Candido ou un rêve fait en Sicile
De la manière dont Candido parvint à l’état presque absolu d’orphelin, et du risque qu’il courut d’avoir à émigrer à Helena (Montana).
A l’âge de cinq ans, Candido connaissait à peu près tout de Maître Munafo ; mais l’avocat ne connaissait rien de Candido, et au reste n’éprouvait guère le besoin de connaître quoi que ce fût à son propos. Aliments, propreté et joujoux ne faisaient point défaut à l’enfant : que pouvait-on demander de plus à un père qui, par une présomption de paternité endurée dignement sinon saintement, s’appareillait à Joseph fils de Jacob, de qui l’épouse, par la vertu du Saint-Esprit, avait conçu comme avait fait Maria Grazia par la vertu de l’Esprit Américain.
Des reproches, Maître Munafo n’avait jamais eu lieu d’en adresser à l’enfant, et il lui arrivait parfois de se dire, de manière un tantinet torve, qu’il eût bien aimé en avoir motif. L’exhorter, l’entraîner à se nourrir, pas nécessaire : Candido mangeait toujours de bon appétit, il était même judicieusement gourmand. Quant à l’empêcher de se livrer à des jeux dangereux, l’occasion ne s’en était jamais présentée : Candido n’aimait pas ce genre de jeux. L’obliger à dormir aux heures où il faut dormir, guère indispensable : aux heures fixées Candido ne refusait jamais, ne tardait jamais à se coucher et, la tête aussitôt sur l’oreiller, il dormait, « comme un petit ange », au dire de Concetta.
Candido savait donc tout de son père, ou presque : c’est-à-dire, exception faite pour ses pensées, tout ce qui avait trait à son métier, aux revenus de ce métier ainsi que de ses propriétés, aux rapports avec les clients, les confrères, les juges, les métayers. Il savait tout cela à la manière des magnétophones du Président Nixon, qui savaient tout ce que disait le Président Nixon. Seulement, Nixon connaissait l’existence de ces magnétophones, alors que Maître Munafo ignorait que Candido était tout oreilles : ce qui, vu les résultats du désastre à quoi s’exposèrent l’un aussi bien que l’autre, établit quelque différence entre eux par le fait que Munafo s’avérera bien moins sot que Nixon.
Candido avait contracté l’habitude de se glisser comme un chat jusque dans l’étude de son père : toutes les fins d’après-midi, à l’heure vespérale, quand, dans cette pièce garnie de meubles lourds et sombres, sombres fauteuils de cuir, rideaux damassés non moins sombres, la lumière, partout ailleurs dans l’appartement violente, prenait on ne sait quoi de mou, de vaporeux, de somnolent. Candido aimait se tenir derrière un grand divan et, couché sur le tapis épais qui couvrait presque tout le plancher, il explorait interminablement les peintures du plafond : il lui arrivait parfois, en fixant tantôt l’une tantôt l’autre des femmes nues qui y prenaient leur envol, d’éprouver un sommeil descendant sur lui à l’instar des voiles qu’agitaient ces dames, ou comme un zéphyr ; en somme, de s’assoupir avec délices. Les plafonds des pièces étaient ses livres de classe : des angelots et des roses, il était passé aux femmes nues et à leurs voiles.
Quand il lui advenait de s’assoupir dans la légèreté et la douceur de ces voiles que, du haut du plafond, amoureusement, lui livrait l’une de ces femmes, et il s’agissait ordinairement de celle dont il faisait sa favorite, il ne manquait jamais de se réveiller au moment où son père entrait, ouvrait les fenêtres, se mettait à sa table de travail. Immobile et silencieux demeurait-il, attendant que commencent à arriver les visiteurs. Si toutefois il s’ennuyait, il rampait silencieusement sur son ventre, les meubles le cachant à la vue de son père, et franchissait celle des trois portes de l’étude par laquelle personne n’entrait ni ne sortait jamais, et qui, de même que les autres, était masquée par de lourdes tentures. Mais il était rare que Candido en vînt à s’ennuyer : il aimait cette espèce de théâtre invisible, le dialogue, le volume et les timbres variés des voix, le ton dramatique, suppliant, persuasif que prenaient le patois des paysans comme l’idiome de son père. Pas le moindre soupçon de malice, on le conçoit, dans cette écoute en catimini : sa manière de se tenir là bouche close ou de s’éloigner en rampant n’étaient que les éléments d’un jeu qu’il jouait avec lui-même.
Ce jeu d’espèce esthétique ou, un degré plus bas, sensuelle, il était rare qu’il provoquât chez Candido quelque intérêt pour les faits qu’il entendait exposer, et d’autant plus qu’ils étaient mal exposés, de manière incohérente ; et même s’ils étaient parfaitement exposés par les protagonistes ou les parents de ceux-ci, même si son père, successivement, les résumait avec clarté, ces faits, pour Candido, demeuraient presque toujours absolument obscurs : une chance pour Maître Munafo et pour ses clients. Une chance qui toutefois ne pouvait pas durer et, en fait, elle ne dura pas.
Il advint ainsi qu’un jour Candido eut à écouter le récit d’un homicide. De cet homicide, il avait entendu Concetta parler : avec épouvante, avec exécration. Par la suite, il en avait entendu également parler par ses camarades du jardin d’enfants, et notamment par le fils du lieutenant des carabiniers, très fier que son père eût arrêté l’assassin présumé. Or, dans l’étude de Maître Munafo, Candido apprit que ce n’était pas du tout l’assassin vrai qu’avait arrêté le lieutenant, mais un quidam qui avait bien sûr ses raisons d’assassiner l’assassiné, mais point si graves, encore que cachées, encore que secrètes, que celles qu’avait celui qui avait assassiné pour de bon. Candido n’avait pas une notion précise de ce qu’est tuer, mourir, la mort. Plus exactement, il en avait la même notion que Concetta : une sorte de voyage, le fait de quitter un endroit pour un autre.
La confession que, dans l’étude de Maître Munafo, cet homme avait faite à son père, en vue d’être conseillé utilement sur la manière dont il aurait à se comporter au cas où l’innocence de l’innocent serait reconnue et où les soupçons des carabiniers se porteraient sur lui-même, impressionna Candido à l’idée de l’impression que pareille révélation produirait sur le fils du lieutenant. Il enregistra donc textuellement cette conversation dans sa mémoire ainsi que le nom de l’assassin. Et, ponctuellement, dès le lendemain, il en fit révélation à ses camarades du jardin d’enfants : cela, afin de représenter au fils du lieutenant que son père s’était trompé. Ce que, non moins ponctuellement, le fils du lieutenant reprocha à son père, lequel lui faisait perdre la face auprès de ses camarades en arrêtant des innocents en lieu et place des coupables.
Il en résulta toute une histoire. Les carabiniers arrivèrent en force au jardin d’enfants, se firent tout raconter par Candido en présence de la directrice et de quelques institutrices, et Candido fit méticuleusement récit de tout ce qu’il avait ouï dans l’étude de son père, ravi de se trouver parmi tous ces carabiniers qui l’écoutaient dans le ravissement.
Quand il quitta l’école, il retrouva comme d’habitude Concetta qui l’attendait : bien plus laide que d’ordinaire, vu les larmes qu’elle avait versées et qu’elle se retenait de verser encore. Elle lui dit que son père était parti, et pour un voyage des plus longs. Candido eût accueilli la nouvelle avec son indifférence coutumière – Maître Munafo partait à tout bout de champ pour la campagne, pour Palerme, pour Rome – si Concetta n’avait pas eu cette tête en pleurs et si elle n’avait pas ajouté un propos que Candido trouva insensé non moins qu’effrayant. – Ta langue, – dit Concetta, – faudrait la couper.
Sur ce départ du père, par la suite, il parvint à connaître quelques détails, encore que flous. Il semble (rien à vrai dire de précis : au reste, il ne chercha jamais à en savoir davantage) que, les carabiniers partis, la directrice du jardin d’enfants s’était empressée d’informer Maître Munafo du récit fait par Candido à la maréchaussée, et Maître Munafo, voyant son propre naufrage pour ce qui était de sa vie professionnelle et des règles morales qu’il avait jusqu’alors observées, avait bel et bien mis fin à ses jours. En s’en allant, il cherchait à restaurer cette armature morale que Candido, inconsciemment, avait mise en pièces : il écrivit qu’il se tuait car il était à bout, malade soit d’un cancer soit des nerfs. Noble mensonge, qui toutefois n’épargna point au client dont Candido avait rapporté les aveux une condamnation à vingt-sept ans de prison.
Toujours est-il que, ce même jour, Concetta amena Candido chez le général. Et l’enfant y demeura jusqu’à l’arrivée de sa mère : arrivée qui marquera, pour Candido, le début de tribulations qui ne dureront pas moins d’un mois ; c’est que la mère était arrivée dans la conviction qu’il était de son devoir de reprendre son fils et de l’emmener à Helena, où elle vivait désormais en qualité de Madame John H. Dykes.
Cette dame, c’est-à-dire sa mère, plaisait bien à Candido. Elle lui paraissait ressembler à la femme nue du plafond à qui allaient ses préférences. Et il aurait bien aimé (Stendhal !) qu’entre elle et lui, quand elle le prenait entre ses bras et le serrait contre elle, il n’y eût pas le moindre vêtement. Seulement, pour ce qui était d’aller avec elle en Amérique, c’était une autre paire de manches. C’est avec Concetta qu’il entendait rester, et dans la maison aux plafonds joliment décorés. Ses pleurs, puis une fugue désespérée (on le retrouva errant, affamé et tout déchiré, dans la campagne), persuadèrent sa mère de le laisser là. Décision qui fut pour elle, faut-il ajouter, un vrai soulagement. N’empêche qu’au moment de la quitter, et alors que Candido lui rendait froidement ses baisers, elle murmura à son propre père : – C’est un petit monstre ! – Et c’était là une pensée que le général partageait depuis toujours.
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