Candido ou un rêve fait en Sicile

Leonardo Sciascia · Chapitre 3 sur 24

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Candido ou un rêve fait en Sicile

Du départ et du retour d’Hamlet, et de ce qu’il advint à Maître Munafo, qui le méritait bien, et à Candido, qui ne le méritait guère.

 

 

John H. Dykes partit aussitôt après les fêtes de Noël qui, chez les Munafo, avec l’aide de l’intendance militaire américaine, furent particulièrement opulentes quant aux vivres et à la boisson.

Hamlet disparu, Maître Munafo connut quelque sérénité. Seule la vue de Candido ressemblant de plus en plus à Hamlet lui donnait de l’agitation : un jour où Maria Grazia, dans une innocence totale, à un moment où, envers son conjoint, elle voulait la paix et non la guerre, dit : – Mais regarde comme il ressemble à Hamlet ! – l’avocat sentit l’aile de la démence le saisir, ou plutôt saisir le bord de la nappe et la tirer avec violence, cette nappe où assiettes, verres, couverts étaient prêts en vue du dîner. Cette action subite et furibonde, le fracas, le désastre à terre des débris, des vins et des sauces procurèrent à Maria Grazia un instant de terreur muette. S’ensuivit tout un flot de paroles et de larmes.

L’avocat ne voulait ni ne pouvait expliquer les raisons de son geste, mais d’autre part, encore qu’obscurément, il l’estimait justifié, se trouvait donc parfaitement en droit de ne pas demander son pardon ; aussi s’enfuit-il pendant deux jours à la campagne. A son retour, son épouse était comme bardée de silence. En revanche, impolie et irascible fut la bonne à son égard, cette bonne en permanence alliée fidèle de sa maîtresse.

Pour celle-ci, son silence impénétrable s’explique par le fait qu’elle avait pris une décision : quitter cet homme qu’elle n’avait jamais aimé – elle s’en rendait compte à présent et s’en donnait bien raison – et qui, de plus, lui semblait la proie d’une démence qu’auparavant il parvenait à cacher et que maintenant il se plaisait à manifester sans la moindre retenue. Il la torturait. Et il y prenait plaisir, oui.

Maria Grazia avait vingt-quatre ans, et grande envie d’être aimée, d’aimer, de se divertir, de voir le monde. Elle s’interrogea touchant son amour à l’égard de Candido : elle n’en trouva point beaucoup, malgré la ressemblance avec Hamlet. Aucun de ses amis, aucune de ses relations ne lui pardonnerait d’abandonner son rejeton, mais elle découvrait suffisamment de raisons pour s’accorder le pardon. Pour elle, le traumatisme de la journée où Candido était venu au monde et de la façon dont la naissance s’était produite œuvrait sourdement pour ne pas lui rendre dramatique une renonciation, douloureuse une séparation. Il importait plutôt de se préoccuper du général : il fallait que l’abandon de ce que le code appelle le « domicile conjugal » ne nuisît point à l’aisance avec laquelle le général commençait à faire carrière, semblait-il, dans le parti des catholiques. Il était indispensable de bien mener l’affaire : en y employant judicieusement ce parti, les prêtres et l’Eglise.

Le divorce eût-il existé en Italie, Maria Grazia, en tout état de cause, aurait préféré se dégager de son lien par un procès au Tribunal de la Rote, encore qu’il fût long et humiliant. Humiliant pour tout ce que, mensonge ou vérité, elle serait tenue de dire et faire dire concernant son propre corps. En l’occurrence (thèse adoptée par des hommes de loi spécialisés et par des prélats on ne peut plus aguerris en la matière), qu’aussitôt touchée par son époux elle se roidissait, ensuite perdait ses esprits : si bien que c’était quasi sur un cadavre que le mari déchargeait son désir, à moins qu’aux premières approches il y eût défaillance et épuisement de ce désir. Ce qui au surplus commençait à devenir vérité vraie : réaction objective, chez Munafo, du désespoir démentiel qui s’était désormais glissé dans son intérieur et qui, guère abstrait mais pleinement motivé par un fait, allait croissant et l’aveuglait de fureur. Il passait à présent presque tout son temps à la campagne, notre avocat, et Maria Grazia, plus libre, entre légistes et prélats, constamment escortée du général, ourdissait son procès en annulation de mariage.

Pendant que Maître Munafo était absent, Hamlet reparut, en permission pour deux semaines. Il arriva comme un mari, un mari vrai, le vrai mari. Bien qu’auparavant il n’y ait eu entre elle et lui aucun contact allant plus loin que la simple poignée de mains (plus longue, plus palpitante celle du départ), aucune entente allant plus loin que des regards tantôt tendrement rieurs tantôt mélancoliquement confiants, au moment où Hamlet remit les pieds dans la demeure des Munafo, ils s’embrassèrent et se baisèrent sur les joues, puis, passé un instant d’hésitation lumineuse, sur les lèvres. Comme dans un film, se dit par la suite Maria Grazia : un film américain. Et cela si simplement, si naturellement, que, ultérieurement, le fait de se dévêtir, de se coucher, de faire l’amour fut dans l’ordre des choses, dans l’ordre de l’existence, et tout bonnement vivre.

C’est ainsi que Maria Grazia connut, pour la première fois, l’amour. Pour la grande joie, aussi, de sa bonne, encore que cette joie fût d’une autre nature que celle de sa maîtresse : pour cette bonne – Concetta de son nom –, la joie consistait principalement en ce que, finalement et concrètement, Maître Munafo, il lui était consenti, et ne fût-ce que mentalement, de l’appeler à tout moment le cocu.

Dans la chambre à côté, Candido suivait de l’œil l’envol des angelots et des roses peint au plafond. Ce plafond était son univers. Candido était un enfant très sage.

 

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