Café sans filtre
Manon, 42 ans – en terrasse
L a première personne que je vois. J’hallucine. Non, mais, honnêtement, il y a combien de chances sur dix mille pour que ça arrive ? Et « chance » n’est pas le mot qui convient. Malchance, plutôt.
J’avais envie de prendre l’air. Il était encore tôt. Je n’avais même pas
prévu d’aller dans un café ou de rentrer dans un magasin. Je voulais juste
faire un tour, retrouver d’anciennes habitudes. Il y a plusieurs semaines
maintenant qu’il est possible d’aller où on veut et le temps qu’on veut, mais
mon corps semble resté en confinement, en couvre-feu, enfin, en limitation
de contacts, quoi. Je dois l’amadouer, lui réapprendre le dehors, les
interactions – les sentiments, aussi. J’imagine que je ne suis pas la seule –
une légion d’individus se sont rétractés et ont du mal à s’ouvrir à nouveau.
J’ai tout de suite senti que j’allais peut-être retomber dans mes travers.
Retrouver la solitude, l’isolement, et une certaine forme de honte. Alors au
début, j’ai lutté. J’ai participé à des apéritifs virtuels, j’ai voleté d’un réseau
social à l’autre, et j’ai tenté de garder un lien avec tous ceux que je
connaissais. Et puis comme tout le monde, je me suis lassée. Je voulais du
vivant. Du sang. De la chair. De la peau. Il était temps de sortir à nouveau.
Et là, je tombe sur lui, et tout déraille.
Pour être tout à fait honnête, je me doutais qu’il devait être dans les
parages. J’avais vu l’avis de décès de son père, et c’est le genre
d’événements auquel tu ne peux pas couper, que tu vives à l’autre bout du
monde ou non. Je vais y être confrontée aussi, dans les prochaines années,
puisque mes parents vont bientôt devenir octogénaires, mais je préfère ne
pas y penser. Pour l’instant, ils sont en pleine forme. Ils ont beaucoup de
projets. Quand je déjeune avec eux, ils me parlent avec volubilité de ce
qu’ils vont entreprendre le mois prochain, des voyages qu’ils rêvent encore
de faire. Bien sûr, le virus a refroidi leurs ardeurs, mais maintenant qu’ils sont vaccinés, ils recommencent à compulser les catalogues. Leur unique
souci, au fond, même s’ils ne le montrent pas, c’est moi. Mon célibat.
Pendant longtemps, mon père a essayé de savoir par tous les moyens si je
« voyais quelqu’un ». Il insistait bien, homme ou femme, peu lui importait,
du moment que j’étais contente. Mon père ne peut pas concevoir qu’on
puisse être heureux en étant seul. Il a raison. On ne l’est pas.
Je ne vais pas me plaindre – j’ai ma part de responsabilité. Je ne suis pas
prête à tout pour être en duo et je ne suis pas le meilleur porte-parole du
couple qu’on puisse trouver. Je m’épanouis professionnellement. J’aime
mon emploi au sein de cette association de lutte pour l’insertion des
migrants. Il est utile et je m’y trouve efficace. Je suis confrontée tous les
jours à la précarité et, contrairement à la plupart de ceux qui vivent dans ce
pays, je sais ce qu’est la misère. Je soulage – et c’est sans doute le plus beau
verbe qu’on puisse conjuguer dans cette existence.
Je m’aperçois que je suis en train de débattre. De tenter de me justifier.
C’est pathétique. C’est comme si j’étais entrée en conversation avec lui et
que je lui expliquais par A plus B que, non, absolument pas, je n’étais pas
cette quadragénaire aigrie qu’on lui a décrite avec un pincement des lèvres
– la pauvre, c’est bien triste tout ça.
Je ressens de la colère. Je la reconnais qui bout dans mon corps. Du métal
en fusion. Cela fait très longtemps que je n’en ai pas ressenti et elle me
donne un coup de fouet. J’ai envie de marcher pendant des heures et de
hurler sous les ponts de chemin de fer. Épuiser ma rage. Une partie de moi
est stupéfaite, et, avouons-le, décontenancée. L’autre est épouvantée et n’en
revient pas de voir que j’en suis encore là – que les failles ne se sont pas
comblées.
Tout ça à cause de lui. Quand je l’ai vu, je l’ai reconnu tout de suite alors
que dix-sept ans ont passé (oui, oui, je sais, et presque dix-huit, dix-sept
plus dix mois, c’est pitoyable d’avoir un décompte pareil dans un coin de
son crâne, ça en dit long sur la rancune que je prétends ne pas ressentir).
Je me rejoue la scène. J’étais contente parce que je m’étais levée tôt et que
j’étais en forme. J’avais décidé d’aller faire un grand tour, qui me mènerait
peut-être aux limites de l’agglomération. La semaine précédente, j’avais
cheminé si longtemps que je m’étais retrouvée au milieu des champs, avec à l’horizon ces collines où je ne m’étais pas rendue depuis mon enfance.
C’était une étrange vision – ce paysage qui avait très peu changé malgré les
années. J’étais plongée dans mes pensées. Je ne m’étais même pas aperçue
que j’avais quitté la ville. Je réfléchissais à la liste des activités que
j’affectionnais, parce que je voulais l’afficher au-dessus de mon ordinateur
pour me rappeler que mon but dans l’existence, c’était maintenant avant
tout de me faire plaisir – la randonnée était l’une des premières idées qui
m’étaient venues à l’esprit.
J’ai descendu l’escalier, je suis sortie, j’ai jeté un coup d’œil au ciel
menaçant – la météo avait prévu des orages passagers, je m’étais dit que je
trouverais bien un endroit où m’abriter en attendant, et puis de toute façon,
j’aime la pluie, je ne comprends même pas pourquoi j’ai pu souhaiter
m’enterrer dans un pays désertique alors que je suis profondément
tempérée. Européenne. Je le sens dans mes os et dans ma chair. J’appartiens
à ce continent, et j’ai failli l’oublier. Je me suis longtemps rêvée héroïne de
Jane Austen, tentant de passer entre les gouttes et riant avec impertinence
aux remarques des galants.
Je me suis avancée dans l’avenue Anatole-France. Des voitures me
dépassaient en trombe. Certaines se dirigeaient vers l’hôpital. Quelques
mois auparavant, nous avions cru que les équipes ne résisteraient pas à la
pression, mais finalement, le bâtiment était encore debout et le personnel
aussi, malgré son épuisement. Au centre, nous n’avions plus eu le droit
d’alphabétiser, du jour au lendemain – et les adultes dont nous nous
occupions n’avaient pas le matériel informatique nécessaire pour que nous
puissions garder un contact virtuel avec eux. Nous en avions perdu
beaucoup. Certains s’étaient évaporés. J’avais gardé le bracelet d’Asbige.
Elle l’avait oublié dans la salle, le dernier jour. Je le portais lorsque j’ai
remarqué sa silhouette sur le trottoir d’en face.
Comment est-ce qu’on peut expliquer ça ? Je l’ai reconnu alors qu’il était
encore loin de moi et que je ne l’avais pas vu depuis des années. Une
sensation au creux du ventre. Entre la faim et le dégoût. Et puis cette
douleur en bas du dos, qui remonte le long de la colonne vertébrale et vient
irradier le cou.
Je crois que j’ai murmuré : « Ce n’est pas possible », mais je ne suis plus sûre de rien parce que j’étais submergée par les images, les sons, les
couleurs, les mots, qui sortaient en fanfare de tous les coins de ma mémoire,
une incroyable cacophonie. J’ai trébuché et c’est ce qui a attiré son regard
de l’autre côté du trottoir, au moment même où je tentais de reprendre le
contrôle en me répétant mentalement, comme un mantra, que c’était
terminé, terminé, terminé.
Il a traversé la rue de la Liberté et je l’ai vu s’approcher. J’aurais dû
continuer mon chemin, mais j’étais fascinée par la plaie qui venait de se
rouvrir et je ne bougeais pas d’un pouce. Mon souvenir a franchi les années
pour s’ajuster à sa nouvelle silhouette. Ce côté épais que je ne pensais pas
qu’il aurait un jour. Il était d’une grande nervosité quand nous étions
ensemble, ses mains tremblaient souvent, c’était touchant ou agaçant selon
les circonstances. Et ses cheveux. Mon Dieu, ses cheveux. On n’imagine
jamais chauves les amants de notre jeunesse.
Je me suis souvenue de ses boucles. Il les chérissait et les détestait à la
fois. Il les aurait voulues plus disciplinées. Elles cachaient souvent son
visage. Je les sentais sur mon cou, mes seins, mon ventre. Je me suis
redressée vivement, comme si j’étais attaquée par un animal. Un chien du
passé. Pourtant il avait l’air bien inoffensif, avec sa calvitie, ses joues
flasques, son corps avachi. J’aurais aimé que cette revanche du temps me
satisfasse. Cela n’a pas été le cas. Il faut être pervers pour goûter les
effondrements.
Il a prononcé mon prénom, avec un presque point d’interrogation en fin de
phrase. Une demande de confirmation. J’ai hoché la tête et il a souri. Les
années n’ont pas altéré son sourire. Il fend son visage en deux et vous ouvre
le monde.
— Je suis content de te voir. Je n’osais pas te rendre visite, a-t-il déclaré
timidement.
J’ai acquiescé de nouveau – qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ?
Répondre que pas moi, connard, toujours pas moi, re-connard ? J’ai senti
mes muscles se contracter et ma respiration devenir plus courte.
— Tu as su pour papa ?
Je me suis détendue un peu. C’était inévitable. J’avais entretenu de bonnes
relations avec celui qui, finalement, n’aura pas été mon beau-père. Il n’arrêtait pas de répéter que j’étais beaucoup trop bien pour son fils, contre
lequel il s’agaçait souvent. Trop impulsif. Trop dispersé. « Vous, on voit
que vous avez un but, et que vous marchez droit pour l’atteindre. » C’est à
cause de phrases comme celles-là que je ne suis pas retournée le voir quand
j’ai atterri ici, mes ailes coupées. Je ne voulais pas le décevoir. Je pensais le
rencontrer dans les rues du centre-ville, un jour, mais il y a des gens dont on
ne recroise pas le chemin et qui meurent sans qu’ils sachent qu’on habite à
quelques centaines de mètres de chez eux. J’ai hoché la tête. Il a soupiré.
— Ce n’était pas un bel enterrement.
Pour la première fois, j’ai croisé son regard. Il semblait totalement délavé.
J’ai nettement identifié le sentiment qui m’a traversée de manière
fulgurante. C’était de la pitié. Elle est partie comme elle était venue, mais
elle a laissé sa marque. Il continuait de parler tout seul.
— La jauge n’était plus limitée, mais il n’y aurait pas eu de différence,
parce qu’il n’y avait presque personne. Plus on vieillit, moins on a d’amis et
de témoins de sa vie, surtout pour papa, qui n’a finalement jamais été très
sociable ni très famille, comme on dit. Il n’a pas su entretenir les relations.
J’ai tiqué. C’est peut-être pour cette raison-là que nous nous entendions
bien, son père et moi. J’ai des collègues très sympathiques, nous abattons
un travail solide et sérieux, nous savons nous dérider ensemble, mais je ne
sais pas si elles me considèrent comme une amie. Probablement pas. Nous
nous confions assez peu de choses sur nos vies respectives. Je me suis
aperçue que je ne laissais plus les autres approcher trop de mes domaines
intimes. Depuis dix-sept ans et dix mois, donc. Après la rupture, quelque
chose s’était cassé. Un ressort vital. Une petite voix me répétait que c’était
forcément aussi ma faute, puisque ça n’était arrivé à personne d’autre. Bien
sûr, les séparations, les gens en subissaient tous les jours, parfois à
l’amiable, parfois violentes, et elles blessaient, souvent profondément. Mais
elles n’étaient pas aussi dévastatrices. Aussi effarantes. On entend beaucoup
dire que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. C’est la plus grande
connerie que j’aie jamais entendue. Ce qui ne nous tue pas nous tue quand
même.
Il m’avait téléphoné un soir. Il était très excité et très ennuyé en même
temps, disait-il. Il était en Australie depuis quatre mois, et il avait promis de rentrer en avril. Seulement voilà : on lui proposait un poste permanent,
extrêmement intéressant et surtout très bien payé. La contrepartie, c’est
qu’il devrait rester là, à Sydney, au moins trois ou quatre ans. Ah – et puis
le corollaire : évidemment, il ne pouvait pas prendre de congés tout de suite.
Il ne pourrait pas rentrer à Pâques. Je n’ai même pas cillé. J’ai répondu que
ça ne posait aucun problème. On allait inverser les déplacements – c’est
moi qui viendrais. Une fois sur place, nous parlerions de ce que nous
envisagions pour la suite. Il y a eu quelques secondes de silence. Depuis, je
suis extrêmement attentive, pendant les conversations. J’écoute davantage
les silences que les mots. C’est devenu ma marque de fabrique, au travail.
Je sais débusquer les secrets de ceux que je veux aider. Je les accouche – je
suis la sage-femme des mots. À l’époque, je n’écoutais pas. Je n’ai pas
entendu la réticence. Même quand il a évoqué le prix du billet et la
difficulté d’obtenir un visa. J’ai ri en rétorquant qu’on avait l’impression
que ça ne lui faisait pas plaisir que je vienne. Évidemment, il s’est récrié.
Mais si bien sûr. Il attendait cela depuis si longtemps, j’étais bien sûre que
ça ne me poserait pas de problème au boulot ?
J’ai donné mon préavis dans la foulée. Tout le monde autour de moi disait
que j’étais folle. Je n’avais qu’à demander un congé sans solde au lieu de
démissionner. Je souriais. Je savais que je ne reviendrais pas. Je suis partie
dans la légèreté. J’avais une petite valise, avec le strict nécessaire.
J’achèterais le reste sur place. Étienne gagnait largement pour deux,
maintenant – et je ne tarderais pas à trouver un emploi. On disait que c’était
facile, là-bas, une fois les papiers obtenus.
Étienne.
C’est son prénom. Ça l’était toujours alors qu’il se tenait devant moi, tout
à l’heure, avec ses yeux larmoyants de basset maladif, sa calvitie galopante
et son embonpoint gênant. Il ne se ressemble plus – il n’y a plus que son
prénom pour assurer son identité. Je ne devrais pas le dire, mais après la
colère et la pitié, il y a eu de la joie. Une joie pure et violente. Regarde ce
que tu es devenu. Tu es enfin aussi laid à l’extérieur qu’à l’intérieur.
Le vol Paris-Sydney était très long et j’étais impatiente de le voir. Je
m’étais tournée et retournée sur mon siège avant de prendre la décision
d’avaler ce somnifère qu’une amie phobique de l’avion m’avait donné. Je m’étais réveillée groggy. J’avais même oublié mon bagage à main et une
hôtesse de l’air me l’avait précipitamment redonné. C’était une femme
d’origine asiatique, avec de longs cheveux noirs. Pourquoi des détails
inutiles comme celui-ci se fixent-ils dans le bain de la mémoire et
ressortent-ils, intacts, des années après ?
C’est à cette employée de Qantas que je pensais, dix-sept ans après, alors
qu’Étienne se tenait devant moi, incertain, l’ombre de lui-même.
— Je voulais t’appeler.
Quand, Étienne ? Il y a dix-sept ans, ces jours derniers ou à un moment
donné entre ces deux dates ? Après ton divorce, peut-être. Toutes ces
histoires pour la garde de ta fille, il paraît que ça t’a vraiment atteint. Je
n’en tire, pour le coup, aucune jouissance, même si j’ai dû jeter une fois ou
deux un : « Bien fait pour lui ! » devant la glace de la salle de bains, dans
ces moments où, enfin, on s’autorise à cracher son venin. Je n’ai pas
cherché à avoir de tes nouvelles – mais j’en ai eu, évidemment. Après tout,
tu as vécu toute ta jeunesse dans cette ville et tes parents y habitaient
encore. Tu as développé des amitiés d’autant plus fidèles que tu habites à
l’autre bout de la terre et que c’est facile, au fond, d’entretenir des liens
distants. Nous sommes tous très forts pour nous faire croire que nous
sommes entourés. Et puis un jour, sur un tarmac d’aéroport, nous nous
rendons compte à quel point nous nous sommes fourvoyés.
La dernière fois que ton prénom a été mentionné, j’ai compris que l’eau
avait tellement coulé sous les ponts que les souvenirs les plus cuisants
avaient même été submergés. Le temps est une inondation et nos terres sont
des polders dont les digues ont lâché. C’était la pause déjeuner, avec mes
collègues, dans la petite salle qui donne sur le parc des Moulins. La
conversation a dérivé sur les anecdotes croustillantes. Les réactions à demi
avouables. Les petites humiliations. Anne-Lise, plongée dans la salade
niçoise qu’elle avait préparée la veille et placée comme à son habitude dans
le tupperware jaune, a confié qu’elle, elle connaissait une histoire de rupture
vraiment atroce. Une copine lui avait raconté qu’une amie à elle, vous
n’imaginez pas…
Le moment où tu deviens spectatrice de ta propre histoire. Où tu te sens
déplacée dans ce territoire étrange et brumeux où tu tiens le rôle du protagoniste et de l’auditeur tout à la fois. Encore maintenant, presque
deux ans après, je ne sais pas quoi faire de ce souvenir.
— Elle a tout plaqué pour rejoindre son mec qui était parti travailler au
bout du monde, et ils avaient tout planifié, comment ils allaient s’installer,
comment elle trouverait un boulot et ils seraient bien ensemble, alors elle
arrive, en Australie ou en Nouvelle-Zélande, un coin par là dans
l’hémisphère Sud, et il l’attend à l’aéroport et il lui dit que c’est fini entre
eux.
Les cris des autres collègues. Leurs remontrances qui englobent d’un bloc
tous les hommes de la planète parce que, au fond, ils sont tous comme ça,
non ? Sûrs de leur bon droit, incapables de se mettre à la place des autres,
empathie zéro, c’est comme mon Julien, je lui dis l’autre fois tu pourrais
faire un effort quand tu sais que je viens, je ne sais pas, aspirer un peu,
préparer un dîner au lieu de commander des pizzas, et il me sort que je suis
trop dans le stéréotype. N’importe quoi ! Et toi, Manon, tu en penses quoi ?
Ma collègue s’est tournée vers moi, a pâli un peu, pensé merde, une
bourde, parce que comment pouvais-je avoir un avis sur la gent masculine,
moi qui vivais seule depuis des années, avec sans doute un chat ou deux ?
Moi qui mourrais certainement seule dans mon appartement et dont on ne
retrouverait le corps que parce que les voisins seraient incommodés par
l’odeur qui planerait dans l’air. Il y a eu un moment de gêne que j’ai dissipé
en souriant et en indiquant que je partageais tout à fait son point de vue,
c’est pour ça que je préférais vivre seule que mal accompagnée, et mes
collègues ont hoché la tête avec vigueur et émis des borborygmes
d’approbation, tout en croisant les doigts dans leur dos en espérant qu’elles
ne finiraient jamais comme moi.
J’aurais pu corriger Anne-Lise, la rapporteuse d’anecdotes. Nous n’avions
rien planifié, non. Il m’attendait à l’aéroport. Son visage s’est à peine
éclairé quand il m’a vue. Je me suis jetée dans ses bras et c’est là que j’ai
senti la réticence. Physiquement. Celle que je m’étais efforcée de ne pas
percevoir au téléphone. La peau, les muscles et les organes ne mentent pas.
Il avait du mal à m’accueillir. C’est là que j’ai compris. Mais j’ai voulu
l’illusion. Je ne pouvais pas faire autrement. J’étais épuisée. J’avais tout
quitté. Ce n’était pas envisageable.
Des éclats de voix à la table à côté de la mienne. Un enfant vient de
renverser une bouteille de soda. Les parents sont excédés. Ils auraient envie
de le gifler, mais en public, non, décemment, ils ne peuvent pas. Je n’ai pas
d’enfants. Je n’aurais pas su leur apprendre la confiance dans les autres. Je
repense à ce qu’Étienne m’a sorti tout à l’heure, dans la rue. Il a dit qu’il
avait voulu m’appeler.
— Mais je me suis aperçu que je n’avais pas ton numéro de téléphone.
Elle était tellement ridicule, cette phrase. Tellement hors de propos. J’ai
pouffé. Lui aussi. Puis il s’est excusé. S’est passé une main sur le visage. A
soupiré. A ajouté dans un souffle qu’il aimerait bien me revoir. Il avait
décidé qu’il ne retournerait pas là-bas. Down under. Là où on croise des
kangourous sur les routes de campagne. Là où les incendies deviennent
homériques. Là où la fin du monde commencera. Là où la fin de mon
monde a débuté.
Il y a dix-sept ans et dix mois, ce n’est qu’en sortant du taxi que j’ai vu la
façade de l’hôtel. Une grande tour en fer et en verre, avec de larges baies
vitrées donnant sur la ville et sur l’océan, un peu plus loin.
— On ne va pas chez toi ?
— C’est en travaux. Je t’expliquerai. Je me suis dit que tu serais mieux ici.
— Tu ?
— Pardon ?
— Que je serais mieux ici ? Tu ne restes pas avec moi ?
L’incongruité de ces répliques. Elles sont restées gravées en moi. Je n’en
revenais pas. Et lui, il se dandinait, un enfant pris en faute. Il s’est éclairci la
voix. Il a dit que nous devrions aller manger quelque chose. J’étais
sûrement morte de faim. J’avais pris trois repas dans l’avion – je n’avais
besoin de rien, merci.
Il faut que je te parle.
Je n’ai pas suivi toutes ses explications. Ou plutôt, je tentais de
comprendre, mais mon cerveau était resté en décalage horaire. Je courais
après les phrases qu’il prononçait, je m’accrochais au dernier mot et tentais,
en rampant sur les toits, de revenir au wagon de tête et à la locomotive. Il
parlait de cette femme, plus vieille que nous, plus sûre d’elle aussi, de ce
charisme auquel il avait été incapable de résister. Il avait laissé son appartement pour emménager chez elle, cela avait été si soudain, il ne
s’attendait pas à ce que je comprenne, et puis il était très malheureux de me
blesser, je signifiais tant pour lui.
— Attends.
J’ai tiré sur la sonnette d’alarme. Le train de ses mots s’est bloqué dans sa
gorge.
— Pourquoi tu ne me l’as pas annoncé avant ? Quand j’étais encore en
France ? Avant que je bazarde tout pour venir ici ?
— Comment ça, tu as tout bazardé ?
— Ne te préoccupe pas de ça. Réponds-moi seulement.
Je me rappelle avoir été étonnée de ma propre réaction. Je ne me suis pas
effondrée. Je n’ai versé aucune larme – pas à ce moment-là, pas dans cet
endroit-là, j’avais ma dose d’humiliation. J’étais calme et acérée – mais mes
armes étaient inutiles, la carapace qu’il s’était bâtie était trop épaisse. Il a
soupiré. Il a murmuré qu’il avait pensé que peut-être, en me voyant à
l’aéroport, son attachement pour moi reviendrait au galop.
— Une étincelle. Voilà. Je pensais avoir l’étincelle en te retrouvant.
— Et ?
Je n’avais pas besoin de réponse. Il n’en a pas donné.
Une étincelle, connard ? Une putain d’étincelle ? Après vingt-quatre
heures de vol ? Une nuit blanche. Pas douchée depuis deux jours. Une
haleine de chacal. Une étincelle ? Enculé. Salaud. Ces mots-là, je rêve
encore que je les lui balance. Qu’il se recroqueville. Que je le frappe. Qu’il
se rend, finalement. Parce qu’il est faible. Peureux. Lâche. Sans couilles.
Personne ne peut imaginer à quel point j’ai été atteinte. Une série
d’uppercuts.
Je suis sortie en trombe dans le jour australien aveuglant. J’ai marché au
hasard des rues, pensant qu’il allait me suivre, me rattraper, accepter la
douleur, les hurlements, je méritais bien ça, merde. Mais pas du tout. À un
moment donné, je suis repassée devant le restaurant et il s’était volatilisé. Il
avait livré son message et il s’était envolé. Impossible de le joindre par
téléphone.
J’ai pris un hôtel. Deux nuits. Allongée sur le lit dans cette chambre
impersonnelle, à envisager les différentes possibilités – en fait, il y en avait peu. Je n’avais pas assez d’argent pour tenter de me construire une
existence ici, sans lui. Surtout, je n’avais pas le visa adéquat. Il n’y avait
qu’une option – revenir au point de départ. Ce point de départ où je le
croisais de nouveau, dix-sept ans après. Ahurissant.
— On prendra un verre un autre jour.
Voilà. C’est sorti comme ça, tout à l’heure. Brutalement. Juste après avoir
relevé la tête et l’avoir fixé. Son visage s’est décomposé. Il a eu une sorte
de frisson, un hoquet de tout le corps. Je ne suis pas restée pour voir ce qu’il
advenait ensuite. Miraculeusement, mes jambes ont retrouvé leur agilité et
leur dynamisme. En une trentaine de secondes, j’étais hors de sa vue et de
sa portée.
J’ai tourné et viré pendant plus d’une heure et demie. J’ai effectué le tour
de la ville par les faubourgs, mes pas m’ont emmenée près du lycée et du
bar que je fréquentais il y a une éternité – l’Atlantic, pourquoi est-ce que je
me souviens encore de ce nom, et de sa patronne, une blonde peroxydée à la
voix de fumeuse, qui avait ses chouchous et qui était à peine aimable avec
les autres, et j’appartenais au second groupe, bien sûr ? Puis plus loin
encore vers les lisières, celle de l’agglomération et celle de ma vie, de la
sienne, des hasards et des nécessités. Je n’ai pas réussi à me calmer. Je suis
revenue vers le centre. Il y avait ce café. Le Tom’s, donc. Je crois que j’ai
dû y venir une ou deux fois, avant mon départ pour l’Australie. À l’époque,
il s’appelait le Dionysos, ou le Bacchus. C’était il y a tellement longtemps.
Je suis seule à la terrasse. La pluie a fait fuir les clients. Elle a raison, la
pluie. Il faut tout lessiver. Les humiliations. La honte. Les mots. C’est la
seule façon d’éteindre les braises et d’éradiquer les étincelles.
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