Candido ou un rêve fait en Sicile
Du communisme de Candido et de Don Antonio, et des propos qu’ils tenaient entre eux et avec leurs camarades.
Ainsi Candido lisait Marx. Il avait lu d’abord Gramsci, ensuite Lénine : à présent Marx. Il y prenait de l’ennui, mais s’y entêtait. En revanche, il avait lu les livres de Gramsci avec le plus vif intérêt : aussi bien qu’avec quelque émotion à l’idée de ce petit homme fragile et malade, qui dévorait des livres et notait ses réflexions ; prenant de la sorte le dessus sur la prison et sur le fascisme qui l’y tenait. Il croyait le voir pour de bon, voir la cellule, la table, le cahier, la main qui écrivait, et distinguer le subtil raclage de la plume sur le papier. De Gramsci et du peu que de Gramsci il avait lu, il parlait souvent avec Don Antonio, mais Don Antonio n’aimait pas beaucoup Gramsci, il voyait dans les pages des Cahiers serpenter quelque erreur, quelque fêlure. Ces catholiques italiens : ou diable les avait-il vus, lui, Gramsci ? Le dimanche à la messe de midi, car ils n’existaient pas ailleurs. Ils constituaient une faiblesse, et Gramsci avait commencé par en faire une force : dans l’histoire de l’Italie, dans l’avenir du pays. – Espérons que l’erreur ne se développe pas, que la faille ne s’étende pas, – disait Don Antonio. Mais Candido estimait que, là-dessus, Don Antonio n’avait point suffisamment de sérénité. D’avoir été prêtre, il conservait en lui trop de déception, trop de ressentiment : savoir, que ce qu’il avait été agissait trop sur ce qu’il entendait être.
Candido ne s’était pas moins ennuyé dans Lénine, mais autrement que dans Marx et bien moins. De Lénine, l’image qu’il se faisait était celle d’un charpentier s’éreintant à taper sur les mêmes clous, au sommet d’un échafaudage : et tout cet éreintement n’avait pu empêcher que des clous soient mal implantés ou poussent de travers.
Au sortir des pages de Lénine comme on sort du vacarme d’un chantier, il était entré dans les pages de Marx tout justement comme, après la visite d’un chantier, on pénètre dans les bureaux de celui qui le dirige. Et de même qu’il n’est guère aisé, que pour la plupart des gens il est même très difficile de déchiffrer les graphiques, les projets, les planimétries qui s’y trouvent accrochés et étalés, Candido, dans ces pages de Marx, avait le sentiment qu’il y rôdait sans parvenir à les lire pour de bon. Cette impression, ce malaise se prolongea jusqu’au moment où, une fois lu tout ce qu’il avait pu lire de Marx, il reprit le Manifeste du Parti Communiste. Et c’est alors qu’il réalisa qu’en effet il y avait bien des choses qu’il n’avait pas su lire, mais qu’il en était d’autres qu’il n’avait pas comprises justement parce qu’il les avait comprises : c’est-à-dire, en refusant que Marx ait justement entendu dire ces choses-là et les ait dites.
Du temps où il étudiait Machiavel à son lycée, cet auteur l’avait fort impressionné car il s’était demandé s’il avait le moindre semblant d’intelligence : cela, du fait que Machiavel avait pu croire à un avenir où les armes à feu seraient mises de côté pour en revenir à l’arme blanche. Tout ce que Marx remuait autour de sa vérité grande et simple au sujet du capital, du capitalisme – cette grande et simple découverte –, lui paraissait être de l’espèce de ces prophéties de Machiavel touchant le retour à l’arme blanche. Ne pouvait-on pas voir dès son temps, se demandait Candido, que le capitalisme saurait choisir comme entre armes à feu et arme blanche ? Comment ne point saisir qu’il opterait pour les armes à feu et qu’il les perfectionnerait d’une manière de plus en plus meurtrière ?
C’était là une pensée – soupçon et question – qu’il appréhendait et se retenait d’exprimer ne serait-ce qu’à Don Antonio, au cours des propos qu’ils échangeaient au sujet de leur état de communistes et des textes sur le communisme. Pour Candido, le fait d’être communiste était encore un fait simple, comme, assoiffé, d’avoir envie de boire : et, après tout, les textes ne lui importaient guère. Pour Don Antonio, l’affaire était bien plus compliquée, fort subtile, et tout entière dans un système de références aux textes et aux gloses. Candido se lançait parfois dans des affirmations qu’ensuite il ne savait pas s’expliquer à lui-même : encore moins était-il apte à les démontrer, comme des théorèmes, à Don Antonio. Ainsi lui arrivait-il, si seulement il voyait que Don Antonio ne paraissait point d’accord et réclamait une démonstration, de s’enfermer dans sa coquille, comme d’ores et déjà battu et encore qu’il ne s’éprouvât nullement tel. Une fois qu’il lui vint d’affirmer que, face à Lénine et à Marx, Victor Hugo et Zola, Gorki lui-même, c’était mieux, à la stupeur quasi irritée de Don Antonio : – Quoi, mieux ? Dans quel sens c’est mieux ? – Candido, tout en ressentant clairement ce qu’il venait de dire, ne parvint qu’à expliquer, à grand-peine, laborieusement, que c’était mieux parce qu’ils parlaient de choses qui existent toujours, alors que Marx et Lénine, c’était comme s’ils parlaient de choses qui n’existent plus. – Ceux que je dis parlaient des choses qui sont venues après. Marx et Lénine, eux, parlent de ce qu’il adviendra et c’est comme s’ils parlaient de choses qui n’existent plus. – Pour Don Antonio, ce n’était guère assez et il harcela Candido de questions : Candido ne trouva point d’autre réponse que : s’il n’avait fait que lire Marx et Lénine, il ne serait devenu communiste qu’en guise de bal masqué – déguisé comme au temps de Marx, comme au temps de Lénine. Argument qui, à Don Antonio, parut engendré par une confusion que Candido devait faire dans son for intérieur : mais Candido ne sut pas dire mieux pour éclairer Don Antonio à propos de quelque chose que, dans ce for intérieur, il voyait on ne peut plus clairement.
En somme, pour Candido, être communiste était un fait quasi naturel : le capitalisme portait l’homme à la dissolution, à la fin ; l’instinct de conservation, la volonté de survivre, voilà ce qui prenait forme dans le communisme. Le communisme, en fin de compte, était quelque chose qui avait rapport à l’amour, et même à le faire, cet amour : dans le lit de Paola, chez le général. Don Antonio comprenait bien cela et, d’une façon générale et spécifique, l’approuvait : mais, pour ce qui les touchait, pour son propre communisme, il voyait les choses autrement. – Un prêtre qui ne l’est plus, – disait-il, – il se marie ou il devient communiste. D’une manière ou de l’autre, il faut qu’il continue à rester du côté de l’espoir ; mais d’une manière ou de l’autre, nullement des deux. – Candido ne comprenait point. Et Don Antonio d’expliquer : – Qui n’a pas porté soutane, peut avoir une famille et être communiste. Et même, est-on tenté de croire, la famille est une raison de plus pour être communiste. Je dis tenté de croire : car tôt ou tard, en effet, la famille finira par faire pencher la balance, inévitablement, du côté de la conservation plutôt que du côté de la révolution. Mais quelqu’un qui a porté soutane et qui s’est défroqué s’étant avisé que son ministère se réduisait à enterrer, en décédé qu’il était lui-même, d’autres décédés, ne peut pas courir à nouveau le risque d’aboutir à vouloir conserver. Autant rester curé. Le célibat que l’Eglise impose encore aux prêtres est l’unique survivance révolutionnaire, mais désormais simplement formelle, qui demeure dans l’Eglise. – Candido continuait à ne point comprendre. Plus exactement, à ne point vouloir comprendre ; car, par instants, l’appréhension l’effleurait que Don Antonio fût sur le point de passer d’une Eglise à l’autre. Tant et si bien qu’une fois il finit par le lui dire : d’où, pour Don Antonio, force inquiétude et mauvais sang.
Ils entendaient adhérer au Parti, mais le Parti, notamment en la personne du député Salès, ne paraissait guère disposé à les accueillir. Eût-il été, Don Antonio, un de ces ecclésiastiques qui lâchent l’Eglise après un conflit long et bruyant avec la hiérarchie, son entrée dans le parti aurait été saluée comme un événement significatif. Mais il l’avait lâchée après avoir été dégradé, après avoir accepté cette dégradation : et sans piper mot. De plus, populaire il ne l’était guère : du fait qu’il avait envoyé à l’ombre ce pauvre avocat qui avait vengé l’honneur de sa propre fille, de sa propre famille, en tuant un prêtre ignoble (autrement dit, dans l’idée de la plupart des gens, un prêtre comme tous les autres prêtres et comme Don Antonio lui-même). Quant à Candido, il y avait toute une série de motifs qui déconseillait d’accepter son inscription au Parti : entre autres, cette mère qui était partie avec l’officier américain qui avait tenu la ville en mains et en avait profité pour favoriser les fascistes et les suppôts de la Mafia, ce grand-père général fasciste devenu député démocrate-chrétien, cette richesse. Moins riche que l’honorable Salès, mais riche quand même. C’est pourquoi on tergiversa fort au sujet de leurs demandes d’adhésion au Parti : on ne finit par les agréer que lorsque le Parti (c’est-à-dire le député Salès) s’aperçut que bien des jeunes communistes, étudiants ou artisans, commençaient à entourer Don Antonio et Candido.
Presque tous les soirs, cette jeunesse se rencontrait chez Don Antonio. Tout avait débuté un soir où Candido avait amené, dans la demeure de l’ancien archiprêtre, un de ses condisciples, son seul ami : pauvre, intelligent et communiste. Ce fut là le premier anneau d’une chaîne d’amitié, de solidarité, que Don Antonio sut entretenir et prolonger tant avec la spontanéité de son cœur qu’avec son adresse d’ancien archiprêtre. Pour vivre, Don Antonio donnait des leçons privées et aidait dans leurs thèses (lettres italiennes, littérature latine, philosophie) ces jeunes qui, pour ces thèses, ne savaient point où mettre les mains : et le soir, il y avait avec les jeunes communistes cette causerie qui était une manière d’école. De quoi inquiéter l’honorable Salès : au surplus, cette jeunesse faisait quelque pression pour que Don Antonio et Candido soient admis dans le Parti. Salès résolut donc de les accepter, mais non sans charger les camarades de confiance de surveiller les deux nouveaux et de les mettre en état d’accusation au moindre signe de non orthodoxie. A Don Antonio, il demanda de transporter leurs réunions du soir au siège du Parti : si bien que le siège du Parti devint une espèce d’école du soir, mais libre, tous les soirs comme inventée, où l’on parlait marxisme et psychanalyse, situation du monde et du pays.
Or, cela ne pouvait pas durer. Et, effectivement, ne dura pas.
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