Candido ou un rêve fait en Sicile

Leonardo Sciascia · Chapitre 9 sur 24

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Candido ou un rêve fait en Sicile

Du voyage que Don Antonio et Candido firent à Lourdes ; et du profit qu’ils en tirèrent, l’un comme l’autre.

 

Don Antonio avait déjà fait le voyage de Lourdes : l’été de 1939, peu avant que la guerre éclate. Il avait, pour lors, l’âge qui était à présent celui de Candido : y retourner quelque chose comme quatre lustres plus tard allait donc lui procurer une sorte de redoublement entre les impressions qu’il en avait reçues sur ses quinze ans, à vérifier et, d’une certaine manière, à revivre à travers Candido, et les impressions qu’il en recevrait maintenant. Sauf que, pour ce temps ancien, il était un séminariste plein d’appréhensions et de vergogne quant au péché, de boutons qu’il croyait prendre, qu’il prenait même, pour des marques du péché, d’une dévotion à la Vierge où il marinait afin de se laver du péché ; alors que Candido était tout à fait réfractaire à l’idée qu’il y eût des péchés hormis le mensonge et la volonté d’humilier et de faire souffrir les autres, et qu’il n’éprouvait pas la moindre dévotion à l’égard des images de la Vierge et des Saints, à moins qu’elles fussent bien dépeintes ou sculptées – et, au surplus, ce n’était en ce cas guère dévotion mais admiration et plaisir.

Bien que sollicité à maintes reprises par Candido, Don Antonio n’avait jamais rien voulu dire de ses impressions de jadis : lesquelles – nous, il nous est donné de le dire, – avaient été quelque peu libératoires pour ce qui était de son souci obsédant du péché et de sa dévotion non moins obsédante à l’égard de la Vierge ; d’où ce minimum de sens pratique et d’adresse qui, de chapelain à curé, de curé à archiprêtre, en un temps restreint, l’avait mené tout le long d’une carrière à laquelle on venait brusquement de mettre fin. Et, encore une chose qu’il nous est consenti de dire, ce nouveau voyage à Lourdes, Don Antonio l’entreprenait dans l’intention qu’il lui procurât une libération ultérieure et définitive.

Ils quittèrent donc Palerme une après-midi où soufflait un sirocco affreux. A la suite d’un retard du train qui, de leur ville, les avait amenés là, Don Antonio et Candido étaient arrivés au moment où le convoi spécial pour Lourdes était prêt à partir. La dame qui paraissait commander la caravane et le prêtre qui l’assistait leur adressèrent des reproches pour ce retard, et ce fut Candido qui écopa spécialement, car, en sa qualité de brancardier, il eût dû se trouver là au moins deux heures plus tôt ; mais, dure sur le fond, la réprimande, par le ton et le choix des mots, s’avérait charitable et quasi suppliante. Candido en fut troublé. N’y aurait-il eu Don Antonio, il fût rentré peut-être chez lui. Peut-être : car, en fait, l’envie d’accomplir ce voyage – son premier voyage, – était en lui comme une fièvre : anxieuse, visionnaire, légèrement délirante.

Une autre cause de trouble lui vint en parcourant le premier wagon : ces béquilles posées sur les banquettes, ces visages douloureux qui se tournaient vers lui, ces yeux sans regard. Mais c’était là un trouble qui ne lui procurait pas le moindre semblant de repentir pour avoir entrepris ce voyage, qui lui donnait plutôt un sentiment de stupeur et d’admiration pour la capacité qu’on avait de former et organiser tant de souffrance humaine en ce convoi d’espoir. Il y avait, dans cette somme de souffrances, dans cette organisation et cette exhibition de disgrâces corporelles, quelque chose de répugnant et à la fois de grandiose. Et, pour ce premier abord, c’est le grandiose qu’éprouvait surtout Candido, alors que Don Antonio, visiblement, était la proie de la répugnance ; une répugnance tout juste éclose au cours de son premier voyage, qui s’était par la suite développée dans le souvenir et dans la réflexion, et qui trouvait à présent pleine confirmation. Non pour ces corps, ces plaies, ces yeux aqueux ou blanchâtres, pour ces baves : mais pour cet espoir organisé et convoyé.

Au cours des deux jours que dura le voyage de Lourdes, la stupeur et l’admiration de Candido s’effacèrent, pour être remplacées par la répugnance. Avec Don Antonio, il parlait d’autre chose : et Don Antonio en faisait autant avec lui. Seulement, une fois, Candido ne put s’empêcher de lui dire : – Si j’étais Dieu, je verrais en tout cela une offense, – et Don Antonio acquiesça de la tête, en souriant d’un sourire las. Mais, contrepartie de la répugnance chez Candido, et on la décelait semblablement chez les autres brancardiers, les infirmières, les sœurs, les prêtres, une espèce d’exaltation physique qui allait croissant, une euphorie, presque une célébration de la bonne santé, des appétits, des désirs. Les filles et les dames d’excellentes familles qui faisaient fonction d’infirmières, et qui, durant les premières heures du voyage, avaient paru se roidir et se figer dans quelque mortification volontaire de ce qu’elles étaient dans leur vie de tous les jours, et dans leurs corps, dès la nuit tombée se dénouaient, dans l’irruption d’une vitalité, dans une victoire éclatante et diffuse de la chair : au point que les filles laides elles-mêmes en paraissaient jolies. Brancardiers et prêtres devaient produire le même effet, ou presque, sur les infirmières et les sœurs qui les interpellaient, à en juger par le ton frémissant d’une anxiété joyeuse et l’espèce de ramage quelles mettaient dans leurs paroles, dans les regards lumineux et vaguement extatiques qu’elles leur adressaient.

Et il en alla comme il devait en aller, comme il ne pouvait pas ne point en aller, dans cette sorte d’univers manichéen – la maladie, la santé – qu’était devenu le convoi. La chose advint à Candido lors de la seconde nuit. C’est que, dès le début de l’aurore, comme la nuit d’avant, il s’était rendu dans le couloir, mais voilà que l’une des infirmières, en passant devant lui, par suite d’un cahot du train, lui choit dessus tout entière, pesante comme si la paroi à laquelle Candido s’appuyait n’était plus que plancher. Instinctivement, Candido lève les bras comme pour l’empêcher de tomber et de l’écraser : mais ce fut comme si le train se figeait dans cet écart, ce suspens. Candido se sentit happé à travers ses vêtements, puis avidement cherché dessous : et il ne sut jamais si cela se fit un instant avant, un instant après, ou au même instant où lui-même commençait à mouler son corps sur elle, à travers les vêtements, à la manier, à la chercher. Dans l’intensité avec laquelle ses propres mains tâtonnaient, il eut dans un éclair l’image de quelque cécité qui lui serait venue et que ce corps ne se matérialisât clairement dans son esprit que par les signes que ses mains lui transmettaient. Un interminable baiser les retint. Après, Candido éprouva et vit, vit dans sa cécité profonde et immensément douce, soi-même et l’univers se muer en une sphère d’une irisation liquide, de musique.

Silencieusement, la fille s’écarta de lui et s’éloigna dans le couloir à peu près sombre. Elle se retourna avant de disparaître : et c’est ainsi que Candido fut mis en condition de pouvoir la reconnaître par la suite. Elle n’était point belle, encore qu’on ne pût pas la dire laide. Ce voyage eût-il duré, elle fût devenue absolument belle pour Candido. Mais, au cours des heures qui suivirent, aussi bien que pendant le voyage de retour, les regards qu’il lui arrivera de porter sur Candido ne faisaient que le survoler, avec une indifférence qui le fit se demander s’il ne se trompait pas, si ce n’était pas avec une autre qu’il avait vécu ce moment d’amour. Don Antonio le rassura, et nullement qu’il connût la fille : mais il connaissait le monde de la bienfaisance catholique, et ces actes d’amour fugace et de péché, pareils à l’éclosion de ces fleurs que l’on appelle belles-de-nuit et qui ont vite fait de se refermer, relevaient également de ce monde.

De ce voyage à Lourdes, par ailleurs triste et même sinistre, Candido ne retiendra que cette joie, cette révélation, ce miracle. De tout le convoi, il sera même l’unique miraculé. Don Antonio, pour son compte, avait programmé le voyage comme devant constituer pour Candido un vaccin contre le catholicisme et, pour lui-même, une manière de salutation, de congé, d’adieu. En dépit de la vicissitude qu’avait connue Candido, le bilan restait bénéfique : on pouvait tenir le garçon non seulement pour vacciné, mais pour immunisé carrément. Quant à lui, l’ancien archiprêtre, tout à fait guéri, dégagé, libéré.

 

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