Candido ou un rêve fait en Sicile

Leonardo Sciascia · Chapitre 21 sur 24

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Candido ou un rêve fait en Sicile

Des voyages de Candido et de Francesca à Paris, et de leur décision de s’y fixer.

 

Ils se rendaient souvent à Paris. Chaque fois qu’ils disposaient d’un congé dépassant les quatre jours : de manière qu’ils pussent y rester au moins trois journées complètes, en tenant compte des heures qu’il fallait pour le voyage en chemin de fer. Ils n’avaient point de voiture : ils y avaient tout naturellement renoncé, vu qu’ils demeuraient dans la ville d’où les autos se répandaient dans toute l’Italie. Or l’une des raisons de l’amour qu’ils portaient à Paris – en dehors de l’amour pour l’amour, de l’amour envers la littérature, de l’amour à l’égard des petites et vieilles choses, des métiers petits et anciens – tenait au fait que l’on y pouvait encore marcher, encore flâner, encore aller sans soucis et s’arrêter pour contempler.

Ainsi, ce n’est qu’à Paris qu’ils pouvaient se promener la main dans la main, ce n’est qu’à Paris que leurs pas prenaient une lenteur délectable. En somme, ils s’y sentaient affranchis, libres. Et c’était, assurément, un fait mental, un fait littéraire : mais, dans ces espaces, dans les rythmes de l’architecture et de la vie qui s’y déroulait, il y avait quelque chose qui acquiesçait à l’idée, et peut-être aux lieux communs, que l’on avait de Paris avant même de le connaître. C’était une grande ville pleine de mythes littéraires, libertaires et aphrodisiaques, qui débordaient l’un dans l’autre et s’épousaient : de même que, dans un nu de Courbet, on devinait l’interlude entre une étreinte et l’autre, la Commune et la conversation avec Baudelaire ; mais c’était aussi un ensemble de petites contrées parmi lesquelles on pouvait choisir, découper pour y vivre celle qui nous convient le mieux, celle où nous sommes nés ou celle où nous avons rêvé de vivre. Petites contrées qui sont comme des facettes de la grande ville et la forment : une grande ville qui sent la campagne, qui s’en alimente et la respire, qui la reproduit par des symboles. « Des chats stationnaient devant les boutiques, remuant leurs queues ainsi que des drapeaux. Ils se tenaient là immobiles, leurs yeux observant avec attention, tels des chiens de garde, devant les paniers de salades vertes et de carottes jaunes, de choux aux reflets bleuâtres, de radis roses. On eût dit, ces boutiques, des potagers… Les terrasses des cafés comme en fleurs par leurs petites tables rondes aux pieds minces, où les garçons prenaient l’aspect de jardiniers ; on aurait dit, lorsqu’ils versaient le café et le lait dans les tasses, qu’ils arrosaient de blancs parterres. En bordure, il y avait des arbres et des kiosques, à croire que c’étaient les arbres à vendre les journaux. Dans les vitrines, les marchandises dansaient pêle-mêle, mais dans un ordre absolument précis et toujours surnaturel. Dans les rues, les agents se promenaient, oui, ils se promenaient, leur pèlerine sur une épaule ou l’autre, et il paraissait bien étrange que ce vêtement pût les protéger contre la grêle ou contre un orage. N’empêche qu’ils le portaient avec une confiance inébranlable dans la qualité du drap ou dans la bonté du ciel – sait-on jamais ? Ils ne circulaient pas comme des agents, mais comme des gens qui n’ont rien à faire et qui ont le temps de regarder un peu le monde comme il va. » Ainsi voyait Paris en 1926 le lieutenant Frantz Tunda (un Autrichien, d’abord disparu, du fait de la guerre, en Sibérie, ensuite, du fait de la paix, en Europe) : et semblablement le voyaient, un demi-siècle plus tard, Candido et Francesca. Et il se peut bien qu’il n’en allât plus de même pour ceux qui y étaient nés et y demeuraient, pour ceux qui l’avaient pratiqué précédemment. « Paris n’est plus Paris » : une idée courante, proclamée par ceux qui le connaissaient bien et par ceux qui ne le connaissaient pas du tout. Seulement, pour Candido et pour Francesca, Paris était toujours Paris.

Ils y couraient donc dès qu’ils en avaient le loisir.

Et ils rêvaient toujours d’y rester. Comme Candido en parlait souvent dans son atelier, un jour un camarade de travail — qui s’apprêtait justement à se rendre à Paris, dans l’atelier mécanique d’un de ses proches – lui proposa d’y aller lui aussi : le travail était assuré, la paye convenable, et Paris, c’était Paris. Candido en parla avec Francesca. A l’enthousiasme qu’elle manifesta sur-le-champ, des réflexions soucieuses succédèrent : Candido trouverait bien de l’ouvrage, mais elle y perdrait le sien. Comment vivre à Paris si elle-même ne participait pas à leur entretien par quelque emploi et quelque salaire ?

Ils allaient se résigner quand Francesca, lisant un livre traduit du français et constatant qu’il était fort mal traduit, eut une idée. Le français qu’elle avait étudié à l’institution du Sacré-Cœur, elle ne l’avait jamais abandonné : elle l’avait même cultivé, amélioré. Elle se rendit donc aux Editions Einaudi et demanda qu’on lui confie la traduction d’un livre quelconque. Non sans perplexité, et plutôt pour la contenter et s’en débarrasser, on lui donna à traduire, à l’essai, Un rêve fait à Mantoue. Francesca parcourut quelques pages du livre. Le nom de l’auteur, Yves Bonnefoy, était presque d’excellent augure. Bonne foi. La bonne foi. Seulement, ceux qui lui avaient confié cette traduction n’étaient pas tellement de bonne foi. C’était un texte difficile : ils entendaient sans doute la décourager, et ne la voir revenir que pour rendre le livre et renoncer à ce travail.

Francesca s'y engagea avec tout son amour-propre. Elle y travailla, peut-on dire, jour et nuit. Lorsqu’elle retourna chez Einaudi, elle savait sur Bonnefoy tout ce que l’on pouvait trouver dans les bibliothèques de Turin et elle apportait un chapitre traduit. On ne tarda pas à l’informer que son travail pouvait aller, qu’elle n’avait qu’à poursuivre sa traduction et que cette traduction serait publiée.

Elle lisait tous les soirs à Candido ce qu’elle avait écrit. Bonnefoy leur plaisait à l’une et à l’autre, ils en venaient à l’aimer. Un rêve fait à Mantoue. Un soir qu’ils étaient bien près de partir pour Paris, et qu’ils se sentaient comme pris dans un songe, comme à l’intérieur d’un songe, Candido dit : – Tu sais ce qu’est notre vie, la tienne et la mienne ? Un rêve fait en Sicile. Peut-être sommes-nous encore là-bas et ne faisons-nous que rêver.

 

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