Café sans filtre

Jean-Philippe Blondel · Chapitre 5 sur 20

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Café sans filtre

Fabrice, 31 ans – bar, tabouret n° 1

 

J ’essuie mes lunettes avec le revers de ma veste trempée, et le résultat n’est pas probant. Je m’en veux parce qu’en plus ils ont parlé des intempéries à la radio ce matin et je me suis promis de prendre un

imperméable ou un blouson avec une capuche, mais évidemment au

moment de sortir, j’ai oublié. Je suis parti à pied avec un tas de choses en

tête, et avant même de m’en rendre compte, j’étais trempé jusqu’aux os.

Quand je suis entré dans le bar, José m’a jeté un coup d’œil réprobateur –

 parfois, on se demande qui est l’employeur et qui est l’employé, ici. C’est

sans doute parce que nous ne correspondons à aucun des clichés qui

traînent. José a le même âge que moi, mais nous nous connaissons depuis

si longtemps qu’avec les années il est devenu mon père, ma mère, mon

frère, mon oncle, mon suzerain et mon vassal tout à la fois. Par-dessus le

bar, il m’a lancé une serviette en murmurant « Tes cheveux ! », a pointé du

nez le tabouret que nous avons appelé « numéro 1 » et m’a d’autorité

préparé un double café. Je ne sais pas ce que je ferais sans lui. Déjà, je

n’ouvrirais pas aussi tôt. J’ai avalé une gorgée, je l’ai remercié et j’ai

évoqué le passe sanitaire. Il a haussé les épaules en répondant que rien

n’était encore décidé pour les bars. Il a donné l’exemple de l’Angleterre où,

malgré le nouveau variant, les restrictions étaient levées. Nous avons souri

de concert. Nous n’avons tous les deux que peu de considération pour Boris

Johnson. Encore moins pour Trump et Bolsonaro, évidemment. Nous nous

retrouvons sur les fondamentaux. Il a ajouté qu’on aviserait au jour le jour.

On s’en était assez bien tirés jusque-là, non ?

J’ai jeté un coup d’œil à la salle. Pour un jeudi matin avec une météo

catastrophique, ce n’était pas si mal, effectivement. La fille du fond – celle

qui vient tous les jours depuis la réouverture et qui reste plantée là jusqu’au

soir. Un homme entré juste avant moi qui a rejoint son ami à la table 2. Une mère et son fils table 3 – et au moment même où je les observais, le fils

s’est levé brutalement, manquant de renverser sa tasse, et il est sorti en

trombe. La mère a souri et a levé les yeux au ciel. Elle a hélé José mais

c’est moi qui me suis déplacé. Elle avait une réclamation, a-t-elle indiqué

en souriant. Cette théière, quand même, c’était très pingre. Non parce que

sérieusement, quand on commande un thé, on prend le temps qui va avec.

On le laisse infuser, on musarde un peu, on boit une première tasse, puis

une autre, enfin vous voyez le tableau. Elle était prête à payer beaucoup

plus cher, insistait-elle, mais pour un vrai moment de détente – et Dieu sait

si elle en avait besoin. J’ai hoché la tête en réfléchissant. Oui, nous devions

avoir ça quelque part. Et oui, elle avait raison. Même si nous n’étions pas à

proprement parler un salon de thé, nous devions offrir le meilleur au client.

Je suis repassé de l’autre côté du bar et José a marmonné « Qu’est-ce

qu’elle veut ? » de sa voix qui sert davantage à éloigner les clients avinés

qu’à attirer les quinquagénaires du matin. Je lui ai conseillé de ne pas s’en

soucier. J’en faisais mon affaire. J’ai ce côté gendre idéal que je ne suis

doublement pas (ni marié, ni parfait), mais qui a beaucoup de succès auprès

de ce type de clientèle. J’ai dégoté sous le bar une lourde théière en

porcelaine dont José ignorait même l’existence, je l’ai consciencieusement

lavée, ai porté l’eau à ébullition et l’ai apportée avec la boîte à sachets. La

cliente était aux anges. Je pouvais sentir l’agacement de José dans mon dos.

Il y a des détails qui lui échappent, parfois. Comme la présence de cette

jeune femme à la table du fond, celle que j’ai appelée la dessinatrice et qu’il

s’acharne à surnommer la gribouilleuse. Elle l’indispose. Moi non. Elle est

un chat dans un salon. Elle se pelotonne dans son coin. Elle habite le lieu, et

le lieu a bien besoin d’être habité, après cette année et demie d’ordres et de

contre-ordres, de fermetures, de réouvertures avec QR codes sur les menus

et masques obligatoires, puis de couvre-feux. Je ne sais pas comment nous

tenons encore debout. Comme les soignants j’imagine : parce que nous

n’avons pas le choix.

Ces murs sont à moi. Je les ai rachetés il y a deux ans. Jocelyne était

fatiguée. Elle cherchait un repreneur et elle refusait de vendre son affaire

aux fils Lebrun, qui possèdent déjà la moitié des bars de la ville et qui

jouent au Monopoly avec les enseignes. Elle n’était pas dans la précipitation, Jocelyne. Elle avait 68 ans. Elle était prête à prendre sa

retraite mais pas à n’importe quel prix. Jocelyne insiste sur le fait qu’elle a

toujours été une femme libre – une forte tête, selon certains. Une

« maîtresse femme », comme on appelait ces guerrières au sortir des

conflits mondiaux. Jamais mariée. Des aventures de temps à autre, mais pas

avec d’autres commerçants – on ne mélange pas le business et les

sentiments, même quand il n’y a aucun attachement. Elle n’était pas

destinée à cette carrière-là. Ses parents l’auraient voulue médecin. Ou

infirmière. Un métier en rapport avec la santé, qui leur aurait permis de

bénéficier, croyaient-ils, de conseils avisés lorsqu’ils deviendraient vieux.

Ils s’inquiétaient pour rien. En juillet 1976, sur la RN 10, un camion leur a à

la fois coupé la route et le sifflet pour l’éternité.

Jocelyne avait 23 ans et travaillait à la pharmacie du coin en attendant de

repasser ses concours de la santé qu’elle ne parvenait pas à décrocher. Elle a

hérité d’une petite maison qu’elle a immédiatement revendue. Elle a

effectué quelques placements avisés. Depuis toute petite, elle avait une

fascination pour la Bourse, les obligations, les actions, et elle savait

exactement dans quel secteur elle souhaitait investir. L’avenir se lirait dans

les ordinateurs. Elle a risqué gros, mais elle savait que si elle perdait son

argent, personne ne viendrait le lui reprocher. C’était ça, la vraie liberté. En

quelques années, elle a amassé une somme plus que coquette.

Elle a quitté son poste. S’est fait embaucher comme serveuse par des amis

de ses parents, qui lui ont très vite confié de plus grandes responsabilités,

quand ils se sont rendu compte que Jocelyne savait y faire – tant au niveau

des comptes que de la gestion des stocks ou des clients indélicats. Elle

n’avait pas sa langue dans sa poche et savait imposer le respect. « Je suis un

bulldozer. Je défonce tous les murs », glisse-t-elle quand elle a bu un coup

de trop, ce qui se produit rarement, car Jocelyne déteste perdre le contrôle et

laisser les mots non pas dépasser sa pensée mais l’exprimer trop clairement.

Jocelyne a peu confiance dans les êtres humains, ce qui lui évite d’être

déçue, dit-elle.

Elle a confiance en moi. Elle a raison. Elle m’a souvent confié qu’elle

aurait aimé avoir un fils comme moi. Je ne réponds rien. Je plante mes yeux

dans les siens. Elle détourne le regard et lance que si le bar ne marche pas, je pourrai facilement trouver une place de gigolo. Elle précise qu’elle veut

bien se reconvertir en mère maquerelle sur ses vieux jours. Elle me trouvera

facilement des clientes. Ou des clients. À ma guise.

Jocelyne a jeté son dévolu sur un café, situé juste en face du lycée des

Terrasses. L’Atlantic. À l’époque, c’était un rade décrépi qui n’attirait que

les poivrots du coin et dont la réputation était entachée de plusieurs rixes et

même d’un prétendu meurtre. Quand le propriétaire a décidé de jeter

l’éponge, Jocelyne a acquis le lieu pour une bouchée de pain. Elle a

convoqué des équipes d’artisans qu’elle menait à la gouaille et à la

baguette, tout en leur concoctant les déjeuners dont ils raffolaient – ils ne

rentraient plus à la maison le midi, ils restaient là et se montraient encore

plus productifs. Ils ont abattu les murs, rebouché les fissures, évacué des

tonnes de gravats, posé de grandes baies vitrées, repeint les murs. Tout cela

en un temps record. Jocelyne avait placé dans ce projet les gains de son

boursicotage, et son entourage s’accordait à dire qu’elle était folle. Elle

rayait méthodiquement les noms de ceux qui ne croyaient pas en elle sur

son petit carnet d’adresses.

Elle avait vu les lycéens désœuvrés à la sortie de l’impasse qui menait à

leur établissement. Ils dépensaient leur argent à la boulangerie. Ils traînaient

en grappes, riaient fort, se planquaient sous les abribus quand il commençait

à pleuvoir, se tournaient autour, se disputaient parfois. Elle les attirerait

dans ce café – ce serait leur premier café, celui dont on se rappelle la larme

à l’œil des décennies plus tard. Elle les écouterait se réjouir et se plaindre.

Elle jouerait le rôle de confidente. Elle savait que les temps avaient changé,

que les adolescents avaient de l’argent de poche et l’envie de dépenser. Ils

n’avaient simplement pas d’endroit où se retrouver. Elle allait leur en offrir

un.

C’est exactement ce qui est arrivé. Jocelyne a d’abord placardé une affiche

« changement de propriétaire », suivie d’une autre, « lycéens bienvenus ». Il

n’a pas fallu plus d’une semaine pour que les premiers clients s’aventurent.

Le bouche-à-oreille a fonctionné à merveille – attirant des élèves d’autres

lycées de l’agglomération et même, le soir, quelques étudiants de l’IUT qui

venait d’ouvrir, mais ceux-là ne restèrent pas longtemps quand ils

découvrirent que Jocelyne n’avait pas l’intention d’ouvrir après vingt heures. Elle leur souriait en expliquant qu’elle avait une vie de famille, elle

aussi, et qu’elle devait se lever tôt. Le lycée ouvrait à huit heures, le bar

quarante-cinq minutes avant.

Une vie de famille. Jocelyne n’en voulait sous aucun prétexte. Ce dont elle

avait besoin en rentrant dans son appartement, c’était de calme. Après

toutes ces journées à observer ses jeunes clients s’amouracher, s’envoyer

des piques ou des perches, se déchirer, se soutenir et se jurer des amitiés

éternelles qui ne dureraient que quelques mois, elle se sentait pleine et

épuisée. Sa solitude ne lui pesait plus. Elle était encore jeune, mais plus

assez pour se rendre en discothèque sans détonner. Elle n’avait pas envie de

fréquenter d’autres bars la nuit tombée. Elle avait fait peu à peu le vide

autour d’elle.

En fumant une de ses fameuses longues cigarettes mentholées, elle m’a

confié un jour que son existence s’était diluée dans celle de ces adolescents

qui, en grandissant, partaient poursuivre leurs études supérieures dans

d’autres villes, migraient vers la capitale sans espoir de retour, étaient

remplacés par d’autres, tout aussi agaçants et attachants, bruyants et

tendres. Elle apprenait de nouveaux prénoms, découvrait de nouvelles

musiques et de nouvelles idoles. Le temps semblait perpétuel. Sa seule

déception, au fond, c’était que ceux qui avaient traîné des heures dans son

établissement étaient très peu à revenir la voir, une fois qu’ils avaient quitté

le quartier. Elle faisait partie d’un décor qu’ils avaient replié dans un coin

de leur mémoire. Un jour, ils se rappelleraient l’existence du café et

chercheraient le nom de sa propriétaire, mais si, tu sais, la blonde, avec ses

cigarettes qui n’en finissaient plus, ah, comment s’appelait-elle déjà ?

J’étais un des rares fidèles.

Je crois que la loyauté est une de mes qualités premières, peut-être la plus

importante. Avec le sentimentalisme. C’est un défaut pour la plupart de

ceux avec lesquels je discute. L’attachement aux autres serait une forme de

faiblesse, surtout lorsqu’on n’est pas reliés par les « liens du sang ». Il

conviendrait de ne se concentrer que sur les « vrais proches », la famille

nucléaire, les parents, les enfants – et pour le reste, basta. Ce sont souvent

des amis qui me tiennent ce discours et je réplique que dans ce cas-là, je ne

devrais pas tenir compte d’eux. Ils rient. Ils ripostent qu’eux, ils font partie de ma famille élargie, en fait, qu’ils sont pour moi comme des frères, ou des

cousins. Je hoche la tête. Je prétends que je comprends. Je sais que, dès

qu’ils ont le dos tourné, je redeviens la dernière de leurs préoccupations.

Être sentimental n’a jamais signifié manquer de lucidité. Je sais très

exactement sur quels tréteaux se tient mon établi. Jocelyne. José. Et ce,

depuis des lustres. Ils sont les cannes qui me permettent d’avancer. Ma

démarche est encore instable mais je gagne en confiance et en assurance.

J’ai toujours été touché par les histoires qu’on me racontait – et on m’en a

raconté beaucoup. Je ne suis pas celui dont on tombe follement amoureux –

 mon nez est droit mais un peu court, je suis trop maigre, la barbe mange

une partie de mon visage et mon œil droit semble légèrement plus grand

que le gauche. Je parais fragile. C’est sans doute pour cela que mes

interlocuteurs ont envie de partager une partie de leur fardeau. Ils se disent

que je ne vais pas leur faire de mal. Que je suis un oiseau. Que leurs soucis

vont glisser sur mes plumes et que je pourrai ensuite les transporter ailleurs,

loin d’eux. Lorsqu’ils s’en vont, ils sont soulagés. Ils me remercient. Ils ont

pitié de moi aussi. Ils se demandent ce que je vais devenir. Être réceptacle

n’est pas un métier d’avenir. Ils ont tort.

Je me suis rendu compte très tôt à quel point écouter était une force.

Écouter et agir, dans la discrétion la plus absolue. Cela a commencé avec

José. Puis avec ces filles qui se posaient des questions et qui en arrivaient à

la conclusion que j’étais peut-être la réponse, même si elle n’était que

temporaire. Et avec Jocelyne, enfin.

Nous étions ici, dans ce bar, qui s’appelait déjà le Tom’s, puisque c’est elle

qui lui a donné ce nom étrange. Elle venait d’annoncer qu’elle allait bientôt

prendre sa retraite. L’Atlantic avait périclité après quelques années fastes,

parce que les lycéens préféraient quitter le périmètre de leur établissement

et se rendre dans des bars centraux où ils payaient à prix d’or des cocktails

compliqués aux noms exotiques. Jocelyne elle-même était moins attachée à

ce café, depuis qu’elle avait connu une déception sentimentale. Elle avait

revendu les murs à la succursale de la banque d’à côté, qui rêvait de

s’étendre. Elle en avait tiré un bon prix. Elle avait hésité – se relancer ou se

retirer des affaires en plaçant ses billes en Bourse, puisque cela lui avait

réussi des années plus tôt. La crise de 2008 l’avait rendue plus circonspecte. Elle s’était mise en quête d’un nouvel écrin. Elle avait trouvé ce bar-PMU.

Elle connaissait le propriétaire. Il l’avait mise en garde contre les dangers,

pour une femme seule. Elle avait riposté qu’elle saurait s’entourer et que, de

toute façon, elle mettrait un terme à la vente de billets de Loto ainsi qu’à

celle des cigarettes. Elle bazarderait aussi les tables en formica et les

chaises avec assise en osier. Il y avait du potentiel – elle l’exploiterait. Le

propriétaire était parti d’un grand rire et lui avait assené une grande tape

dans le dos. Il l’avait prévenue que ça risquait fort de ne pas marcher du

tout. Elle avait haussé les épaules. Elle en avait vu d’autres.

Ils n’avaient eu ni raison ni tort. Le bar, redécoré un peu trop à la hâte,

avait effectivement découragé l’ancienne clientèle mais sans réellement en

attirer une autre. Il y avait du passage, mais peu de clients réguliers, et

Jocelyne retirait de l’affaire juste de quoi verser le salaire de son unique

employé – un malabar prénommé Tony que personne n’osait approcher – et

se payer au SMIC. Ils avaient tenu ainsi presque une dizaine d’années, mais

quand Tony avait finalement quitté le navire, Jocelyne avait décidé de

raccrocher.

J’étais abasourdi. Ce café était devenu mon repaire et mon ancre – comme

l’Atlantic l’avait été pendant mon adolescence. Quand j’étais entré pour la

première fois au Tom’s, Jocelyne m’avait tout de suite reconnu et accueilli

avec un grand sourire. Elle était toujours contente d’avoir des nouvelles de

ses « anciens ».

Ce n’était pas la période la plus faste de ma vie. J’avais étudié les réseaux

informatiques mais je m’étais vite aperçu que je m’ennuyais ferme dans les

emplois que l’on me proposait. Je végétais. Sentimentalement, j’étais

devenu une sorte de monogame à répétition. Je vivais des histoires qui

duraient six mois, un an, et puis au bout d’un moment, les filles trouvaient

mieux ailleurs ou se désintéressaient. Elles ne m’en voulaient pas, ou si peu.

Elles me reprochaient seulement d’être si constant de caractère qu’on avait

l’impression que rien ne me dérangeait. Je ne montrais aucune ambition. Je

pourrissais lentement à des postes sans intérêt. Je regardais les séries dont

tout le monde parlait sans manifester la moindre émotion. Ma dernière

fiancée en date, Anaïs, qui était infirmière, avait explosé un soir – est-ce

que je me penchais un peu sur les drames qui agitaient la planète, les températures extrêmes, la fin probable de l’humanité, par exemple ? Ou les

scandales politiques ? Les inégalités hommes-femmes ? Le mouvement

#MeToo ? Elle ne m’avait pas laissé le temps de répliquer. Elle avait décrété

qu’en fait je devais depuis longtemps me traîner une dépression – une de

ces maladies qui avancent masquées pendant des années et fatiguent

l’organisme au point que tout paraît égal. Elle m’avait fait promettre de

consulter un médecin. Je n’avais pas encore entamé la démarche quand

Jocelyne a parlé de ses projets. J’étais déterminé à tenter l’expérience –

 parce que, au fond, je me trouvais moi-même assez étrange. À part José, je

n’avais pas vraiment d’amis. Je pouvais même enlever le « vraiment ». Je

n’avais pas d’amis, alors que j’étais persuadé que tous ceux qui me

croisaient me trouvaient plutôt sympathique.

Quand Jocelyne a expliqué qu’elle allait se retirer du jeu, les autres ont

feint de ne pas la croire. Je me suis contenté de la fixer, tandis qu’elle

s’affairait derrière le bar. Elle pensait passer une partie de sa retraite ici –

d’octobre à avril en gros, parce qu’elle possédait une maison avec un

jardinet qu’elle adorait ; et l’autre partie de l’année au bord de l’océan

Atlantique, dans un petit appartement sur la côte, qu’il lui fallait encore

dénicher. Cette année, elle allait donc fermer l’établissement, les deux

semaines suivantes (protestations mornes des habitués) pour trouver le

logement adéquat. Le problème, ajouta-t-elle ce soir-là, c’est qu’elle n’était

pas très bonne conductrice, et que l’âge n’arrangeait rien. En outre, deux

semaines à écumer les agences immobilières dans des stations balnéaires

encore semi-désertes à cette époque pouvait ruiner le moral. Elle cherchait

donc un accompagnateur. Elle avait déjà demandé à ses amis mais aucun

n’avait été séduit par la proposition. Et puis ils avaient des rendez-vous

chez les spécialistes, implantologues, cardiologues, ostéopathes. Bref, des

débris. Est-ce que par hasard cela tenterait quelqu’un dans l’assemblée ?

Elle n’offrait pas de salaire – il ne fallait pas exagérer – mais elle paierait

bien sûr tous les frais.

J’ai levé la main, comme à l’école primaire. Les autres clients n’en

revenaient pas. Pour une fois que je manifestais un intérêt pour quelque

chose. Jocelyne a souri et a murmuré : « Fabrice, j’en étais sûre. » Elle m’a tapé dans la main. Nous partirions le surlendemain. Et maintenant

champagne. C’était la tournée de la patronne.

Ces gens que vous croisez pendant des années et dont vous n’imaginez pas

l’importance qu’ils vont revêtir dans votre existence. José. Jocelyne. Lors

de cette semaine étrange que nous avons passée tous les deux à la recherche

de la perle rare qui abriterait ses mois d’été, je me suis confié à Jocelyne

beaucoup plus qu’à n’importe qui jusqu’alors. Le fait que l’Atlantic avait

été un refuge au moment où la situation se tendait à la maison, mon père

hurlant sur ma mère, la traitant de tous les noms ; le quartier pavillonnaire

où nous résidions ; les voisins, témoins des disputes et de l’alcoolisme

croissant des deux membres du couple. Cette certitude dans le lotissement

que tout cela allait mal finir. À l’Atlantic, entre l’antique juke-box dont

certains titres ne changeraient jamais parce que Jocelyne les aimait plus que

tout, le baby-foot et le flipper, sur les bancs de bois surpeuplés, au milieu de

ces rires et de ces brouhahas, tout semblait simple. J’étais presque devenu

populaire. On me tapait sur l’épaule, on me parlait de l’avenir, de ce qu’il

nous réservait, des carrières que nous embrasserions. Je me laissais bercer.

J’avais l’impression d’appartenir à un endroit. Lorsqu’il a fermé – alors que

je m’y rendais pourtant de moins en moins souvent –, cela a été un véritable

déchirement.

Sur la côte atlantique, les agents immobiliers nous prenaient pour mère et

fils et nous ne les détrompions pas. Nous nous coulions dans ces rôles-là.

Parfois même, nous surjouions. Elle lançait des phrases comme : « Non,

mais franchement, est-ce que tu me vois vivre ici, fiston ? » On nous

proposait souvent des chambres adjacentes. On était début juin. La saison

était lancée mais les restaurants étaient encore déserts. Quand ils

apprenaient que Jocelyne était « du métier », les propriétaires nous offraient

des pousse-cafés et évoquaient immanquablement un âge d’or qui n’était

que celui de leur propre jeunesse. Ils donnaient des conseils aussi,

crachaient sur les agences immobilières que nous avions contactées,

écrivaient sur des bouts de papier les coordonnées de gens « beaucoup plus

sérieux ».

Elle a finalement jeté son dévolu sur Arcachon, en expliquant que la baie

serait un refuge idéal. Elle n’avait plus l’âge ni les os pour plonger dans les rouleaux. Et puis il y avait cette promenade sur le front de mer. Les bateaux

pour des excursions à l’île aux Oiseaux. Une vraie petite ville avec tous les

commerces à proximité. J’ai rétorqué que les prix étaient prohibitifs et les

biens rares, mais elle a haussé les épaules. Elle avait confiance. Elle avait

raison. Nous avons dégoté un appartement dans une résidence calme et en

retrait des animations. Un T3 récemment rafraîchi qui était clairement

surévalué mais que Jocelyne a payé rubis sur l’ongle. Sur le balcon

minuscule, elle avait murmuré : « Ici, ce sera parfait. »

Elle a tenu à m’inviter dans un de ces palaces où notre tenue détonnait.

Tandis que le serveur nous orientait vers le fond de la salle, elle s’est

installée devant le bow-window, signalant au jeune homme que nous étions

probablement assez riches pour racheter cet établissement et qu’il cesse

donc de nous considérer comme des péquenots, merci. Elle a commandé du

champagne et un grand plat de crustacés pour deux. J’ai été obligé de lui

avouer que j’étais incapable de découper les langoustes ou les tourteaux –

 personne ne m’avait enseigné la technique. Elle a rétorqué qu’il y avait un

début à tout. Au décorticage des fruits de mer comme à la gestion d’un café.

La bouteille est arrivée. Elle a trinqué avec moi. La semaine qui se terminait

allait définitivement changer non seulement sa vie, mais aussi la mienne.

Elle avait en effet décidé, avant même de lancer l’invitation, au Tom’s, ce

soir-là, que la personne qui se montrerait prête à partager ce voyage avec

elle, si il ou elle se montrait digne de ce séjour, deviendrait son héritier

universel. J’ai froncé les sourcils et, après quelques secondes, j’ai répondu

que nous n’étions pas dans un roman d’Agatha Christie et qu’il me semblait

bien qu’en France, la loi était bien plus complexe que cela. Les législateurs

avaient mis des garde-fous pour empêcher les vieilles dames d’être abusées

par des gigolos de mon espèce. Elle avait éclaté de rire et le chef de rang

avait levé les yeux au ciel. Mon Dieu. Une parvenue, sans doute. Une

récente gagnante du Loto. C’étaient les pires.

— Ne t’inquiète pas pour moi. Je fréquente les avocats et les officines de

notaire depuis des mois. J’ai construit ma fortune toute seule. Je n’ai pas de

descendance ni de famille au sens large, et si je ne peux pas empêcher l’État

de prélever ce qui lui est dû, je peux tout de même lui en soustraire une bonne partie. Je ne suis pas éternelle. Je vais prendre mes dispositions.

L’appartement que j’ai choisi avec toi te reviendra également.

— Et si je refusais ?

— Tu serais idiot.

— Je peux l’être.

— Je sais. Mais tu vas prendre le temps de réfléchir et tu vas accepter.

Parce qu’on ne peut que céder à la volonté d’une petite chose fragile

comme moi. Dis-moi, tu n’as pas de boulot en ce moment, n’est-ce pas ?

— Exact. C’est ce qui me permet de jouer les chauffeurs.

— Je te propose dans un premier temps de reprendre le bar.

— Pardon ?

— Le Tom’s. Je n’ai plus ni l’énergie ni le bagout nécessaire. Les fils

Lebrun l’ont remarqué. Ils sont déjà sur les rangs. Le problème, c’est que je

ne les aime pas. Ils ont tellement rayé de parquets avec leurs dents qu’il ne

leur reste que des chicots.

— Vous préférez quelqu’un qui n’y connaît rien.

— Arrête de me vouvoyer, maintenant.

Elle a avalé une gorgée de champagne puis a continué tranquillement, le

regard tourné vers le front de mer presque désert.

— J’ai été tellement heureuse quand tu as levé la main. Tu as toujours été

un de mes préférés, du temps de l’Atlantic. Et puis, tu es resté fidèle. Tu

venais me dire bonjour à l’occasion. C’est rare, la fidélité. C’est une qualité

qui doit se chérir. Alors, je te chéris.

C’est là, dans ce décor où nous détonnions, qu’elle a détaillé toute

l’affaire. Elle s’occuperait de l’aspect juridique. D’abord, j’apparaîtrais

comme gérant et partenaire, le temps que je m’habitue au travail, surtout au

côté administratif. Pas d’inquiétude, elle me confierait des astuces qui lui

auraient fait gagner des heures si on les lui avait expliquées d’emblée, et

nous aurions de toute façon un comptable pour nous aider. Ensuite,

rapidement, elle organiserait sa succession. Elle avait effectué des

recherches poussées dans ce domaine. Une série de dons. La somme

ahurissante qu’elle devrait quand même verser à l’État, puisqu’il n’y avait

pas d’autre solution. Cela aurait été plus simple évidemment si elle avait procréé, mais on n’allait pas revenir sur ce qui n’avait pas eu lieu. Je l’ai

arrêtée d’un geste.

— En somme, je deviens votre fils.

— Ton.

— Pardon ?

— Le tutoiement.

— Ton fils.

— Tu as déjà des parents.

J’ai pensé à eux. À l’étrange existence qu’ils menaient tous les deux,

désormais. Au moment où je fréquentais l’Atlantic, j’étais persuadé que le

divorce était inéluctable et je l’appelais de toutes mes forces, tant je n’en

pouvais plus des cris et des invectives. Et puis mon père avait eu un premier

AVC, suivi d’un deuxième quelques mois plus tard. Il s’était beaucoup

calmé, avait changé de régime alimentaire, avait surtout arrêté l’alcool et les

cigarettes. Il était à la retraite depuis peu. Il marchait beaucoup – de grandes

balades qui l’emmenaient jusqu’aux confins de la ville. Ma mère ne

s’inquiétait plus pour lui. Elle en avait assez soupé. Elle organisait ses

journées selon ses envies. Elle avait décidé de continuer à travailler, même

si elle avait 62 ans passés. Pas pour l’argent, insistait-elle, même si ce

n’était pas négligeable. Pour le contact social. Pour les copines du boulot.

Mes parents se croisaient dans leur pavillon qui donnait des signes de

fatigue – il faudrait bientôt s’occuper de l’isolation des fenêtres. Ils étaient

cordiaux l’un envers l’autre. Ils cohabitaient. Ils n’en revenaient pas eux-

mêmes, du calme qui régnait à la maison. Ils avaient décidé aussi une fois

pour toutes de ne plus se préoccuper de moi, de mes amours, de mon avenir

professionnel. Il était clair que j’étais un raté, surtout à l’aune de la réussite

des enfants des voisins, mais qu’y pouvaient-ils ? Ils m’avaient donné

toutes les chances, et si je ne les avais pas saisies, c’était mon problème, pas

le leur. J’avais plus de 30 ans. Chacun sa croix.

Jocelyne a fini sa coupe. Elle a ajouté que cette histoire de filiation, c’était

très symbolique. Nous ne nous devions rien l’un à l’autre. Elle ne me

demanderait jamais de m’occuper d’elle quand elle serait trop vieille et

impotente. Elle m’indiquerait simplement à quel moment je devrais l’accompagner en Suisse pour rejoindre la clinique spécialisée dans les

départs en douceur.

— Bon, mais on ne va pas rester sur des considérations aussi grotesques.

Parlons plutôt de toi.

— De moi ? Mais il n’y a rien à dire.

— De tes amours.

— Traversée du désert. Pas sûr qu’elle mène à une oasis.

— Tu as essayé les sites de rencontres ?

J’ai soupiré. Quand on atteint la trentaine maintenant, la question revient

sans cesse. Non, je n’ai pas rejoint la grande communauté des célibataires

qui cherchent des aventures ou l’amour parfait sur le catalogue international

des rencontres programmées. Oui, c’est sans doute une erreur. De la fierté

mal placée. L’impression idiote que, lorsque tu en es réduit à chercher sur

Internet ce que tu n’es pas parvenu à trouver dans la vie quotidienne, c’est

que tu es vraiment inadapté. En face de moi, Jocelyne a simplement souri. Il

y avait une trace de rouge à lèvres sur l’une de ses prémolaires, en haut.

— Je ne vais pas te blâmer, va. Ce n’est pas mon rôle, et surtout, ce ne

sont pas mes affaires. Mais je t’ai gardé à l’œil, toutes ces années.

— Pardon ?

— À l’Atlantic, d’abord. Je me rappelle que tu étais amoureux de cette

fille. Comment s’appelait-elle déjà ? Celle qui s’habillait comme une

clocharde mais qui pétait dans la soie ? Élise quelque chose, non ?

— Élise Legrand. Je n’y crois pas ! Vous… pardon, tu… tu te souviens

d’Élise Legrand ?

— Avec sa façon de rejeter ses longs cheveux blonds en arrière quand elle

riait. Une vraie caricature. Ses baskets sales qu’elle aimait mettre sur mes

bancs et que je lui ordonnais systématiquement de retirer.

C’est à mon tour de sourire. Élise Legrand et ses cheveux en bataille, alors

que toutes ses consœurs passaient des heures le lisseur à la main. Ses vestes

matelassées achetées chez Oxfam, à Londres. Une caricature de

l’altermondialisme de pacotille.

— Tu savais que ses parents dirigeaient la plus grande entreprise de

cartonnage d’Europe ?

— Je l’ai appris plus tard, oui.

— Tu étais accro, hein ?

J’ai acquiescé doucement en détournant le regard, parce que j’ai senti la

vague qui montait. C’était ridicule. Tellement d’eau avait coulé sous les

ponts. Jocelyne m’a touché le bras.

— Tu t’es fait avoir. Ça arrive. C’est l’âge où on teste son pouvoir de

séduction. Pour elle comme pour toi. Cela n’a aucun sens. Mais j’avais mal

pour toi, tu vois. Je te voyais te consumer et je savais qu’il n’y avait aucun

espoir. Tu as eu des nouvelles par la suite ?

— Indirectement. Elle est allée à Paris. Fac de droit, je crois. Elle voulait

rentrer à Sciences Po. Bref.

— Et depuis ?

J’ai haussé les épaules. J’ai murmuré que la conversation était gênante.

Jocelyne a éclaté de rire. Elle a riposté que c’était normal – elle était elle-

même très embarrassante. Je me suis entendu répondre que j’avais eu des

aventures, de-ci, de-là, rien de concluant, rien non plus qui dure très

longtemps. Les filles attendaient que j’aie plus de coffre. Ou d’ambition.

D’envergure, quoi.

— L’envergure, je te l’offre sur un plateau.

J’ai voulu ironiser mais je n’ai rien répliqué, parce qu’au fond, elle avait

raison.

— J’ai une dernière question.

— Vas-y.

— Pourquoi est-ce que le bar s’appelle le Tom’s ?

— Garçon ! Pourrions-nous avoir l’addition, s’il vous plaît ? Nous allons

débarrasser le plancher. Et honnêtement, le repas n’était pas mal mais pas

de quoi grimper aux rideaux. Faites attention. Je ne poste jamais rien sur les

réseaux sociaux, mais le jeune homme en face de moi maîtrise les

évaluations et les commentaires comme personne.

Le serveur a rougi violemment. Jocelyne s’est penchée vers moi. Elle a

simplement murmuré « plus tard », et elle m’a fait promettre de ne pas

changer le nom du bar. Jamais. Même quand elle serait morte et enterrée. Je

m’y suis engagé.

Voilà. C’est là que ma vie a basculé. En un tour de main, je suis devenu un

autre. Un homme qui accepte les responsabilités et qui anticipe les mois à venir. Un homme qui garde en permanence un œil sur les dépenses et les

recettes. Un homme qui embauche et prend en charge les conflits avec les

clients du bar. Le premier employé que j’ai recruté, c’était José, bien sûr. Il

ne pouvait pas en être autrement. Jocelyne a tenu sa parole – elle me laisse

toute latitude.

Pourtant, il reste encore quelques traces de celui que j’ai été. Des brûlures

d’estomac qui me réveillent parfois la nuit. Cette façon de courber la tête en

passant devant les demeures bourgeoises de l’avenue Parmentier, parce que

je suis conscient que je ne ferai jamais partie de ce monde-là et que je ne

parviens pas encore à être fier de mes racines. Et puis cette hésitation

agaçante chaque fois que je pénètre dans ce bar qui est le mien, désormais.

Mes murs. Ma possession. Mon bien.

Tout le monde s’accorde à dire que c’est un drôle de nom pour un café

français. Avec cette apostrophe et ce « s » anglo-saxon, qui n’appartiennent

pas à notre grammaire ni à notre culture. On a déjà bien assez d’anglais

dans les enseignes des magasins ou les chaînes de fast-food. En plus, ça a

un côté un peu démodé, non ? On imaginerait à l’intérieur des fauteuils

profonds, oranges et marron, des lampes basses et des femmes très

maquillées qui discutent avec des hommes aux grosses cravates rayées. Un

lieu de rendez-vous interlope dans les années soixante-dix. Je laisse les

théories s’échafauder. À un moment donné, il y a toujours quelqu’un pour

me demander la raison de ce choix.

Je réponds que je n’ai rien choisi du tout, puisque c’est l’ancienne

propriétaire qui l’a baptisé ainsi. Elle m’a fait promettre de ne pas changer

le nom. Les clients haussent les sourcils. Ils ricanent en lançant : « Et toi, tu

as obéi ? » Je souris. Je rétorque que je tiens mes promesses, c’est tout.

D’ailleurs, cela tombe assez bien puisque Thomas, c’est mon deuxième

prénom. C’est une sorte de clin d’œil. Un passage de témoin. En face, on

hoche la tête. On comprend mieux. On est content d’avoir été mis dans la

confidence. On ressortira l’anecdote, à l’occasion. Cela prouvera qu’on

connaît le patron et qu’ici, c’est en quelque sorte comme un deuxième chez-

soi.

Je m’appelle Fabrice Michel Joseph Ortega. Personne n’aurait pensé à me

prénommer Thomas. Mon père était d’origine espagnole mais entendait que sa progéniture soit immédiatement reconnue comme française de pure

souche. Le Miguel des aïeux s’est naturellement transformé en Michel. La

Josepha qui avait élevé ma mère a perdu sa dernière lettre en intégrant ma

carte d’identité. Fabrice ? Lorsque je leur ai posé la question, mon père et

ma mère ne se souvenaient pas précisément comment leur était venue

l’idée. C’était un prénom à la mode. Il y avait un animateur radio célèbre

qui le portait. Des chanteurs aussi.

Je m’appelle Fabrice Michel Joseph Ortega, mais maintenant, pour

beaucoup de résidents du quartier, je suis « le patron du Tom’s ». Je suis

persuadé qu’un jour je deviendrai Tom tout court. Je n’y trouverai rien à

redire. Ce sera un juste retour des choses.

Je jette un coup d’œil à la salle. Il y a quand même un peu de monde.

Chaque matin, j’arrive avec la boule au ventre. Et si le bar restait désert

toute la journée ? Et si plus personne n’avait envie de se rendre au café,

avec les mesures sanitaires, les masques et tout le tintouin, depuis si

longtemps maintenant ? Je me demande qui est vacciné, parmi mes

habitués. Moi, je n’ai pas de problème avec ça. Je me suis fait piquer dès

que j’ai pu. Je devinais qu’on ne pourrait pas s’en sortir autrement. J’ai été

surpris que José m’emboîte le pas. Je l’aurais cru plus réticent. Ifemelu m’a

assuré qu’elle y était passée aussi, mais elle ne m’en a pas apporté la preuve

et je ne lui ai rien demandé. Je serai peut-être bientôt contraint de le faire.

La pluie a cessé. J’hésite à ressortir la terrasse – s’il faut la ranger en

catastrophe tout à l’heure, ce sera épuisant – mais je vais bien y être forcé.

La terrasse, c’est là où les clients se retrouvent. Surtout celle du Tom’s. Elle

donne sur une placette avec une petite fontaine, quelques bancs et une

demi-douzaine d’arbres qui offrent de l’ombre en cas de canicule – ce qui

n’arrivera pas cet été. José m’indique la jeune femme à la table du fond et

lance un petit rire désagréable.

— Je suis convaincu qu’elle vient pour toi.

— Ou pour toi, José. Ne sous-estime pas ton sex-appeal.

— Sûr que non. Bon, en attendant, on pourrait lui suggérer de

reconsommer, non ?

— Elle ne dérange personne, José. On verra tout à l’heure. Mais si tu

veux, je vais débarrasser sa table.

Je vois son demi-sourire. Il est soulagé. Je ne sais pas ce qu’elle lui a fait

pour qu’il la déteste ainsi. Il a peut-être peur qu’elle le dessine et que le

portrait ne soit pas flatteur. Ce serait dommage. José vaut beaucoup plus

que ce qu’il consent à montrer. Je suis partial, évidemment. Mais sans doute

aussi celui qui le connaît le mieux. Je me demande quand même pourquoi le

gars de la table 3 est sorti en trombe, tout à l’heure. Sa mère, elle, s’attarde.

Elle sirote son deuxième thé. À quoi peut-elle bien songer ? À la désertion

soudaine de son fils ? À la journée qui commence et s’étire devant elle ? Si

on m’offrait la possibilité d’avoir un don particulier, je choisirais celui

d’entrer dans l’esprit des autres et de percevoir leurs plus intimes pensées.

Je ne suis pas aussi pudique qu’on peut le croire.

 

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