Candido ou un rêve fait en Sicile
Des doutes que nourrit Maître Munafo concernant sa paternité et des tracas qui s’ensuivirent.
Après avoir mis au monde Candido en présence d’une centaine de femmes qui créaient dans la grotte une confusion affairée (d’où, à un confrère de Maître Munafo qui se trouvait parmi les fuyards, le souvenir de Constance la Normande en situation semblable, accouchant de l’empereur Frédéric sous une tente au milieu de la place principale de Jesi, entourée de quantité de femmes), Madame Maria Grazia Munafo née Cressi, de l’avis de son époux, devint une autre. De l’avis des amis, plus belle ; des amies – leur avis jouxtant celui de l’époux –, plus dure quant aux linéaments et aux sentiments, plus agacée et plus agaçante, plus vénéneuse en parlant et plus distraite en écoutant. Tant et si bien que, avant Noël même, Madame Munafo en vint à avoir plus d’amis que d’amies et ce fait, assez manifestement, sera pour Maître Munafo motif d’inquiétude et d’humeur.
Toutefois, quoique s’éprouvant elle-même, pour ce qui était de son corps, tout autre, bourdonnant avec délices d’appétits à la façon d’une abeille zélée, ambrée et fort doucement emmiellée, l’idée ne lui venait nullement, pour l’heure, qu’elle pourrait, parmi ces amis, en choisir un en vue d’amours furtives, telles celles auxquelles s’adonnaient nombre de ses amies, ou ex-amies. Si les hommes l’intéressaient plus que les femmes, c’était pour une raison on ne peut plus simple : les hommes faisaient de la politique et, pour lors, c’est d’hommes faisant de la politique qu’elle avait besoin. Depuis cette même nuit où Candido était né, le général Arturo Cressi, père de la dame, se tenait, ou souhaitait être tenu, pour décédé. De peur, par peur. Mais sa fille, qui l’adorait, se figurait qu’il se tenait, ou souhaitait être tenu, pour décédé tout simplement parce que la patrie était morte, parce que le fascisme était mort, et parce que Mussolini lui-même avait fini par tomber entre les mains des Allemands. Elle s’employait donc, disait-elle, afin de ramener quelque lueur de vie dans l’œil (un œil, très précisément : pour l’autre, on ne savait pas trop dans quelle circonstance héroïque il l’avait perdu) du général, éteint en fait par la peur, mais, croyait-elle, par la déception et l’indignation. Et pour cela elle adopta le bon chemin : celui-là même qu’aurait choisi le général s’il avait eu moins peur.
La crainte la plus instante du général lui venait de l’idée que les Américains ne le déportent en Afrique du Nord, comme ils faisaient pour tous ceux qui leur étaient signalés en tant que fascistes dangereux. Cette occurrence possible, Maria Grazia trouva vite le moyen de la rendre impossible et, il nous faut bien le dire, grâce à Candido. Ce fut là la première et unique fois où Candido rendit service aux siens. Sa mère ayant décidé de ne pas l’allaiter elle-même, de son propre lait, comme le faisaient presque toutes les mères en ce temps-là, elle essaya d’abord de l’alimenter au lait d’ânesse, tenu pour infiniment léger et exquis par tous ceux qui en ont goûté. Candido n’en voulut point. Sa mère expérimenta alors le lait de chèvre un brin allongé : c’était toute une affaire que de le lui faire avaler, et, une fois avalé, rien à faire pour l’empêcher de le restituer. Quant aux vaches, il n’y en avait plus dans les champs.
C’est ainsi que Maître Munafo se trouva dans l’obligation de manquer à la dignité patriotique qu’il avait résolu d’observer à l’endroit de l’ennemi vainqueur : il alla voir le capitaine américain qui, dans la ville, commandait en tout et pour tout, et lui exposa la condition affamée où se débattait et geignait, surtout la nuit, le jeune Candido, et semblablement celle de Maria Grazia et la sienne, parents angoissés et privés de sommeil. Le capitaine en fut touché : il lui envoya à la maison du lait en poudre, du lait condensé et demi-condensé, du sucre, du café, des flocons d’avoine, des biscuits au malt et de la viande en boîte. Tout un lot de bonnes choses même pour une demeure aux garde-manger bien garnis comme l’était celle de Maître Munafo.
Ce dernier retourna chez le capitaine afin de le remercier. Et ce coup-ci, le capitaine, peut-être parce que moins occupé, lui parla à cœur ouvert : plus exactement, ce fut le professeur qui lui parla – de lettres italiennes, dans une université – et non pas le capitaine aux pouvoirs quasi absolus et parfois capricieux que voyait généralement la population. Il entretint Maître Munafo de sa propre mère, exhibant une de ses photos en couleur, et cette mère était proprement sicilienne : issue d’un patelin proche, à une quinzaine de kilomètres. Elle n’avait nul souvenir, cette mère, qu’il lui restât de la famille en vie dans le patelin en question. D’après le nom, l’avocat fouilla dans sa mémoire : il connaissait bien cette bourgade. Bref, pendant une couple d’heures, le capitaine et l’avocat conversèrent fort agréablement.
Rentré chez lui, en manière d’épigraphe au récit qu’il fit de son entretien avec le capitaine, Maître Munafo énonça la vérité profonde qui lui était apparue au cours de la conversation. – Le monde est vraiment petit, – déclara-t-il. Opinion à coup sûr guère partagée par les soldats qui, en ce temps-là, allaient mourir à des milliers de kilomètres de leur pays, mais à laquelle Madame Munafo s’empressa de souscrire. Et ce monde, Madame Munafo s’efforça ultérieurement de le rendre encore plus petit en invitant à dîner le capitaine John H. Dykes. Le « H » était l’initiale d’Hamlet : révélation qui charma Maria Grazia, à telle enseigne qu’elle finit par appeler le capitaine Hamlet tout court, dès qu’il s’établit entre eux quelque intimité. Et, à son tour, le capitaine en fut tout à fait charmé, vu, déclara-t-il, que sa mère avait accoutumé de le nommer de la sorte.
Bien avant que le capitaine John H. Dykes devienne Hamlet chez les Munafo, le général avait quelque peu retrouvé ses esprits. Précisons : dès la deuxième fois que le capitaine alla dîner chez sa fille. La troisième fois, le général lui-même était du dîner : son passé fasciste, nullement occulté au capitaine, impressionna plus que favorablement ce dernier. Sa mère lui avait toujours dit que c’était grâce au fascisme que les Italiens avaient commencé à être respectés hors de leur pays.
Le cauchemar de la déportation ainsi chassé, Maria Grazia s’employa assidûment pour ramener son père dans la politique qui, en dépit des interdictions édictées par les Américains, recommençait à bouger. Le général avait un vague penchant pour les communistes, au souvenir d’un avis que Mussolini en personne lui avait exprimé vers 1930 : – Cher Arturo, – lui avait dit le Duce, et le général, en rapportant le mot, soulignait fortement la familiarité de ce « cher Arturo », – cher Arturo, si le fascisme devait s’écrouler, il ne resterait que le communisme. – Au surplus, parmi les gens qui fréquentaient chez les Munafo, il y avait certain confrère, Maître Paolo di Salès, baron et, jadis, aide de camp du général au cours de la guerre d’Espagne, auteur même d’un ouvrage sur cette guerre (La Fleur de Carmen et le Fascio), et qui, d’après la voix publique, était devenu, in pectore, secrétaire du Parti Communiste local.
Seulement, Maria Grazia, avec Hamlet hantant la maison, n’admettait point que l’on affiche quelque sympathie à l’égard du Parti Communiste. Démocratie Chrétienne ou Parti Libéral, c’est entre ces deux-là qu’il seyait et convenait que le général fît son choix. Ainsi le général fit-il taire la répugnance qu’il éprouvait à l’égard des curés, en se souvenant qu’en Espagne il s’était battu en faveur de la foi du Christ : il opta donc pour la Démocratie Chrétienne.
Entre temps, tandis que Maria Grazia construisait la nouvelle fortune politique de son père, Candido poussait grâce aux laits et autres aliments prodigieux d’Amérique, tout rose, tout blond, alors que, dans ses premiers jours, il paraissait donner plutôt dans le brun. Et il ressemblait de plus en plus à John H. Dykes, – à Hamlet (que Maître Munafo, avec une opiniâtreté boudeuse, continuait à nommer Djonne). Cette ressemblance de plus en plus manifeste, aussi bien que la familiarité, l’intimité qui s’étaient formées entre Maria Grazia et Hamlet, remuaient à tel point Maître Munafo qu’en son for intérieur, obscurément, telle une tumeur, surgit et grandit une pensée qui n’en était pas une, un soupçon qui n’en était pas un, un sentiment qui n’en était pas un : aux moments où il s’apprêtait à le déchiffrer, il en riait, biaisait, se traitait de dément. N’empêche que la tumeur restait là, et qu’elle croissait. Elle consistait en ceci : que John H. Dykes pût être le père de Candido, ou qu’en tout cas lui-même, Francesco Maria Munafo, ne fût point, de ce Candido, le père. Pure folie : non seulement du fait qu’au moment où Candido avait été conçu, le professeur John H. Dykes se trouvait au Collège d’Helena, dans le Montana, mais aussi, mais surtout vu que Maria Grazia n’avait jamais fait l’amour (façon de parler, comme on verra) avec un autre homme que l’avocat son conjoint.
Il en résulta des disputes continuelles, où cet avocat, se refusant à en avouer les motifs obscurs, fût-ce à lui-même, avait recours à des prétextes on ne peut plus futiles. Et, bien que les apparences fussent toujours sauves – face à Hamlet, aux amis, au général, –, il n’y eut guère plus de paix chez les Munafo. Maria Grazia appelait son époux « pedzouille » ou « suppôt de la Mafia », par allusion à des origines paysannes assez proches et à des activités professionnelles pas tout à fait transparentes ; et l’avocat ripostait par le qualificatif de « coquette ». Au prix, chaque fois, d’un effort mental, d’un contrôle spasmodique de ses nerfs, pour ne pas remplacer ce qualificatif par le mot « putain », qui sourdait de son âme.
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