Candido ou un rêve fait en Sicile

Leonardo Sciascia · Chapitre 1 sur 24

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Candido ou un rêve fait en Sicile

Du lieu et de la nuit où Candido Munafo vint au monde et de la raison pour laquelle il reçut le prénom de Candido.

 

Candido Munafo naquit la nuit du 9 au 10 juillet de 1943 dans une grotte qui s’ouvrait, vaste et profonde, au pied d’une colline d’oliviers. Rien de plus facile que de venir au monde dans une grotte ou une étable cet été-là, et en particulier cette nuit-là : dans la Sicile où venaient guerroyer la Septième armée américaine du général Patton, la Huitième britannique du général Montgomery, la division allemande Hermann Goering, ainsi que quelque fantomatique régiment italien réduit pour de bon à l’état de fantôme. Au reste, c’est justement cette nuit que, le ciel de l’île sinistrement illuminé par des feux de bengale multicolores, les villes labourées par des bombes, les armées de Patton et de Montgomery débarquaient.

Ainsi, nul signe surnaturel et prémonitoire dans cette naissance de Candido Munafo dans une grotte ; pas plus dans le fait que cette grotte se trouvait sur le territoire de Serradifalco – la montagne du faucon –, lieu propre à prendre un envol, un envol de rapace ; et encore moins si cette nuit-là le ciel était constamment éclairé par des fusées tantôt rougeoyantes tantôt d’une blancheur brûlante et s’il était empli d’un vaste craquètement métallique, et ce métal, on aurait dit qu’il était la matière dont était faite la voûte nocturne elle-même et non les avions qui la parcouraient, ces appareils dont la trajectoire invisible aboutissait à des grappes d’explosions plus ou moins lointaines.

En revanche, c’est bien le destin – à savoir, les événements qui, à partir de ce soir-là, traverseront la Sicile et l’Italie – qui marquera le prénom qu’on lui donna : prénom chargé de destin. Fût-il né douze heures avant, dans la ville jusqu’alors jamais bombardée, il se serait nommé Bruno : le prénom du fils de Mussolini mort dans les forces aériennes mais toujours vivant dans le cœur de tous les Italiens, tels l’avocat Munafo et son épouse, Maria Grazia Munafo née Cressi, fille du général de la Milice Fasciste Arturo Cressi, héros des guerres d’Ethiopie et d’Espagne, un peu moins héros, vu ses rhumatismes récents, de la guerre en cours.

Né, comme il est dit, après le premier et terrible bombardement de la ville où ils demeuraient, ses parents préférèrent choisir le prénom de Candido : que le père trouva machinalement, de manière quasi surréaliste ; que Madame Maria Grazia agréa pour des motifs pas tout à fait nobles, comme étant à tel point opposé au Bruno primitivement adopté qu’il en effaçait jusqu’aux intentions. Candide ainsi qu’une page blanche : sur laquelle, le fascisme gommé, il faudrait entreprendre d’inscrire une vie nouvelle.

L’existence d’un livre portant ce nom en guise de titre, et touchant un personnage errant parmi les guerres entre Arabes et Bulgares, entre Jésuites et royaume d’Espagne, était parfaitement ignorée par Maître Francesco Maria Munafo, aussi bien que celle de François Marie Arouet, créateur de ce personnage. Inconnus également de Madame Munafo, qui lisait pourtant quelques livres : à la différence de son époux, lequel n’en avait jamais lu que pour des raisons scolaires ou professionnelles. Quant à savoir comment l’un et l’autre avaient pu effectuer leurs études primaires, secondaires et supérieures sans jamais entendre parler de Voltaire et de Candide, il n’y a rien d’étonnant : ce sont là choses qui arrivent encore à présent.

Dans l’esprit de Maître Munafo, ce vocable de Candido avait surgi dès qu’avaient pris fin les explosions de ce premier et effroyable bombardement de la ville où il résidait. Notre avocat se trouvait à proximité de la gare, au moment même où, vers quatre heures de l’après-midi, le bombardement avait soudainement commencé : il courait presque, Maître Munafo, pour ne point rater le train de Palerme où, le lendemain, aux Assises, il avait à prouver l’innocence d’un assassin. Et voilà que, tout à trac, il se trouve quasiment au beau milieu d’une espèce de corolle, dont d’épouvantables explosions, presque ponctuellement concentriques, formaient des espèces de pétales. Il se jeta, ou fut jeté, au sol, serrant contre sa poitrine sa serviette contenant les papiers du procès. Dix minutes après – durée du bombardement, ainsi qu’il l’apprendra par la suite –, il se releva, au milieu d’un silence ébaubi et peureux : un silence chargé de poussière, une poussière infinie et infiniment drue.

De prime abord, comme aveuglé, notre homme : ce furent ses pleurs, ses larmes qui lui ouvrirent les yeux sur cette pluie de poussière. Lorsque, des siècles plus tard, la poussière commença à se lever, il s’avisa qu’il n’y avait plus de rue, qu’il n’y avait plus de gare, qu’il n’y avait plus de ville. Il franchit les bords de la corolle en se laissant glisser dans l’immense fossé qui l’entourait, puis en remontant laborieusement de l’autre côté. Et il se trouva en présence d’une statue de plâtre des plus grotesques, qui n’avait de vivant, comme transplantés, atrocement arrachés à un être vivant et sur elle transplantés, que les yeux.

Il lui fallut un bon moment, à la limite de la démence, pour reconnaître, à la serviette toujours serrée contre sa poitrine, sa propre image : dans une glace chue presque intacte de l’une des maisons désormais disparues. Et c’est alors qu’il lui advint d’articuler et de répéter maintes fois le mot « Candido ».

Ainsi, en lui-même, reprenait concrétion, par le truchement de ce vocable, la conscience de ce qu’il était, du lieu où il était, de ce qui venait d’advenir. Candido, candide : la blancheur dont il se sentait comme émaillé, l’impression de renaître commençant à sourdre dans son for intérieur. Répétant toujours le mot, il s’arracha à la contemplation stupéfaite et stupide de son image dans la glace poudreuse, pris qu’il fut subitement par l’anxiété, une anxiété douloureuse comme une blessure qu’il n’aurait point remarquée jusque-là, à propos de ce qui avait pu arriver à son épouse, à l’enfant qui allait naître d’un jour à l’autre, à sa maison. Seulement, il ne savait plus du tout de quel côté pouvait bien se trouver présentement cette maison et, cheminant du pas que l’on pourrait attribuer en rêve à une statue de plâtre, il cherchait de tous côtés. On commençait à entendre des lamentations, des cris.

Il errait sans savoir de quel côté se diriger, jusqu’au moment où surgit, parmi les décombres, une poignée de soldats menés par un officier très jeune. Mis en présence de cette statue de plâtre, les soldats rirent nerveusement. L’officier lui demanda où il allait et ce qu’il cherchait. L’avocat prononçant le nom de la rue où il demeurait, l’officier tira du portefeuille qu’il portait en bandoulière un plan de la ville et l’orienta d’après les restes fumants de la gare ; après quoi il lui montra la direction à prendre pour retrouver sa maison et lui souhaita de la retrouver. – Merci, — dit Munafo, et il partit à travers les décombres.

Une couple d’heures après, il retrouva la maison. Intacte, sauf que toutes les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes, presque arrachées à leurs gonds. Collées contre un mur, son épouse et la bonne, chavirées, étaient en prières ; l’avocat en profita pour en dire lui-même une ou deux. Après quoi ils remplirent de linge deux valises, ainsi que de bijoux, d’argent et de carnets de chèques, pour descendre aussitôt rejoindre le flot d’humains qui s’enfuyait vers la campagne.

La chance les favorisa tout de suite. A la sortie de la ville, il y avait une colonne de véhicules militaires immobilisés à l’abri des arbres. Tout le flot des fuyards s’y jetèrent comme des furieux, et le capitaine qui enjoignait à ses hommes de les faire descendre fut menacé, notamment par les femmes, de se faire arracher les yeux et passer à la moulinette. Le capitaine examina la situation – il ne disposait que de quelques soldats, alors que les femmes étaient nombreuses – et donna le signal du départ. – Et où c’est que l’on va ?, – demandèrent les soldats. – Où va la route, – répondit le chœur des femmes. Et, vu les circonstances, la réponse avait l’air sensée. Les véhicules démarrèrent.

Ils n’avaient parcouru qu’une vingtaine de kilomètres quand apparurent les terribles avions américains à queue double : ils étincelaient dans le crépuscule, et il eût été bien plaisant de rester là à les regarder piquer comme s’ils allaient atterrir, mais le fait est qu’ils commencèrent à lancer leur mitraille en rafales. Des véhicules qui s’étaient immobilisés, le flot, au milieu des cris de terreur, s’essaima dans les champs.

Lorsque le mitraillage prit fin et que les avions eurent disparu, tous les véhicules étaient la proie des flammes. Il y avait aussi trois ou quatre morts à qui personne ne porta intérêt. C’est au milieu de ces champs, et dans la grotte que l’on y découvrit que Candido Munafo vint au monde quatre heures après le bombardement.

 

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