Candido ou un rêve fait en Sicile
De la vie que menait Candido entre sa maison, ses campagnes et son parti, et de la proposition qu’on lui adressa et qu’il n’accepta point.
Candido avait décidé de mettre un terme à ses études régulières : à supposer qu’il en eût jamais fait. En effet, son lycée, où il avait fort bien suivi son chemin, du moins pour ce qui était des bonnes notes et des promotions, ne lui avait servi que pour lire des livres qui n’avaient rien à voir avec les études puisqu’ils étaient des leçons de vie. A présent, il entendait se consacrer entièrement à la campagne. Grâce à la gestion scrupuleuse du général, il se trouvait disposer d’argent à sa banque : il acheta des tracteurs, qu’il apprit à conduire ; il fit construire des canalisations pour exploiter l’eau qui auparavant était perdue ; il planta des vignobles, installa des cultures maraîchères. Il menait l’existence d’un paysan et à la fois d’un mécano : labourant, plantant, greffant ; et veillant aux machines, les réparant quand elles tombaient en panne. Tous les soirs, à la brune, il rentrait chez lui ravi : et ravie retrouvait-il Paola. Le samedi soir, ou aux autres réunions de la cellule, il allait au Parti : non tous les soirs, comme au temps où il fréquentait encore son lycée. Il participait aux débats, soit pour les ramener à leur point de départ quand il les voyait s’en éloigner au point qu’on ne le voyait plus, ce point de départ, soit pour exprimer de la façon la plus succincte et la plus nette son opinion. Les quelques paysans qui se trouvaient là, notamment lorsqu’il était question d’agriculture, approuvaient toujours ses interventions, mais presque jamais ceux qui avaient pris place derrière la table, sous les portraits de Marx, de Lénine et de Togliatti. Chaque fois qu’il lui advenait d’être par ceux-là désapprouvé, Candido rentrait chez lui doutant de lui-même et de sa capacité de voir les choses dans leur éclairage juste : il se repentait d’avoir pris la parole. Il ne trouvait un peu de réconfort que dans le fait que les cultivateurs l’avaient approuvé. Et c’est justement là ce que Candido aimait dans le Parti : la possibilité de se retrouver avec des paysans, des artisans, des mineurs ; des gens vrais, concrets, qui parlaient de leurs besoins et de ceux de leur ville en quelques mots précis ; en résumant parfois tout un discours par un simple proverbe.
Il y avait là un contraste passablement net, encore que non perçu, entre ceux qui formaient le Parti, qui, par leur nombre, par leurs besoins, par leurs espoirs, étaient le Parti, et ceux qui représentaient et dirigeaient ce Parti : d’un cours inépuisable et fuyant les propos de ceux-ci ; vifs et secs, tels des coups au but, ceux des autres, et, par moments, non dépourvus d’une ironie brutale. Don Antonio, dans ce contraste qui toutefois ne se manifestait jamais comme tel, voyait se reproduire ce qui était toujours arrivé et arrivait à l’intérieur de l’Eglise : ces mêmes gens qui aimaient la parole courte, de qui la vie de famille et de société était plutôt faite de silences que de mots, prenaient plaisir aux longs sermons, aux prêcheurs qui ne se laissaient guère comprendre. – C’est mon âme qui les comprend, – ainsi s’était exprimée une petite vieille à propos d’un prédicateur verbeux et abscons. Donc, les chefs du Parti parlaient encore à l’âme de ceux qui ne pouvaient, ne savaient parler que des corps.
En menant cette existence que l’on pouvait dire sereine – il n’y avait qu’un point noir : le verdict que le Parti n’avait pas encore prononcé touchant sa conduite –, Candido se trouva être, à un moment donné, le protagoniste d’une vicissitude qui le fit baisser encore davantage dans l’estime de la plupart des gens et qui, pour ce qui était du verdict, le fera pencher vers la condamnation plutôt que vers l’acquittement ou l’indulgence.
Un soir, assez tard, il reçut chez lui la visite d’un certain Zucco, personne aux activités mal définies, entre l’intermédiaire dans l’immobilier et le pourvoyeur de voix aux élections. Candido le connaissait vaguement pour l’avoir parfois rencontré s’empressant auprès de son grand-père, et il se dit que le bonhomme venait justement de la part du général, ignorant que, depuis belle lurette, Zucco, flairant quelque odeur de mort politique chez le général, ne s’empressait plus auprès de lui et l’évitait même carrément. En effet, c’est tout autre chose qui l’amenait chez Candido. Prenant les choses de loin, comme s’il n’était venu que pour féliciter Candido de s’arranger si bien de Paola et de ses terres, il finit par lui demander ses intentions au sujet d’un bout de terre que Candido avait peut-être oublié qu’il possédait à l’orée de la ville et s’il songeait à s’arranger avec (le verbe « s’arranger » plaisait fort à Zucco). Candido répondit qu’il se souvenait bien de cette petite propriété et que peut-être il s’y arrangerait une petite vigne. Zucco en parut estomaqué : – Des vignes là-bas ? Des vignes dans un terrain à l’entrée du pays ? Mais c’est un bout de terre qui vaut de l’or, qui est de l’or ! – Et aussitôt d’expliquer en quoi c’était de l’or : plus exactement, comment il pourrait devenir de l’or.
On projetait, pour la ville, la construction d’un hôpital important. Et ce terrain, c’était un emplacement idéal pour l’y bâtir. Il suffisait que Candido en soit d’accord. Candido répondit que, s’agissant d’un hôpital, il était on ne peut plus d’accord : au surplus, d’accord ou pas, la commune ou la province ou l’Etat, pour raison d’utilité publique, seraient en tout état de cause en mesure d’exproprier ce bout de terrain.
— Bien sûr, – dit Zucco, – seulement, il y a le problème du fric.
— Je comprends, – dit Candido : et il n’avait rien compris. – Mais moi, ce terrain, je peux l’offrir. Et pour rien, vous pensez bien : on a vraiment besoin d’un hôpital.
— Pour rien ? – Zucco en bavait de stupéfaction.
— Oui, – dit Candido, – je crois que c’est faisable par un acte de donation ou encore…
— Je vois que nous ne nous comprenons pas, – dit Zucco.
— Cherchons à nous comprendre, – dit Candido.
— Eh bien… Moi… Mettons que… Voilà…
Zucco s’y perdait, il ne parvenait pas à trouver les mots qu’il fallait, le propos à tenir à ce démuni, ce crétin qu’était bien le jeune Munafo. Feu son père eût compris au vol. Son grand-père, pareil, encore que guère intelligent, encore qu’honnête (à l’idée de cette honnêteté du général, une grimace de dégoût s’esquissa sur les traits de Zucco). Mais celui-là, de qui tenait-il, de qui diable était-il le rejeton ?
S’ensuivit un silence, dramatique pour ce qui était de Zucco, d’attente, curiosité et vagues soupçons de la part de Candido.
— Cet hôpital, voyez-vous, – finit par déclarer Zucco, – on peut le bâtir, toujours à proximité du pays, aussi bien sur votre bout de terre que sur un autre bout de terre. Comme le terrain qui sera exproprié sera payé au poids de l’or, il est évident que la personne qui choisira l’emplacement où s’élèvera l’hôpital fera un cadeau de première au propriétaire dudit terrain. Dès lors, ce propriétaire, faut-il pas qu’il remercie ? faut-il pas qu’il rende la politesse ?
— Comment remercier et rendre la politesse ? – demanda Candido, qui commençait à saisir et reprenait son attitude de chat ensommeillé, où il cachait son attention.
— Eh bien, il remercie, il rend la politesse en offrant un pourcentage sur le prix qu’on lui payera… Tenez, mettons trente pour cent, ce serait tout juste raisonnable, vu que la personne qui recevra ces trente pour cent se décarcassera pour que le terrain soit payé le prix le plus fort possible.
— Et pour qui, ces trente pour cent ?
— Vous n’aurez à faire qu’à moi… D’autant plus que, voyez-vous, il ne s’agit pas d’une seule personne… Vous pensez bien qu’il y en a plusieurs…
— Je pense bien, – dit Candido en se levant. Et Zucco en fit autant. Après quoi, les voilà les yeux dans les yeux. – Monsieur Zucco, moi, mon terrain, je l’offre gratuitement, – reprit Candido. – Et, tout compte fait, en considération du fait que c’est l’emplacement le meilleur pour y bâtir cet hôpital, si jamais on en choisissait un autre, je saurai le pourquoi de ce choix et je le dénoncerai publiquement.
— Quoi, vous tournez le dos à la chance que je vous offre et, de plus, vous iriez jusqu’à me trahir, moi, qui vous apporte cette chance ? – Et Zucco d’ajouter : – J’aurais dû m’y attendre.
— Oui, vous auriez dû vous y attendre, – dit Candido.
Le lendemain, il se rendit à la mairie pour déposer, par écrit, son offre de céder gratuitement son terrain. Le maire le remercia, dit que cette offre généreuse serait prise sérieusement en considération ; quant à l’acceptation, il ne pouvait rien prévoir : la décision serait prise, avec pondération et prudence, par une commission technique ad hoc.
Candido relata toute l’affaire à la réunion du Parti. De ceux qui siégeaient derrière la table, il reçut une approbation circonspecte et l’assurance que le Parti suivrait de près ses développements. Un cultivateur se leva pour demander comment on avait osé adresser une proposition pareille à un communiste, car on savait bien que Candido l’était. – Il y a dix ans, — ajouta-t-il, – personne n’aurait commis l’imprudence d’aller tenir de tels propos à un communiste.
— Dix ans avant, Staline était encore en vie : voilà ce que se disait ce paysan ; et tout le monde, qui le connaissait bien, savait qu’il se disait cela. Il y en eut qui rirent, d’autres le chapitrèrent. Mais sa question impressionna fort Candido.
Un mois plus tard, Candido apprit qu’on avait choisi pour l’hôpital un autre terrain que le sien. Il reprit la question lors d’une réunion du Parti, mais sur un ton qui déplut à ceux qui siégeaient derrière la table. Le ton d’un réquisitoire, disaient-ils, qu’ils ne méritaient pas et qu’ils ne pouvaient pas tolérer. Eux, ils avaient fait tout leur possible pour que l’on accepte la proposition de Candido : mais on leur avait opposé des raisons techniques, qui paraissaient indiscutables. D’accord, on aurait bien pu faire appel à d’autres techniciens, plus capables ou moins intéressés, mais cela aurait abouti à bloquer tout, et il n’y aurait toujours pas eu d’hôpital.
— Voulez-vous un scandale ou un hôpital ? – demanda-t-on à l’assemblée.
Presque tout le monde tenait pour l’hôpital. Candido et quelques autres, pour l’hôpital et le scandale. Le secrétaire se leva pour prendre la parole et ce fut un long discours sur les affaires du pays, sur la manière dont le Parti les voyait, sur la façon dont le Parti menait l’opposition et la critique ; de temps à autre, savamment, une fléchette à Candido, à son exhibitionnisme, à son amour-propre, à son comportement, au peu de compte qu’il tenait des avertissements du Parti.
Et tout le monde de regarder Candido, chaque fois que le secrétaire l’atteignait, plus ou moins directement. Candido se tenait on ne peut plus tranquille. Quand le secrétaire eut fini de parler, comme tout le monde s’attendait qu’il dît à son tour quelques mots, Candido se borna à déclarer :
— Camarade, tu as parlé comme Foma Fomitch.
Et, vrai, c’était là la seule chose qu’il avait en tête pendant que le secrétaire parlait.
— Comme qui ? – demanda le secrétaire.
— Comme Foma Fomitch.
— Ah ! – fit le secrétaire. Et il paraissait parfaitement savoir qui était Foma Fomitch. En fait, deux jours durant, il se creusera la tête à son sujet.
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