Candido ou un rêve fait en Sicile
Du blâme pitoyable dont Candido fut l’objet de la part du général, de la famille et de presque toute la ville, et de son comportement dès lors qu’il en prit conscience.
Un mois avant que Maître Munafo ait mis fin à ses jours, le général avait été élu au Parlement National : sur une liste de la Démocratie Chrétienne, et avec un si grand nombre de voix préférentielles qu’il surclassait tous les autres élus de la Sicile occidentale. Au début de la campagne électorale, ses adversaires avaient bien tenté de l’attaquer au sujet de son passé de guerrier fasciste, mais, parmi les foules qui assistaient aux réunions publiques, ces attaques produisaient quelque admiration à l’endroit du général ; au surplus, le général avait menacé de contre-attaquer en étalant les noms, titres, prébendes des fascistes candidats sur d’autres listes, d’autres partis, et ils étaient nombreux. Candidat local du Parti Communiste était le baron Paolo di Salès, lequel, on l’a dit, avait été l’aide de camp du général dans la guerre d’Espagne : donc, son adversaire le plus direct au cours de cette campagne électorale. Or, ils se comportèrent l’un et l’autre avec une discrétion et une élégance allant jusqu’à se témoigner respect et estime réciproques ; en public. Et le Baron, lui aussi, fut élu.
A la réunion que tint le général une fois élu, Concetta, thuriféraire fanatique du parti de la Croix du Christ plus encore que du général qui appartenait à ce parti, exigea que Candido fût présent. Candido en eut de l’ennui et du dégoût : trop de monde, trop de voix, trop de souffles d’ivrognes ; et ces souffles, il avait d’autant plus à les endurer que ces gens se croyaient obligés de se pencher sur lui, de le flatter, de lui demander s’il était heureux que son grand-père général soit devenu député. Candido ignorait ce qu’était un député ; au reste, il se contrefichait que son grand-père le soit ou non devenu.
Une fois élu – triomphe personnel dans le contexte du triomphe que connut, ce 18 avril 1948, le parti de la Démocratie Chrétienne – le général parut rajeuni. Au cours de sa campagne électorale, il avait déjà commencé à porter un bandeau noir sur son œil absent, lequel bandeau, dans le rajeunissement produit par son succès aux élections, lui donnait à présent un petit air pirate, rapace, qui fascinait les Dames du Sacré-Cœur, les Ursulines et les Filles de Marie. Dans son assurance et sa crânerie remises à neuf, lorsqu’il lui adviendra d’évoquer son ex-gendre (doublement « ex » : par la Sacrée Rote et par la mort), le général dira : – Un vrai crétin : s’il était seulement venu me voir tout de suite, j’aurais tout arrangé. – Et si, d’aventure, il tenait ces propos en présence de Candido, il lui glissait un regard de mépris et, à la fois, de commisération.
C’est avec des sentiments identiques que le considéraient les autres membres de la famille, ceux du côté paternel diminuant la part de la commisération : pareillement, les gens qui avaient été les amis de son père, les dames qui avaient été les amies de sa mère. Il n’y avait que Concetta qui, hormis les mots qui lui avaient échappé quant à l’obligation de lui couper la langue, le regardait sans ombre de blâme, avec une pitié épaisse et larmoyante : et, à dire le vrai, Candido était encore plus agacé par cette compassion totale de Concetta que par les sentiments ambigus des autres gens. En fin de compte, tout le monde lui inspirait peu ou prou gêne ou ennui, et Concetta plus encore que les autres.
Si bien qu’il entreprit de l’observer et étudier. Il ne lui en fallut pas plus pour s’aviser que Concetta, eu égard à feu l’avocat Munafo, avait changé radicalement de sentiments : à sa manière nouvelle de le considérer, une espèce de culte, se mêlait le remords d’avoir, auparavant, nourri envers l’avocat un sentiment de rancune et de moquerie. Tout autant, en même temps, avaient changé les sentiments qu’elle portait à Madame Maria Grazia. Et c’était là quelque chose que Candido ne pouvait pas plus savoir que deviner : seulement, l’appellation de cocu qu’elle avait si souvent mentalement adressée à Maître Munafo s'était à présent muée en celle de putain qu’elle adressait désormais tout aussi fréquemment à Madame Maria Grazia absente. De cette âme changée, Maître Munafo vint lui exprimer sa gratitude en lui apparaissant dans ses rêves : lui demandant, la circonstance aidant, qu’elle lui fît chanter quelques messes, vu que là où il était, dit-il, on le tenait et laissait dans l’oubli.
Concetta fit part à Candido de cette requête, sans toutefois mentionner le remerciement. Elle lui communiqua par la même occasion sa déduction et conviction que l’avocat se trouvait au purgatoire : car, en fin de compte, s’il avait été en enfer, à quoi bon des messes ? C’est ainsi qu’à partir de ce jour, les messes se firent fréquentes, à seule fin d’apporter quelque air frais dans le coin du purgatoire où se trouvait l’avocat et, à chacune de ces messes, dans l’église tendue de deuil, assistaient Concetta, avec componction et priant avec frénésie, et, à son côté, avec moins de componction, voire avec force ennui, l’esprit ailleurs, Candido lui-même.
Ce fut justement lors d’une de ces messes qu’il advint à Candido de découvrir, une pensée en amenant une autre, que la mort est chose effrayante non du fait que l’on n’est plus là, mais, au contraire, parce que l’on est là en permanence mais désormais l’objet des souvenirs changeants, des pensées et sentiments changeants de ceux qui sont encore de ce monde : et il en allait ainsi pour son père dans les souvenirs, sentiments et pensées de Concetta. Une vraie corvée, pour un défunt, que d’avoir à continuellement rôder dans ce que les vivants conservaient en mémoire, ressentaient et pensaient, et jusque dans ce qu’ils rêvaient. Dans l’imagination de Candido, il n’y avait là que rappels violents, cris de ralliement, qui devaient déclencher une ruée, une course poussive et haletante des pauvres morts. Ce que Concetta appelait l’autre vie était à proprement parler une vie de chien.
Pour son propre compte, Candido était fort peu dérangé par ce père dans cette autre vie (laquelle, à vrai dire, il tenait pour improbable) : tout juste ce minimum de dérangement, à s’en souvenir, par quoi il arrivait à comprendre pourquoi les gens le considéraient, lui, avec blâme et à la fois pitié. Pour la pitié il avait vite compris ou, du moins, il avait cru comprendre en constatant qu’un autre gosse, comme lui dépourvu de parents et vivant avec ses grands-parents, était traité comme il l’était lui-même. En fait, il ne s’en douta que plus tard – la pitié qu’on lui portait était différente, compliquée par le souci de ce que lui, Candido, éprouverait lorsque, tôt ou tard, il aurait la révélation que son père était mort parce que son fils avait dit une chose qu’il n’aurait pas dû dire. Quant au blâme, il lui fallut une enquête d’une durée plus longue et qui s’avéra ardue : par l’observation de Concetta, parfois par des questions insidieuses ; par la mémoire et le brassage de tout ce que, de son père, disaient le grand-père, les parents, les amis ; par le poids des souvenirs qui lui restaient des après-midi passées dans l’étude, couché sur le tapis et caché par le divan ; par la juxtaposition de tous ces éléments, comme il faisait dans le puzzle aux jolies pièces de bois dont on lui avait fait cadeau et dont il aimait voir, toucher, flairer chaque pièce encore plus que l’ensemble qu’on en pouvait former. C’est ainsi que Candido parvint finalement à composer une image qui ne constituait pas encore un jugement et qui n’était point aussi nette que ce que nous en disons : l’image de son père vu comme quelqu’un qui établit le bilan de toute sa vie et arrive à un résultat tel qu’il brandit son pistolet pour se brûler la cervelle. Cette image, le plus innocemment du monde, se cristallisait en lui à la suite des comptes à quoi il avait si souvent vu son père se livrer : mais, au général, à Concetta, à tout le monde, elle eût paru, cette image, engendrée par le cynisme le plus incroyable et le plus monstrueux.
Pourtant, bien qu’elle ignorât cette image, Candido, autour de ses dix ans, à Concetta elle-même, commença à se révéler comme un monstre, ainsi qu’il avait fait un lustre avant à sa mère et à son grand-père. Un monstre à qui, tel que le voyaient les yeux de Concetta, on devait encore plus d’amour que s’il avait été comme tous les autres enfants. Candido ne vouait pas le moindre culte à son père décédé, ne demandait jamais de nouvelles de sa mère qui, elle, était encore en vie, n’avait pas l’ombre d’affection pour son grand-père, et quant à elle-même, il s’en fichait complètement. Au surplus, il tenait des propos qui la faisaient frémir, les émettant d’une manière qui avait quelque chose de diabolique : en ricanant, et sur des airs de musique. Ainsi, un jour, lui avait-il dit en fredonnant : – Tu ne veux pas me le dire, mais je sais bien que j’ai tué mon père. – Et aussitôt, demi-tour pour s’échapper en courant, comme un vrai diable car, de l’avis de Concetta, les diables courent toujours ainsi que des poulains, parlent en musique et ricanent qu’on dirait des couteaux qu’on aiguise.
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Du souci qu’avaient le général et Concetta de l’éducation de Candido ; et de la décision que prit le général de lui donner, comme au bon vieux temps, un précepteur.
Des penchants diaboliques que révélait Candido, Concetta, à plusieurs reprises, résolut de parler au général : mais, chaque fois, elle remettait à plus tard prétextant soit qu’elle tombait sur le général on ne peut plus affairé, soit qu’il ne lui paraissait point pour l’heure en état de comprendre, soit qu’il fallait attendre une ou deux semaines de plus pour voir si Candido se bonifiait. La vérité est que Concetta appréhendait que le général décide d’enfermer Candido dans un collège. Diableries ou pas, que serait sa propre vie sans Candido ?
Plutôt qu’au général, elle alla en causer à l’archiprêtre. Et ce dernier, en dépit des recommandations de Concetta, en causa lui-même au général : non toutefois, on le conçoit, dans les termes que Concetta avait employés avec lui. L’histoire des esprits diaboliques qui s’étaient mis dans le gamin, si elle provoquait son hilarité d’un côté, le souciait fort d’autre part. Plus exactement, le souciait le fait que l’enfant avait à vivre avec une femme ignorante et pleine de terreurs superstitieuses ainsi que l’était Concetta. Il se pouvait bien que ce que Concetta tenait pour diabolique ne fût que saine défense, saine révolte de Candido contre un zèle religieux funéraire, le culte continuel et méticuleux des morts et de la mort, les sombres croyances et pénitences de la bonne femme.
L’archiprêtre était tenu, et se tenait, pour moderne. Il s’adonnait beaucoup à la psychologie, occultant sous ce terme un autre terme que, pour lors, il convenait de prononcer avec prudence, avec force réserves : la psychanalyse. Il avait même rédigé un traité de psychologie morale, c’est-à-dire de psychanalyse qui, sous la forme d’un manuscrit parfaitement en ordre, demeurait, comme échoué entre des récifs, à l’évêché : attendant l’imprimatur. Les récifs étaient ceux de l’hésitation de l’évêque entre refus et acquiescement, et plutôt enclin au refus : car il avait non seulement bien décelé le terme de psychanalyse derrière celui de psychologie, mais encore il trouvait excessive et révolutionnaire la théorie, subtilement défendue, que l’Eglise eût à reconnaître et assumer la psychologie, autrement dit la psychanalyse, comme étant un élément substantiel, quasi de même nature, indispensable, du ministère religieux, du service ecclésiastique : à ne point laisser donc entre des mains laïques. Et on pouvait ne point le laisser entre des mains laïques en recourant à une espèce de golpe spirituel : l’octroi du diaconat, qu’ils l’acceptent ou non, à tous ceux qui, dans le monde catholique, faisaient métier de psychologues, c’est-à-dire de psychanalystes. Au reste, théologiquement parlant, l’image du diacre avait des contours si incertains, si mal définis…
De ces penchants, de ces études de l’archiprêtre Lepanto, on peut aisément déduire à quel point le cas de Candido, vu la façon dont Concetta l’avait exposé, provoquait l’intérêt de l’archiprêtre. Il en causa donc au général, et le général lui avoua qu’il en avait lui-même du souci, pour la manière dont cet enfant grandissait et pour les pensées étranges qui l’habitaient. L’archiprêtre proposa de s’occuper de l’enfant : qu’on le lui envoie après l’école, il l’aiderait à faire ses devoirs et, du même coup, l’observerait, étudierait, analyserait.
Dès l’abord, Candido mit la meilleure volonté du monde dans sa fréquentation de l’archiprêtre. Il se réjouissait fort de découvrir petit à petit, de conversation en conversation, comment était fait un curé : ce personnage mystérieux, couvert d’une longue soutane noire, à qui il suffisait de s’agrémenter de dentelle et d’autres ornements pour transformer l’hostie en corps du Christ et pour obtenir qu’un défunt monte du purgatoire au paradis (pouvoir dont, d’après Concetta, il était blasphématoire de douter : mais Candido en doutait). Enfermé dans le scaphandre de ses schèmes et de sa cabale, l’archiprêtre s’éprouvait comme un pêcheur sous-marin tout occupé à guetter, surprendre, enfiler les images et pensées de Candido susceptibles de lui paraître les plus probantes aux effets de ces schèmes et de cette cabale. En fait, c’était Candido qui espionnait et analysait l’archiprêtre.
Physiquement, Candido avait quelque chose d’un chat : on ne sait quoi de doux, de velouté, de nonchalant : un œil ensommeillé et distrait qui, par moments, se rétrécissait et n’était plus qu’attention ; des mouvements lents et silencieux qui, parfois, mais toujours silencieusement, se faisaient bondissants. Il en allait de même pour son esprit : tout fantaisie, divaguant et extravagant, mais constamment aux aguets. Au surplus, ces manières de chat, il s’y plaisait : par la liberté qu’il se connaissait, par l’absence de tout lien avec ceux qui l’entouraient, par sa capacité de se suffire. D’ailleurs, le seul lien qu’il était conscient d’avoir, c’était justement avec le chat de la maison : un joli chat gris, de son âge, donc, en tant que chat, de l’âge du grand-père. Et le fait est qu’à partir du moment où Candido apprit ce qu’est la durée de la vie des chats, il n’appela plus le sien que « grand-père ». Ce que le général prit en mauvaise part, le jour où il en eut connaissance par hasard, au point qu’il en écrivit à sa fille. « Il appelle grand-père le chat », lui manda-t-il. Et la fille, la plume badine : « Je te l’avais bien dit : c’est un petit monstre. »
Que Candido ait été un petit monstre, l’archiprêtre lui-même s’en persuada à un certain moment. Dans leur analyse réciproque, l’ecclésiastique n’avait rien découvert qui l’aidât à poser son diagnostic et à prescrire donc quelque thérapeutique. En revanche, Candido avait décelé chez l’archiprêtre une espèce d’idée fixe, passablement compliquée, que l’on pouvait résumer approximativement de la manière suivante : tous les petits garçons tuent leur père, et d’aucuns tuent même Notre Père qui est aux Cieux ; seulement, il ne s’agit point d’une véritable occision, mais d’une sorte de jeu où, en lieu et place des choses, il y a leurs noms, et en lieu et place des faits, il y a les intentions : en somme, un jeu comme l’est la messe.
Le fait que l’archiprêtre pensât de la sorte pour ce qui était de tous les petits garçons, Candido le regrettait plus encore pour l’archiprêtre lui-même que pour les petits garçons. Quant au fait qu’il le pensât pour ce qui était de lui, Candido eut le sentiment qu’il fallait le détromper : avec patience. Et, de toutes les manières possibles, il entreprit de lui faire comprendre, parfois l’exprimant en propres termes, qu’assurément il se pouvait bien que tous les petits garçons tuent leur père et Notre Père qui est aux Cieux ; que ce n’était pourtant nullement son cas, à lui ; qu’il n’avait pas du tout tué son père, et que, pour l’autre Père, il n’en savait rien et n’entendait rien savoir.
Cette attitude de Candido bouleversait l’archiprêtre, lui donnait des crises de conscience. C’est que Candido, suivant l’archiprêtre, avait bel et bien tué son père : il fallait donc soit le persuader qu’il l’avait tué soit le laisser dans son innocence opiniâtre. Problème terrible : de la même espèce que celui auquel s’était trouvé confronté un quidam, dans le récit d’un écrivain américain : entendant vérifier le principe énoncé par le calcul des probabilités, suivant lequel si douze singes tapent au hasard sur les claviers de douze machines à écrire, ils finiront tôt ou tard par écrire tous les ouvrages de la Bibliothèque du Congrès, ce quidam avait fait l’emplette de douze singes et de douze machines à écrire ; et voilà que, séance tenante et nullement en fin de compte, les singes avaient reproduit Dante, Shakespeare et Dickens, tant et si bien que le quidam n’avait plus eu qu’à les occire d’affilée.
Pour se libérer pour de bon de son problème, l’archiprêtre aurait dû occire Candido : disons-le à son honneur, cette pensée ne l’effleura pas. Il demeura donc englué là-dedans, sans jamais se décider à résoudre le problème. Il importe d’ajouter que Candido lui-même, de son côté, ne parvenait point à résoudre le sien par rapport à l’archiprêtre.
Ainsi en alla-t-il des années durant, face à face, séparés par une table où se trouvaient un crucifix en bronze, un encrier en étain, les Actes des Apôtres, ainsi que les œuvres de Freud et de Jung. Archiprêtre et Candido continuaient à se scruter et espionner : ils bavardaient de mille choses, mais toujours, et chacun pour soi, dans son idée. Et, de cette manière, ils en vinrent à s’attacher l’un à l’autre, par-delà le père et Notre Père.
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Des choses dont Candido et l’archiprêtre discouraient ; et des ennuis qui en résultèrentpour le général.
Candido, à la maison, avait vite fait de se débarrasser de ses devoirs, et sans aide aucune. Il était rare que l’archiprêtre y trouve des fautes : s’il lui arrivait d’en trouver, la promptitude avec laquelle Candido les reconnaissait et corrigeait le dispensait de toute explication supplémentaire. Aussi, la partie scolaire vite liquidée, parlait-on d’autre chose, c’est-à-dire, sans que l’archiprêtre s’en avise, des choses dont Candido tenait qu’ils parlent.
Ils parlaient de Concetta et du général. Et l’archiprêtre parlait de lui-même, de son enfance pauvre dans un milieu pauvre, de sa mère, de son père, de son adolescence et de sa jeunesse au Séminaire Episcopal du chef-lieu, du jour où il avait été ordonné et des fêtes qu’on lui avait réservées dans son pays.
Pour Concetta et pour le général, ils en parlaient comme de deux sujets à prendre à cœur : touchant tout ce qui, dans la vie humaine, était erreur, sottise, folie. Des deux, Candido s’était fait une image fantastique : comme s’ils étaient enveloppés, masqués par des plantes grimpantes funéraires ; image lui venant du lierre qui couvrait les vestiges de l’ancienne église du cimetière et, de Concetta, du général, il ne voulait voir que les ruines qui se cachaient derrière eux. L’archiprêtre parlait volontiers de Concetta, car les catholiques nombreux du genre de Concetta alimentaient ses soucis d’ecclésiastique, des soucis qui allaient parfois jusqu’au désespoir. En revanche, pour ce qui était du général, il était rétif à s’exprimer. Constatant que, pour Candido, le général ne remplaçait point le père, pas plus que Concetta n’avait remplacé la mère, l’archiprêtre, plutôt que du général, eût préféré entretenir l’enfant de la mère lointaine, mariée à un homme que Candido ne connaissait pas et mère de deux nouveaux enfants que Candido ignorait semblablement.
Mais, aux yeux de Candido, sa mère, l’homme qu’elle avait épousé, les deux frères américains, étaient si lointains qu’il y songeait rarement : et, les fois où cela lui arrivait, il éprouvait bien un semblant de curiosité pour leur vie là-bas, assurément différente, mais jamais un sentiment qui fût proche de la privation, de l’envie, de la gêne. On peut même carrément dire qu’il y pensait sans jamais le moindre sentiment. A telle enseigne que lorsqu’il apprit à écrire et que l’archiprêtre, sur une suggestion du général, l’engagea à écrire une petite lettre à sa mère, ce fut uniquement pour ne point désobliger l’archiprêtre que Candido ne s’y refusa pas. La lettre débutait de la manière suivante : « Chère Madame », et informait sèchement que tout le monde se portait bien – lui-même, Concetta, le chat, le général et l’archiprêtre. En la lisant, ce dernier commença par lever les bras au ciel puis, son savoir aidant, il contempla le papier et se réjouit. – Comment, tu appelles ta mère chère Madame ? – Patiemment, Candido la recommença : une seule variante – « Chère maman ».
Mais l’affaire n’en finit pas là : l’appétit de l’archiprêtre avait été stimulé ; il se mua en faim lorsque Candido lui parla de la femme nue au plafond ; il avait le sentiment, expliqua-t-il, que sa lettre avait été comme une fiction, un jeu, et quelle s’adressait à une femme qui n’existait que dans cette peinture. L’archiprêtre se dit : « Voilà donc : pour repousser sa mère, la condamner parce qu’elle l’a abandonné, il l’identifie à la femme nue du plafond ; c’est qu’une mère, dans l’idée qu’il se fait de la mère et l’idée qu’il se fait de la nudité, ne devrait pas être nue. » Il s’employa donc à détourner Candido de cette identification que celui-ci s’était mise dans la cervelle, mais Candido insista à tel point dans son affirmation que sa mère se trouvait bien là, dans cet envol à travers le plafond, que l’archiprêtre éprouva le besoin d’aller la voir.
Il en reçut un petit choc. Le fait que la femme peinte au plafond ressemblât pour de bon à Madame Maria Grazia, au point de suggérer l’idée qu’elle avait vraiment pu poser nue pour le peintre (chose invraisemblable car, dans un coin du plafond, sous la signature du peintre, une date était marquée : 1904), provoqua quelque trouble chez l’archiprêtre : dans le secteur – délicat, translucide, gardé soigneusement sous l’eau – des sens. Que cette identification entre sa mère et cette femme nue pût être provoquée, chez Candido, par une volonté obscure de diminuer la première, voilà qui était chose insondable, à considérer ce que Candido disait avec candeur : la contemplation de ce corps à laquelle il se livrait de temps à autre ne lui venait que d’une espèce de désir épuré de tout instinct, de tout sentiment, et même de tout désir : c’était, à proprement parler, une idylle, un instant d’accord avec l’univers, un moment d’harmonie. En revanche, c’est en son propre tréfonds que l’archiprêtre décela comme le surgissement d’une passion étrangère et insane. Aussi résolut-il de ne plus reparler de sa mère à Candido : non sans quelque soulagement de la part de ce dernier, encore que Candido, de temps à autre, se demandât pourquoi l’archiprêtre n’en faisait plus mention. Ce soulagement lui venait bien du fait que l’on n’abordait plus un sujet pour lui douloureux ; seulement, cette douleur, pour Candido, tenait au souvenir (et à la menace qu’il savait toujours possible) du temps où sa mère était revenue dans l’intention de l’emmener avec elle en Amérique.
Ils parlaient donc de Concetta et du général ; et l’archiprêtre parlait de lui-même, adroitement stimulé par Candido. Non que Candido se sût si adroit : il ne se sentait que curieux, sans malice et sans faute, d’une curiosité d’après lui de même sorte que celle par quoi il s’appliquait à connaître, ainsi que l’exigeaient ses études, les faits du passé, les climats et produits des pays lointains, les trois règnes de la nature (et cette division de la nature en trois règnes ne lui paraissait guère naturelle) ; ou encore à résoudre des problèmes d’arithmétique. Voilà : ses proches étaient bien des problèmes ; et il entendait les résoudre, histoire de s’en débarrasser, de la même façon que, en les résolvant, il se débarrassait des devoirs d’arithmétique qu’on lui donnait à son école.
De ces personnes, de ces problèmes, à un moment donné, c’est le général qui devint le plus important. Le général, c’est-à-dire le fascisme. En d’autres termes, ce passé où, à sa frontière avec le présent, lui, Candido, était très précisément venu au monde.
Cette frontière, d’après ce que l’on disait à l’occasion des fêtes nationales, notamment celle du 25 avril qui rappelle la libération de l’Italie tout entière du fascisme, avait comme séparé les ténèbres et la lumière, la nuit et le jour. Or le général se trouvait en plein dedans, et c’est pourquoi il apparaissait comme coupé en deux : la preuve, pour Candido, cet œil obscurci par un bandeau, appartenant donc à la moitié de son grand-père demeurée du côté des ténèbres. Et, suivant l’enfant, le problème le plus immédiat était justement celui-là : un homme coupé de la sorte en deux pouvait-il subsister avec l’énergie et l’aisance que le général affichait ? C’est que, point de doute à ce sujet, le général continuait par moitié à vivre (ou à mourir, si le fascisme était bien mort) dans son passé. Le montraient bien toutes les reliques qu’il gardait dans sa chambre : de petits drapeaux triangulaires en soie moirée, noirs d’un côté, tricolores de l’autre, ourlés de franges d’or, et des décorations, des photos dédicacées de Mussolini, de Badoglio, du généralissime Franco (lorsque le général articulait « el generalisimo », Candido avait l’impression qu’il écrasait sur les premières syllabes et absorbait sur les dernières un bonbon de chocolat à la liqueur).
Le problème posé à l’archiprêtre, il reçut la solution suivante : dans sa jeunesse, le général était tombé dans l’erreur et, vingt ans durant, il avait persisté dans l’erreur ; mais comme cette erreur lui avait coûté de grands sacrifices, notamment la perte d’un œil, il attachait du prix à ce que l’on pouvait tenir pour des récépissés à lui octroyés par la patrie et par le fascisme pour ces sacrifices. Cette solution indulgente, présentée au général, mit celui-ci dans une rage terrible. – Je ne me suis pas trompé, je ne me suis jamais trompé ! – hurla-t-il, avant de se lancer dans une tirade sur le fascisme que l’on peut résumer dans les termes suivants : grand avait été le fascisme, mais petits et couards les Italiens (à l’exception, on s’en doute, du général Cressi et de quelques rares autres). Quand le souffle finit par lui manquer, Candido dit paisiblement : – C’est l’archiprêtre qui m’a dit que tu t’étais trompé jadis. – L’eût-il dit plus tôt, le général aurait été plus prudent : vu que nombre des voix qui l’avaient envoyé au Parlement lui étaient bien venues par l’archiprêtre. Pas moyen à présent de ravaler sa tirade. Rouge d’une colère silencieuse, il arpentait avec frénésie la pièce, et Candido profita de ce silence pour avancer avec placidité : – C’est jadis que tu t’es trompé ou c’est à présent que tu te trompes ? – A quoi le général, s’immobilisant devant le morveux et se retenant visiblement de lui flanquer une paire de claques : – Pas question de se tromper, ver de terre ! L’un ou l’autre, c’est pareil ! – et il quitta en fureur la pièce.
Plus encore que par le fait d’avoir été traité de ver de terre, Candido fut frappé par l’affirmation énigmatique « l’un ou l’autre, c’est pareil ». Autrement dit, le passé et le présent, le fascisme et l’anti-fascisme ? Il demanda à l’archiprêtre de l’éclairer là-dessus, en lui rapportant mot à mot ce que lui avait dit son grand-père.
L’archiprêtre s’inquiéta fort de ces propos. Il n’exauça point le vœu de Candido et dit qu’il en parlerait avec le général : on voyait toutefois qu’il n’était pas content et que tout cela le rongeait.
En fait, il alla bien en parler avec le général.
Et, à en juger par les conséquences que cet entretien eut pour Candido, ce dut être orageux : non seulement le général traita derechef le morveux de ver de terre, rampant et immonde, mais il l’appela de plus espion, rapporteur et délateur, traître envers les siens, dès sa naissance espion et traître. Cet orage ne troubla point la quiétude de Candido : le seul petit tracas qu’il en reçut, ce fut quand le général le menaça de le priver du préceptorat de l’archiprêtre.
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