Café sans filtre
21 h 00
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JOCELYNE – EN TERRASSE
J e suis repassée, comme promis. Le bar était presque désert – les clients étaient partis dîner. Depuis que les mesures ont été assouplies, les noctambules ont retrouvé leur rythme. Ils ponctuent les places de la ville de
leurs rires jusque tard dans la nuit. L’été a pris ses marques. Il y a encore
quelques hésitations – masque, pas masque ? S’embrasser ou juste se saluer
du coude ou du pied, comme on a appris à le faire ? Mais elles ont tendance
à disparaître. Jusqu’à quand ? Jusqu’à la prochaine vague. Ou jusqu’au
prochain discours du ministre de la Santé, quand il instaurera un tour de vis
supplémentaire. Ou jusqu’au prochain virus, qui, échappé des terres
sibériennes désolées, viendra décimer la planète. Je hausse les épaules – je
ne serai plus là pour le voir. Je n’ai pas l’intention d’être centenaire. J’ai
joué mon rôle sur terre. Je n’appelle pas la maladie de mes vœux, mais si
elle survient, je ne me battrai pas.
Je me suis installée sur cette terrasse pour laquelle j’ai bataillé mais dont
j’ai si peu profité, lorsque j’étais propriétaire de l’établissement. J’ai
commandé un Martini blanc, en attendant que Chloé me rejoigne. Ou que
Fabrice vienne me tenir compagnie. Je sais déjà que j’en commanderai un
deuxième. Ce soir, je n’ai pas de limites.
C’est étrange, cette terrasse vide – c’est comme une mini-fin du monde.
Moi, j’aime surtout quand il y a du mouvement, des éclats de voix, des
reparties qui fusent. Souvent, je m’absorbe dans la conversation des autres.
C’était mon atout et ma faiblesse, lorsque je tenais l’Atlantic. J’étais proche
des lycéens qui peuplaient cet endroit. Je les trouvais maladroits et
attachants. Je jouais le rôle de la grande sœur. Je me mêlais de ce qui ne me
regardait pas. Je me dissolvais dans leurs existences sucrées – jusqu’à ce
que Michel débarque.
J’ai lâché le nom. J’ai lâché les chiens. Je bois rapidement une gorgée de Martini. Michel, c’est un prénom qui appartient, comme cet apéritif, à des
temps révolus. Quand les bars étaient enfumés et quand j’ouvrais parfois en
grand les fenêtres pour aérer tellement ça puait. Les cendriers débordaient
de mégots. On parlait de l’arrivée de la gauche au pouvoir. C’était une
période grisante. Michel m’avait abordée sur le marché central – il
distribuait des tracts pour le parti socialiste, et je l’avais écouté sortir tous
ses boniments avant de lui répondre qu’étant propriétaire d’un bar et
fondamentalement capitaliste dans l’âme, je ne pouvais décemment pas
prendre son dépliant.
— Un bar ? Lequel ?
Il se trouve qu’il était déjà venu une paire de fois à l’Atlantic, avec un de
ses collègues. J’ai pris congé en souriant mais il m’a rattrapée quelques
mètres plus loin. La section locale cherchait un lieu de réunion pas trop
éloigné du centre-ville et où l’on puisse boire un verre, est-ce que
j’accepterais de leur réserver la salle un soir par semaine ? Ils paieraient
évidemment les consommations et nettoieraient tout avant de partir.
L’Atlantic fermait à vingt heures. J’avais essayé à un moment d’ouvrir
jusque tard dans la nuit, mais l’établissement était trop excentré. Les
noctambules étaient attirés par des lieux plus centraux où ils pouvaient
picoler à leur aise – comme le Tricasse, le Montabert, ou le Tom’s, qui ne
s’appelait pas encore le Tom’s, donc, puisque le Tom’s, c’est moi qui l’ai
nommé ainsi.
J’ai accepté la proposition. Ils sont venus. Que des hommes. Je me suis
réfugiée derrière le bar. J’avais l’impression d’être un second rôle dans un
film de Claude Sautet, chaque mercredi soir, cet automne et cet hiver-là.
J’écoutais leurs diatribes, leurs arguments, leurs prises de bec. J’étais
attentive. Je m’apercevais avec un brin d’étonnement qu’en fait, j’étais en
accord avec de nombreuses propositions – l’abolition de la peine de mort,
les droits des travailleurs, même si l’idée de renationalisation des
entreprises m’effrayait et que je ne parvenais pas à me sortir de la tête la
crainte que les chars russes débarquent à Paris. Michel quittait
régulièrement la table pour prendre les commandes, pour s’assurer que je ne
m’ennuyais pas et pour me demander comment lui et ses camarades
pouvaient me remercier. Je me contentais de leur répondre de m’envoyer leurs enfants pour augmenter mon chiffre d’affaires. Un jour, il a voulu
savoir ce que j’en pensais, de toutes ces palabres. J’ai répliqué que c’était
enrichissant, d’assister à leurs joutes. J’ai avoué que, pour les sujets de
société, je partageais souvent leur avis. Il a opiné du chef. Alors j’ai ajouté :
« Mais quand même… » et son sourire a éclairé son visage. Il avait un vrai
sourire, Michel. Grand. Radieux. Un qui donnait confiance.
— Mais quand même quoi ?
— Vous êtes au complet, là ? Je veux dire, tous les membres de la section
locale sont ici ?
— Oui, à part Jacques, parce qu’il travaille à Paris. Pourquoi ?
— Et il n’y a rien qui vous choque ?
Il s’est mis en retrait. Il a écouté ses amis ferrailler. Il a froncé les sourcils.
Non, décidément, il était aveugle.
— Il manque la moitié de l’humanité, Michel.
— Pardon ?
— Les femmes. Je suppose que vous ne les imaginez que secrétaires ou
coiffeuses, ou comptables. Journalistes à la limite, mais pour les magazines
de mode.
— Mais non ! Nous avons même du respect pour celles qui sont de l’autre
côté. Simone Veil, par exemple !
— Vous n’avez pas de Simone Veil ici. Rien que des mecs. Qui boivent
des coups en prétendant changer le monde. Le stéréotype des bistrots, quoi.
J’espère que votre progéniture fera évoluer les choses. Pour vous tous, c’est
trop tard. Vous êtes trop contents de rentrer chez vous, dans une maison
rangée, avec les enfants couchés, les repas de demain prêts dans des
tupperwares. Et en plus, je suis sûre que la plupart de vos épouses
travaillent, parce que c’est important, hein, l’égalité des sexes et surtout le
salaire qu’elles rapportent, mais…
— Je ne suis pas marié, Jocelyne. Je ne vis avec personne. Un vrai vieux
garçon.
— Vous n’êtes pas vieux.
— Trente-huit ans quand même. Dix de plus que vous, non ? Par ailleurs,
vous avez totalement raison. Mais comment est-ce que nous pourrions
amener plus de femmes vers la politique ?
— En imposant la parité.
— Pardon ?
— Une femme, un homme – sur toutes les listes électorales. Obligation
d’avoir au moins 50 % de femmes au Parlement. Ce n’est qu’un exemple
parmi d’autres.
Il est resté là, immobile, quelques secondes. Ses yeux étaient devenus des
fentes. Il continuait à sourire. Il n’était pas d’une beauté fracassante. C’était
quelque chose de différent – de presque aérien. Il a ensuite émis une sorte
de sifflement, puis a penché la tête sur le côté.
— Alors vous, vous êtes vraiment une radicale !
— Liberté, égalité, fraternité. Vous avez remarqué ? La femme n’est
toujours pas libre de ses mouvements, elle n’a pas accès à l’égalité et elle
est carrément exclue du mot fraternité, parce que fraternité, c’est entre
frères, entre mecs, entre couilles, quoi. Croyez-moi. Il n’y a que dans des
pays capitalistes que les femmes gagneront le combat. On n’a jamais vu une
femme à la tête de l’URSS.
— Ni des États-Unis.
— Ni de la France. Le seul exemple qui vienne en tête, désolée, c’est
Thatcher.
Son visage s’est crispé en une grimace de dégoût. J’ai répliqué :
— Oui, ça fait mal, hein ? Vous devriez retourner auprès de vos amis. Ils
s’impatientent et ils ont des affaires urgentes et importantes à régler.
D’ailleurs, il va bientôt falloir lever le camp parce que vous comme moi,
nous sommes au boulot demain.
— Vous tenez l’établissement seule ?
— Et j’en suis fière.
— Vous n’avez jamais peur ?
— De qui ? Des poivrots ? Des dragueurs invétérés ?
— Jocelyne, est-ce que… Non, c’est ridicule.
— Si c’est pour me demander si vous pouvez m’emmener boire un verre
quelque part ailleurs, oui, c’est idiot. Je ne fréquente pas la concurrence.
Surtout pas les bars tenus par les Lebrun. Des voyous de la pire espèce.
Il est resté là, indécis, et je lui ai tapoté l’épaule droite, dans un geste quasi
maternel.
— En revanche, si vous voulez m’inviter chez vous…
J’ai vu la lueur de panique dans ses yeux et j’ai entraperçu l’appartement
en désordre, les draps sales, l’aspirateur dans un coin, les cendriers remplis
et la fenêtre jamais ouverte. Je n’ai pas soupçonné une autre présence
féminine attendant patiemment le retour du héros. J’avais confiance en ce
qu’il m’avait confié. Un loup solitaire. Je ne sais pas tellement comment on
leur résiste, à ceux-là.
— … ou si vous voulez une tisane chez moi.
Voilà. C’est comme ça que tout s’est enchaîné. Michel et moi, nous ne
repartions pas ensemble, afin que les autres ne se doutent de rien, nous ne
voulions pas d’allusions graveleuses ou de blagues en dessous de la ceinture
– j’en entendais déjà toute la journée. Je baissais le rideau, fermais la porte
et faisais mine de rentrer chez moi. Il me rejoignait en haut de la rue
Édouard-Vaillant.
J’ai délaissé mes lycéens. De toute façon, je n’existais qu’à la périphérie
de leur existence. Il était temps que je construise la mienne. Ou disons que
je la fasse dévier du chemin que j’avais emprunté. Je clamais mon
indépendance. J’avais adopté le combat des femmes, mais je votais pour des
candidats conservateurs – je n’étais pas à une contradiction près. J’avais
pris la pilule, puis suivi les conseils de mon médecin qui me sommait de
faire attention, parce que pilule et tabac, c’était cancer assuré dans les dix
années à venir. Tout cela était très chaotique. Et puis je suis tombée
enceinte. Du jour au lendemain, plus une goutte d’alcool.
Je prends une gorgée de mon Martini. Je ne me laisserai pas déborder cette
fois. J’irai jusqu’au bout de mon histoire. Le soleil est en train de se
coucher sur l’été 2021. De part et d’autre de la ville, on entend quelques
braillements, des groupes qui arpentent les rues piétonnes et veulent faire
savoir aux habitants qu’ils sont en vie et qu’ils les emmerdent. Ils vont
bientôt disparaître, eux aussi, attirés par les nouveaux quartiers
périphériques, ceux où se trouvent le cinéma Multiplex et son lot de chaînes
de restaurants, le bowling au ton délicieusement rétro, les parcs – plus loin.
Thomas.
C’est le nom que je lui ai donné, mais il m’est intime. Il n’a été déclaré nulle part. Il a vraiment existé et il n’a jamais vraiment existé. C’est comme
ça, parfois, la vie.
Je suis tombée enceinte alors que Michel et moi étions amants depuis six
mois – oui, je sais, cela fait sourire, ces expression vieillottes, « amants »,
« maîtresses », « liaisons », mais ce qui se passait entre nous était plus
important qu’une simple coucherie. C’est ce qu’il me plaisait de croire en
tout cas et j’en suis encore persuadée. Une union libre et heureuse. Je suis
sûre que, de son côté, il nous voyait comme un couple à la Sartre et
Beauvoir, alors que nous avions peu de choses à voir avec eux, à
commencer par mes opinions politiques, qui s’ancraient dans les notions
d’individualisme et de propriété privée. Moi, je n’avais aucune référence. Je
vivais le moment présent. Ça a sans doute été la seule et unique fois de ma
vie où je n’ai pas cherché à contrôler ce qui arrivait, mais où je me suis
contentée de jouir. Il venait chez moi après le travail ou il me rejoignait au
bar. Certains ont même pensé à un moment que j’avais embauché un
serveur.
Il travaillait à la SNCF. Il tentait, avec d’autres, de sauver le réseau de
trains de marchandises, qui battait de l’aile. Partout, les camions régnaient,
traversaient les villages, polluaient à qui mieux mieux, provoquaient des
accidents, mais personne n’y trouvait à redire – le porte-à-porte, c’était
quand même ce qu’il y avait de plus pratique. Il militait et il croyait dur
comme fer qu’un nouveau gouvernement pourrait changer la tendance.
J’étais partagée entre l’envie de rire et celle de m’apitoyer.
Il n’était pas marié et ne souhaitait pas l’être. La relation de ses parents
avait été tumultueuse – ce qui, à l’époque, signifiait que le mari abusait de
sa femme et la traitait de tous les noms, n’hésitant pas à l’humilier devant
les invités. Ils avaient fini par divorcer alors que Michel était encore
adolescent. Il en avait été soulagé mais s’était promis de ne pas refaire la
même erreur. Chaque être humain doit rester libre de sa destinée. Je me
moquais de lui en répliquant que ce n’était guère socialo-communiste, cette
foi en la réussite personnelle et cette haine de la communauté. Nous nous
entendions bien. Nous aurions pu faire un beau couple.
Il a été très bien, Michel. Il ne souhaitait pas être père, mais il a prononcé
toutes les phrases qui convenaient, depuis le « Je serai là quelle que soit la décision que tu prends » jusqu’à « Il n’y a pas de problèmes, seulement des
solutions ». J’ai hésité – les délais étaient très courts. J’ai finalement décidé
de le garder. Michel a débouché une bouteille de champagne. Je lui ai fait
promettre de n’en parler à personne tant que nous pourrions le cacher.
J’imaginais le visage de certains se décomposer en associant mes traits et
les siens – nous n’allions tellement pas ensemble. Michel, on en était sûr,
allait grimper les échelons à la SNCF et devenir un dirigeant, d’autant qu’il
aurait le vent politique dans le dos, avec son passé de militant de la
première heure. Je m’amusais de ses nouvelles timidités – il n’osait plus me
pénétrer, il avait peur de heurter, de choquer, de provoquer des saignements.
Il s’était documenté. Il avait entendu parler du placenta prævia. Je levais les
yeux au ciel et je continuais de m’activer au bar et de continuer l’existence
telle que je l’entendais, avec peut-être un peu moins de cigarettes, plus
aucune goutte d’alcool et des envies régulières de me précipiter aux
toilettes. Pendant quelque temps, la vie bouillonnait.
Et puis un jour, la vie n’a plus bouillonné.
Je n’ai pas envie de rentrer dans les détails. Des années durant, j’ai été la
proie des cauchemars, nocturnes ou diurnes. Parfois, ils me prenaient au
milieu d’une journée ordinaire, je servais un client, je me retournais et là,
d’un seul coup, s’étendait un espace obscur d’où émergeait un embryon
sanguinolent. Honnêtement, je ne sais pas comment j’ai tenu le coup, par
moments. Surtout quand les crampes d’estomac s’en mêlaient. Je racontais
que j’avais mangé quelque chose que je ne digérais pas bien.
Je n’ai jamais digéré. Vous vous en doutez bien.
Au sixième mois, je me suis réveillée terrorisée. Je ne sentais plus rien.
Michel était déjà parti au travail. J’ai parlé à mon ventre. Non. Là, c’est le
point limite. Je ne veux pas revenir là-dessus. Sur mes mots. Sur mes
supplications. Alors qu’elles ne servaient plus à rien. Je suis allée
directement aux urgences. La personne de l’accueil arborait une mine
revêche mais quand j’ai expliqué de quoi il retournait, elle a brusquement
changé de comportement. Je suis devenue une priorité – elle était passée par
là elle aussi, elle m’assurait que les impressions étaient souvent trompeuses,
la preuve : sa fille maintenant était en pleine forme, elle allait me trouver un
gynéco fissa.
Il n’y a pas eu de miracle. Il n’y a eu que de la douleur. On m’a indiqué
que le fœtus était de sexe masculin mais on ne m’a pas demandé si je
voulais le voir. À l’époque, on dissimulait. On pensait que c’était mieux
ainsi. De toute façon, j’aurais refusé net. Il était hors de question que je
fasse mon deuil, comme on dit aujourd’hui. Il a fallu me garder à l’hôpital
parce qu’en plus il y a eu des complications – à un moment donné, j’ai
entendu une infirmière dire d’une voix altérée : « On est en train de la
perdre » et j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de l’enfant. J’étais partie pour
l’accompagner. Ils m’ont sauvée. En contrepartie, me reproduire allait se
révéler extrêmement compliqué. Pas besoin de dessin. Je resterais une non-
mère.
J’ai tout bazardé. J’ai fermé l’Atlantic. Je n’aurais plus supporté de me
coltiner les chagrins d’amour et les enthousiasmes des enfants des autres. Je
n’ai pas voulu accepter la douleur de Michel non plus. C’était sans doute
injuste, mais je m’octroyais le droit de l’être. Même aujourd’hui, je crois
encore que les hommes souffrent moins que les femmes, dans ces
circonstances-là. D’abord parce que leur chair n’est pas meurtrie, et que
c’est ce que nous sommes et restons, au fond, des os et de la peau. J’ai rayé
Michel de mes fréquentations – de même que tous les amis ou
connaissances que j’avais en ville.
J’ai pensé aux gens que j’aimais ou que j’avais aimés. À ceux qui
m’avaient émue ou touchée. À ceux que je pouvais encore aider, peut-être.
Certaines nuits, le train de mes pensées ne s’arrêtait pas. Un jour, je me suis
relevée. Je ne comprends toujours pas pourquoi. J’ai pris ma voiture, j’ai
conduit des heures pour rejoindre la côte atlantique. L’océan était déchaîné.
J’ai loué une maison pendant deux mois près de la plage. La station
balnéaire était déserte. L’agent immobilier m’a prévenue que, pour tout ce
qui concernait les courses ou les services, comme les médecins ou la poste,
il faudrait se rendre dans le bourg à dix kilomètres de là. J’ai acquiescé. Il a
hésité un instant puis a ajouté que c’était rare, certes, de louer hors saison,
mais que ce n’était pas totalement inédit. Une rupture à oublier. L’annonce
d’une maladie. Un deuil à encaisser. Un roman à écrire. Je le laissais
discourir – j’imaginais qu’il voulait me rassurer, me ramener dans une sorte
de communauté de la douleur où nous aurions tous notre place et d’où nous sortirions, au bout de quelques semaines, raffermis et ragaillardis, en pleine
forme pour affronter la course effrénée de l’existence, celle qui mène tout
droit au trou. Il m’a tendu les clés de la petite maison aux volets bleus, sise
rue des Comètes.
La première semaine, j’ai l’impression d’avoir dormi. La deuxième pareil.
Ensuite, j’ai été entourée d’un gris comateux qui ne reflétait pas que le
temps qui régnait sur l’océan. J’ai pris la voiture et je suis allée dans les
magasins, en choisissant consciencieusement les heures les plus creuses.
J’ai acheté des cahiers à gros carreaux. J’ai effectué des comptes. J’ai joué
une journée ou deux avec la possibilité de devenir une de ces routardes qui
étaient désormais passées de mode, mais dont certains spécimens
continuaient de traverser le globe sac au dos, assoiffées de contacts avec des
populations autochtones mi-amusées, mi-agacées. Mais non. Je n’étais pas
de cette trempe-là. Je l’ai regretté parfois. J’aurais aimé être comme José,
au fond, et plonger dans l’aventure. J’ai envisagé de changer de métier aussi
– mais je n’avais guère d’expérience dans d’autres domaines et peu me
tentaient. J’étais probablement née pour être propriétaire de bar. Seule,
tenant la dragée haute aux clients avinés, toute gouaille dehors – sans peur
et sans reproche. Une femme de tête, comme on dit. Haute en couleur.
Au bout d’un mois et demi, j’en ai eu assez de l’océan, qui avait retrouvé
toutes ses couleurs et sur lequel le soleil scintillait. Je savais que j’y
reviendrais de toute façon. C’est là que se trouvait Thomas, pour moi. C’est
là que je l’avais mentalement enterré. Nous avions décidé de l’appeler
Thomas, si c’était un garçon. Cécile, pour une fille. Comme tous les
parents, nous avions passé des heures à hésiter sur les prénoms, à dresser
des listes que nous barrions au fur et à mesure. Très tard, une nuit, il ne
restait plus que Thomas et Cécile. Nous nous étions regardés, Michel et
moi. Thomas ou Cécile. Vendu. Michel avait ri – les seules références qui
lui venaient à l’esprit étaient religieuses. Sainte Cécile, la patronne des
musiciens. Et saint Thomas l’Incrédule, qui ne croit que ce qu’il voit.
Je ne crois que ce que je vois.
Je ne l’ai pas vu.
Non. Inutile de me prendre en pitié. Je suis une vieille femme. Je fais
front. Aujourd’hui comme hier.
La vie a repris son cours. Lorsque Michel a poussé la porte de l’Atlantic,
j’ai été très claire. Aucun retour en arrière n’était envisageable. Il n’a pas
insisté. Des années incolores ont défilé. Les adolescents ont remis des
couleurs dans mon quotidien. Je me suis à nouveau perdue dans leurs
histoires. Après avoir joué le rôle de leur grande sœur, je suis devenue une
figure maternelle. Et puis, petit à petit, le bar a perdu de son attrait. Ils
cherchaient d’autres lieux. Loin de leur lycée. Loin du quartier. Ils se sont
délocalisés. Le déclin a été aussi rapide que soudain.
J’ai vendu l’Atlantic. J’ai eu de la chance – il m’en fallait bien un peu. Les
propriétaires de la banque d’à côté avaient l’intention d’agrandir leur
agence. Ils ont offert un très bon prix – deux fois plus que ce que je pensais
en tirer. J’ai aussi vendu la parcelle de terrain que ma grand-mère m’avait
fait promettre de transmettre à mes héritiers coûte que coûte. Cela tombait
relativement bien : je n’en aurais pas.
Je connaissais Franck Palancher depuis une trentaine d’années. C’était un
voisin de ma mère. Souvent, il m’appelait encore « la gamine », alors que
j’avais presque 60 ans. Quand j’ai appris qu’il allait fermer boutique, je me
suis plantée devant lui et je lui ai annoncé que j’étais prête à reprendre
l’affaire. Il en a presque perdu la cigarette qu’il avait toujours pendue au
bec. Il m’a prise à part dans ce qui était encore le débarras, là où s’installe
Chloé le matin. Il était sérieux comme un pape – je ne l’avais jamais vu
comme ça, lui qui était réputé pour être un gars plutôt jovial. J’ai mis
quelques minutes avant de me rendre compte qu’il était en train de
m’engueuler – et de me dissuader. Bien sûr qu’il savait que j’avais de
l’expérience dans la gestion de bar, mais attention, là, on n’était pas dans la
même clientèle – fini les jeunes gens désargentés mais respectueux qui
venaient en bande et dont vous finissiez par connaître toute la vie. Là, on
était dans du brutal. Du qui commande un petit blanc sec ou une bière dès
sept heures du matin et qui écluse en continu jusqu’à huit, avant d’aller
pointer ou de se défouler en donnant des coups de pied dans les SDF en les
traitant de fainéants. Du qui siffle en voyant entrer les filles, qui battent
immédiatement en retraite ou tiennent la dragée haute. Du qui donne
rendez-vous pour du trafic, des trucs plus ou moins tombés du camion, de la
combine minable avec, de temps à autre, intervention des forces de l’ordre. Et puis il y avait aussi les cigarettes, les joueurs de Loto qui essaient de te
prouver par A plus B qu’ils ont gagné et qui gueulent contre la machine qui
leur refuse leur gain alors qu’ils ne savent simplement pas lire les chiffres,
ou qu’ils ont trop envie d’y croire. Faut de la patience. De la force. Une
main de fer. Remarque, tu pourrais embaucher Tony, il a l’habitude.
Tony.
En fait, il se prénommait Antoine. Avec les années de salles de sport, il
s’était taillé une carrure d’athlète. Personne ne cherchait de noises à Tony.
Tout le monde ignorait que sa passion, c’était de photographier les oiseaux.
Le dimanche, on l’imaginait prendre sa bécane et rejoindre des potes du
même tonneau, alors qu’il montait dans sa Twingo et filait droit vers les
forêts où on avait encore le droit de se promener sans se ramasser une volée
de plomb dans le cul, et il passait des heures à observer, l’appareil en
bandoulière, prêt à dégainer. Il m’a parlé de ses piafs. Je l’ai embauché de
suite.
Peu à peu, la clientèle de l’établissement s’est modifiée. Une femme à la
tête d’un bar, cela provoque des remous. Les petits trafiquants n’aiment pas
tellement – quand ils me jetaient un coup d’œil, ils pensaient
immédiatement à leur mère ou à leurs sœurs. Ils ont changé de crémerie.
D’autres sont venus – des connaissances, des touristes – que Franck n’avait
pas réussi à attirer. Un été, Tony a souhaité refaire la décoration intérieure
avec quelques copains à lui. Ce n’était pas complètement à mon goût, mais
c’était nettement mieux qu’avant. Nous nous sommes embourgeoisés. Et
puis Tony est tombé amoureux de la vice-présidente de la Ligue de
protection des oiseaux. Il avait plus de 40 ans. Elle enseignait les sciences
de la vie et de la terre. Elle avait demandé une mutation pour se rapprocher
de ses parents qui vieillissaient. Elle l’a obtenue. Ils ont vécu un an
séparément, ne se voyant que pendant les quelques jours de vacances qu’ils
avaient en commun. C’est moi qui ai poussé Tony à quitter la région. Je l’ai
assuré que le bar tournerait très bien sans lui, maintenant que nous en
avions changé l’image de marque. Je lui ai aussi promis d’aller leur rendre
visite de temps à autre, à Vendôme. Je m’en suis bien gardée. Ils avaient
mieux à faire. Il m’a écrit pour la naissance du premier, puis de la
deuxième.
J’ai tenu encore trois ans, et puis, un soir, alors que je fermais, j’ai senti
tout le poids de mon histoire sur mes épaules – c’est bizarre, non ? Une
minute, tu es pleine d’énergie et tu formes des projets, et celle d’après, tu
t’assieds sur le tabouret, tu hoches la tête, et tu te dis voilà, c’est fini.
J’avais accumulé assez d’argent pour garder ma maison ici tout en
m’offrant un petit appartement au bord de l’Atlantique. Je ferais semblant
de croire que Thomas ne pouvait pas venir me voir parce qu’il bourlinguait
sur toutes les mers et qu’il allait à la rencontre des autres, le visage ouvert et
les yeux rieurs. Un pied dans ma fiction, l’autre ici, dans cette réalité qui a
été la mienne toute ma vie, à regarder évoluer ce bar qui ne remplacera
jamais dans mon cœur l’Atlantic mais que je suis heureuse de voir encore
debout malgré les catastrophes planétaires de ces deux dernières années. Ce
dont je suis fière, surtout, c’est d’avoir trouvé le successeur idéal. Un gentil.
Un discret. Un loyal. Un que j’ai vu grandir toutes ces années. Un qui me
saluait chaque fois que je le croisais et qui échangeait quelques mots avec
moi, comme ça, pour rien, en souvenir des après-midi qu’il avait passés à
l’Atlantic, à me raconter ses échecs amoureux. Un qui cherchait sa place
dans la ville sans la trouver. Je suis chanceuse, au fond. J’ai deux fils. Un
qui court le monde, réel ou imaginaire, et un autre qui n’est pas de moi mais
qui poursuivra mon œuvre. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Je sens la main de Fabrice qui serre la mienne. Ils se sont approchés tout à
l’heure, José et lui, et se sont assis en silence à ma table. C’est à eux que
j’ai raconté mon histoire. Ils n’ont pas bougé d’un pouce. Ce sont mes
cerbères. Ils montent la garde. Soudain, Fabrice s’agite à mon côté. Ah,
tiens, regardez qui arrive ! Venez, Chloé, j’étais en train de bavasser !
Aucun intérêt. Des trucs de vieille. Mais ne restons pas dehors. Le vent s’est
levé et les bourrasques sont désagréables. Allons à l’intérieur et offrez-moi
une tournée, nom de nom ! Nous avons tant de choses à fêter. Non, José, tu
ne rentres pas chez toi. Tu es obligé de rester. Tu fais partie intégrante de
l’histoire, à présent. On prend la table du fond, Chloé ? Elle vous attend
depuis ce matin. Elle ne peut plus se passer de vous.
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