Candido ou un rêve fait en Sicile

Leonardo Sciascia · Chapitre 13 sur 24

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Candido ou un rêve fait en Sicile

Des admonestations que Candido reçut de son parti, et du procès que l’on commença à instruire à son propos.

 

 

De tout ce qui, ce jour-là, s’était produit entre la maison du général et la maison de Candido, la ville clabauda longtemps. Les faits furent dûment rassemblés, mis à la sauce grivoise, et, pour ce qui est de la malveillance, embellis. On prétendit que le général en avait reçu, d’après certains, un infarctus, d’après d’autres, un accès de paralysie ; que Paola était grosse, on ne savait si des œuvres du général ou de Candido ; que la Démocratie Chrétienne avait demandé au général de donner sa démission au Parlement et le Parti Communiste la même chose à Candido pour ce qui était les jeunesses du Parti. On dit encore que Paola, outre que du général et de Candido, avait été, était toujours la maîtresse de Don Antonio, ce qui portait à trois le nombre des pères possibles de l’enfant qu’elle attendait : ce serait donc, ultérieurement, un jeu délicieux que de rechercher, d’après les ressemblances, par un référendum de la ville entière, à qui attribuer cette paternité.

A part le fait que Paola avait quitté la maison du général pour entrer dans celle de Candido, tout le reste n’était qu’invention. Il y avait pourtant un semblant de vérité dans ce qu’on racontait touchant le Parti Communiste, lequel était soucieux relativement à l’esclandre que Candido avait provoqué dans la ville. En revanche, cet esclandre servait la Démocratie Chrétienne, pour l’aider à se débarrasser du général de la manière la plus indolore et la plus aseptique : ce qu’elle avait déjà tenté de faire lors des dernières élections, en mettant obstacle à sa victoire mais, sur le numéro d’ordre qui était celui du général dans les listes, quantité de voix s’étaient concentrées de la manière la plus inattendue, et c’était peut-être dû au fait imprévisible que l’électorat continuait à apprécier l’honnêteté. Le général était bien un imbécile, mais honnête : pour d’aucuns, imbécile dans la mesure même où il était honnête – et c’étaient ceux-là mêmes qui, dans le Parti, eussent aimé se débarrasser de lui.

Ainsi, le Parti Communiste prenait grand souci de tout cela. Les jeunes qui avaient appuyé la demande d’inscription au Parti de Candido et de Don Antonio furent convoqués un à un et réprimandés avec sévérité. Après, ce fut le tour de Don Antonio. Et, à la suite, celui de Candido. Tels des inculpés, pour se disculper : car c’était bien un procès, dans sa phase d’instruction, que le Parti avait déclenché.

Pour Don Antonio, deux griefs : qu’il n’eût point détourné Candido de cette amourette, de cette intrigue, de cette relation si indécente qu’elle frôlait l’inceste (et il aurait bien pu l’en détourner, vu l’ascendant qu’il exerçait, on le savait bien, sur le garçon) ; et d’être lui-même l’amant de cette fille, d’après des bruits qui couraient dans la ville. C’est cette deuxième accusation qui bouleversa Don Antonio : il se sentait étouffer par une indignation qui allait jusqu’au haut-le-cœur, en même temps que par une compassion chagrinée pour ceux qui avaient répandu ces bruits aussi bien que pour ceux qui les lui opposaient. S’il avait pu s’isoler, il serait entré en prière : c’est qu’il croyait encore en Dieu et priait toujours. En présence de ses juges, il rougit, ses yeux s’emplirent de larmes, il bredouilla, se comportant en somme, à leur vue, comme un coupable. Pour la première inculpation, il argua qu’il ne savait point faire la différence entre un amour et une amourette : à moins que l’on ne tînt pour amourette ce que, précédemment, on avait considéré sans esclandre et simplement commenté plaisamment et astucieusement, –, celle d’un vieillard qui, contre salaire, gardait auprès de lui une jeunesse. Quant au fait qu’une jeune femme et un jeune homme éprouvent quelque attirance réciproque, qu’ils s’aiment et qu’ils fassent l’amour, c’était dans l’ordre et dans l’harmonie de l’existence ; et, après tout, c’était leur affaire, dont personne d’autre n’avait le droit de se soucier, que personne d’autre n’avait à censurer. Et ce fut là l’occasion d’un débat, qu’à un moment donné les juges brisèrent avec brusquerie, insistant, de la manière la plus nette et la plus définitive, sur le fait que le Parti avait toujours le droit d’intervenir dès lors que la conduite privée d’un inscrit au Parti donnait lieu à des médisances, fussent-elles sans fondement : à plus forte raison, dès lors qu’il s’agissait d’un esclandre archiprouvé comme l’était celui de Candido.

De son côté, quand il lui fallut subir à son tour un interrogatoire et se disculper, Candido dit qu’il n’avait jamais songé que Paola, pour son grand-père, fût autre chose qu’une gouvernante ; et maintenant qu’on cherchait à lui inspirer le soupçon qu’elle en avait été la maîtresse, l’idée ne lui venait pas le moins du monde de questionner Paola là-dessus. C’était un fait à elle, qui appartenait à son passé : un fait d’amour, s’il y avait eu amour ; un fait de honte, s’il s’était agi de honte ; et, en ce dernier cas, à plus forte raison, son devoir à lui était de le lui faire oublier, sans le moindre droit de la questionner à son propos.

On lui demanda s’il était disposé à se séparer de « celle-là » (pour eux aussi, comme pour Concetta, c’était « celle-là »). Il répondit résolument non. On l’invita à faire réflexion là-dessus, on l’exhorta à se comporter comme quelqu’un qui attend un verdict : suivant ce comportement à venir, le verdict serait absolutoire ou condamnerait. Candido eut bien envie de répondre qu’il s’en contrefichait : il se retint dans l’espoir que ce serait à eux, à ses juges, à faire réflexion. Au reste, c’était tout juste le temps où il venait d’entrer dans ce qui est, aux yeux de la loi, la majorité d’un homme : désormais, il n’y avait donc plus personne à qui il aurait à rendre des comptes pour ce qui était de sa propre existence.

 

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