Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 3 sur 20

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Café sans filtre

Chloé

 

U n été pourri. On avait tout prévu, sauf ça. L’orage éclate. Des trombes d’eau impressionnantes. Plus au nord, certaines villes ont été inondées plusieurs fois et les pompiers n’ont pas arrêté d’intervenir. Ici, on surveille

les rivières. Elles pourraient se déverser dans les champs. Gâcher les

moissons. Manquerait plus que ça. Se trouver en danger chez soi, après des

mois où on nous a ordonné de nous y réfugier.

La baie vitrée tremble sous l’assaut. Je suis bien, ici. Je me demande

comment le bar a tenu, avec le confinement, la réouverture en demi-jauge,

les couvre-feux. Je me demande comment j’aurais géré tout ça, à Vantaa.

Mais peut-être qu’en Finlande les règles ont été moins strictes. Je n’ai pas

suivi. J’ai pris le moins de nouvelles possible. Il me reste des noms. Annika

et Ari, bien sûr. Mme Virtanen. Des noms comme des pansements arrachés.

Non. Je ne regarderai pas la blessure. Ça ne sert à rien.

J’ai appris que les Suédois ne réagissaient pas comme le reste de l’Europe

et qu’ils attendaient l’immunité collective. Pour le moment, ils laissent les

plus fragiles crever dans les hôpitaux. C’est une façon cynique de régler le

problème des retraites, mine de rien, même si personne ne l’avouerait la tête

sur le billot. La sélection naturelle version Grand Nord. Soit tu es né pour

surmonter les épreuves de la vie arctique : tu es grand, vigoureux, en bonne

santé et tu refuses de te plaindre, alors tu mérites de survivre ; soit tu es

d’une autre trempe et dans ce cas, bonne chance.

Qu’on ne s’y trompe pas. J’ai adoré vivre à Vantaa, à côté d’Helsinki. J’ai

même cru que j’allais y passer le reste de mon existence. Je n’avais pas

prévu de reprendre un avion début mars l’année dernière pour revenir ici,

avec ma valise rouge, pour m’isoler pendant des semaines dans la maison

de mes parents. Enfin, de ma mère, puisque mon père est mort il y a dix ans

maintenant. Enfin, de presque personne puisque aujourd’hui ma mère habite dans le Sud avec un apiculteur rencontré sur Meetic. Ma mère a hésité à la

vendre. Elle m’a demandé mon avis, bien sûr. Je n’en avais pas. Le temps a

traîné – et puis tout à coup, ce pavillon des années soixante, avec son

potager et son petit carré de jardin, est devenu mon refuge. Ma mère était

contente que quelqu’un l’occupe pendant le confinement. Elle avait peur

que des squatteurs s’installent et salissent tout. Des squatteurs. Dans ce

lotissement à la limite de l’agglomération, où toutes les rues rappellent des

compositeurs célèbres. Mozart. Schumann. Schubert. J’habite rue Satie.

J’aurais préféré des noms de peintres. Vermeer. De Vinci. Mondrian.

Bacon. Encore que rue Bacon, c’est limite, non ? Disons que je m’y serais

sentie plus à l’aise. Un coup d’œil à mes affaires, étalées sur la table. Mes

crayons. Mes carnets de croquis. Ils me sont utiles, ici. Ils me servent de

bouclier. On ne peut décemment pas virer des gens qui se sont installés à

une table pour travailler – surtout à l’ère du coworking.

Je gribouille. Je gomme. J’ajoute des détails. Des traits de couleur. Peu à

peu, cela prend forme. J’en suis heureuse. Dénouer les tensions. Voilà mon

unique but. Je ne cherche pas à faire œuvre artistique. C’est peine perdue.

L’ensemble est souvent encore malhabile et parfois naïf, mais je m’aperçois

que je progresse – la salle du Tom’s commence à ressembler sur le papier à

ce qu’elle me paraît être. Deux salles séparées par trois marches. Neuf

tables. Le comptoir, à droite en entrant : le repaire de José, le serveur, avec

sa colère rentrée. De Fabrice, le patron. Ce sont eux que je devrais me

mettre à croquer, maintenant. Animer les lieux. Peupler mon existence.

Fabrice, je le connais depuis le collège. Nous étions en classe d’espagnol

ensemble. Il était très doué. Il passe souvent un peu plus tard dans la

matinée, et reste jusqu’au soir. Il ne m’a clairement pas reconnue et m’a à

peine adressé la parole. J’aimerais dessiner la jeune fille qui vient aider à la

cuisine le midi – je crois qu’elle s’appelle Ifemelu. Elle a un front

magnifique. Hier, elle cherchait des recettes de desserts. J’ai eu envie de lui

glisser celles des gâteaux que je confectionnais à Vantaa. Mais non. Inutile.

Autre histoire. Autre géographie.

 

Je ne veux pas penser à tout cela. Je n’ai pas envie de redevenir celle que

j’ai été et je n’ai aucune idée de celle que je pourrais devenir. Je suis prise depuis un an et demi maintenant dans une sorte de présent suspendu dont je

n’arrive pas à m’extraire. Je m’imagine parfois coincée dans un avion figé à

dix mille pieds – l’équipage et les autres passagers ont tous disparu et je

n’ai pas accès à la cabine de pilotage. Le temps s’est arrêté. Ma seule

possibilité, c’est de sauter. J’ai bien trouvé un parachute, mais je ne sais pas

m’en servir.

En attendant de prendre une décision, je préfère m’absorber dans la vie

des autres. Le Tom’s est devenu en quelques jours ce nid que je n’espérais

plus trouver, et dont José essaie régulièrement de m’expulser. Je me glisse

dans la peau de ceux dont j’esquisse la silhouette. C’est facile et surtout

reposant. Je n’ai jamais trouvé d’activité plus relaxante que de m’évader de

ma propre vie pour me projeter dans celle de parfaits inconnus. J’emprunte

un corps et un esprit, et je pars en voyage. Alors que la géographie

mondiale est empêtrée dans les régulations sanitaires et que les

déplacements sont restreints, je m’évade avec une aisance déconcertante.

Je me concentre sur les rares clients du matin. Cet homme qui est entré

tout à l’heure, juste avant l’averse. Son visage me dit vaguement quelque

chose. Il s’impatiente, regarde sa montre toutes les trente secondes, et

pourtant il ne bouge pas. Il se redresse car on pousse la porte, mais

s’affaisse de suite : ce n’est manifestement pas la personne qu’il attendait.

C’est un couple. Un duo étonnant – une femme d’une cinquantaine

d’années et celui qui pourrait être son fils, sauf qu’il lui ressemble très peu.

Elle jette de petits regards apeurés à gauche et à droite et sursaute quand

José lui demande de signer le cahier de rappel papier à l’entrée. Ses

cheveux dégoulinent dans son cou et dans son dos, et elle réprime un

frisson. Elle n’a pas ou plus l’habitude de venir dans des endroits comme

celui-là. Le jeune homme, lui, est dans son élément, et il rit de la

mésaventure qui vient de leur arriver. Ils croyaient éviter l’averse, mais paf,

les nuages ont crevé avant même qu’ils aient eu le temps de dire ouf. Il note

rapidement ses coordonnées sur le registre puis pousse discrètement celle

qui l’accompagne vers la table vide la plus proche – le numéro trois y est

gravé sur une petite plaque de bronze. Il retire son masque et interpelle le

serveur. L’appelle par son prénom. Demande si le patron est dans le coin,

puis répond à sa propre question en forçant un rire – bien sûr que non, il doit encore traîner au lit, ah là là, heureusement que José est là pour faire

tourner la boutique. José ne relève même pas la tête. L’autre continue,

heureux d’entendre sa voix résonner dans la pièce, fier d’occuper cet espace

plutôt réservé aux conversations mezza voce. Il s’adresse enfin à la femme

qui s’est assise très droite sur la banquette après avoir pendu son

imperméable au portemanteau. J’espionne leur conversation.

— Tu prendras quoi, maman ? Un thé vert ? Moi, ça sera un café. Un

double, même. Bien besoin de ça quand on voit la saucée qu’on vient de se

prendre.

— Noir.

— Pardon ?

— Le thé. Noir. Breakfast, s’il y a.

José opine du chef, discrètement. Il va apporter un coffret en bois dans

lequel seront rangés et classés des dizaines de sachets de thé, et elle

choisira. Elle me donne envie, tout à coup. Moi aussi, je commanderais bien

du thé. Une grande théière, pas un de ces récipients ridicules en fer dont le

contenu remplit à peine une tasse et sur lesquels on se brûle les doigts. Une

vraie grosse théière en porcelaine, auprès de laquelle les heures défilent. Je

doute qu’ils aient cela en stock. C’est une erreur. C’est en partie en leur

offrant ce genre de service à l’anglaise que j’ai fidélisé ma clientèle. Ma

clientèle. Le mot me fait sourire. Sourire, puis grimacer. Comme chaque

fois. Non, vraiment. Arrêter de ressasser. Se détacher. Prendre un crayon, à

la place. Peaufiner les détails. Voilà. Très bien. Sentir le calme revenir. Jeter

un coup d’œil aux nouveaux arrivants. Commencer un portrait. En douce.

 

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