Candido ou un rêve fait en Sicile
De la rencontre que Candido fit de sa mère et de la soirée qu’ils passèrent ensemble, ainsi que de la manière dont, ce soir-là, il parvint à se sentir heureux.
« Le soir, je suis allé chez Lipp. » C’était comme un motif musical, l’air d’une chanson, qui affleurait aux lèvres de Don Antonio chaque fois qu’il passait devant : et il y passait souvent dans ses journées, car c’était près de son hôtel. « Le soir, je suis allé chez Lipp. » Hemingway ou Fitzgerald ? Peut-être Hemingway, Paris est une fête.
Un jour qu’au lieu de répéter le refrain dans sa tête il le prononçait à mi-voix, Candido se trouvait avec lui. « Le soir, je suis allé chez Lipp. » Et Candido, aussitôt : « Eh bien, on ira ce soir… Ou plutôt cet après-midi : le soir, c’est toute une affaire que d’y trouver une table. »
Ils y allèrent donc l’après-midi. Toutes les tables étaient occupées, ils attendirent qu’il y en eût une de libre. Ils finirent par la trouver, dans un coin. A trois, ils durent se serrer : mais Don Antonio, Candido le comprenait bien, dans la carte des lieux mythiques de Paris qu’il avait tracée pendant des années et des années de lectures, souhaitait marquer l’endroit comme visité.
Francesca et Candido demandèrent un café noir, Don Antonio, un armagnac : et parce qu’il ne pouvait pas avaler plus qu’une gorgée du café que l’on faisait à Paris, et parce que, à Paris, il entendait manger et boire suivant ses lectures. Armagnac donc. Ou pastis. Ou calvados. Valeureux hommage à la littérature chez un Sicilien qui ne buvait presque jamais, ou alors tout juste un demi-verre de vin rouge à déjeuner et à dîner : comme presque tous les Siciliens.
Ils parlèrent de Hemingway et de Fitzgerald, des Américains à Paris, des écrivains américains que Don Antonio lisait au cours des dernières années du fascisme et qui, en ce temps-là, lui paraissaient tous très grands, alors que Candido et Francesca, plus tard, les liront distraitement et même avec quelque impatience. Un couple américain occupait la table à côté d’eux : des Américains, pas d’erreur possible. L’homme avait les cheveux tout blancs, parfaitement peignés, dans un visage plein et rose, des lunettes dans une monture métallique légère, le cigare entre les dents ; la dame avait les traits vieux, les cheveux d’un blanc donnant dans le violet, des lunettes en forme de papillon, grandes et lourdes, un corps souple et juvénile. Pour lui, on ne sait quoi de las, d’ennuyé, d’ensommeillé : tout l’opposé de la volubilité vive avec laquelle elle parlait et agitait ses mains. Il n’y a que les femmes américaines pour être aussi vieilles et à la fois aussi jeunes : et seuls les hommes américains ont cet air d’après-midi ensommeillé – une après-midi excellente, mais presque à la limite du haut-le-cœur – en présence de leurs conjointes.
Au moment où Francesca, Don Antonio et Candido avaient pris place à la table voisine, elle discourait et le mari acquiesçait, avec un mouvement quasi rythmique du chef. Après, elle se tut : comme prêtant attention à ce que les nouveaux venus disaient. Puis, subitement, la voilà qui se tourne de leur côté et demande, en italien : – Italiens ? – Francesca, Don Antonio et Candido répondent affirmativement. – Moi aussi, je suis Italienne, – dit l’Américaine. Et tout aurait pu s’arrêter là mais, après les avoir à nouveau scrutés, et longtemps, la femme questionne encore : – Siciliens ? – Nouvel acquiescement, et c’est alors qu’elle lance à son mari un long : – Oh ! — stupeur et ravissement mêlés, le « oh ! » typique des Américains, celui-là même que l’on sent se transmettre, tel un lien qui s’établit brusquement à travers tout le monde, parmi la foule qui assiste le 14 juillet au feu d’artifice sur la Seine : à chaque illumination nouvelle du ciel. – Moi aussi, je suis Sicilienne, – finit-elle par ajouter : et de recommencer à les scruter avec une expression hésitante, anxieuse, comme si la question qu’elle voulait poser, qu’elle se disposait à poser, allait découvrir la carte du destin.
Finalement, elle se décide à la poser : – De quelle ville ?
Don Antonio dit le nom de la ville.
Elle se lève, frémissant d’émotion, de grande émotion : la main sur la poitrine, comme pour comprimer les battements de son cœur. S’adressant à Don Antonio, mais l’œil sur Candido, elle dit : – Vous êtes l’archiprêtre Lepanto ; et toi… – Mais, depuis déjà quelques secondes, Candido savait que cette dame était sa propre mère.
S’ensuivit, chez Lipp, une scène de roman-feuilleton : à quoi mit fin un garçon qui s’approchait. Ils payèrent, sortirent. Madame Maria Grazia ôta ses lunettes en forme de papillon afin de sécher ses larmes. La soutenant avec tendresse, répétant son nom, — Grace ! Grace ! – le mari considérait les trois autres d’un air de reproche : comme s’ils étaient responsables de cette intrusion qui risquait de lui gâter ses vacances.
Grace retrouva sa sérénité. Montrant son mari, elle dit à Candido : – Voilà… – Et peut-être allait-elle dire « ton père », peut-être allait-elle dire « mon mari ». Ses traits rougirent, sa parole se brisa, et elle finit par dire : – Voilà Hamlet. – Hamlet serra avec chaleur la main à Candido, à Francesca, à Don Antonio, en demandant en italien à chacun : — Comment allez-vous ? – Et tous les trois de répondre qu’ils allaient bien.
C’était, pour Grace et pour Hamlet, leur dernière soirée à Paris : ils repartaient le lendemain, et Hamlet ne pouvait pas remettre ce départ. Vraiment dommage qu’ils se soient rencontrés justement ce dernier soir. Candido vivait à Paris : eux, s’y trouvaient depuis deux semaines ; pourquoi ne s’étaient-ils pas rencontrés plus tôt ? En tout cas, pour ce soir-là, ils le passeraient ensemble. Avec quelque solennité, Hamlet les invita à dîner : dans un restaurant fameux.
Ils marchèrent dans Paris en parlant de leur ville (et Hamlet lui-même la tenait un peu pour sienne du fait que, pendant quelques mois, il y avait exercé sa domination, et qu’il y avait rencontré la femme de sa vie), de la Sicile, de l’Italie, de l’Europe. Sans y mettre la moindre intention, ils évitaient de parler de leur existence. Toutefois, ils y pensaient, le fils et la mère en particulier : et, bien vainement, l’un et l’autre s’efforçaient d’éprouver amour ou remords. S’ils avaient été seuls, ils n’auraient rien trouvé à se dire ou bien peu de chose. Heureusement, Don Antonio et Hamlet étaient là, qui s’étaient mis à discuter politique.
— Après trente-quatre ans… – commença Don Antonio.
— Ton âge, – le coupa Grace, en regardant avec tendresse Candido.
— Après trente-quatre ans, – reprit Don Antonio, – il m’est peut-être consenti de vous adresser une question que, je l’espère, vous ne tiendrez pas pour indiscrète.
— Laquelle ? – dit Hamlet.
— Voici ma question : comment avez-vous pu, quelques jours à peine après votre arrivée dans notre ville, choisir pour exercer des fonctions publiques les pires de nos concitoyens ? Vous les avez trouvés tout de suite à vos pieds ou bien vous avaient-ils été signalés au préalable ?
— Ils étaient vraiment les pires ? – demanda en souriant Hamlet.
— Assurément… Notez bien que ma question, au point où nous en sommes, n’est que simple curiosité, mettons, historique : n’y voyez pas le moindre semblant de polémique.
— Je puis vous répondre, car je ne crois pas être encore tenu au secret : ce n’est pas moi qui les ai choisis. Quand on m’a envoyé dans votre ville, on m’a donné une liste de personnes à qui j’aurais à faire confiance… J’aurais : un ordre donc. – Et, pure formalité, d’ajouter : – Je le regrette.
— Nous l’avons regretté encore davantage, nous ! — dit Don Antonio. – Toujours est-il que c’est là ce que j’ai toujours soupçonné. Je veux dire, que vous étiez arrivé avec la liste des chefs de la Mafia en poche.
— Je vous dirai que moi-même, j’ai eu le soupçon que ma liste ne comportait que des gens de la Mafia… Voyez-vous, nous faisions la guerre…
Ils parlèrent de la guerre, de la paix ; et de l’Allemagne. Grace et Hamlet avaient passé deux mois à voyager en Europe : seule l’Allemagne les avait déçus. – L’Europe, – dit Hamlet, – est devenue un orphelinat : les orphelins de de Gaulle, les orphelins de Franco, les orphelins de Salazar ; et, en Italie, les orphelins du Parti Communiste… Il n’est que les Allemands pour garder un père, encore qu’à l’état de fantôme.
— Un fantôme semblable au père d’Hamlet pour Hamlet, – dit Don Antonio.
Hamlet sourit de cette allusion à Hamlet. – Seulement, – dit-il, – comme, dans toute l’Europe, il n’est que Sartre à en être préoccupé, pourquoi voulez-vous que ce soit justement nous, les Américains, qui ayons à nous en préoccuper ? Je crois au contraire que…
Mais ils arrivaient à leur restaurant. Grace enjoignit : – Assez de politique, préoccupons-nous du dîner. – Hamlet se connaissait en vins, il choisit et soumit son choix à l’avis de ses commensaux : mais aucun d’entre eux ne s’y connaissait comme lui.
Ils firent un excellent dîner : Hamlet et Don Antonio burent largement, les autres avec modération.
On accompagna Grace et Hamlet à leur hôtel. Grace invita Candido et Francesca à s’installer en Amérique. – Nous irons, un jour ou l’autre, – promit Candido, – on verra. Mais pour vivre, c’est ici que je veux rester… Ici, on sent bien que quelque chose est sur le point de s’achever, quelque chose est sur le point de commencer : et moi, j’aime bien voir finir ce qui doit finir. – L’embrassant, sa mère se dit : « Vraiment un monstre ! » Mais, au milieu de ses larmes, elle dit : – En Amérique nous avons tout : je t’y attends.
Candido, Francesca et Don Antonio descendirent les Champs-Elysées. La nuit était tendre, infiniment douce. Ils décidèrent de la passer à flâner à travers Paris, vu que le lendemain était un dimanche. Don Antonio, tous ces vins excellents avaient mis en lui non de la gaîté, à proprement parler, mais de la fantaisie et de la liberté. Il disait : – Tu as raison, c’est tout à fait vrai : on sent, ici, que quelque chose est sur le point de se terminer et c’est beau… Chez nous, rien ne finit, jamais rien ne finit… – Et il faillit en sangloter.
Ils passaient devant les sculptures de Maillol : Don Antonio exprima son envie de coucher auprès d’une de ces femmes de bronze. – Rien que pour dormir, – ajouta-t-il. – Dormir chastement : le sommeil le plus chaste de ma vie. – Et il discourut longuement de la chasteté, y ajoutant le latin des Pères.
Ils franchirent le pont Saint-Michel, et Don Antonio, presque prêchant, commença : – Ici même, au mois de mai 1968…
Candido le coupa : – Etaient-ce nos grands-pères ou nos petits-fils ?
— Question inquiétante… – dit Don Antonio. Et il ne pipa plus mot. Il réfléchissait, maugréait.
Sur les quais, ils prirent la rue de Seine. Et, devant la statue de Voltaire, Don Antonio s’immobilisa, s’accrocha à un réverbère, baissa la tête. Comme s’il entrait brusquement en prière. – Le voilà notre père, – finit-il par crier, – notre vrai père !
Avec douceur et à la fois une poigne robuste, Candido l’arracha à son réverbère, le soutint, l’entraîna. – Ne recommençons pas avec l’histoire des pères, – dit-il. Il se sentait le fils de la chance : et heureux.
Racalmuto, 3 octobre 1977.
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