts tous les deux nus, dans le lit de l’appartement qui jouxtait

le salon de thé et qui servait normalement aux rencontres d’Annika avec les

couples dont elle accompagnait la grossesse. Paradoxalement, c’était moi la

plus gênée et j’ai ressenti à ce moment-là, plus qu’à aucun autre, nos

différences culturelles – eux avec leur nudité désinhibée, leur embarras,

certes, mais sans trop de culpabilité au fond. Moi, et l’éducation que

m’avait donnée mes parents – cette tendance à croire qu’on ne pouvait

qu’échouer. Que la vie était un orage violent et que le but, avant tout, c’était

d’essayer de trouver un abri ou de passer entre les gouttes. Et puis le rapport

à mon corps. Ce corps que ma mère n’avait que rarement évoqué – les

règles, expédiées en cinq minutes, le rapport sexuel vu seulement sous

l’angle de la procréation ou des maladies vénériennes.

Je restais là, comme une gourde, debout, les bras ballants alors qu’eux-

mêmes s’étiraient et tentaient d’apaiser le trouble en m’expliquant qu’en

fait, ils avaient justement l’intention de m’en toucher deux mots. Mais est-

ce que je ne voulais pas plutôt enlever mes vêtements et m’étendre à côté d’eux ? Annika me ferait un massage tandis qu’Ari me caresserait les

cheveux.

Quelqu’un tousse.

Je réintègre brutalement la salle du bar. En face de moi, Jocelyne, très

concentrée, cherche les phrases qui viendraient poser un onguent sur la

plaie. À son côté, José, les yeux plissés, une ride profonde lui barrant le

front, se demande quelle conduite il aurait adoptée à ma place. Je suis

convaincue qu’il aurait été moins godiche. Il aurait probablement tenté

l’aventure, comme moi, mais il se serait donné à fond. Il ne serait pas resté

sur le bord, les pieds dans l’eau de la piscine – alors que c’est l’impression

que j’ai pu donner, je m’en rends compte aujourd’hui.

Et puis Fabrice. C’est lui qui vient de s’étrangler avec la gorgée de gin

qu’il a essayé d’ingurgiter pour avaler la pilule. Il s’excuse. Personne ne

relève. Je poursuis. L’expression « boire la coupe jusqu’à la lie » me

traverse l’esprit, mais il n’y a pas eu de coupe et il n’y a pas eu de lie. Ce

fut beaucoup moins dramatique et aussi beaucoup plus compliqué.

Je les ai rejoints et nous sommes devenus un trio. Nous étions souvent

cinq, d’ailleurs, parce que les enfants d’Annika vivaient avec nous la moitié

du temps. Nous n’avons presque jamais abordé la situation, Annika et moi.

Ce n’est pas faute d’avoir essayé, de sa part. Elle pensait que nous devrions

verbaliser ce que nous ressentions afin de mettre à jour les blocages ou les

joies, les frustrations et les vertiges. Elle avait déjà vécu ce type de relation

à l’adolescence et elle s’y replongeait avec délice. C’était le mot exact,

insistait-elle, parce que Ari et moi étions délicieux, comme les gâteaux que

je préparais pour le salon de thé.

Six mois.

Un semestre entre deux eaux. La première fois, il faisait encore chaud

mais on sentait que l’été allait bientôt plier bagage. Ari semblait me

considérer différemment. Il m’a confié un jour qu’il me croyait incapable de

vivre une telle expérience et qu’il avait été étonné de ma réponse, même s’il

me trouvait toujours un peu sur la réserve.

— Mais c’est ta nature, avait-il ajouté, c’est ta nature profonde. Tu es une

spectatrice qui se prête au jeu du monde de temps à autre mais qui se tient

souvent à l’écart. Je suis sûr que tu ferais une excellente peintre ou dessinatrice – tu as le don d’observation. Sans avoir l’air d’y toucher, tu

jettes des coups d’œil à tes clients, tu leur adresses quelques mots, et ils te

confient leur histoire. C’est dommage, en revanche, que tu n’évoques

jamais la tienne.

— C’est parce que je n’en ai pas, Ari. Je suis une fille sans histoire.

— Je n’en crois pas un mot. Et si malheureusement c’est le cas, alors elle

commence avec nous, aujourd’hui.

Avec nous. J’avais remarqué cela, oui. Ari employait souvent le « nous »

quand il se référait à Annika et lui. Il ne s’en rendait pas compte. Il

rétablissait cette frontière confortable entre les deux autochtones et la

touriste étrangère, sans se rappeler parfois que le « nous », jusqu’à il y a

peu, c’était lui et moi. C’était dérangeant, bien sûr – mais je ne peux pas

dire que je n’y ai pas trouvé mon compte. J’ai découvert des zones de

plaisir que je ne soupçonnais pas. Les rougeurs sur le cou d’Ari quand nous

nous enlacions, Annika et moi. Le respect que je gagnais à ses yeux.

Je me suis aperçue assez vite qu’en fait, si tout cela n’était pas arrivé, nous

nous serions séparés rapidement, Ari et moi. Nous ne nous touchions

presque plus. Il y avait eu de l’ardeur au début, mais ensuite, nos rapports

s’étaient rapidement étiolés. Je crois que je ne le faisais pas assez briller.

Dans ce pays où l’égalité entre les sexes est élevée au rang de dogme, Ari

avait besoin de voir luire dans les pupilles de ses conquêtes une admiration

effrénée. Pour son esprit d’entreprise. Pour la fulgurance de certaines de ses

idées. Pour ce physique qu’il choyait à travers de longues courses dans la

nature – mais je m’aperçois que je suis sotte, il y avait probablement moins

de courses et plus d’ébats que je ne le pensais. Pour cette capacité à réparer

tout du sol au plafond et à s’absorber dans la menuiserie comme dans la

plomberie, avec le même sérieux que dans la finance et l’informatique. Le

père d’Ari n’arrêtait pas de répéter que j’avais eu beaucoup de chance de

tomber sur son fils et qu’il fallait que j’use de tous mes charmes pour le

retenir, et la mère d’Ari lui assenait alors une tape sur le bras ou sur l’épaule

et me prenait à part – elle n’était pas convaincue de cette fameuse fortune

dont je serais la bénéficiaire : elle observait son fils depuis des années et il y

avait une part de lui qu’elle ne parvenait pas à capter. Une dureté. Une

obscurité. Bref. Ce qui ne signifiait pas, ajoutait-elle, que nous ne formions pas un joli couple. Elle adorait cette idée d’échanges interculturels. Je

souriais. Je n’étais pas certaine que cela soit le fond de sa pensée.

Pendant ces quelques mois en apesanteur, j’ai bien détaillé la face sombre

de celui que j’avais envisagé d’épouser. Annika aussi d’ailleurs. Il pouvait

se montrer très distant presque d’une minute à l’autre, et l’on ne savait

jamais exactement sur quel pied danser. Annika, elle, était plus lisible. Et

franche. S’il y a une personne que je regrette de Vantaa, c’est elle. Nos fous

rires. Nos extases aussi. Notre façon de nous liguer parfois contre le mâle

qui niait être dominant mais n’hésitait pas à donner des ordres.

Nous savions tous les trois que ce n’était que temporaire, et c’est cette

conscience de la précarité de notre situation qui rendait notre relation

flamboyante – aux yeux des autres, en tout cas. Car nous ne nous sommes

cachés de rien, à part des familles d’Annika et d’Ari, bien sûr – encore que

je suis convaincue qu’ils l’auraient bien accepté. Après tout, nous étions

dans ces dernières années où nous pouvions « tenter nos expériences »

avant de basculer dans cette existence étrange des trentenaires, où l’on

s’efforce d’oublier que l’on répète tous les jours les mêmes gestes et où le

verbe « avoir » se mue peu à peu en ce qu’on s’était juré qu’il ne

deviendrait jamais : un but. Voire une obsession.

C’était une sorte de somnambulisme. Le matin, Ari se réveillait tôt pour

aller courir, quelle que soit la température. Je me levais peu après lui,

déjeunais rapidement et me rendais au salon de thé. Je m’absorbais dans le

travail de préparation – la pâtisserie requiert avant tout de l’organisation. Je

compilais les recettes et variais les menus, auxquels j’ajoutais

invariablement la tarte au citron meringuée que ma mère refusait

systématiquement de m’acheter quand j’étais petite, parce que « c’est un

gâteau riche pour les riches, laisse-les s’empoisonner avec », et le fondant

au chocolat-crème anglaise auquel je savais qu’Annika ne résisterait pas. Je

ne confectionnais pas de gâteaux pour Ari. Ari n’avait pas la dent sucrée.

Ari avait plutôt la dent dure.

Annika passait dans la matinée, entre deux rendez-vous. Certains d’entre

eux avaient lieu dans l’appartement de l’autre côté du salon de thé, qu’Ari

et ses amis avaient soigneusement insonorisé. D’autres couples préféraient

que les séances se déroulent chez eux. Elle les écoutait parler de leurs craintes, les rassurait, les aidait à imaginer la vie avec un enfant. Elle leur

parlait même ouvertement de son statut de mère célibataire, des avantages

qu’elle en retirait et des inconvénients auxquels elle avait à faire face.

Étrangement, cela les rassurait : ainsi, la vie continuait. Le bébé n’allait pas

nécessairement sonner la fin de leur jeunesse, même si c’est au fond ce

qu’ils souhaitaient tous les deux. Elle massait le ventre des mères

également, et dialoguait avec l’enfant à venir. Elle leur montrait comment

ils pouvaient communiquer avec le bébé – comment celui-ci se déplaçait en

suivant l’apposition des mains.

Voilà. On est restés dans cette bulle presque six mois. Et puis un soir, un

peu après les fêtes de fin d’année, alors que nous avions prévu de nous

plonger dans une de ces séries qu’on disait incontournables, Annika s’est

sentie brutalement très fatiguée et nous a demandé de l’excuser. Elle avait

eu une journée éreintante. Elle allait rentrer chez elle, exceptionnellement.

Elle avait besoin d’être un peu seule.

Nous nous sommes retrouvés face à face, Ari et moi – et nous nous

sommes peu à peu rendu compte du gouffre qui avait grandi entre nous. Un

vrai Grand Canyon que nous survolions dans un hélicoptère silencieux

tandis que nous rangions les reliefs du dîner, que nous avions à peine

touché, en échangeant quelques onomatopées. Nous avons tenu deux

heures, puis Ari m’a demandé – toujours très poli, Ari – si cela me

dérangeait s’il allait boire une bière avec ses collègues de bureau. Cela

faisait déjà plusieurs fois qu’il déclinait et il craignait que les invitations ne

se raréfient. Il a plaisanté sur le fait que mes oreilles et celles d’Annika

allaient certainement siffler puisqu’ils étaient tous intrigués par notre

troisième voie, mais sa blague s’est étalée sur le carrelage de la cuisine. Je

savais pertinemment qu’il allait se rendre chez Annika, essayer de

comprendre cette soudaine volte-face. J’ai souri – j’avais confiance en elle.

Elle ne répondrait pas à la sonnette. Elle resterait enfermée dans le noir. Elle

avait encore moins besoin de lui seul que de nous deux. C’est vrai, je me

souviens d’avoir pensé ça. Et puis j’ai entendu la clochette qui indiquait

l’arrivée d’un SMS. Il était court. Il disait qu’elle était rentrée pour effectuer

un test de grossesse. Elle était sûre maintenant d’être enceinte et elle ne

savait pas quoi faire. Elle tenait à ce que je sois la première à être au courant. Avant Ari. C’était une délicate attention. J’ai répondu que toute

décision lui appartenait en propre, qu’elle n’était pas tierce, ni duelle – et

que quel que soit son choix, elle découvrirait tôt ou tard qu’il était le bon. Je

noyais mon désarroi dans la langue de bois. Nouveau message. Le

problème, ajoutait Annika, c’est que c’était du trio dont elle était

amoureuse, et non du père uniquement.

J’ai pris une veste dans l’entrée et je me suis enfoncée dans la nuit. Je ne

comprends toujours pas pourquoi j’ai absolument voulu rejoindre le DVV

d’Helsinki – à trois heures de marche de là. Peut-être parce que c’est là que

se prennent les tournants de vie dans ce pays, les mariages, les divorces, les

déclarations de parentalité. Je suis passée par le quartier de Kinapori. Il y

avait peu de monde sur les trottoirs. Les Finlandais restaient chez eux, ces

derniers temps. Je filais droit devant moi, comme une automate. À un

moment donné, je me suis trouvée devant une agence de voyages au rez-de-

chaussée d’un grand bâtiment. J’ai longtemps contemplé les vitrines, et puis

une femme est venue ouvrir la porte en souriant. Elle m’a confirmé que, vu

l’heure, tout était fermé mais a indiqué que s’il y avait quelque chose, un

dépliant ou une destination qui m’intéressait, alors elle pourrait faire une

exception et me renseigner. J’ai remercié en balbutiant. J’ai murmuré que

j’étais un peu perdue. Je ne me suis même pas aperçue que j’avais

abandonné l’anglais et que j’employais ma langue maternelle.

— Française ?

J’ai acquiescé.

— Vous voulez rentrer chez vous ?

J’ai fondu en larmes et j’en ai été la première surprise. La femme en face

de moi – Katarina, a-t-elle glissé – a été tellement décontenancée qu’elle

m’a proposé un café. Elle s’attendait à tout sauf à ça. Elle était restée plus

longtemps au bureau parce qu’elle avait des dossiers à régler et que

personne ne l’attendait ce soir à la maison, mais voir débarquer à presque

vingt-deux heures une Française au bord de l’implosion, c’était la dernière

des choses qu’elle aurait pu envisager. Elle continuait à deviser en préparant

le café et en souriant. Les gérantes des agences de voyages connaissent les

surprises de la vie et maîtrisent les impromptus – les vacances paradisiaques

qui tournent au cauchemar à cause d’un tsunami, les interventions chirurgicales et les découvertes de cancer qui remettent en cause tous les

projets de la famille. Elle en a profité pour me donner quelques brochures

sur des week-ends à Paris, au bord de l’Atlantique ou de la Méditerranée, et

en Bretagne aussi, apparemment depuis quelques années, ses clients

semblaient de plus en plus attirés par cette région, est-ce que je

connaissais ? J’ai souri. J’ai répondu que j’y étais allée en vacances une

fois, oui, quand j’étais petite, avec mes parents, mais que je n’en gardais

aucun vrai souvenir. Les seules images qui me restaient étaient celles qui

trônaient dans les albums familiaux : une petite fille en jogging rouge et bob

jaune qui écarquille les yeux devant la mer ; la même sur un manège,

chevauchant un cheval de bois dénommé Pégase. Mais, ai-je-bredouillé, je

ne voulais pas la déranger avec mes histoires, elle devait me prendre pour

une dingue et j’avais déjà assez abusé de sa gentillesse.

— Les gens qui pleurent ne sont pas dingues. Ce sont ceux qui ne versent

pas de larmes qui finissent par se noyer dans les ports ou se passer la corde

au cou. Revenez me voir quand vous aurez pris votre décision. Mais, en

fait, vous avez déjà fait votre choix, non ?

C’est en murmurant ce « oui » que je me suis rendu compte du chemin que

j’avais parcouru en quelques heures. Nous étions fin février. Je voulais

rentrer. Avant de refermer la porte, Katarina m’a confié que, en d’autres

temps, elle m’aurait probablement conseillé de réfléchir un peu et de peser

le pour et le contre, mais là, c’était différent. La situation internationale était

préoccupante, elle était convaincue que les frontières allaient rapidement

fermer et que les déplacements seraient interdits pendant une longue

période.

Comme je l’avais prévu, Ari n’est pas revenu à l’appartement. Je n’ai pas

ouvert le salon de thé le lendemain matin. Je suis restée sur un des fauteuils

à réfléchir et à calculer. Ce que j’avais à la banque ici. Les économies qu’il

me restait en France. Ce compte épargne auquel je n’avais jamais touché.

Combien de temps pouvais-je raisonnablement tenir sans travailler ? Au

moins, je n’aurais pas de loyer à payer. La maison de ma mère était grande

et vide. Il y avait un jardin. J’y serais au calme. D’une façon ou d’une autre,

je m’en tirerais. D’une façon ou d’une autre, je me tirerais.

Alors, je me suis tirée.

Annika et Ari étaient bien trop accaparés par la grossesse pour prêter

attention à mes humeurs. Ari était étrangement calme, et comme absent. Un

sourire flottait constamment sur ses lèvres – la satisfaction ancestrale du

mâle fier d’avoir procréé, sans doute. Annika, elle, semblait beaucoup plus

préoccupée. Elle prétendait que c’était parce qu’elle ne savait pas comment

annoncer la situation aux couples qu’elle suivait. Si le premier trimestre se

déroulait sans anicroches, alors ce n’était pas un souci. Mais si elle

commençait à avoir des nausées et à être constamment fatiguée, comme

cela avait été le cas pour son fils aîné, elle ne pourrait plus être la doula de

personne d’autre qu’elle-même. Elle avait des conversations longues et

passionnées avec ses consœurs. De mon côté, je réglais les problèmes

administratifs et je réunissais mes affaires. Je rangeais ma chambre.

Finalement, j’ai inventé une maladie à ma mère. J’ai prétendu que j’avais

reçu un coup de fil angoissé. Des examens sanguins inquiétants. Il était fort

possible que ce que les médecins avaient repéré soit cancéreux. J’ai brodé :

ma mère était seule, et terrifiée. Je n’avais pas tellement le choix. Je ne

pouvais pas la laisser aussi désemparée, d’autant qu’elle paniquait en

entendant les informations sur le virus chinois qui s’attaquerait aux

organismes les plus fragiles.

Annika et Ari ont compati. Ils ont beaucoup hoché la tête. Ils m’ont

souvent prise dans leurs bras. Il fallait que je rejoigne la France, bien sûr,

mais nous resterions en contact tous les jours, de toute façon. Nous nous

skyperions ou nous nous whatsapperions tous les soirs. Je leur montrerais la

maison de mon enfance, puisqu’en fait ils s’apercevaient qu’ils n’avaient

jamais vu de photo. Et puis ils parleraient eux aussi à ma mère. Annika,

surtout. Même malgré la barrière de la langue, elle était persuadée de

trouver les mots, la tonalité ou les attitudes. Nous avons hésité, pour le bail

du salon de thé – mais mieux valait sans doute le résilier. Nous trouverions

bien une façon de le rouvrir dès que je rentrerais. Ari s’est montré très

prévenant. Ari n’était pas dupe. Il se doutait que je ne reviendrais pas de

sitôt.

Ils m’ont accompagnée à l’aéroport. Je n’y avais pas remis les pieds

depuis mon arrivée ici. L’avion avait un peu de retard. Je leur ai demandé

de ne pas rester, c’était trop cliché et cela ne nous ressemblait pas – et puis dès que ma mère irait mieux ou que je saurais qu’elle était bien entourée, je

rappliquerais, c’était l’affaire d’un mois ou deux, maximum, d’ici là, le

ventre d’Annika aurait grossi ou pas, mais de toute façon, tout irait bien.

Personne n’était mort. Il n’y a que la mort qui est définitive et dramatique,

non ?

Ils étaient interloqués. Ils ne m’avaient jamais entendue m’exprimer

autant. Je bavassais. Je m’étais muée en l’une de ces spécialistes qui

s’avancent sur scène dans les conférences internationales et qui devisent

avec assurance, et un brin d’ironie, sur des sujets très sérieux comme le

développement de l’intelligence artificielle ou le changement climatique. Je

les ai embrassés tous les deux sur la bouche. Ils avaient la larme à l’œil, et

j’étais contente d’être capable de produire cet effet-là. Je me suis éloignée,

telle une héroïne de film, sans me retourner, en agitant les doigts de la main

gauche, et je suis allée droit vers la salle d’embarquement.

Après, honnêtement, tout est devenu brouillard.

Je me rappelle avoir entendu le nom du vol dans les haut-parleurs. Un type

en pull jaune m’a bousculée puis s’est excusé en expliquant que c’était

vraiment idiot cette tendance qu’on avait tous à se précipiter vers le sas,

comme s’il n’y allait pas avoir de place pour tout le monde. Ce même type

s’est retrouvé assis de l’autre côté de la rangée où j’étais installée. Il m’a

raconté qu’il s’appelait Yvan, alors qu’il n’était même pas breton. Il a ajouté

qu’il avait tout de suite compris que j’étais française – sur un Helsinki-

Paris, c’était une chance sur deux, non ? Je souriais dans le vague. J’aurais

pu l’empêcher de continuer mais j’aimais bien l’écouter – lui, et la langue

qu’il parlait et que je redécouvrais mienne. J’avais l’impression d’évoluer

dans une piscine de mots et d’enchaîner les longueurs sans aucune fatigue,

alors que depuis quelques années, c’était un aller-retour constant entre le

finnois, le suédois, l’anglais, avec parfois, mais si rarement, une touche de

français.

— Visite-éclair ou séjour prolongé ?

— Retour. Temporaire ou définitif, c’est à voir.

— De toute façon, on va tous bientôt rester coincés pendant des mois, au

train où va le virus.

— Vous pensez ?

— Vous n’écoutez pas les informations ?

— Si, mais je n’arrive pas à y croire tout à fait.

— Normal, c’est inédit. Et tout le monde regarde le spectacle, incapable

d’esquisser un geste. Il n’y a même pas de mouvements de panique. Notez

bien que ça va quand même se produire à un moment donné. Quand les

gouvernements vont décider de confiner la population, ça va être la ruée sur

les supermarchés.

— C’est idiot, les frigos ne sont pas extensibles.

— Il y a des sous-sols entiers dédiés aux congélateurs, vous savez. Partout

dans le monde. Et puis certaines personnes se préparent aux catastrophes

sanitaires depuis des années. Ils sont prêts à en découdre. Armés jusqu’aux

dents. Ils attendent l’apocalypse et pensent que la pandémie qui arrive est

un signe de Dieu. Autant vous dire qu’on n’est pas sortis de l’auberge.

— Vous êtes quoi ? Journaliste ?

— Médecin. Épidémiologiste. Je sens qu’on va avoir besoin de moi chez

nous alors j’y retourne.

— Et pourquoi étiez-vous en Finlande ?

— Programme international. Coopération.

— C’est bien. J’aimerais avoir une vie aussi palpitante que la vôtre.

— Qui vous dit qu’elle l’est ?

— En ce moment, en tout cas.

Il a lancé un éclat de rire bref. J’ai ajouté que je tenais un salon de thé à

Vantaa, dans la banlieue d’Helsinki, mais que ma vie sentimentale s’était

compliquée récemment, et que j’avais besoin de temps et de distance pour

réfléchir. L’excuse traditionnelle. Apparemment, du temps, j’allais en avoir,

donc.

— Je ne sais pas ce que vont décider les Finlandais. Les Suédois

pencheraient plutôt pour l’immunité collective. Laisser le virus opérer une

sélection naturelle. C’est très étonnant de la part de gens qui se targuent

d’être parmi les plus progressistes de la planète. Vous avez le wifi, là où

vous allez, j’espère ? Parce que nous allons passer les mois à venir rivés aux

écrans.

Je l’ai souvent revu – sur ces fameux écrans. Il est intervenu régulièrement

sur les chaînes d’information en continu. Il commentait des tableaux, des graphiques, il n’hésitait pas non plus à critiquer certaines mesures adoptées

par le gouvernement – il insistait sur le port du masque et sur l’utilisation

du gel hydroalcoolique. En remettant les pieds en France, j’ai brutalement

basculé dans la science-fiction. Helsinki, soudain, m’a paru aussi lointaine

que les confins du système solaire.

— Encore aujourd’hui, je me demande si je n’ai pas rêvé tout ça.

Je relève la tête et je les regarde, l’un après l’autre. Je murmure que je

crois que je n’ai plus rien à ajouter. La suite, ils la connaissent, c’est la

France. Ce sont les mois de confinement que nous avons traversés. C’est la

ruée sur le papier toilette. Les applaudissements aux fenêtres tous les soirs à

vingt heures. Les doutes et les remises en cause. Les envois de CV et de

lettres de motivation, dont on sait pertinemment que personne ne les lira. Le

potager qu’on entretient. Les cours de lâcher-prise et de relaxation sur des

applications en plein essor. Les livres de la bibliothèque familiale qu’on

écluse – les œuvres complètes d’Henri Troyat ou de Christine Arnothy, ces

écrivains que plus personne ne lit. Les changements apportés à la

décoration intérieure qui laissent ma mère dubitative, de l’autre côté de

l’écran. Cette même mère dont l’unique obsession est de connaître enfin le

fin mot de mon histoire finlandaise. Une séparation, c’est ça ? Pire, un

avortement ? Je suis restée évasive. J’ai assuré qu’en tout cas, il n’y avait

aucune catastrophe. C’était vrai, au fond. J’avais bloqué Ari et Annika sur

le téléphone et les réseaux sociaux. Ils continuaient leur vie sans moi.

C’était plus simple pour tout le monde.

L’important désormais, c’était de suivre mes propres désirs, et plus ceux

des autres. De reprendre un semblant de contrôle. Ensuite ont déboulé la

deuxième, puis la troisième vague, et j’ai cru que j’allais littéralement

couler – alors même que les conditions étaient moins drastiques.

Je me promenais avec mes autorisations dûment remplies. Tous les matins,

je quittais la maison de ma mère et je marchais jusqu’au centre-ville. J’avais

terriblement envie de voir des gens. Même masqués. Même méfiants.

Même agressifs. J’arpentais les rues, je me répétais qu’un jour tout cela

s’arrêterait, et que ce jour-là, la première chose que je ferais, ce serait de

venir boire un café ici, au Tom’s. Je m’installerais à une table, au fond.

J’enlèverais mon masque. Je sortirais mes crayons, mes craies, mes feutres. Je me gaverais de couleurs. C’est comme ça que je reprendrais contact avec

le monde d’après. Ce monde d’après dans lequel je ne voulais pas revivre la

vie d’avant.

Ce que j’espérais ?

Aucune idée.

Peut-être me retrouver avec trois presque inconnus, au beau milieu de la

nuit, à chasser les démons en bâtissant des châteaux en Espagne.

Fabrice se racle la gorge et penche légèrement la tête sur le côté.

— Tu nous montres tes dessins ?

Et nous sourions tous les deux, puis tous les quatre.

 

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