Ce qui se passe au Mexique reste au Mexique!

Amélie Dubois · Chapitre 11 sur 103

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Ce qui se passe au Mexique reste au Mexique!

Chapitre-10

Jour 1

Playa Luna Resort

Cancún, Mexique

 

Le vaste hall de l’hôtel est majestueux. De grandes colonnes de marbre

entourent un jardin d’eau garni de plantes toutes plus exotiques les unes que les autres. De longues lianes vert foncé pendent du plafond cathédral vitré, ce qui en accentue la hauteur. Près de l’imposant comptoir de la réception, des mariachis, vêtus à la mexicaine, accueillent les arrivants au son d’une musique traditionnelle entraînante.

Debout dans la file, les trois vacancières tournent la tête dans tous les

sens, en attendant patiemment qu’on leur donne les clés de leur chambre. Un charmant jeune homme latino s’avance vers elles, un plateau chargé de cocktails exotiques à la main. Il incline poliment la tête vers l’avant pour les prier de se servir.

— Wow ! On peut dire que ça commence vraiment bien les vacances ! s’excite Caroline, en penchant à son tour la tête pour remercier l’homme de son attention.

— La grande classe ! ajoute Vicky, qui saisit également un verre de punch fruité.

— C’est juste un hôtel trois étoiles et demi. Mais au Mexique, il paraît que c’est comme des quatre étoiles ailleurs, explique Katia.

— La chambre sera sûrement immense avec trois grands lits, fantasme Caroline, emballée.

Comme le serveur reste près d’elles bien qu’elles se soient servies,

Caroline interroge ses amies en sourcillant. Le Mexicain montre l’intérieur de son plateau de façon non subtile, et fixe les quelques billets d’un dollar américain qui en tapissent le fond.

— Ah ! Il veut un pourboire…, réalise Katia, qui sort immédiatement un dollar de papier de sa poche pour le déposer dans le plateau.

— Il faut toujours les payer comme ça ? s’étonne Vicky, pendant que le serveur s’éloigne, l’air satisfait.

— Tu leur donnes juste quelques dollars ici et là pour obtenir du bon service.

Leur tour étant venu, la dame derrière le comptoir leur fait signe

d’avancer. Après avoir jeté un œil à leur feuille de réservation, elle leur remet trois cartes en guise de clés avant de leur attacher au poignet le bracelet couleur bleu royal à l’effigie du complexe hôtelier. Elle leur tend aussi trois serviettes d’un bleu semblable et leur précise que, si elles les perdent, elles devront débourser 20 $ pour en recevoir de nouvelles. Elle leur demande également de signer une feuille de consentement, indiquant que tout bris matériel, que ce soit dans leur chambre ou sur le site du complexe, leur sera facturé à leur départ.

— 1 Gracias ! répond Katia avec un accent plus ou moins assumé.

Les filles quittent le hall pour se diriger vers le complexe.

— Tu parles espagnol ? s’étonne Caro, impressionnée.

— 2 3 Non, je sais juste dire : « gracias », « por favor » et « cerveza »…

Caroline écoute à peine sa réponse. Elle vient de voir apparaître devant

elle les grands palmiers qui ornent l’immense piscine centrale, dont l’eau est d’un magnifique bleu azur. Vicky saute sur place, laissant basculer sa lourde valise à roulettes sur le pavé.

— Wow ! crie-t-elle en admirant le splendide panorama.

— Mon Dieu ! Ça n’a pas de bon sens ! approuve Caroline, tout aussi excitée.

Les filles se sautent dans les bras, en ayant peine à croire qu’elles sont

réellement là, à vivre le moment attendu depuis des mois. Katia, contente elle aussi, les presse tout de même un peu :

— Vite ! On va porter nos valises à la chambre et on court à la plage !

Au même moment, deux employés s’emparent de leurs valises, en

jetant un œil sur leur feuille de réservation pour y voir le numéro de leur chambre.

— Ils portent les bagages, en plus ! Le gros luxe !

Les trois amies trottinent derrière les bagagistes. Pendant de longues

minutes, elles les suivent dans les sentiers sinueux menant aux différents bâtiments à deux étages où se trouvent les chambres. Les yeux grands ouverts, elles tentent de tout voir en même temps.

— J’espère qu’on sera au deuxième et qu’on aura une vue sur la mer ! souhaite Caroline, qui trépigne d’excitation à l’idée de découvrir leur chambre.

— Non, au premier ce serait mieux ! On se trouverait plus dans l’action !

En arrivant près du module numéro 2200, les filles cherchent des yeux

la chambre 2201-A.

— C’est juste ici ! affirme Caroline, qui a devancé les deux Latino-Américains dans son exaltation.

Katia, qui a marché au même rythme qu’elle, tente d’ouvrir la porte

avec sa carte magnétique, mais celle-ci reste verrouillée.

— Voyons ? Ça ne fonctionne pas ?

— No ! lance un des hommes, en leur faisant signe de poursuivre plus loin dans le couloir.

— Ah ! Attends. Nous, c’est la 2201-A et non juste 2201…, remarque Katia sur la feuille de réservation.

L’édifice de deux étages semble abriter seulement huit chambres.

Devant elles se dresse un escalier qui conduit aux pièces du niveau supérieur. Au fond du couloir de droite, une porte grande ouverte laisse apparaître un placard à balais, qui contient tout le nécessaire pour l’entretien des chambres. Ne trouvant visiblement pas la leur, elles se résignent à attendre les bagagistes.

— Vous êtes trop pressées, affirme Vicky en arrivant avec eux.

Un des hommes arpente le couloir jusqu’au bout et referme la porte du

placard à balais. Après avoir dépassé ladite porte, Caro s’écrit :

— Ah ! C’est là, après le placard. À cause de la porte, on ne pouvait même pas la voir !

Vicky insère rapidement la carte magnétique et ouvre grand. Ses yeux

s’écarquillent de nouveau, mais cette fois-ci de dégoût. Elle porte sa main au visage.

— Arrrrrrk !

Une odeur désagréable, commune aux lieux mal aérés et humides,

règne dans la pièce. Les filles entrent d’un pas hésitant dans la minuscule chambre et se rendent ainsi jusqu’à la porte-fenêtre tout au fond. La vue, tout sauf paradisiaque, donne sur huit gigantesques conteneurs à déchets. Des oiseaux omnivores rachitiques picorent des restants de nourriture qui jonchent le sol tout autour des caisses métalliques. Caroline s’assoit sur un des lits qui grincent et ses fesses s’enfoncent profondément dans le matelas, visiblement trop mou. Elle explore la literie des yeux avant de pousser un cri :

— Ouache ! fait-elle en désignant du doigt d’épais cheveux frisés et noirs sur l’oreiller.

— Ah shit ! rugit à son tour Vicky en apercevant l’amas de poils itinérants.

— C’est un vrai cauchemar ! Comme dans l’émission La Facture ! s’époumone Caroline.

— Cibole ! Je ne dors pas ici, c’est clair ! déclare Vicky, catégorique.

Elle sort de l’endroit, les mains battant de chaque côté du corps.

— Une chance que la fille aux yeux de chat nous avait dit que c’étaient « de belles grandes chambres avec vue ». Les photos du catalogue ne sont pas vraies pantoute ! s’enrage de nouveau Caroline, en agitant aussi les bras.

— Calmez-vous ! Je suis certaine qu’ils vont nous changer de chambre ! Y a pas de problème ! les rassure Katia, pas convaincue elle-même de ce qu’elle avance.

— Pas de problème ! Pas de problème ! On en a un « gros » problème, je trouve ! rectifie Vicky, debout dans le corridor, les bras maintenant soudés de colère.

Un des bagagistes, qui n’a rien saisi de ce qui se passe pour des raisons

de langue, avance vers elle, la main tendue, pour recevoir son pourboire.

— Quoi ? Il veut de l’argent, en plus !

— No good room ! explique simplement Katia, en désignant l’intérieur de la chambre de la main, pour leur faire comprendre qu’elles ne veulent pas habiter là.

— Si ! Si ! Good room ! les rassure un des Mexicains.

— No ! l’obstine Katia, frondeuse.

Complètement désenchantées, les filles empoignent brusquement leurs

valises respectives et retournent à la réception pour exiger une autre chambre. Les deux hommes tentent de reprendre leurs bagages pour les transporter. Elles refusent d’un geste de la main en accélérant le pas. Les deux Mexicains trottent derrière elles en discutant en espagnol, visiblement très confus de la situation. Arrivées à la réception, les filles refont la file d’attente, toujours aussi longue, avant de pouvoir reparler à la réceptionniste. Celle-ci semble surprise d’apprendre que les vacancières n’aiment pas leur chambre. Vu la contrariété manifeste de ses trois clientes, elle se résigne à consulter son registre. Malheureusement, elle leur annonce en anglais :

— No room clean now… later…

Katia, sûre d’elle, répond qu’elles attendront qu’une chambre plus

salubre se libère. Elle ajoute qu’elles désirent en avoir une en bas, autour de la piscine. Encore surprise de ce choix, la femme leur en propose une un peu plus loin, pour qu’elles soient plus tranquilles. Katia refuse, en réitérant son désir d’être près de la piscine.

— Bonne idée, approuve Vicky.

— Oui, on va attendre certain. Si la chambre de tantôt était propre, imaginez lorsqu’elle ne l’est pas ! réfléchit Caro, dédaigneuse.

Au moment où elles s’apprêtent à s’éloigner, les deux bagagistes

tendent de nouveau la main pour quémander leur pourboire. Katia fait non de la tête. D’un second geste de la main, l’un d’eux semble lui proposer de surveiller leurs bagages dans le hall, le temps que la nouvelle chambre soit prête. Autre refus formel de la part de Katia. Les filles, ayant convenu avec l’hôtelière qu’elles reviendraient chercher la clé dans deux heures, trimballent donc leurs valises avec elles.

— C’est donc bien mal organisé ! Le petit drink de bienvenue, c’est pour faire distraction au cafouillage qui suit, se désole Caro, un peu désappointée de devoir traîner avec elle tous ses bagages.

— Ils veulent de l’argent comme ça tout le temps ? Mes bagages ont coûté assez cher de même, merci. Je ne vais pas repayer pour eux ici, en plus ! déclare Vicky, toujours aussi soucieuse de son budget.

— On n’est pas au Québec, hein ! Ils sont du genre « slomos et quémandeurs » dans le Sud, explique Katia. Pas grave, on va aller au bar près de la plage ! No problemo !

— Ah ! Tu viens de traduire ton expression fétiche ! rigole tout de même Vicky.

— Ce n’est pas « no problema » en espagnol ? fait Caro, mettant en doute la locution.

— Bien moi, ça sera no problemo ! rétorque Katia en bousculant un peu son amie pour lui signifier qu’on s’en balance.

Après avoir traversé le complexe hôtelier au grand complet, les

vacancières retrouvent de nouveau leur excitation initiale en apercevant devant elles la mer turquoise. La plage à perte de vue, et ornée de sable blanc et fin, leur fait rapidement oublier l’imbroglio relativement à la chambre. En poussant des cris de joie, elles laissent leurs valises près du bar, enlèvent leurs souliers et roulent leur pantalon avant de s’élancer vers la plage. Elles virevoltent en tous sens, émerveillées par tant de beauté. Le soleil chaud et puissant donne à la mer des reflets translucides, desquels percent différents tons de verdâtre et de bleuté. Après avoir foulé le sable pendant de longues minutes, elles reviennent près du bar. Elles commandent illico trois cocktails puis choquent gaiement leurs verres ensemble.

— Au moins, la plage est vraiment comme sur les images !

— Pareille !

— Bonne semaine à toutes ! déclare Katia.

— Comment ne pas passer une belle semaine dans ce paradis ? Sans oublier que tout est gratuit… à partir de maintenant, disons ! souligne Vicky.

***

Les deux heures d’attente étant écoulées, les filles pénètrent enfin dans

la nouvelle chambre que la réceptionniste leur a désignée. Celle-ci donne directement sur la piscine, au premier étage, comme exigé.

— On peut presque sortir sur le balcon et sauter dans l’eau, apprécie Vicky.

— Je suis déjà un peu soûle, là ! annonce tout bonnement Caroline, en s’assoyant sur un des deux lits.

Un lit portatif encore plié se trouve dans la chambre, appuyé contre le

mur du fond. Les filles admirent avec enthousiasme leur nouvel environnement. Un gracieux cygne, fabriqué avec des serviettes de bain, trône fièrement sur un des deux couvre-lits. Plusieurs fleurs d’hibiscus rouge vif, placées aléatoirement devant l’oiseau, semblent lui servir de rivière fictive. À l’aide d’une partie de roche-papier-ciseaux, les filles déterminent qui dormira dans le lit de fortune. Caroline perd.

— Pas grave ! Ça ne me dérange pas ! On fait quoi, là ?

— On enfile un maillot et on retourne sur la plage, ordonne Katia, qui ouvre avec hâte sa valise afin d’agripper le premier accessible.

— Je ne sais pas quel bikini choisir en premier ! avoue Vicky, excitée comme une puce.

Caroline et Katia s’enduisent rapidement, mais généreusement, de

crème solaire avant d’en offrir à Vicky.

— Non, pas besoin, je suis allée au salon de bronzage deux fois cette semaine ! déclare celle-ci en terminant d’épingler ses cheveux avec une barrette de métal.

— Tu devrais en mettre un peu quand même, suggère Katia qui sait, en toute connaissance de cause, que le soleil du Sud s’avère assez puissant.

— Au Québec, même au tout début de l’été, je n’en mets jamais. J’ai la peau plutôt foncée d’avance. Je ne brûlerai pas, confirme Vicky en se poudrant légèrement le visage.

— J’ai un peu faim, affirme Caroline en sortant de la chambre.

— Pas tout de suite. Retournons d’abord prendre un verre près de la plage. On y trouvera probablement un casse-croûte.

***

Quelques heures plus tard, Katia revient une fois de plus près des

chaises de plage, avec en main trois daïquiris aux fraises.

— J’ai trouvé les premiers forts en alcool, mais là ça va, avoue Katia, déjà à moitié soûle, en se déhanchant au son de la musique latine que crachent d’immenses haut-parleurs près du bar de la plage.

— C’est vraiment le paradis, s’exclame Vicky, étendue au soleil dans une position gracieuse et réfléchie, un genou légèrement relevé vers le ciel.

— Hein ! Le gars là-bas vend des noix de coco fraîches ! s’écrie Caro, en remarquant un vendeur itinérant déambuler sur la plage avec un cabaret. J’en veux une !

Motivée, elle lui envoie un grand signe de la main ; le vendeur sourit en

avançant vers elle. Il s’adresse à Caroline en espagnol, mais elle ne saisit pas très bien ce qu’il lui propose. Elle l’observe avec fascination couper adroitement la noix. Il y ajoute une mixture assez épaisse, blanchâtre et laiteuse. Elle prend quelques clichés pour immortaliser la scène. Après avoir payé l’homme, elle prie les filles de prendre des photos d’elle, fière de son cocktail exotique, avant d’aspirer une bonne gorgée du produit non identifié.

— Ça a un drôle de goût ; c’est fort en alcool, mais le réceptacle est tellement tropical !

Pendant que l’homme s’éloigne avec sa cargaison de noix, une

Mexicaine s’avance à son tour. Elle tient dans ses mains une large mèche de cheveux synthétiques et leur présente plusieurs modèles de tresses, ornées de perles multicolores.

— Ooooooooh ! Je veux m’en faire faire ! s’égosille Caroline, qui prend entre ses doigts les différents modèles pour établir son choix.

— Des tresses ? T’es certaine ? demande Vicky, pas convaincue de la démarche impulsive de son amie et de l’esthétisme réel de la chose.

— Oui, pour la semaine, seulement. Ça sera pratique et confortable à cause de la chaleur ! s’excite Caro en choisissant la couleur de ses billes.

— Coudonc ! s’étonne Katia, trouvant elle aussi l’idée un peu bizarre.

La femme pose son sac sur la chaise et s’installe derrière sa cliente. Une

autre Mexicaine se joint à elle afin d’accélérer le travail, car il s’agit d’une tâche longue et laborieuse. Les deux autres filles scrutent les alentours, debout au gros soleil, le nez en l’air, tout en continuant de boire.

— Eille ! Regardez là-bas ! On dirait Will Smith ! s’écrie Vicky presque en transe, en pointant de façon ostentatoire un homme de race noire, au loin, venant dans leur direction.

— Hein ? Ben non ! Espèce de groupie, va ! s’amuse Katia, avant de terminer son verre d’un trait et de retourner au bar.

Celle-ci revient munie de petits verres de téquila avec citron.

— Mon Dieu ! Il est un peu tôt pour les shooters, non ? s’étonne Caroline, la tête bien droite, afin de permettre aux tresseuses de bien réussir sa coiffure.

— On est au Mexique ! Il faut fêter ça en prenant une téquila !

— Ouache ! Je n’ai jamais aimé ça ! avoue Vicky en toisant son petit verre avec dégoût.

— Pourquoi elle est brune comme du rhum ? remarque Caroline en analysant aussi le contenu de son verre.

— Ici, ils appellent ça du mescal, et non de la téquila. Le serveur a essayé de me dire pourquoi, mais avec mon espagnol limité, je n’ai pas compris grand-chose !

— Bon bien, cul sec !

— 4 Salud !

Les filles avalent le contenu d’un trait en grimaçant en prévision de la

sensation désagréable. Tout compte fait, le goût s’avère moins infect qu’elles ne l’appréhendaient.

— Mmmm ! C’est meilleur qu’au Québec ! note Vicky en déposant son verre sur l’anneau de bois qui encercle le parasol de bambou.

— C’est fort quand même, mais c’est vrai que c’est mieux que la téquila blanche !

— Une autre ? propose Katia, incontestablement sur le party.

— Non, une pause, sinon on va être « pafs » avant le coucher du soleil !

— Bien, je vais me recruter des amis au bar pour m’accompagner, affirme Katia qui s’y dirige de nouveau. Je vous rapporterai des daïquiris aux fraises !

En s’éloignant, elle bute sur un petit monticule de sable, mais pose

instinctivement sa main sur un parasol pour éviter de tomber.

— Oups ! fait-elle en direction de vacanciers, qui ont bien vu qu’elle a failli chuter, puis elle poursuit sa route.

 

1 Merci.

2 S’il vous plaît.

3 Bière.

4 Santé !

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