Café sans filtre
Chloé
U n été pourri. On avait tout prévu, sauf ça. L’orage éclate. Des trombes d’eau impressionnantes. Plus au nord, certaines villes ont été inondées plusieurs fois et les pompiers n’ont pas arrêté d’intervenir. Ici, on surveille
les rivières. Elles pourraient se déverser dans les champs. Gâcher les
moissons. Manquerait plus que ça. Se trouver en danger chez soi, après des
mois où on nous a ordonné de nous y réfugier.
La baie vitrée tremble sous l’assaut. Je suis bien, ici. Je me demande
comment le bar a tenu, avec le confinement, la réouverture en demi-jauge,
les couvre-feux. Je me demande comment j’aurais géré tout ça, à Vantaa.
Mais peut-être qu’en Finlande les règles ont été moins strictes. Je n’ai pas
suivi. J’ai pris le moins de nouvelles possible. Il me reste des noms. Annika
et Ari, bien sûr. Mme Virtanen. Des noms comme des pansements arrachés.
Non. Je ne regarderai pas la blessure. Ça ne sert à rien.
J’ai appris que les Suédois ne réagissaient pas comme le reste de l’Europe
et qu’ils attendaient l’immunité collective. Pour le moment, ils laissent les
plus fragiles crever dans les hôpitaux. C’est une façon cynique de régler le
problème des retraites, mine de rien, même si personne ne l’avouerait la tête
sur le billot. La sélection naturelle version Grand Nord. Soit tu es né pour
surmonter les épreuves de la vie arctique : tu es grand, vigoureux, en bonne
santé et tu refuses de te plaindre, alors tu mérites de survivre ; soit tu es
d’une autre trempe et dans ce cas, bonne chance.
Qu’on ne s’y trompe pas. J’ai adoré vivre à Vantaa, à côté d’Helsinki. J’ai
même cru que j’allais y passer le reste de mon existence. Je n’avais pas
prévu de reprendre un avion début mars l’année dernière pour revenir ici,
avec ma valise rouge, pour m’isoler pendant des semaines dans la maison
de mes parents. Enfin, de ma mère, puisque mon père est mort il y a dix ans
maintenant. Enfin, de presque personne puisque aujourd’hui ma mère habite dans le Sud avec un apiculteur rencontré sur Meetic. Ma mère a hésité à la
vendre. Elle m’a demandé mon avis, bien sûr. Je n’en avais pas. Le temps a
traîné – et puis tout à coup, ce pavillon des années soixante, avec son
potager et son petit carré de jardin, est devenu mon refuge. Ma mère était
contente que quelqu’un l’occupe pendant le confinement. Elle avait peur
que des squatteurs s’installent et salissent tout. Des squatteurs. Dans ce
lotissement à la limite de l’agglomération, où toutes les rues rappellent des
compositeurs célèbres. Mozart. Schumann. Schubert. J’habite rue Satie.
J’aurais préféré des noms de peintres. Vermeer. De Vinci. Mondrian.
Bacon. Encore que rue Bacon, c’est limite, non ? Disons que je m’y serais
sentie plus à l’aise. Un coup d’œil à mes affaires, étalées sur la table. Mes
crayons. Mes carnets de croquis. Ils me sont utiles, ici. Ils me servent de
bouclier. On ne peut décemment pas virer des gens qui se sont installés à
une table pour travailler – surtout à l’ère du coworking.
Je gribouille. Je gomme. J’ajoute des détails. Des traits de couleur. Peu à
peu, cela prend forme. J’en suis heureuse. Dénouer les tensions. Voilà mon
unique but. Je ne cherche pas à faire œuvre artistique. C’est peine perdue.
L’ensemble est souvent encore malhabile et parfois naïf, mais je m’aperçois
que je progresse – la salle du Tom’s commence à ressembler sur le papier à
ce qu’elle me paraît être. Deux salles séparées par trois marches. Neuf
tables. Le comptoir, à droite en entrant : le repaire de José, le serveur, avec
sa colère rentrée. De Fabrice, le patron. Ce sont eux que je devrais me
mettre à croquer, maintenant. Animer les lieux. Peupler mon existence.
Fabrice, je le connais depuis le collège. Nous étions en classe d’espagnol
ensemble. Il était très doué. Il passe souvent un peu plus tard dans la
matinée, et reste jusqu’au soir. Il ne m’a clairement pas reconnue et m’a à
peine adressé la parole. J’aimerais dessiner la jeune fille qui vient aider à la
cuisine le midi – je crois qu’elle s’appelle Ifemelu. Elle a un front
magnifique. Hier, elle cherchait des recettes de desserts. J’ai eu envie de lui
glisser celles des gâteaux que je confectionnais à Vantaa. Mais non. Inutile.
Autre histoire. Autre géographie.
Je ne veux pas penser à tout cela. Je n’ai pas envie de redevenir celle que
j’ai été et je n’ai aucune idée de celle que je pourrais devenir. Je suis prise depuis un an et demi maintenant dans une sorte de présent suspendu dont je
n’arrive pas à m’extraire. Je m’imagine parfois coincée dans un avion figé à
dix mille pieds – l’équipage et les autres passagers ont tous disparu et je
n’ai pas accès à la cabine de pilotage. Le temps s’est arrêté. Ma seule
possibilité, c’est de sauter. J’ai bien trouvé un parachute, mais je ne sais pas
m’en servir.
En attendant de prendre une décision, je préfère m’absorber dans la vie
des autres. Le Tom’s est devenu en quelques jours ce nid que je n’espérais
plus trouver, et dont José essaie régulièrement de m’expulser. Je me glisse
dans la peau de ceux dont j’esquisse la silhouette. C’est facile et surtout
reposant. Je n’ai jamais trouvé d’activité plus relaxante que de m’évader de
ma propre vie pour me projeter dans celle de parfaits inconnus. J’emprunte
un corps et un esprit, et je pars en voyage. Alors que la géographie
mondiale est empêtrée dans les régulations sanitaires et que les
déplacements sont restreints, je m’évade avec une aisance déconcertante.
Je me concentre sur les rares clients du matin. Cet homme qui est entré
tout à l’heure, juste avant l’averse. Son visage me dit vaguement quelque
chose. Il s’impatiente, regarde sa montre toutes les trente secondes, et
pourtant il ne bouge pas. Il se redresse car on pousse la porte, mais
s’affaisse de suite : ce n’est manifestement pas la personne qu’il attendait.
C’est un couple. Un duo étonnant – une femme d’une cinquantaine
d’années et celui qui pourrait être son fils, sauf qu’il lui ressemble très peu.
Elle jette de petits regards apeurés à gauche et à droite et sursaute quand
José lui demande de signer le cahier de rappel papier à l’entrée. Ses
cheveux dégoulinent dans son cou et dans son dos, et elle réprime un
frisson. Elle n’a pas ou plus l’habitude de venir dans des endroits comme
celui-là. Le jeune homme, lui, est dans son élément, et il rit de la
mésaventure qui vient de leur arriver. Ils croyaient éviter l’averse, mais paf,
les nuages ont crevé avant même qu’ils aient eu le temps de dire ouf. Il note
rapidement ses coordonnées sur le registre puis pousse discrètement celle
qui l’accompagne vers la table vide la plus proche – le numéro trois y est
gravé sur une petite plaque de bronze. Il retire son masque et interpelle le
serveur. L’appelle par son prénom. Demande si le patron est dans le coin,
puis répond à sa propre question en forçant un rire – bien sûr que non, il doit encore traîner au lit, ah là là, heureusement que José est là pour faire
tourner la boutique. José ne relève même pas la tête. L’autre continue,
heureux d’entendre sa voix résonner dans la pièce, fier d’occuper cet espace
plutôt réservé aux conversations mezza voce. Il s’adresse enfin à la femme
qui s’est assise très droite sur la banquette après avoir pendu son
imperméable au portemanteau. J’espionne leur conversation.
— Tu prendras quoi, maman ? Un thé vert ? Moi, ça sera un café. Un
double, même. Bien besoin de ça quand on voit la saucée qu’on vient de se
prendre.
— Noir.
— Pardon ?
— Le thé. Noir. Breakfast, s’il y a.
José opine du chef, discrètement. Il va apporter un coffret en bois dans
lequel seront rangés et classés des dizaines de sachets de thé, et elle
choisira. Elle me donne envie, tout à coup. Moi aussi, je commanderais bien
du thé. Une grande théière, pas un de ces récipients ridicules en fer dont le
contenu remplit à peine une tasse et sur lesquels on se brûle les doigts. Une
vraie grosse théière en porcelaine, auprès de laquelle les heures défilent. Je
doute qu’ils aient cela en stock. C’est une erreur. C’est en partie en leur
offrant ce genre de service à l’anglaise que j’ai fidélisé ma clientèle. Ma
clientèle. Le mot me fait sourire. Sourire, puis grimacer. Comme chaque
fois. Non, vraiment. Arrêter de ressasser. Se détacher. Prendre un crayon, à
la place. Peaufiner les détails. Voilà. Très bien. Sentir le calme revenir. Jeter
un coup d’œil aux nouveaux arrivants. Commencer un portrait. En douce.
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