Café sans filtre
Chloé – en terrasse
Ç a a tout de suite accroché, avec Annika. Elle est venue le surlendemain au salon de thé, et nous avons papoté comme si nous nous connaissions depuis des lustres. Entre nous, elle a opté tout de suite pour le
suédois. Sa mère était de Stockholm et elle parlait un suédois fluide qui me
rappelait mes cours, à l’université. C’était une façon subtile de me faire
sentir autochtone tout en n’employant pas cette langue finnoise qui me
restait souvent obscure. Elle était très diserte sur son métier de doula, même
si elle refusait de parler en détail des couples dont elle s’était occupée, et
particulièrement d’Helena et de son mari. Elle était passionnée par ce qui se
révélait être un emploi au croisement de la médecine et de la psychologie.
Quand je lui ai demandé assez naïvement si je pourrais être doula, moi, elle
a éclaté de rire, puis s’est excusée. Elle m’a répondu que rien ne s’y
opposerait formellement, car les statuts étaient encore un peu flous, mais il
était quand même fortement conseillé d’avoir déjà eu une expérience de la
maternité. Et aussi de parler couramment la langue du pays. Elle a jeté un
coup d’œil sur la salle, et a souri : « Mais pourquoi voudrais-tu quitter ce
lieu ? C’est génial, non, d’avoir sa propre affaire et de donner du plaisir aux
gens ? C’est l’essentiel dans la vie. » Donner du plaisir. L’expression ne
faisait pas partie de mon vocabulaire courant. Ari se plaignait gentiment de
mon manque d’inventivité et de ce qu’il appelait ma timidité sexuelle, là où
j’aurais utilisé le terme « pudeur ». Peut-être Annika aurait-elle des conseils
à me donner, quand nous nous connaîtrions mieux ?
Lorsque le logement attenant au salon de thé s’est trouvé vacant, je l’ai
immédiatement prévenue. Je savais qu’elle cherchait un local professionnel
pour toutes les tâches administratives et pour rencontrer parfois les futures
mères hors de leur foyer. Elle y installerait des canapés profonds et une
ambiance propice à la méditation ou à la confidence. L’idéal, disait-elle, ce serait un petit appartement pas trop cher mais douillet. Celui que je lui ai
proposé lui a convenu à merveille. Elle était enchantée. Nous avons même
fêté ça au faux champagne russe, dans mon salon de thé. Elle a évoqué ses
premières amours. Elle avait très tôt multiplié les expériences. Elle n’en
tirait ni honte ni fierté. Elle pensait que nous avions tous un chemin
différent à emprunter et que c’était ce qui faisait la richesse des rencontres.
Elle, elle aimait la peau des autres. Leur goût. Elle aurait voulu
collectionner les odeurs de ses amants. Elle aurait adoré être nez chez un
parfumeur.
J’en étais là quand Fabrice est venu se planter devant notre table avec nos
cafés et a demandé s’il pouvait se joindre à nous quelques minutes.
Jocelyne a froncé les sourcils, a rétorqué qu’en fait il tombait assez mal,
mais que bon, elle ne voyait pas comment lui refuser quoi que ce soit. Il a
murmuré quelques mots d’excuse, a commencé à rougir au niveau du cou,
et allait tourner les talons quand Jocelyne a aboyé un « Assieds-toi ! » qui a
fait sursauter les clients des tables alentour.
La présence de Fabrice brouillait mes pensées. J’avais du mal à me
concentrer et je ne retrouvais plus le fil de mes souvenirs. J’ai bredouillé
quelques débuts de phrases mais l’envie n’y était plus. Jocelyne a sermonné
Fabrice. On n’interrompt pas une conversation privée, un point c’est tout.
On attend d’être invité – c’est de la politesse pure et simple, nom de nom.
Du savoir-vivre. En attendant, voilà le résultat, a-t-elle ajouté en se tournant
vers moi : elle est perdue. Vous étiez en train de parler d’Annika et du local
professionnel qu’elle avait loué à côté de votre bar. J’ai rectifié et précisé
qu’il s’agissait plutôt d’un salon de thé. Nous ne servions pas d’alcool.
Nous aurions certainement fait de meilleures affaires, mais je n’avais pas
envie de gérer les clients saouls. Les Finlandais consomment beaucoup de
bière – et se comportent comme tout le monde dès qu’ils ont un coup dans
le nez. Fabrice n’a pas pu s’empêcher d’intervenir à nouveau, déclenchant
le courroux de Jocelyne.
— Eh mais vous connaissez le métier alors ! Vous pourriez… Non rien.
Je crois que nous avons tous complété la phrase mentalement mais aucun
de nous ne l’a terminée à voix haute. Fabrice, parce qu’il se rendait compte
qu’il était allé trop loin et qu’il ne savait rien de moi. Jocelyne, parce qu’elle trouvait la réaction totalement inappropriée. Nous étions penchées
sur mon passé et non sur mon avenir. Et moi, parce que je n’avais pas envie
de bouger. De passer de l’observation à l’action. J’avais déjà eu assez de
mal à m’extirper de la demeure familiale et à me traîner jusqu’ici. Tous les
matins, c’était une nouvelle victoire. J’échappais aux sables mouvants de la
maison de ma mère. Je revenais vers la vie. J’avais réussi à m’en extraire
déjà une fois, l’été dernier, au terme d’une lutte terrible contre l’apathie,
pour travailler dans la supérette du quartier. Ils recherchaient quelqu’un
pour s’occuper de la caisse et de la mise en rayon. Ils ne s’attendaient pas à
trouver aussi qualifié que moi. Ils avaient été ravis et m’avaient demandé de
prolonger cet automne, mais je commençais à me sortir de mon demi-
sommeil et à regarder plus loin – j’avais décliné l’offre, persuadée que
j’allais mobiliser mon énergie à trouver un travail qui correspondrait mieux
à mes attentes.
Et puis le premier couvre-feu est arrivé, bientôt suivi du deuxième et du
troisième, qui imposait à tout le monde de rentrer à dix-huit heures précises,
si bien que dans les rues, nous nous hâtions tous pour retrouver nos pénates,
comme si une maladie mortelle était à nos trousses. Les offres d’emploi
n’étaient plus d’actualité. Je me suis recluse à nouveau. J’ai tourné dans la
maison pendant des heures, de jour comme de nuit. J’en connais les plus
infimes recoins. Plus de six mois d’errance en milieu fermé. J’ai cru à un
moment que j’allais rester prisonnière de ce décor que je n’avais même pas
choisi. Ma mère aussi, d’ailleurs. Elle a commencé à s’inquiéter. Elle me
téléphonait et me trouvait confuse. Au début du printemps, elle a demandé à
un voisin de venir s’assurer que je m’occupais correctement de son
intérieur. J’ai été charmante, je me doutais que cette visite était téléguidée.
J’ai prétendu être avide de conseils en jardinage. J’ai insisté sur le temps
que me prenait l’entretien de cette demeure trop grande pour moi. Il a
rappelé ma mère pour la rassurer. Tout était sous contrôle.
Ma mère a néanmoins annoncé qu’elle pensait rentrer un peu en août cette
année, quand la chaleur serait insupportable dans le Sud-Est. Accompagnée
ou non, elle ne savait pas encore. Elle avait besoin de s’entretenir avec moi,
pour tirer au clair ce qui m’était arrivé et ce que j’envisageais pour la suite.
La menace de son irruption dans mon univers a eu le mérite de me sortir de ma torpeur. Il fallait que je revienne dans le monde – mais je ne pouvais
accomplir le voyage que progressivement. Par paliers. Premièrement,
trouver un refuge d’où je pourrais observer mes congénères. J’ai d’abord
pensé à la médiathèque – mais ses utilisateurs réguliers étaient des isolés,
comme moi. Des exclus temporaires. Un café, oui. Pas un salon de thé – en
France, les rares salons de thé qui subsistent n’accueillent qu’une clientèle
triée sur le volet. Un bar. Un endroit populaire. Un peu à l’écart de
l’agitation de l’hypercentre, mais dans une rue passante quand même. Lors
de ma première sortie, je clignais des yeux sans cesse, comme si j’avais été
plongée dans l’obscurité très longtemps et que la lumière m’aveuglait. Une
taupe. Voilà ce que j’étais devenue. Pas une vieille. Une relativement jeune.
Mais cabossée. Qui voudrait d’une taupe cabossée ?
— Nous reprendrons notre conversation plus tard, non, Chloé ? J’ai un
rendez-vous à quinze heures, mais je reviendrai ici ce soir. À l’apéritif.
Voici mon numéro de téléphone. Appelez-moi et j’aurai le vôtre. Fabrice, je
vais prendre l’addition, si ça ne te dérange pas.
Fabrice hésite deux secondes. J’ai l’impression qu’il voudrait en
apprendre davantage sur la taupe cabossée, mais il obtempère. Fabrice n’est
pas un rebelle. Je l’ai compris, à force de l’observer. Il louvoie entre les
injonctions des autres et ses désirs propres. Il tente de maintenir le cap. De
temps à autre, comme en ce moment, il est contrarié. Une ligne barre son
front. Je ne peux réprimer un sourire. Il a mordu à l’hameçon. Je n’en
espérais pas tant.
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