Candido ou un rêve fait en Sicile
Des voyages qu’effectuèrent Candido et Francesca, et de leur long séjour dans la ville de Turin.
Encore qu’en ayant dépensé pas mal dans sa campagne, Candido possédait toujours un peu d’argent. L’argent accumulé par les avares jaillit de tant de côtés, de tant de trous, et il faut cette autre espèce d’avarice qu’on appelle prodigalité pour qu’il se disperse vite de tous côtés. Candido en avait dépensé : judicieusement, quoique on eût tenu pour folles ses dépenses dans le verdict de son interdiction ; et il lui en restait. Avant même de rencontrer Francesca, il avait déjà résolu de l’investir en des voyages et Francesca partageait son idée. Par la suite, ils travailleraient.
Francesca avait toujours souhaité aller en Espagne, Candido en France. Ils se rendirent en Espagne et en France. Ensuite, en Egypte, en Perse, en Israël. Mais tout était comme dévalorisé par rapport à ce qu’ils avaient imaginé. Seuls Barcelone, pour les gens, et Paris, pour tout, ne les déçurent point. Toutefois, ce qu’il y avait de beau dans leurs voyages, c’était leur amour et de faire l’amour : comme si l’essence des pays se muait en l’imagination de leurs corps ; comme si l’imagination de ces mêmes lieux, leur mémoire, c’était en leurs corps qu’elles gisaient.
Pas de fâcheuses aventures, de contretemps, de difficultés. S’aimant et aimant tout le monde – domestiques, chauffeurs, guides, vagabonds, enfants des quartiers populaires, Arabes et Juifs –, tout le monde les aimait, croyaient-ils. Et ils furent également spectateurs de faits dont ils savaient bien qu’ils pouvaient avoir lieu et qui avaient effectivement lieu, mais qui, lus dans un journal, se fussent vite effacés sans laisser la moindre trace : de les voir, ils demeuraient en eux indélébiles, significatifs. A Madrid, le jour où l’on y célébrait l’anniversaire de la guerre civile que Franco avait gagnée, auprès du generalisimo qui avait l’air enchâssé dans une dalle funèbre baroque (Candido se rappelait la photo que son grand-père gardait à son chevet), ils virent, attentif et souriant à la parade militaire qui défilait sous ses yeux, l’ambassadeur de la Chine de Mao. Et au Caire, plein de Russes ainsi que Rome d’Américains, dans un café justement plein de Russes (des techniciens disait-on : et toujours groupés, avec le pas et l’œil d’une ronde militaire), ils virent la police arrêter un étudiant parce que, l’explication leur en fut donnée par un garçon, soupçonné de communisme. La Chine communiste rendant hommage à une victoire du fascisme, la Russie communiste aidant un gouvernement qui mettait en prison les communistes ; allez savoir combien d’autres contradictions, incongruités, absurdités de ce genre il y a de par le monde, – se disaient Candido et Francesca, – qui nous échappent, que nous ne voyons pas, que nous entendons nous laisser échapper et ne point voir. Car, si on les voyait, tout deviendrait plus simple ; tandis que nous avons besoin de les compliquer, d’en faire des analyses compliquées, de leur trouver des causes, raisons, justifications compliquées. Alors que si on les voit, elles ne présentent pas la moindre complication ; quant à les supporter, encore moins.
A leur retour en Italie, ils errèrent quelque peu, afin de choisir la ville où s’arrêter pour y chercher du travail : Candido aimait bien Milan, Francesca Turin. Ils résolurent de faire halte à Turin. Don Antonio les recommanda à un prêtre défroqué et à un autre qui allait se défroquer : celui-ci trouva à Francesca de l’ouvrage dans un jardin d’enfants ; celui-là, à Candido, dans un atelier mécanique. Ils allèrent se loger Via Garibaldi, rue des Siciliens. Ils avaient comme retrouvé leur pays. Grâce aux deux ecclésiastiques, ils retrouvèrent aussi le Parti Communiste. Bien différent de ce qu’il était dans leur ville. Les communistes, ici, savaient tout du communisme : mais c’était un tout-savoir qui aboutissait à ne rien savoir. Là-bas, on ne savait rien : et c’était comme s’ils savaient tout.
Candido ne cacha guère aux camarades de Turin l’histoire de son expulsion du Parti, il la raconta avec minutie. Ses auditeurs en conclurent que là-bas, en Sicile, tout pouvait arriver, tout arrivait : malheureusement même dans le Parti Communiste. Ils ajoutèrent que, plus tard, et bien sûr avec l’accord de ceux qui l’avaient expulsé, on le reprendrait dans le Parti. En fait, plus tard, ils en vinrent à se méfier de lui.
Tout commença un soir où l’on discourait du danger d’un coup d’état en Italie. Tout le monde y croyait et personne, hormis Candido, ne doutait de sa réussite. Quelqu’un dit qu’il fallait s’apprêter à quitter l’Italie et presque tout le monde agréa la proposition. Candido demanda : – Et où irez-vous ? – La plupart répondirent en France ; d’autres, au Canada ou en Australie. Candido demanda, et il se posait en même temps la question en son for intérieur, car lui-même, comme la majorité des autres, avait pensé à la France : – Comment se fait-il qu’aucun de nous ne veuille aller en Union Soviétique ? – Quelques-uns le regardèrent de travers, d’autres grognèrent. – C’est pourtant bien un pays socialiste, – insista Candido. On lui répondit presque en chœur : – Bien certainement, cent fois d’accord… C’est un pays socialiste : pas de doute là-dessus. – Et Candido : – Mais alors c’est là-bas que nous devrions souhaiter d’aller, puisque nous sommes socialistes. – S’ensuivit un silence glacial puis, comme s’il était bien plus tard que d’ordinaire, et en fait il était plus tôt que d’ordinaire, tout le monde se leva et fila. Quelques jours plus tard, d’un camarade plus charitable que les autres, Candido apprit que les autres, à la suite de ses paroles ce fameux soir, le tenaient désormais pour un provocateur. Par la suite, plus il cherchait à expliquer, à éclaircir, plus les camarades s’enfermaient dans leur méfiance et l’asticotaient. Candido en prenait du souci, de l’amertume. Jusqu’au soir où, comme il revenait d’une de leurs réunions, Francesca lui dit : – Et si ces gens-là n’étaient que des imbéciles ? – Ce fut le début de la libération, de la guérison.
Pendant ce temps-là, Turin devenait une ville de plus en plus triste. Comme confusément dédoublée, liquidement partagée : deux villes qui s’assiégeaient mutuellement, et névrotiquement, sans que, de chacune d’entre elles, on pût déceler les positions, les défenses, les avant-postes, les chevaux de frise et de Troie. Le nord et le sud de l’Italie s’y agitaient, cherchaient démentiellement à s’éviter et à la fois se heurter : les uns et les autres embouteillés dans la production d’automobiles, une nécessité superflue pour tous, un superflu nécessaire à tous. Bien à la lettre embouteillés : et Candido appliquait à la ville l’image des deux scorpions dans la bouteille, par quoi un journaliste américain avait synthétisé la situation des puissances atomiques, l’Union Soviétique et les Etats-Unis d’Amérique. Le nord et le sud de l’Italie, eux-mêmes semblables à deux scorpions dans une bouteille : la bouteille qu’était Turin.
De ce qu’était Turin, il parlait à Don Antonio dans ses lettres. Et Don Antonio répondait qu’assurément c’était une situation effrayante : mais les gens du Piémont l’avaient voulue ; et il était juste qu’ils payent. Seulement, ripostait Candido, nous payons nous aussi, les gens du Midi. D’accord, répondait Don Antonio, mais le moment viendra où nous casserons la bouteille, nous. Il devenait un brin gauchiste, Don Antonio, un brin maoïste, un brin mai 68 à la française : mais toujours à l’intérieur du Parti Communiste. Sauter à gauche, disait-il, ce serait folie pure, infinie, circulaire on finit sans s’en douter par se trouver à droite. Et n’est-ce pas, demandait Candido, comme si on était à l’intérieur d’une autre bouteille ? Certes, répondait Don Antonio, mais pas à l’état de scorpions.
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