Candido ou un rêve fait en Sicile

Leonardo Sciascia · Chapitre 19 sur 24

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Candido ou un rêve fait en Sicile

De la manière dont la famille fêta Candido, pour le récompenser de son comportement face au juge et aux médecins, et des ennuis que leur valut cette fête.

 

 

Des vicissitudes qui se produisirent lors de son interdiction, deux faits se gravèrent dans la mémoire de Candido par leur signification indélébile : le refus du professeur Palicatti de s’occuper de son cas, et l’affection soudaine, et enflammée, dont l’entourèrent les siens, une fois le verdict prononcé.

Le professeur Palicatti était le premier spécimen de communiste situé à la gauche des communistes sur qui Candido tombait. Il avait bien entendu dire qu’il y en avait, mais il n’en avait jamais rencontré. La désinvolture avec laquelle le professeur, après avoir lâché un mot cruel sur le Parti Communiste et provoqué les soupçons du juge, avait passé la main pour ce qui était de juger d’après science et conscience l’avait terriblement impressionné. Ce professeur, il l’avait par la suite croisé à l’hôpital : il l’avait abordé, s’était fait reconnaître. – Ah oui, – avait dit le professeur, – je me souviens… – Comme si cinq ans s’étaient écoulés depuis qu’ils s’étaient rencontrés dans le cabinet du juge, et non pas cinq jours. – Mais, cher ami, moi, de ces cas sordides, je m’en lave toujours les mains. L’argent, les choses : que voulez-vous que cela me foute si vous les gardez ou si cela tombe entre les mains de vos parents ? C’est détruire qu’il les faut, les détruire : l’argent, les choses, vous, vos parents… – et de filer en se brouillant avec fureur la chevelure. Candido en resta comme deux ronds de flan, surtout à ce « cher ami » qui semblait faire écho à celui du juge.

Quant à sa famille, il semblait à Candido que, d’après la façon dont il s’était soumis à leur instance et dont, en présence du juge et du psychiatre, il l’avait par son comportement agréée comme étant juste, cette famille avait retiré la conviction que lui-même, Candido, les aimait bien : aussi, hantés par le remords de ne point l’avoir aimé tant d’années durant, nourrissaient-ils à présent une envie anxieuse de lui porter affection. Et comme Candido leur avait fait part de sa décision de partir, peut-être sans nul esprit de retour (décision qu’ils approuvaient avec enthousiasme en leur for intérieur et qu’ils espéraient durable), ils décidèrent de leur côté de concentrer et manifester, au cours d’une réunion familiale opulente et plénière, toute cette affection dont ils s’éprouvaient ses débiteurs pour ce qui était du passé et qu’ils souhaitaient lui porter dans l’avenir. Quasiment une fête.

Tous ces parents qui l’aimaient désormais tellement, Candido les connaissait à peine. Deux oncles, deux tantes, les épouses des oncles, les maris des tantes ; plus une douzaine de cousins et de cousines. Puis encore d’autres, d’une parenté plus lointaine. Candido confondait les visages et les noms : il connut cent tribulations pendant une bonne partie de la soirée. Finalement, de cette foule qui était comme un jeu de cartes continuellement brassé et rebrassé, une physionomie agréable émergea : celle désormais identifiable, celle à laquelle il pouvait se fier, ainsi qu’il en va toujours pour les timides et égarés jetés au milieu d’une compagnie nombreuse et inconnue. Sa cousine Francesca, fille de tante Amélie. On ne pouvait pas la dire jolie, mais il y avait de la lumière dans ses yeux et dans son sourire : intelligente, vive, prompte à émettre un mot plaisant et un avis mordant. Elle se colla à Candido et Candido à elle : pendant tout le reste de la soirée, c’est-à-dire jusqu’à l’aube.

Lorsqu’ils prirent congé l’un de l’autre, Francesca dit à Candido : – Je veux aller avec toi. — Elle le dit en souriant, presque en manière de plaisanterie, et prête à reculer, à s’échapper : mais, dans sa voix, il y avait comme un tremblement, un pleur.

— Où donc ? – demanda Candido.

— Partout.

Elle le dit avec un visage grave, résolu.

Candido rentra chez lui en se demandant s’il allait tomber amoureux ou s’il l’était d’ores et déjà. Toujours est-il qu’il résolut de presser son départ. Seulement, le lendemain, comme il se rendait à la campagne, il entendit tout à coup un autre grondement s’ajouter à celui de sa moto et se rapprocher de plus en plus. Francesca courait à son côté, sur son propre engin, le visage pâle et décidé, les cheveux au vent.

— Je t’aime, – cria-t-elle.

— Moi aussi, – cria Candido.

Ils passèrent une couple d’heures ensemble, en se promenant à travers champs. Et une semaine après, ils partirent de concert.

Pour les parents de Francesca, pour les oncles et les tantes de Francesca et de Candido, pour toute la famille, ce fut une défaite, et la panique. Dès l’abord, tout le monde s’accordant contre Candido, lequel, dans la lignée des Munafo, et dès sa naissance, avait porté le malheur ; et il eût été sage de ne jamais se mêler de lui et de ses affaires ; car un de son espèce, mal né et vivant encore pis, ne pouvait que corrompre et saccager tout ce qui était bel et bon… Après quoi, les avis commencèrent à se diversifier, les parties à diverger. Les parents de Francesca s’accrochèrent à l’espoir que l’union de leur fille avec Candido allât jusqu’à la légalisation et à la sanctification par le mariage : qu’on affranchirait donc Candido de cette interdiction qu’ils s’étaient tant employés pour obtenir. Mais le reste de la famille était d’avis contraire, ils ne tenaient nullement à lâcher la gestion des biens. Il en résulta des disputes, on en vint même à des litiges, et des inimitiés solides en découlèrent.

Candido et Francesca finirent par apprendre des bribes de tout cela, mais à la façon de nouvelles d’un monde lointain, d’un temps reculé.

 

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