Café sans filtre
Épilogue
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6 h 00
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JOCELYNE
J e leur ai dit que je m’occuperais de la fermeture. Quand on est vieux, on n’a pas sommeil, même quand on a passé la nuit entière à écouter des histoires. À former une sorte de cohorte nocturne avec des gens qui ont des
décennies de moins que nous et qui, eux, au petit matin, s’écroulent de
fatigue. Chloé les a invités à venir se reposer dans la maison de sa mère. Ils
vont traverser la ville à pied. Aujourd’hui, le bar restera fermé. Je les
rejoindrai ce soir. José a promis de nous préparer à dîner.
J’ai bientôt 71 ans, et j’ai rarement ressenti une telle plénitude. Je viens de
rendre officiellement les clés. Je me décharge. Ces trentenaires ne sont ni
mes amis, ni ma famille – mais ils sont ceux qui m’accompagneront
jusqu’au bout. Chloé va seconder Fabrice, qui embauchera ce jeune homme,
Ahmed, que José lui a recommandé. Ils formeront une nouvelle équipe.
Bientôt, on jurera que le Tom’s a pignon sur rue depuis des lustres. La
preuve ? Ce nom désuet, qui sent bon les années cinquante ou soixante. Les
cocktails sucrés. Les airs de jazz.
Je vais rester encore quelques semaines sans doute, et puis je prendrai le
train vers l’océan. Il y aura foule et je me saoulerai de visages démasqués et
de sourires retrouvés. Le soir, j’effectuerai ma promenade traditionnelle le
long du front de mer. Ils viendront probablement en août, pendant cette
quinzaine où la ville désertée s’endort. Même José ne résistera pas à mon
invitation. C’est de là qu’il nous quittera, la déchirure sera plus nette et
moins douloureuse. Nous l’accompagnerons à la gare et il promettra des
vidéos, des photos, des conversations, des vocaux, que sais-je encore.
Je m’apprête à baisser le rideau de fer, et puis je me ravise. Non. Je veux
entendre encore les échos des histoires de la nuit, et profiter des
perspectives qui s’ouvrent, tandis que les rayons du soleil commencent à
éclairer la place Urbain-IV.
Je vais sortir une des tables – non, laissez, je n’ai pas besoin d’aide. Je suis
une forte femme. Une chaise. Deux, si vous avez envie de me rejoindre. Je
mets en marche le percolateur. L’odeur qui monte. La lumière du matin sur
la ville.
Voilà.
Un café en terrasse.
C’est exactement ce qu’il nous faut.
Vous venez ?
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