Candido ou un rêve fait en Sicile
De la décision que prit Candido de se débarrasser de ses propriétés et de voyager, et de la façon dont sa famille s’employa pour l’en débarrasser.
Sans Paola, le temps, pour Candido, était devenu immobile et dur comme un rocher, on l’eût dit contracté et enfoncé dans le présent : eût-il cherché à le renverser, il n’en serait surgi que le passé. Il y avait bien le travail, il y avait les livres, il y avait les conversations avec Don Antonio : mais ce n’était plus que répétition, ennui, peine.
Candido décida qu’il lui fallait faire quelque chose de lui-même et de sa vie : se remuer afin de tenter de remuer, au-dedans de lui, l’amour pour la vie qu’il sentait bien qu’il n’avait pas perdu.
Il commença par en parler avec Don Antonio, qui approuva. Après quoi, il alla en causer au secrétaire du Parti – ce Parti d’où on l’avait chassé à du secrétaire. Candido lui dit qu’il avait résolu de céder ses terres au Parti, à une coopérative de paysans et de techniciens que le Parti pourrait former. Il ne savait pas comment, à quelles conditions, par quel moyen juridique : à eux, dans le Parti, de résoudre la question, vu qu’ils en avaient fait des quantités, de coopératives, dans l’Italie du Nord.
Le secrétaire l’écouta avec une ironie glaciale. Après : – Pour qui te prends-tu, pour Tolstoï ? – C’était là sa vengeance la plus directe contre le Dostoïevski à quoi Candido avait recouru, en pleine réunion, afin de le tourner, croyait-il, en dérision : contre le mystérieux Foma Fomitch que Candido avait évoqué et dont le nom – c’était désormais de notoriété publique – lui était devenu sobriquet.
Candido ne s’attendait pas à cette riposte. N’éprouvant pas la moindre rancune à l’endroit du secrétaire, il n’imaginait pas le moins du monde que le secrétaire pût en éprouver à son égard. Il rougit et se sentit plus ou moins fautif. Le secrétaire crut l’avoir touché de manière telle que Candido l’en haïrait encore davantage, car il s’estimait déjà bien haï du fait de l’expulsion du Parti : il se fit donc plus logiquement agressif. Il dit :
— Premier point : où veux-tu qu’on trouve chez nous assez de cultivateurs pour former une coopérative ? Les quelques paysans que nous avons, ils préfèrent aller travailler à la journée dans les champs des autres : je n’arriverais jamais à les convaincre de faire l’essai d’une coopérative. Entre autres choses, ils se méfient les uns des autres et ils se méfient de toi, de moi, de Dieu-le-Père lui-même… Deuxième point : à supposer que les conditions existent pour accepter ta proposition, je me fourrerais dans un imbroglio judiciaire interminable : et j’y fourrerais le Parti. Nous y ferions piètre figure, le Parti et moi : on dirait, non sans raisons, que nous avons profité d’un imbécile… Troisième point : c’est du temps perdu que d’user de finesse avec moi ; le zigoto qui parviendra à duper le soussigné n’est pas encore né et il ne naîtra pas de sitôt.
— Qui est l’imbécile ? – demanda Candido. – Et qui veut user de finesse ?
— Toi, mon cher.
— Me voilà imbécile et à la fois usant de finesse… Mais pourquoi ? Et comment ?
— Tu sais parfaitement bien pourquoi et comment.
— Je te jure que je ne sais pas et ne comprends pas. – Et Candido prononça ces mots avec un désespoir tel que le secrétaire, doutant si vraiment il ne savait ni comprenait, en retira la certitude qu’imbécile il était à proprement parler.
— Tu ne sais donc pas que ta famille a entrepris une action judiciaire pour te faire interdire ?
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire qu’ils veulent t’enlever tout ce que tu as.
— Je n’en savais rien, – dit Candido.
— Admettons, – dit le secrétaire. – Seulement, si, en fait, tu le savais, et que tu te sois amené à seule fin de nous piéger, le Parti et moi, pour que nous prenions tout sur notre dos, face à ta famille, que nous te défendions contre eux, que nous plaidions ta parfaite santé mentale, eh bien, tout change et tu te fourres le doigt dans l’œil.
— Je ne savais rien de tout cela, – dit Candido. – Et je te demande bien pardon : mais uniquement pour le temps que je t’ai fait perdre, pas du tout pour avoir censément tenté de te duper.
Il courut chez Don Antonio, afin de lui raconter toute l’affaire. Et Don Antonio se mit en colère : contre le secrétaire, et plus encore contre la famille de Candido. Toutefois, Candido, lui, était bien plus déchiré par le fait que le secrétaire l’eût cru capable de tramer une duperie que par l’intention qu’avaient les siens de le faire interdire. Et même, il se sentait comme allégé, comme soulagé par le fait que sa famille cherchât, à sa manière, et encore qu’à son propre avantage, une solution à son problème de se libérer de ses terres, de son domaine. Pour ces terres, il s’était pris de passion, y avait travaillé : mais sans le moindre sens de la propriété, de la possession ; comme si, de cultiver la terre du mieux qu’il pouvait, de la rendre plus féconde, plus ordonnée, plus nette, ce n’était qu’élément d’une vie juste et n’avait rien à voir avec les profits, avec l’argent. Quelque chose qui ressemblait à l’amour. A l’amour pour Paola. Et à présent que Paola était partie, son travail quotidien lui paraissait comme dévalorisé : du labeur, rien que du labeur, dans le cours toujours pareil des saisons ; ce qu’il avait toujours été pour les paysans, jamais contents, constamment en train de maudire la pluie et le soleil, la grêle et les gelées, le phylloxéra qui s’attaque à la vigne et le charbon ou mal noir qui s’en prend au blé. Et ce que les campagnes, jour après jour, offraient à la vue du cultivateur, c’était l’allégorie la plus véridique de la vie : un ouvrage pénible quotidiennement menacé, souvent anéanti ; des maux qui naissaient invisiblement, qui se propageaient inexorablement. Et ces maux mêmes, par les noms que les paysans leur donnaient, précisaient l’allégorie de la vie : le mal noir, le mal blanc, le mal rouge.
Don Antonio n’aimait guère l’indifférence dont Candido faisait preuve face aux manœuvres des siens pour le faire interdire. Il lui semblait inconcevable que quelqu’un se laisse dépouiller de son bien avec une telle tranquillité d’esprit : encore que la propriété fût injuste, encore que les lois qui la protégeaient fussent injustes… Et tout cela avec, par-dessus le marché, un certificat d’imbécillité. Aussi entreprit-il avec alacrité d’enquêter au sujet de ces manœuvres : quels membres de la famille de Candido étaient précisément à l’origine de la chose ? quelles étaient les motivations de l’instance judiciaire ? quels avocats, quels juges ? où en était l’instance en question, dans le labyrinthe judiciaire, et quel était l’avis du juge à son sujet ? Il ne lui fallut que quelques jours pour tout savoir là-dessus.
Comme on l’a déjà dit, les frères et les sœurs du père de Candido avaient toujours nourri l’espoir de mettre la main sur les biens laissés par leur consanguin : comme pour respecter quelque volonté de déshériter Candido que Maître Francesco Maria Munafo, s’il en avait eu le temps, aurait assurément mise en œuvre. Mais, pour barrer la route à cet espoir, il y avait eu dès l’abord, en faveur de Candido, le général : homme qui avait des relations puissantes, tant par un passé nullement passé, que par un présent bien ressemblant au passé. Mais, le général complètement dégoûté de Candido, Concetta dehors et « celle-là » dedans, leur espoir avait repris du poil de la bête. Hélas, nouveau frein, voilà Candido inscrit au Parti Communiste, qui, à coup sûr, le protégerait et assisterait.
L’expulsion de Candido du Parti fut pour eux comme un feu vert. Ils tâtèrent le général et Concetta : mais le général ne voulait plus entendre parler de Candido ; quant à Concetta, elle entendait certainement en parler et en parlait, mais comme d’un malheureux qui, par elle-même élevé pendant quatre lustres avec amour et sacrifice, courait tout droit à une fin malheureuse. Ils ne négligèrent point, bien sûr, de sonder l’opinion publique, et le résultat fut, à l’unanimité, le suivant : une femme comme Paola, ce garçon, elle n’en aurait fait qu’une bouchée : tant en vertu de l’ars amandi où, pas de doute là-dessus, elle était on ne peut plus experte, que par la convoitise de l’argent qui, chez une femme comme « celle-là », ne pouvait être qu’archipuissante et impitoyable. Seulement, au moment où ils commençaient à donner forme à leur projet, voilà que Paola avait filé : comme, c’était de notoriété publique, elle avait filé en l’absence de Candido, en emportant de lourdes valises, le soupçon que « celle-là » vidât déjà avant les poches de Candido se mua en la certitude quelle l’avait dépouillé en partant.
Don Antonio parvint également à se procurer copie des papiers. Pour démontrer spécifiquement l’imbécillité de Candido, on arguait de deux faits qui, à y regarder de près, se contredisaient : le fait que, encore que gros propriétaire terrien, il s’était pourtant inscrit au Parti Communiste, lequel, tout le monde sait cela, entend donner la terre aux paysans ; et le fait que, environ une année plus tard, pour la manie exhibitionniste qu’il avait de faire cadeau de ses terres aux paysans, il avait été fort sagement expulsé du Parti. On passait ensuite à une démonstration beaucoup plus détaillée : mentionnant entre autres l’offre faite à la commune de lui céder gratuitement des terrains d’une étendue considérable, dont la valeur s’élevait à plusieurs millions de lires ; les folles dépenses auxquelles il s’était livré sur ses terres pour y apporter des améliorations des plus discutables ; sa cohabitation avec une fille d’extraction inconnue, qui avait exercé des fonctions très humbles chez son propre grand-père – cohabitation tenue pour scandaleuse par la femme qui l’avait élevé (Concetta Munistori, 51 ans, présentement au service de l’honorable député Arturo Cressi : à convoquer comme témoin), désapprouvée par ce grand-père (général et député Arturo Cressi, lui-même à convoquer comme témoin), et finie, cette cohabitation, par la disparition de la fille en question qui aurait – la ville tout entière le présumait — emporté des objets de valeur appartenant au patrimoine des Munafo.
— Magnifique ! – dit Candido. – Avec des motivations pareilles, sûr et certain qu’ils me prennent mes terres.
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