Candido ou un rêve fait en Sicile
Des lettres qu’échangeaient Candido et Don Antonio, et du voyage que Don Antonio fit à Paris.
Don Antonio approuva leur installation à Paris. Il approuvait presque tout ce qui naissait de quelque inquiétude, tout ce qui constituait une tentative de réaliser ce que l’on souhaite ou dont on rêve. Il l’approuvait avec la mélancolie de qui, prisonnier, n’envie point la liberté dont jouissent les autres : tout juste cette mélancolie, le regret de ne pas avoir vu au moment qu’il fallait le chemin d’une évasion possible, d’une liberté possible. « Je me sens de plus en plus prêtre » – écrivait-il, – « et l’évolution du Parti m’y aide, mais je me fusse bien privé de cette aide : une évolution que je ne désapprouve pas, que je ne discute pas (un marxiste qui n’évoluerait point, qui ne s’adapterait point à la réalité, qui ne serait point ductile, équivaudrait à une paralysie et à sa propre négation), sauf pour ce qui me concerne personnellement, ce moi qui renâcle tant à mourir et qui voudrait bien que d’autres l’aident à mourir… Peut-être finirai-je par me marier… Peut-être retournerai-je à la prêtrise…» Et il lui venait parfois des poussées de gauchisme, des invectives contre le Parti : « Le parti de la classe ouvrière ! Et, par-dessus le marché, ou plutôt par-dessous, de la classe ouvrière occupée, justement parce qu’occupée, justement parce que non préoccupée, n’étant pas sujette à corruption si insérée (et elle l’est bien) dans un tissu corrompu… Ce n’est que du chômage et des écoles, qui sont l’immense antichambre de la révolution, que pourra venir je ne dis pas la révolution, désormais renvoyée à une date imprécisée, mais la force qui permettrait un changement vrai, effectif, dans les choses de l’Italie… mais les chômeurs et les étudiants, le Parti n’en veut pas, bien plus qu’ils ne veulent, eux, du Parti. Au mot étudiant, un bon communisme sort son pistolet : tout comme le docteur Goebbels au mot intellectuel. Seulement, moi, je ne suis pas un bon communiste…» Toutefois, il lui arrivait à lui aussi de sortir son pistolet : « Ce que le gauchisme estudiantin n’a guère compris (et il ne pouvait point le comprendre, suscité qu’il est par les rejetons de la bourgeoisie), c’est qu’on ne peut pas dire à l’ouvrier qui arrive en définitive à se nourrir que, justement parce qu’il est là à consommer son repas, il court le risque de n’être pas suffisamment révolutionnaire. Laisser là son plat de lentilles pour reprendre son droit d’aînesse révolutionnaire ne paraît nullement juste à la classe ouvrière, et c’est bien pourquoi, dans cet ami qui surgit sur sa gauche, il décèle, dans son discours révolutionnaire, sous les drapeaux rouges et les portraits de Lénine, le vieil ennemi qui jusqu’à hier ne surgissait que de droite. » Et il repartait dans ses attaques contre le Parti : « J’ai rencontré l’autre jour un gars qui revenait de Moscou. Il y avait passé quatre mois, envoyé par le Parti prendre des leçons de marxisme-léninisme ; autrement dit, de stalinisme. Tout à fait comme on le pratiquait il y a vingt ans. Je viens de questionner le député Salès là-dessus : il m’a dit qu’il n’était pas au courant et que la chose lui paraissait impossible. Je lui ai donné le nom et le prénom du gars, je le lui ai décrit : il le connaissait mais ignorait qu’on l’avait envoyé à Moscou. Il m’a régalé d’un mot sardonique : – Peut-être, – a-t-il dit, – qu’on envoie là-bas les plus cons… – J’ai répondu : – Possible, oui : mais vu que dans le Parti aussi l’avenir est aux cons… – Il a souri avec mélancolie : il se peut qu’il soit persuadé que l’avenir est aux cons, car lui-même, ces derniers temps, a été mis un peu à l’écart. A présent, si deux membres du Parti se rencontrent (je dis bien deux, pas un de plus), ils parlent de l’Union Soviétique, du Parti et de certains hommes du Parti avec la même absence de préjugés et la même liberté avec lesquelles les prêtres parlent entre eux du pape, de la curie romaine et de l’évêché… En tout cas, cette histoire du gars envoyé faire ses classes en Russie montre bien que tous les discours que l’on tient sur l’eurocommunisme, le communisme italien, l’émancipation quant à l’Union Soviétique ne sont que salades…» Et, quelques mois plus tard : « Liquider le mythe de Staline avait déjà été une grosse erreur ; liquider le mythe de l’Union Soviétique l’est encore davantage. Au reste, je ne crois pas que celui de l’Union Soviétique soit un mythe (il l’est encore pour les vieux communistes de la base) vide et que l’Union Soviétique soit carrément un pays fasciste, comme le prétendent certains communistes, qui pourtant s’y rendent encore pour s’y soigner ou interminablement festoyer : la révolution a bien eu lieu…» Dans ses propres lettres, Candido parlait à Don Antonio de Paris, de la vie qu’il y menait avec Francesca, de ce qu’ils y voyaient ; alors que Don Antonio n’écrivait que du Parti, de sa condition de communiste, de la manière dont le Parti Communiste était ou n’était pas communiste. C’était, chaque fois, vérité. Vint le moment où Candido chercha à rassembler toutes ces vérités : et cela ne donna rien, c’était comme un bouillonnement, tout débordait… Il écrivit à Don Antonio : « Je viens de relire toutes vos lettres : il y a là tant de vérités, et si contradictoires, qu’un homme ne peut pas les contenir toutes, un parti non plus. » Don Antonio répondit : « Un parti ne peut pas les contenir toutes : et, en effet, le Parti Communiste ne choisit que les plus mauvaises. Mais la gauche, l’homme de gauche, le peuvent bien… Toutes ces nombreuses vérités qui doivent nécessairement cohabiter constituent le drame de l’homme de gauche, le drame de la gauche. Et le Parti Communiste, il devra recommencer à les vivre toutes s’il n’entend pas quitter la gauche… C’est comme, pour le catholique, le problème du libre arbitre et de la prédestination : deux vérités qui ont à coexister. » Candido ne savait pas grand-chose du libre arbitre et de la prédestination. Il répondit : « Et si l’ensemble de toutes ces vérités n’était qu’un grand mensonge ? C’est une question simple : on pourrait y donner une réponse simple. »
Don Antonio répondit : « On en parlera quand je viendrai à Paris. » Il disait cela depuis que Candido s’y était fixé : ce voyage à Paris, il le ferait. Après avoir remis d’un mois à l’autre, d’une année à l’autre, il le fit bien, au mois d’août 1977. Candido et Francesca allèrent le chercher à la gare de Lyon. Il avait beaucoup vieilli ; et très fatigué du voyage, l’air égaré. Mais, déjà dans le taxi qui filait de la gare de Lyon à l’hôtel de Saint-Germain-des-Prés où on lui avait retenu une chambre, et rien qu’en lisant les noms des rues et des ponts, rien que de voir la Seine et Notre-Dame, il se reprenait, redevenait – vif, curieux, infatigable – le Don Antonio de dix ans avant.
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