Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 14 sur 20

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Café sans filtre

15 h 00

 

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JOSÉ

 

I l faut absolument qu’on embauche quelqu’un pour aider Ifemelu en cuisine, sinon on tiendra pas. Enfin, Fabrice tiendra pas. Je reformule et je grimace. Je vais avoir du mal à me détacher et je déteste cette sensation

de dépendance. La liberté de mouvement, c’est ce à quoi j’aspire avant tout

– surtout après dix-huit mois de contraintes.

Les clients reviennent. J’en suis soulagé. L’an dernier, déjà, en juillet et en

août, on avait bien tourné – mais les gens s’installaient uniquement en

terrasse, restaient à distance les uns des autres, et gardaient souvent le

masque. Ils étaient précautionneux et timides. Personne s’aventurait dans la

salle. L’intérieur était devenu tabou. Ils restaient dehors et se prenaient en

photo, pour bien montrer sur Snapchat à quel point ils revivaient. À quel

point nous étions de retour dans la normalité. Ça a duré que quelques

semaines. Je sais pas ce qui va se passer cette année. Je doute. J’ai entendu

ce matin que le Royaume-Uni adoptait le passeport vaccinal. On peut plus

traverser la Manche qu’avec une double vaccination – et ça empêche pas la

quarantaine à l’arrivée. Dès que les frontières baisseront la garde, je fuirai.

Ann et Peter m’attendent en Écosse. Je les ai rencontrés ici il y a une paire

d’années. Ils m’ont parlé de leur projet de ferme alternative. Ils ont ajouté

qu’ils auraient toujours besoin de bras. Ce sera mon premier point de chute.

Je le lui ai annoncé.

Tout à l’heure. On était plus que tous les deux. La femme aux dessins –

 Chloé, donc, puisque c’est son prénom – était partie peu après l’ancienne

patronne. Fabrice se rongeait les ongles. Au début j’ai pensé que c’était pas

le bon moment, parce qu’il était préoccupé par autre chose : comment

retenir l’attention de cette fille et comment se montrer sous son meilleur

jour. Et puis finalement, j’ai compris que c’était peut-être pas plus mal. Tant qu’il se projetait dans une aventure possible, les coups porteraient moins.

La nouvelle de mon départ occuperait pas tout l’espace.

Il a encaissé. Je le connais par cœur. Il a détourné le regard pour éviter que

je perçoive son émotion. Il s’est agité, s’est justifié en lançant qu’on venait

d’entendre le tonnerre, que la pluie était de retour et qu’on devait tout de

suite ranger les parasols. Pour les tables et les chaises, tant pis, on les

nettoierait après. Je l’ai laissé faire. Je sais le temps dont il a besoin pour

intégrer une nouvelle. Ensuite, il s’est affalé sur la banquette à la table

numéro 4. Je lavais les verres pour la centième fois derrière le bar, histoire

de me donner une contenance. Il m’a fait signe de le rejoindre. Je me suis

préparé à la bordée d’injures ou à la série de questions, comment, pour qui,

pour quelles raisons, est-ce que c’est une question de salaire, de conditions

de travail, de responsabilités ? Je m’attendais aussi au chantage affectif, aux

références à notre adolescence, à notre colocation, à tout ce fatras que nous

avons partagé et qui nous lie. Il y a rien eu de tout cela. Il a pas ouvert la

bouche. Je sentais les mots qui se bousculaient dans sa gorge et qui

trouvaient pas leur chemin. J’avais mal pour lui. J’ai essayé de l’aider. J’ai

voulu reprendre la parole, mais au moment où je commençais ma phrase, il

a eu ce geste hallucinant : il a posé son index sur mes lèvres et il a murmuré

que j’allais beaucoup lui manquer.

J’ai revu la rocade qui séparait nos deux quartiers. La confrontation avec

les trois cailleras. Nos courses matinales dans le parc. J’ai répondu que moi

aussi et j’ai plongé dans son regard. Ça a été un des moments les plus

troublants de mon existence. Je crois que j’ai jamais connu autant d’intimité

avec qui que ce soit auparavant. Ensuite, je me suis arraché. Alors que nous

étions en début d’après-midi et que des clients allaient sans doute s’installer

en terrasse d’ici peu, une fois l’averse terminée, je suis allé chercher un

whisky écossais très tourbé pour moi et une bière avec un trait de citron vert

et d’eau gazeuse pour Fabrice. Je me suis souvent moqué de son attirance

pour cette boisson de jeune fille anglaise de bonne famille – la lager and

lime – qui désaltère et alcoolise si peu. J’ai expliqué. L’envie d’évasion,

décuplée par les semaines d’enfermement et les différents couvre-feux. Une

vie au jour le jour, mais choisie, et pas subie. Il a souri en répondant que

c’était quand même étonnant, au milieu de la pandémie. J’ai haussé les épaules. J’ai été un des premiers dans ma tranche d’âge à me faire vacciner

– je me doutais que les frontières resteraient fermées à ceux qui refusaient

les injections.

— Je savais que tu étais un homme du voyage.

Ce sont les mots qu’il a prononcés ensuite. Il a ajouté qu’il aimait cette

idée-là, et le contraste qu’elle formait avec l’image que je projetais, le gars

fermé, limite patibulaire, issue des barres d’immeubles au-delà de la rocade

et toujours prisonnier de son milieu malgré son logement en centre-ville.

J’ai secoué la tête quand il a employé cet adjectif, « patibulaire », que

personne n’utilise plus depuis des années. C’est un des traits qui m’a séduit

d’emblée chez lui. Sa façon de manier le vocabulaire. D’embobiner

l’interlocuteur avec des mots.

Il a fermé les yeux. Il a dit que les contrastes, ils existaient aussi entre

nous. Lui, c’était un homme d’intérieur. Il aimait la salle, les banquettes –

oui, le skaï était désagréable, mais tant pis –, la musique en sourdine, le

bois du bar. Moi, j’étais toujours attiré par la terrasse, le soleil et le vent

dehors. Il était déjà allé à Londres une fois, et à Madrid aussi, mais il ne

ressentait pas l’envie de crapahuter autour de la terre pour se gaver de lieux

et de rencontres. Il s’enracinait. S’encroûtait peut-être. Peu importe. C’est

ici et maintenant qu’il se sentait bien.

J’ai évoqué mon remplacement. Il a soupiré. J’ai précisé que j’y avais

beaucoup pensé, mine de rien, et que j’avais la personne adéquate, mais que

j’ignorais s’il serait partant. Je pensais même qu’il refuserait net.

— Pourquoi donc ?

— Il s’appelle Ahmed.

— Et ? Je te rappelle que j’ai embauché Ifemelu et que…

— C’est l’un des trois à qui tu as filé de l’argent pour éponger mes dettes.

J’avais tout anticipé sauf l’éclat de rire. Spontané. Puissant. Incontrôlable.

Il était tellement secoué de hoquets qu’il a été obligé d’aller se calmer aux

toilettes et de se passer de l’eau sur le visage. Quand il est revenu, il était

rayonnant.

— Tu veux dire que pendant tout ce temps, tu es resté copain avec les

mecs qui ont voulu te défoncer le portrait ?

— D’abord, je suis pas certain qu’ils l’auraient fait. Ensuite, ils avaient raison. C’était moi, l’embrouille, pas eux. Au début, on s’est évités. Ils se

sont foutus de moi et de mon protecteur, mais l’été suivant, j’ai tiré Ahmed

d’un faux pas et à partir de là, l’ardoise a été effacée.

— Donc ton Ahmed qui extorque de l’argent va travailler comme un chien

pour un salaire de merde. Honnêtement ?

— D’abord, il tient qu’à toi que le salaire soit à la hauteur, et puis attends

de goûter à ce qu’il cuisine avant de juger.

— Ses plats favoris ?

— Les salades compliquées. Les lasagnes végétariennes. Une tarte au

potimarron dont il veut pas me donner la recette. Il mange plus de viande

depuis des années.

— Et il appartient incognito à Greenpeace aussi ?

— Pourquoi ? C’est incompatible avec le fait de s’appeler Ahmed ?

Fabrice a baissé les yeux – je savais que j’avais touché juste. La cible était

facile. Nous gardons tous dans un coin de notre cerveau des stéréotypes

racistes ou sexistes prêts à s’échapper au détour d’une réplique. Tous.

L’important, c’est seulement d’en avoir conscience – et de s’excuser après.

Fabrice a levé les deux mains en signe de reddition, et j’ai pas pu

m’empêcher d’enfoncer le clou.

— Ah, sinon, la famille d’Ahmed habite ici depuis le début du e XX siècle.

On compte plus le nombre de générations. Il ira très bien avec ta

Finlandaise. Tapons dans le cliché. Le chaud et le froid. La glace et le feu.

Il y a eu un moment de silence tout à coup. Aucune voiture ne filait dans

la rue. Pas une ombre à la ronde. Nous aurions pu être les derniers

survivants d’un cataclysme. Fabrice a plissé les yeux.

— Ma Finlandaise ?

— La fille qui reste là toute la matinée à dessiner.

— Elle s’appelle Chloé.

— Je sais. J’écoute. Je l’ai entendue raconter à la vieille qu’elle tenait un

salon de thé en Finlande.

— La vieille se prénomme Jocelyne.

— Oui, elle me l’a dit. Elle a aussi mentionné les liens qui étaient les

vôtres. Comme quoi, tu me confies pas tout. C’est sans doute ce qui m’a décidé à tout avouer aujourd’hui. Maintenant, nous sommes quittes. Tu

m’as jamais parlé d’elle et moi, j’ai pas évoqué mon envie de partir.

— Ce n’est pas un combat, José. Nous ne sommes pas en lutte.

Nous sommes restés silencieux un moment. Dehors, une averse s’était

abattue sur la ville puis avait cessé aussi brutalement qu’elle avait

commencé. J’ai pensé à la mousson. Je me suis demandé quand, dans mon

tour du monde, je passerais par l’Inde. Quand il y aurait plus de variants.

Quand on aurait oublié jusqu’au terme de « variant ». Je boirais une bière

insipide dans un bar à New Delhi ou à Mumbai et j’aurais une pensée pour

Fabrice et sa Finlandaise, en train de nettoyer et de ranger le Tom’s. J’ai

repris la parole.

— Fabrice, tu sais, tu devrais changer le nom de ce bar. C’est… on dirait

un truc des années soixante-dix. Ça cadre pas avec ce qu’on en a fait. Ce

que c’est devenu.

— Je ne peux pas.

— Comment ça, tu peux pas ?

— Une promesse. Je respecte les promesses.

Il s’est levé, s’est étiré et a ouvert la porte en grand. Le soleil se faufilait

entre les nuages. Les passants étaient encore rares, mais tout à l’heure, les

clients reviendraient. Surtout à la fermeture des bureaux. Ils sont tellement

heureux de reprendre petit à petit leurs anciennes habitudes. Un apéritif.

Deux. Quelques plaisanteries douteuses. Au bout de quelques minutes, la

conversation dévie sur le chef ou sur un des collègues, qui a le malheur de

ne pas correspondre au moule. Il y a toujours une fille qui le ou la défend,

qui dit qu’on doit respecter toutes les opinions, alors ils esquivent,

enchaînent sur les résultats de l’équipe de foot locale, les vacances. Les

fantasmées – celles qu’ils passeraient en République dominicaine, en

Croatie ou à Miami dans un quatre étoiles où ils resteraient toute la sainte

journée à siroter des cocktails à côté de la piscine. Les réelles – une semaine

chez les grands-parents, on aurait bien aimé laisser le petit mais les vieux

s’en vont randonner je ne sais où, c’est pénible, on ne peut pas compter sur

eux. Ensuite, quinze jours à Mimizan en camping avec des copains. Le

terrain est un peu loin de l’océan mais on louera des vélos. Et quand on

reviendra, on se retrouvera ici et on se racontera tout ça, pas vrai ?

Je ne serai plus là. Je n’admirerai pas leur putain de bronzage cette année.

Je n’écouterai pas leurs pauvres anecdotes. Je serai loin. Les landes à perte

de vue. Les bêlements des brebis. La fraîcheur de l’air et la pluie sur la

bruyère. Je ne regretterai rien. Ni personne. Sauf Fabrice.

Il n’y a que lui qui va me manquer.

 

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