Café sans filtre
Chloé
J e n’attendais que ça, au fond. Qu’on vienne me déranger. Me perturber. M’empêcher de continuer mes croquis. Interrompre le flux de mes pensées. Toujours cette tendance à se laisser porter par les événements. À
ne rien décider. C’est pénible. Je sais que je dois changer. Je me le répète
tous les jours depuis que je suis rentrée.
Je me rappelle cette heure de cours. La prof d’anglais, Mme Léautaud –
pardon Mrs Li-ou-toud, comme elle souhaitait être appelée –, nous avait
sommés de choisir une destination pour nos prochaines vacances, en
imaginant que nous avions un budget infini, et de la justifier en deux ou
trois cents mots. Mes camarades avaient opté pour le soleil et les parties de
plage le long des rivages méditerranéens ou atlantiques. Les plus
aventureux, ou les plus lèche-bottes, avaient disserté sur les États-Unis et
leur envie terriblement originale de découvrir New York, la statue de la
Liberté et l’Empire State Building tout en allant assister à une comédie
musicale à Broadway. Une dénommée Céline, avec un piercing dans le nez,
avait snobé l’assemblée avec sa volonté de sauver le monde et de profiter
du temps qui lui était offert pour aider les associations humanitaires en
Inde. And what about you, Chloé ? Where would you like to go ?
Je n’avais préparé que quelques notes. Je n’avais pas été inspirée. J’avais
parlé du Danemark et de la Suède, de ma crainte de la chaleur, des étés
torrides et d’être obligée de me badigeonner de crème solaire ultra-
protection spéciale peau de bébé pour ne pas revenir totalement écrevisse.
Alors, brûler sur le sable, très peu pour moi. J’avais plutôt envie de monter
vers le cercle polaire et de rencontrer les descendants de Vikings. J’avais vu
un reportage sur Copenhague et on y apprenait que c’était la ville du monde
où les gens étaient le plus heureux. C’est du moins ce qu’il ressortait des sondages, alors ça m’intriguait. J’avais bien envie de voir des gens heureux
plutôt que des gens qui faisaient la tête et râlaient à tout bout de champ.
Mrs Li-ou-toud en était restée comme deux ronds de flan. C’était la
première fois que je parlais en continu et elle s’apercevait que ce n’était pas
si mal, au fond. Elle avait répété plusieurs fois « interesting » et avait même
conclu par un « fascinating » avant de poser la même question à
Souleymane, qui avait enchaîné sur l’exact contraire – son attachement à
son pays d’origine et son envie de retrouver ses couleurs et surtout de se
sentir moins exclu qu’ici, au milieu de tous ces visages pâles. Souleymane
avait un vrai sens de l’humour et mon côté esquimau glacé ne faisait pas le
poids, à côté. Personne ne m’a parlé de mon intervention à la fin du cours.
Par la suite, je n’y ai pas réfléchi sérieusement. Comme la plupart des
élèves, je me suis laissé porter par le mouvement, mes résultats et les avis
des enseignants. On me voyait comme une jeune fille discrète et sérieuse,
peu attirée par les sciences, et d’un presque commun accord, on m’aurait
orientée dans la comptabilité ou le droit, ces matières auxquelles les profs
de l’enseignement général ne connaissent pas grand-chose. « Presque »
seulement, parce qu’à un moment donné Mrs Li-ou-toud avait souligné que
j’avais malgré tout un esprit original et pouvais faire preuve de grande
pertinence. Bref, je serais un peu perchée mais pas foncièrement
antipathique et je devrais sans doute trouver ma voie en dehors des sentiers
battus – elle me verrait bien dans l’import-export avec les pays nordiques. Il
y a eu quelques rires sous cape au conseil de classe, mais l’import-export
est resté, de même que mes capacités graphiques, repérées dans plusieurs
cours où je passais mon temps à noircir les feuilles de mes classeurs d’autre
chose que de lignes d’écriture.
Après le bac, je me suis inscrite à Paris, dans une branche un peu fourre-
tout où étaient dispensés des cours de maîtrise des nouveaux réseaux de
communication, de graphisme, de mercatique et aussi tout un panel de
langues étrangères – j’ai opté pour le suédois parce que, au cours des
dernières années, j’en avais appris les bases sur Internet. Je connaissais
certaines tournures, les temps les plus courants, les réponses courtes, les
grandes règles de grammaire – le chargé de cours était très impressionné et
il a dû en parler autour de lui. À la fin de la troisième année, on m’a proposé un stage pendant les vacances universitaires – à Malmö, à
l’extrême sud de la Suède. Je toucherais peu d’argent mais je serais nourrie
et logée, ce qui, dans les pays scandinaves, est un luxe. J’étais célibataire
depuis presque six mois, j’avais gardé peu de contacts avec mes amis de
lycée, et ceux que j’avais rencontrés à la fac étaient très excités à l’idée de
venir me rendre visite. J’ai accepté bien sûr. Je ne suis jamais vraiment
revenue. J’ai terminé mes études par correspondance. Entre-temps, je suis
passée des start-up aux entreprises de plus grande envergure, d’assistante
commerciale à spécialiste du marché français, à une époque où mes
compatriotes commençaient à s’intéresser à la protection de
l’environnement. J’ai surfé sur la vague du naturel et du bio. Et surtout j’ai
rencontré Ari.
Ari n’était à Malmö que pour un contrat de six mois, détaché de sa firme
mère qui se situait de l’autre côté de la frontière, en Finlande, dans ce pays
un peu étrange où personne n’allait jamais et dont la langue ne ressemblait à
aucune autre. Ari travaillait au développement d’applications visant à
glaner toujours plus d’informations sur les consommateurs, leurs habitudes,
leurs préférences. Il jouait magnifiquement des ballades traditionnelles et
des standards anglo-saxons à la guitare sèche, le soir. Dans son salon
trônaient quatre canapés disposés en carré sur lesquels nous pouvions lire,
lui, moi – et tous ceux qui le souhaitaient. Ari était très sociable et avait
beaucoup d’amis. Je me suis glissée dans son existence sans difficulté. J’ai
changé de domicile et l’entreprise qui m’employait en Suède m’a déplacée
dans sa filiale finlandaise. Des semaines. Des mois. Un an, puis deux. Le
temps pouvait s’étirer à l’infini. J’avais trouvé ma place dans le monde. À
part professionnellement – je n’avais pas vocation à travailler dans les open
spaces ni dans aucun autre bureau. Nous avons réfléchi, Ari et moi. C’est
lui qui a suggéré le salon de thé. Après tout, j’étais souvent aux fourneaux
quand nous recevions, parce que les invités réclamaient des plats venus
d’ailleurs. J’avais collectionné un tas de recettes avec lesquelles je jonglais.
Je m’étais spécialisée dans les desserts.
J’ai haussé les épaules. J’ai dit que j’allais y réfléchir. La nuit, l’idée
creusait des tunnels dans mes rêves. Un mois plus tard, j’ai indiqué à mon
supérieur que j’allais changer de voie. Il m’a encouragée. En Finlande, on aime employer des travailleurs épanouis et il trouvait que depuis quelque
temps, je paraissais frustrée. J’ai évoqué mon projet. Il a promis d’être l’un
des premiers clients. Il a tenu parole. Il s’est déplacé jusqu’à Vantaa.
J’entends encore les sonorités. Anteeksi, en puhu suomea. Puhutteko
englantia ? Cette langue qui reste obscure, même pour ses voisins
nordiques. Cette langue contre laquelle je butais encore, des années après
mon installation. Le suédois et surtout l’anglais, comme recours – tout le
monde parle anglais en Finlande, et le suédois est la deuxième langue
officielle. J’ai lu qu’un ancien ministre finlandais des Affaires étrangères
souhaiterait que l’anglais devienne la troisième, afin d’attirer les
investisseurs et les travailleurs étrangers. Le français, comme refuge, dans
les rêves. Il y a sans doute des informations que je n’ai pas eues, des détails
que j’ai manqués. Les habitants du pays ont tendance à revenir à leur
idiome natal quand la situation devient complexe ou quand on entre dans
l’intime. J’aurais peut-être compris ce qui se tramait. J’aurais pu anticiper
davantage. Il ne sert à rien d’avoir des regrets. Je suis ici, maintenant, face à
cette femme qui vient de me confier son prénom – Jocelyne, un de ces
prénoms qui ont totalement disparu et qui évoquent immédiatement l’après-
guerre et les années cinquante. Cette femme qui a tenu un café, comme moi.
J’avais un salon de thé à Vantaa, Finlande. Cela sonne comme le début
d’un roman de Karen Blixen. Quand je murmure ces mots, tout me revient.
Les détails les plus infimes, les entailles dans les tables de bois, le bruit du
percolateur, la couleur du grand crème que Mme Kalmus aimait prendre en
me racontant chaque fois son enfance en Estonie, près de Tartu, les lacs où
ils allaient nager, ses frères et elle, il y a près d’un lac par famille, en
Estonie, m’assurait-elle. Ilona, qui me donnait régulièrement un coup de
main et que je dédommageais comme je pouvais. La famille Jassim, venue
de Syrie, qui échangeait quelques mots avec moi tous les jours et blaguait
parce qu’on était des déracinés, eux et moi. Sauf qu’ils avaient vraiment du
mal avec le climat, eux. La plupart des Irakiens qui avaient émigré l’année
précédente demandaient à revenir dans leur pays d’origine. Ils ne
parvenaient pas à s’adapter. Mais les Syriens, non. Ils savaient qu’ils ne
pouvaient pas faire machine arrière et qu’ils devaient s’habituer au froid et
aux interminables nuits d’hiver, coûte que coûte.
Les échanges. C’est probablement ce qui me manque le plus. Toutes ces
conversations ébauchées. Tous ces gens qui venaient déposer un peu de leur
peine ou de leur joie et qui ne souhaitaient qu’être écoutés. Je remplissais ce
rôle-là. C’est étrange aujourd’hui de se retrouver de l’autre côté du miroir.
Dans la peau de la cliente asociale, qui squatte une table toute la journée. Il
y en avait peu, des comme ça, dans mon salon de thé. Trop cher. Trop
français. Trop classieux. Je crois que, contrairement à José, cela ne m’aurait
pas dérangé.
Ce qui ne me manque pas, c’est la cuisine. Je n’en pouvais plus. J’étais sur
le point d’embaucher Ilona pour qu’elle me seconde, voire qu’elle me
remplace aux fourneaux, et qu’elle confectionne les cakes et les tartes en
suivant mes recettes. Mais j’aimais ce lieu. Profondément. Même s’il était
au rez-de-chaussée d’un immeuble de quatre étages sans charme, entouré
d’autres immeubles de quatre étages sans charme, et qu’il donnait sur une
place en béton agrémentée de quelques bacs et de deux ou trois bancs. Je
me voyais bien vieillir là, aux côtés d’Ari. C’est lui qui s’était occupé du
bail et des assurances. Je m’étais contentée d’apposer ma signature. Des
enfants ? Nous hésitions à cause du dérèglement climatique et de ce monde
qui partait en vrille. Les étés en Finlande étaient devenus chauds, et les gens
regardaient le ciel comme s’il représentait une menace. Ils n’avaient jamais
connu ça auparavant. Ari non plus n’était pas pressé. Ari souhaitait
prolonger cet état de jeune homme qui lui convenait à merveille. Pas de
cordes. Pas de port d’attache – alors qu’au fond, c’est lui qui était revenu
s’amarrer à son ancre de départ.
Je crois que mon envie de maternité n’a pointé son nez que lorsque j’ai
rencontré Annika. Elle venait s’occuper de la sœur d’Ari, Helena, qui était
enceinte mais dont la grossesse ne se déroulait pas comme elle l’avait
imaginée. Elle avait rêvé de trois trimestres d’épanouissement et de
plénitude, or son corps se rebellait : elle se sentait constamment nauséeuse,
avait du mal à marcher plus d’un quart d’heure et se plaignait souvent de
maux de ventre alors que les examens médicaux n’avaient rien décelé
d’anormal. Le stress sans doute. La peur de l’accouchement et de ses
conséquences. Du changement de vie induit par l’arrivée d’un bébé. J’observais Helena et tout me confortait dans mon refus de la maternité. Et
puis elle a décidé de contacter une doula, Annika.
J’étais présente quand elles se sont rencontrées pour la première fois.
J’étais passée apporter une part de tarte aux pommes et un smoothie à
Helena – l’appartement que son mari et elle occupaient n’était pas loin de
mon salon de thé et j’avais l’intention de faire la paix avec Helena. Nos
relations n’avaient pas toujours été faciles. Elle aimait mieux la fiancée
précédente de son frère, qui était une de ses amies d’enfance, et elle m’avait
accueillie assez fraîchement. Depuis qu’elle était enceinte, nos rapports
s’étaient modifiés. Elle avait besoin de soutien. J’étais prête à l’aider, même
si la doula saurait bien mieux que moi ce qu’il convenait de faire.
Doula. Personne ici ne sait ce que ce mot recouvre. C’est un concept né
aux États-Unis. Il s’agit d’une personne qui accompagne, contre
rémunération, les femmes enceintes ou les couples pendant la grossesse. La
doula n’intervient pas dans le médical. Elle ne peut pas administrer de
traitements ou rédiger d’ordonnances. Elle est là pour s’assurer que la
grossesse se déroule de façon harmonieuse et veille au bien-être de la future
mère en lui prodiguant des conseils et des massages, en prêtant une oreille
attentive à tout ce qu’elle dit, en préparant des tisanes et des plats
appropriés. J’étais curieuse de ce qu’elle recommanderait à Helena,
diététiquement parlant. Je lui ai demandé si je pouvais rester, pour ce
premier entretien, ou si elle préférait que je m’éclipse. Helena a hésité une
demi-seconde avant d’accepter. Annika a tout de suite saisi sa réticence et
elle m’a souri en répondant que nous serions plus à l’aise pour échanger
dans le cadre de mon salon de thé. Tu tiens bien un salon de thé, dans
Simonkylä, n’est-ce pas ?
Je me suis sentie rougir en acquiesçant. J’aurais tellement voulu être
quelqu’un comme Annika. Chaleureuse, avenante et sûre d’elle. J’ai quitté
l’appartement tandis qu’elles commençaient à parler du futur bébé, de ce
qu’il ressentait, du plaisir qu’il pouvait éprouver lorsque la mère était
détendue et heureuse. Annika avait eu assez tôt deux enfants avec son
compagnon. Ils s’étaient séparés trois ans auparavant, dans la plus grande
douceur. Personne n’avait souffert. De toute façon, nous ne sommes pas sur terre pour souffrir. C’est la dernière phrase que j’ai entendue. Elle m’a
poursuivie dans l’escalier. Dehors, la nuit tombait déjà.
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