Café sans filtre
Exergue
« Courage, on est tous reliés
mais on oublie de s’en souvenir. »
Nicolas Bouvier, Chroniques japonaises
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9 h 00
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CHLOÉ FOURNIER, 31 ANS – TABLE N° 8
(salle du fond, à gauche, baie vitrée)
J e suis un parasite. C’est exactement ce que José, le serveur, doit penser. Il fait claquer sa serviette sur son épaule et pousse des soupirs excédés, mais il n’a pas
encore menacé de me jeter dehors. Honnêtement, ce serait ridicule : depuis
que j’ai trouvé refuge ici, la salle n’a jamais été qu’à moitié pleine.
Les clients reviennent à l’intérieur, oui, mais avec méfiance. Ils tiennent
leur masque à portée de main et le touchent nerveusement. La jauge
sanitaire est tombée et on peut se réunir à douze ou à quinze si cela nous
chante. Le souci, c’est qu’on évoque beaucoup ce nouveau variant à qui
l’on a donné une lettre grecque mais qui évoque quand même l’Inde, les
éléphants majestueux, Bollywood et les villes surpeuplées.
Sur la terrasse, en revanche, c’est souvent bondé. On a compris qu’on ne
risquait presque rien à l’air libre, que les gouttelettes s’envolaient au gré du
vent et qu’elles n’allaient pas contaminer nos épidermes. Elles sont
déconfinées, elles aussi, et immatérielles. Pourtant, les rires et les éclats de
voix sont encore discrets. La faute à un début d’été maussade, des cieux
menaçants, des orages diluviens. À la sortie du tunnel, aussi. On plisse les
yeux. On tâte la clarté du jour. Les différents couvre-feux nous ont habitués
à nous comporter en souris domestiques. Nous trottinons chez nous la nuit,
sans pointer notre museau à l’extérieur.
C’est pareil pour les conversations. Elles sont souvent mezza voce, de peur
de réveiller les démons de Wuhan ou d’ailleurs. Du bout des lèvres, on ose
prononcer le mot « vacances » mais on l’accompagne d’une moue qui
signifie que, comme l’an dernier, ce ne seront pas des congés habituels. On
attend de voir. On attend tous de voir.
Sauf moi.
Assise sur ma banquette en skaï, je n’attends rien. J’observe. La façon dont les hommes et les femmes se comportent. Ceux qui s’accueillaient à
bras ouverts se touchent maintenant l’épaule ou le biceps, osent parfois
laisser s’attarder une main sur la peau de l’autre, puis retirent furtivement
leurs doigts et cherchent mentalement où ils ont bien pu fourrer leur
bouteille de gel hydroalcoolique.
De temps à autre, nos regards se croisent. Ils se rendent compte que je suis
en train de les fixer et ils se déplacent de quelques centimètres. Je les mets
mal à l’aise. Puis ils remarquent les carnets, les crayons, le gros stylo
plume, et ils respirent à nouveau. Une artiste. La satisfaction de pouvoir me
placer dans une case. Ah, les arts. La culture. Ce sont les domaines qui ont
le plus souffert pendant ces deux années, hein ? Brutalement coupés du
public et de leur unique source de revenus. Comment allons-nous survivre à
cette période ? Pour un peu, ils me donneraient un ou deux euros,
accompagnés de mots de compassion et d’encouragement. On est tous avec
vous. On y croit.
Je me demande ce qu’ils retiennent, une fois qu’ils ont détourné le regard.
L’image qui s’imprime sur leur rétine. Une trentenaire. Des cheveux plutôt
courts. Raides. D’un brun tirant vers le noir. La couleur des yeux ? Verts ?
Bleus ? Marron ? Non, vraiment, ça, ils n’y ont pas prêté attention. De
même qu’à la corpulence – ce qui doit signifier qu’il n’y a rien de bien
particulier de ce côté-là. Surtout qu’elle était assise, vous comprenez. C’est
toujours compliqué, de juger de la taille d’une personne lorsqu’elle n’est
pas debout devant vous. Elle avait un piercing dans le nez, non ? Ou alors,
c’est juste que ça entre tellement dans le cliché des artistes. Ah oui, parce
que, artiste, ça, c’est sûr et certain. Elle esquissait des croquis. Des rues
alentour. De l’intérieur du bar. Si ça se trouve, au moment où je l’ai
remarquée, elle était en train de brosser mon portrait. J’aimerais bien voir
ça. Si je la recroise, je lui demanderai. Sauf que si je la recroise, je ne la
reconnaîtrai pas. En attendant, elle ferait mieux de trouver une autre
occupation. Un vrai métier, quoi.
Je songe aux endroits où j’ai travaillé. Les bureaux à Paris. L’open space à
Helsinki. Le salon de thé à Vantaa. La supérette à côté de chez mes parents.
Après toutes ces années à servir et à traverser la vie des autres, je n’aspire
plus qu’au calme. Un pas de côté. Voilà. C’est l’expression qui convient. Depuis l’automne, j’ai esquissé un pas de côté. Comme je m’étais déjà
coupée du monde quelques mois auparavant, en revenant de Vantaa, je suis
devenue une marginale. Non, c’est inexact. Je suis sur la ligne rouge qui
sépare la marge du reste de la page. C’est un fil que j’ai tendu et sur lequel
je marche maladroitement. J’ignore quand j’en chuterai et si cela finira mal.
Surtout, cela ne m’intéresse pas, pour le moment.
Ce qui me captive, ce sont les autres. Tous mes congénères, qui avancent,
timorés ou bravaches, certains d’avoir vécu la période la plus intense de
leur existence au cours de ces différents confinements, et qui redécouvrent
un monde qu’ils prenaient pour acquis. Ils m’émeuvent, et je les envie
également. Mine de rien, j’aimerais revenir dans la danse, moi aussi, mais
j’ai oublié les pas.
Ah, le carillon de la porte d’entrée – une survivance qui rattache ce bar à
d’anciens lieux, épiceries du e XIX siècle, boulangeries des villages. Un
deuxième client. J’aime la façon qu’ils ont d’hésiter sur le pas de la porte,
comme s’ils devaient attendre l’autorisation du maître de maison avant de
pénétrer dans les salons privés. Dehors, on entend un grondement soudain.
Les nuages se sont ramassés dans un coin du ciel. J’ignorais qu’on avait
prévu des orages. Je n’écoute plus les prévisions météorologiques.
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