Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 11 sur 20

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Café sans filtre

Chloé

 

J e n’attendais que ça, au fond. Qu’on vienne me déranger. Me perturber. M’empêcher de continuer mes croquis. Interrompre le flux de mes pensées. Toujours cette tendance à se laisser porter par les événements. À

ne rien décider. C’est pénible. Je sais que je dois changer. Je me le répète

tous les jours depuis que je suis rentrée.

Je me rappelle cette heure de cours. La prof d’anglais, Mme Léautaud –

pardon Mrs Li-ou-toud, comme elle souhaitait être appelée –, nous avait

sommés de choisir une destination pour nos prochaines vacances, en

imaginant que nous avions un budget infini, et de la justifier en deux ou

trois cents mots. Mes camarades avaient opté pour le soleil et les parties de

plage le long des rivages méditerranéens ou atlantiques. Les plus

aventureux, ou les plus lèche-bottes, avaient disserté sur les États-Unis et

leur envie terriblement originale de découvrir New York, la statue de la

Liberté et l’Empire State Building tout en allant assister à une comédie

musicale à Broadway. Une dénommée Céline, avec un piercing dans le nez,

avait snobé l’assemblée avec sa volonté de sauver le monde et de profiter

du temps qui lui était offert pour aider les associations humanitaires en

Inde. And what about you, Chloé ? Where would you like to go ?

Je n’avais préparé que quelques notes. Je n’avais pas été inspirée. J’avais

parlé du Danemark et de la Suède, de ma crainte de la chaleur, des étés

torrides et d’être obligée de me badigeonner de crème solaire ultra-

protection spéciale peau de bébé pour ne pas revenir totalement écrevisse.

Alors, brûler sur le sable, très peu pour moi. J’avais plutôt envie de monter

vers le cercle polaire et de rencontrer les descendants de Vikings. J’avais vu

un reportage sur Copenhague et on y apprenait que c’était la ville du monde

où les gens étaient le plus heureux. C’est du moins ce qu’il ressortait des sondages, alors ça m’intriguait. J’avais bien envie de voir des gens heureux

plutôt que des gens qui faisaient la tête et râlaient à tout bout de champ.

Mrs Li-ou-toud en était restée comme deux ronds de flan. C’était la

première fois que je parlais en continu et elle s’apercevait que ce n’était pas

si mal, au fond. Elle avait répété plusieurs fois « interesting » et avait même

conclu par un « fascinating » avant de poser la même question à

Souleymane, qui avait enchaîné sur l’exact contraire – son attachement à

son pays d’origine et son envie de retrouver ses couleurs et surtout de se

sentir moins exclu qu’ici, au milieu de tous ces visages pâles. Souleymane

avait un vrai sens de l’humour et mon côté esquimau glacé ne faisait pas le

poids, à côté. Personne ne m’a parlé de mon intervention à la fin du cours.

Par la suite, je n’y ai pas réfléchi sérieusement. Comme la plupart des

élèves, je me suis laissé porter par le mouvement, mes résultats et les avis

des enseignants. On me voyait comme une jeune fille discrète et sérieuse,

peu attirée par les sciences, et d’un presque commun accord, on m’aurait

orientée dans la comptabilité ou le droit, ces matières auxquelles les profs

de l’enseignement général ne connaissent pas grand-chose. « Presque »

seulement, parce qu’à un moment donné Mrs Li-ou-toud avait souligné que

j’avais malgré tout un esprit original et pouvais faire preuve de grande

pertinence. Bref, je serais un peu perchée mais pas foncièrement

antipathique et je devrais sans doute trouver ma voie en dehors des sentiers

battus – elle me verrait bien dans l’import-export avec les pays nordiques. Il

y a eu quelques rires sous cape au conseil de classe, mais l’import-export

est resté, de même que mes capacités graphiques, repérées dans plusieurs

cours où je passais mon temps à noircir les feuilles de mes classeurs d’autre

chose que de lignes d’écriture.

Après le bac, je me suis inscrite à Paris, dans une branche un peu fourre-

tout où étaient dispensés des cours de maîtrise des nouveaux réseaux de

communication, de graphisme, de mercatique et aussi tout un panel de

langues étrangères – j’ai opté pour le suédois parce que, au cours des

dernières années, j’en avais appris les bases sur Internet. Je connaissais

certaines tournures, les temps les plus courants, les réponses courtes, les

grandes règles de grammaire – le chargé de cours était très impressionné et

il a dû en parler autour de lui. À la fin de la troisième année, on m’a proposé un stage pendant les vacances universitaires – à Malmö, à

l’extrême sud de la Suède. Je toucherais peu d’argent mais je serais nourrie

et logée, ce qui, dans les pays scandinaves, est un luxe. J’étais célibataire

depuis presque six mois, j’avais gardé peu de contacts avec mes amis de

lycée, et ceux que j’avais rencontrés à la fac étaient très excités à l’idée de

venir me rendre visite. J’ai accepté bien sûr. Je ne suis jamais vraiment

revenue. J’ai terminé mes études par correspondance. Entre-temps, je suis

passée des start-up aux entreprises de plus grande envergure, d’assistante

commerciale à spécialiste du marché français, à une époque où mes

compatriotes commençaient à s’intéresser à la protection de

l’environnement. J’ai surfé sur la vague du naturel et du bio. Et surtout j’ai

rencontré Ari.

Ari n’était à Malmö que pour un contrat de six mois, détaché de sa firme

mère qui se situait de l’autre côté de la frontière, en Finlande, dans ce pays

un peu étrange où personne n’allait jamais et dont la langue ne ressemblait à

aucune autre. Ari travaillait au développement d’applications visant à

glaner toujours plus d’informations sur les consommateurs, leurs habitudes,

leurs préférences. Il jouait magnifiquement des ballades traditionnelles et

des standards anglo-saxons à la guitare sèche, le soir. Dans son salon

trônaient quatre canapés disposés en carré sur lesquels nous pouvions lire,

lui, moi – et tous ceux qui le souhaitaient. Ari était très sociable et avait

beaucoup d’amis. Je me suis glissée dans son existence sans difficulté. J’ai

changé de domicile et l’entreprise qui m’employait en Suède m’a déplacée

dans sa filiale finlandaise. Des semaines. Des mois. Un an, puis deux. Le

temps pouvait s’étirer à l’infini. J’avais trouvé ma place dans le monde. À

part professionnellement – je n’avais pas vocation à travailler dans les open

spaces ni dans aucun autre bureau. Nous avons réfléchi, Ari et moi. C’est

lui qui a suggéré le salon de thé. Après tout, j’étais souvent aux fourneaux

quand nous recevions, parce que les invités réclamaient des plats venus

d’ailleurs. J’avais collectionné un tas de recettes avec lesquelles je jonglais.

Je m’étais spécialisée dans les desserts.

J’ai haussé les épaules. J’ai dit que j’allais y réfléchir. La nuit, l’idée

creusait des tunnels dans mes rêves. Un mois plus tard, j’ai indiqué à mon

supérieur que j’allais changer de voie. Il m’a encouragée. En Finlande, on aime employer des travailleurs épanouis et il trouvait que depuis quelque

temps, je paraissais frustrée. J’ai évoqué mon projet. Il a promis d’être l’un

des premiers clients. Il a tenu parole. Il s’est déplacé jusqu’à Vantaa.

J’entends encore les sonorités. Anteeksi, en puhu suomea. Puhutteko

englantia ? Cette langue qui reste obscure, même pour ses voisins

nordiques. Cette langue contre laquelle je butais encore, des années après

mon installation. Le suédois et surtout l’anglais, comme recours – tout le

monde parle anglais en Finlande, et le suédois est la deuxième langue

officielle. J’ai lu qu’un ancien ministre finlandais des Affaires étrangères

souhaiterait que l’anglais devienne la troisième, afin d’attirer les

investisseurs et les travailleurs étrangers. Le français, comme refuge, dans

les rêves. Il y a sans doute des informations que je n’ai pas eues, des détails

que j’ai manqués. Les habitants du pays ont tendance à revenir à leur

idiome natal quand la situation devient complexe ou quand on entre dans

l’intime. J’aurais peut-être compris ce qui se tramait. J’aurais pu anticiper

davantage. Il ne sert à rien d’avoir des regrets. Je suis ici, maintenant, face à

cette femme qui vient de me confier son prénom – Jocelyne, un de ces

prénoms qui ont totalement disparu et qui évoquent immédiatement l’après-

guerre et les années cinquante. Cette femme qui a tenu un café, comme moi.

J’avais un salon de thé à Vantaa, Finlande. Cela sonne comme le début

d’un roman de Karen Blixen. Quand je murmure ces mots, tout me revient.

Les détails les plus infimes, les entailles dans les tables de bois, le bruit du

percolateur, la couleur du grand crème que Mme Kalmus aimait prendre en

me racontant chaque fois son enfance en Estonie, près de Tartu, les lacs où

ils allaient nager, ses frères et elle, il y a près d’un lac par famille, en

Estonie, m’assurait-elle. Ilona, qui me donnait régulièrement un coup de

main et que je dédommageais comme je pouvais. La famille Jassim, venue

de Syrie, qui échangeait quelques mots avec moi tous les jours et blaguait

parce qu’on était des déracinés, eux et moi. Sauf qu’ils avaient vraiment du

mal avec le climat, eux. La plupart des Irakiens qui avaient émigré l’année

précédente demandaient à revenir dans leur pays d’origine. Ils ne

parvenaient pas à s’adapter. Mais les Syriens, non. Ils savaient qu’ils ne

pouvaient pas faire machine arrière et qu’ils devaient s’habituer au froid et

aux interminables nuits d’hiver, coûte que coûte.

Les échanges. C’est probablement ce qui me manque le plus. Toutes ces

conversations ébauchées. Tous ces gens qui venaient déposer un peu de leur

peine ou de leur joie et qui ne souhaitaient qu’être écoutés. Je remplissais ce

rôle-là. C’est étrange aujourd’hui de se retrouver de l’autre côté du miroir.

Dans la peau de la cliente asociale, qui squatte une table toute la journée. Il

y en avait peu, des comme ça, dans mon salon de thé. Trop cher. Trop

français. Trop classieux. Je crois que, contrairement à José, cela ne m’aurait

pas dérangé.

Ce qui ne me manque pas, c’est la cuisine. Je n’en pouvais plus. J’étais sur

le point d’embaucher Ilona pour qu’elle me seconde, voire qu’elle me

remplace aux fourneaux, et qu’elle confectionne les cakes et les tartes en

suivant mes recettes. Mais j’aimais ce lieu. Profondément. Même s’il était

au rez-de-chaussée d’un immeuble de quatre étages sans charme, entouré

d’autres immeubles de quatre étages sans charme, et qu’il donnait sur une

place en béton agrémentée de quelques bacs et de deux ou trois bancs. Je

me voyais bien vieillir là, aux côtés d’Ari. C’est lui qui s’était occupé du

bail et des assurances. Je m’étais contentée d’apposer ma signature. Des

enfants ? Nous hésitions à cause du dérèglement climatique et de ce monde

qui partait en vrille. Les étés en Finlande étaient devenus chauds, et les gens

regardaient le ciel comme s’il représentait une menace. Ils n’avaient jamais

connu ça auparavant. Ari non plus n’était pas pressé. Ari souhaitait

prolonger cet état de jeune homme qui lui convenait à merveille. Pas de

cordes. Pas de port d’attache – alors qu’au fond, c’est lui qui était revenu

s’amarrer à son ancre de départ.

Je crois que mon envie de maternité n’a pointé son nez que lorsque j’ai

rencontré Annika. Elle venait s’occuper de la sœur d’Ari, Helena, qui était

enceinte mais dont la grossesse ne se déroulait pas comme elle l’avait

imaginée. Elle avait rêvé de trois trimestres d’épanouissement et de

plénitude, or son corps se rebellait : elle se sentait constamment nauséeuse,

avait du mal à marcher plus d’un quart d’heure et se plaignait souvent de

maux de ventre alors que les examens médicaux n’avaient rien décelé

d’anormal. Le stress sans doute. La peur de l’accouchement et de ses

conséquences. Du changement de vie induit par l’arrivée d’un bébé. J’observais Helena et tout me confortait dans mon refus de la maternité. Et

puis elle a décidé de contacter une doula, Annika.

J’étais présente quand elles se sont rencontrées pour la première fois.

J’étais passée apporter une part de tarte aux pommes et un smoothie à

Helena – l’appartement que son mari et elle occupaient n’était pas loin de

mon salon de thé et j’avais l’intention de faire la paix avec Helena. Nos

relations n’avaient pas toujours été faciles. Elle aimait mieux la fiancée

précédente de son frère, qui était une de ses amies d’enfance, et elle m’avait

accueillie assez fraîchement. Depuis qu’elle était enceinte, nos rapports

s’étaient modifiés. Elle avait besoin de soutien. J’étais prête à l’aider, même

si la doula saurait bien mieux que moi ce qu’il convenait de faire.

Doula. Personne ici ne sait ce que ce mot recouvre. C’est un concept né

aux États-Unis. Il s’agit d’une personne qui accompagne, contre

rémunération, les femmes enceintes ou les couples pendant la grossesse. La

doula n’intervient pas dans le médical. Elle ne peut pas administrer de

traitements ou rédiger d’ordonnances. Elle est là pour s’assurer que la

grossesse se déroule de façon harmonieuse et veille au bien-être de la future

mère en lui prodiguant des conseils et des massages, en prêtant une oreille

attentive à tout ce qu’elle dit, en préparant des tisanes et des plats

appropriés. J’étais curieuse de ce qu’elle recommanderait à Helena,

diététiquement parlant. Je lui ai demandé si je pouvais rester, pour ce

premier entretien, ou si elle préférait que je m’éclipse. Helena a hésité une

demi-seconde avant d’accepter. Annika a tout de suite saisi sa réticence et

elle m’a souri en répondant que nous serions plus à l’aise pour échanger

dans le cadre de mon salon de thé. Tu tiens bien un salon de thé, dans

Simonkylä, n’est-ce pas ?

Je me suis sentie rougir en acquiesçant. J’aurais tellement voulu être

quelqu’un comme Annika. Chaleureuse, avenante et sûre d’elle. J’ai quitté

l’appartement tandis qu’elles commençaient à parler du futur bébé, de ce

qu’il ressentait, du plaisir qu’il pouvait éprouver lorsque la mère était

détendue et heureuse. Annika avait eu assez tôt deux enfants avec son

compagnon. Ils s’étaient séparés trois ans auparavant, dans la plus grande

douceur. Personne n’avait souffert. De toute façon, nous ne sommes pas sur terre pour souffrir. C’est la dernière phrase que j’ai entendue. Elle m’a

poursuivie dans l’escalier. Dehors, la nuit tombait déjà.

 

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