Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 8 sur 21

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Cent ans de solitude

Chapitre VII

En mai s’acheva la guerre. Deux semaines avant que le gouvernement n’en fît l’annonce officielle par une retentissante proclamation qui promettait un châtiment sans pitié aux promoteurs de l’insurrection, le colonel Aureliano Buendia fut fait prisonnier alors qu’il était sur le point d’atteindre la frontière occidentale, déguisé en sorcier indigène. Des vingt et un hommes qui l’avaient suivi à la guerre, quatorze étaient morts au combat, six avaient été blessés et un seul l’accompagnait encore au moment de la débâcle finale : le colonel Gerineldo Marquez. La nouvelle de la capture fut portée à la connaissance de Macondo par avis spécial. Ursula en informa son mari : « Il est vivant. Prions Dieu que ses ennemis soient cléments. » Au bout de trois jours de larmes, un après-midi qu’elle battait quelque dessert au lait dans la cuisine, elle entendit distinctement la voix de son fils tout près de son oreille. « C’était Aureliano, s’écria-t-elle en courant jusqu’au châtaignier, pour faire part de la nouvelle à son époux. Je ne sais comment est arrivé ce miracle, mais il est en vie et nous allons le voir très bientôt. » Elle le donna pour acquis. Elle fit laver par terre dans toute la maison et modifia l’emplacement des meubles. Une semaine plus tard, un bruit courut, dont on ignorait l’origine et qu’aucun avis ne devait officialiser, qui confirmait tragiquement le présage. Le colonel Aureliano Buendia avait été condamné à mort et, pour servir d’exemple à la population, la sentence serait exécutée à Macondo même. Un lundi, à dix heures vingt du matin, Amaranta était en train d’habiller Aureliano José lorsqu’elle perçut dans le lointain un bruit confus de troupe en marche ainsi qu’un coup de trompe, une seconde avant qu’Ursula ne fit irruption dans la chambre en poussant un cri : « Ils le ramènent déjà ! » La troupe luttait à coups de crosses pour contenir la foule houleuse. Ursula et Amaranta se précipitèrent jusqu’au coin de la rue, jouant des épaules pour se frayer un passage, et c’est alors qu’elles le virent. On aurait dit un mendiant. Ses vêtements étaient en haillons, sa chevelure et sa barbe broussailleuses, et il marchait nu-pieds. Il foulait la poussière brûlante sans rien sentir, les mains liées derrière le dos par une corde qu’un officier à cheval avait nouée au troussequin de sa selle. À ses côtés, aussi mal vêtu et en aussi piteux état, se trouvait ramené le colonel Gerineldo Marquez. Ni l’un ni l’autre n’étaient tristes. Ils paraissaient plutôt troublés par l’importance de la foule qui criait à la troupe toutes sortes d’injures.

— Mon fils ! s’écria Ursula au milieu du tumulte et en donnant une torgnole au soldat qui tentait de la retenir.

Le cheval de l’officier se cabra. Alors le colonel Aureliano Buendia s’arrêta, tout tremblant, esquiva les bras de sa mère et, droit dans les yeux, la fixa avec dureté.

— Retournez à la maison, maman, lui dit-il. Demandez un permis aux autorités et venez me voir à la prison.

Il regarda Amaranta qui restait, indécise, à deux pas derrière Ursula, et lui demanda en souriant : « Qu’est-ce qui t’est arrivé à la main ? » Amaranta leva sa main bandée de noir : « Une brûlure », répondit-elle, et elle entraîna Ursula pour qu’elle ne se fit pas piétiner par les chevaux. La troupe s’ébranla à nouveau. Une garde spéciale entoura les prisonniers et les emmena au trot jusqu’au quartier.

En fin de journée, Ursula alla à la prison rendre visite au colonel Aureliano Buendia. Elle avait essayé d’obtenir un laissez-passer par l’intermédiaire de don Apolinar Moscote mais, devant la toute-puissance des militaires, celui-ci avait perdu toute autorité. Quant au père Nicanor, il était cloué chez lui par une fièvre hépatique. Les parents du colonel Gerineldo Marquez, lequel n’était pas condamné à mort, avaient cherché à le voir et furent refoulés à coups de crosse. Toute intervention s’avérant impossible, convaincue que son fils serait fusillé avant l’aube, Ursula réunit dans un baluchon ce qu’elle voulait lui faire parvenir et s’en fut seule à la caserne.

— Je suis la mère du colonel Aureliano Buendia, dit-elle en se présentant aux sentinelles.

Celles-ci lui barrèrent la route. « De toute façon je vais entrer, les avertit Ursula. De sorte que si vous avez ordre de tirer, vous pouvez commencer tout de suite. » Elle repoussa sans ménagement un des factionnaires et fit irruption dans l’ancienne salle de classe où un groupe de soldats entièrement nus graissaient leurs armes. Un officier en tenue de combat, tout rougissant, avec des lunettes aux verres très épais et des manières cérémonieuses, congédia d’un geste les sentinelles.

— Je suis la mère du colonel Aureliano Buendia, répéta Ursula.

— Vous voulez dire, corrigea l’officier avec un sourire aimable, que vous êtes la mère de monsieur Aureliano Buendia.

Ursula reconnut au ton affecté de ses paroles le débit traînant des gens du haut-plateau, les cachacos.

— Comme vous voulez, monsieur, admit-elle, pourvu que vous m’autorisiez à le voir.

Il y avait des ordres supérieurs interdisant les visites aux condamnés à mort, mais l’officier prit la responsabilité de lui accorder une entrevue de quinze minutes. Ursula lui montra le contenu du baluchon qu’elle apportait : du linge propre pour se changer, les souliers que son fils avait chaussés pour la noce et les gâteaux au lait caillé qu’elle avait mis de côté pour lui depuis le jour où elle avait eu le pressentiment de son retour. Elle trouva le colonel Aureliano Buendia dans la pièce transformée en cellule, étendu sur un lit de camp, les bras écartés car il avait les aisselles remplies de furoncles. On lui avait permis de se raser. La moustache épaisse, aux pointes relevées, faisait paraître ses pommettes plus saillantes. Il parut à Ursula plus pâle qu’au moment de son départ, un peu plus grand aussi, et plus solitaire que jamais. Il était au courant du moindre détail de ce qui s’était passé à la maison : le suicide de Pietro Crespi, la tyrannie d’Arcadio et son exécution, l’impassibilité de José Arcadio Buendia sous le châtaignier. Il savait qu’Amaranta avait consacré son veuvage de vierge à élever Aureliano José et que celui-ci commençait à donner des preuves d’un très bon jugement, et qu’il commençait à lire et à écrire dans le même temps qu’il apprenait à parler. Dès l’instant où elle pénétra dans la pièce, Ursula se sentit intimidée par la maturité de son fils, cette supériorité dont il semblait auréolé, l’autorité rayonnante qui émanait de lui. Elle se montra surprise qu’il fût si bien renseigné. « Vous n’ignorez pas que je suis devin, dit-il en plaisantant. Et il ajouta, parlant sérieusement : Ce matin, lorsqu’ils m’ont emmené, j’ai eu l’impression d’être déjà passé par tout cela. » En vérité, tandis que la foule grondait sur son passage, il demeurait absorbé dans ses pensées, étonné de voir combien le village avait vieilli en l’espace d’un an. Les amandiers avaient leur feuillage tout dépenaillé. Les maisons peintes en bleu, bientôt repeintes en rouge puis à nouveau en bleu, avaient fini par acquérir une teinte indéfinissable.

— Que veux-tu, soupira Ursula, le temps passe.

— C’est un fait, reconnut Aureliano, mais pas à ce point-là…

Sur ce mode, l’entrevue tant attendue, en vue de laquelle chacun avait préparé ses questions et même prévu ses réponses, se réduisit une fois de plus à la conversation quotidienne de toujours. Lorsque la sentinelle annonça la fin de l’entretien, Aureliano sortit de sous la paillasse du lit de camp un rouleau de papiers trempés de sueur. C’étaient ses vers. Ceux qu’avait inspirés Remedios et qu’il avait emportés au moment de son départ, et ceux qu’il avait écrits par la suite, pendant les hasardeux répits de la guerre. « Promettez-moi que personne ne les lira, lui dit-il. Ce soir même, allumez le four avec. » Ursula le lui promit et se leva pour lui donner un baiser d’adieu.

— Je t’ai apporté un revolver, murmura-t-elle.

Le colonel Aureliano Buendia s’assura que la sentinelle n’était pas en vue et répliqua à voix basse : « Il ne m’est d’aucune utilité. Mais donnez-le-moi quand même au cas où on vous fouillerait à la sortie. » Ursula sortit le revolver de son corsage et le glissa sous la paillasse du lit de camp. « Et maintenant, conclut-il en enflant la voix avec calme, ne me dites pas adieu. Ne suppliez personne et ne vous rabaissez devant personne. Mettez-vous dans l’idée qu’ils m’ont fusillé depuis longtemps déjà. » Ursula se mordit les lèvres pour ne pas pleurer.

— Mets des pierres chaudes sur tes furoncles, lui dit-elle.

Elle fit demi-tour et quitta la pièce. Le colonel Aureliano Buendia resta debout, pensif jusqu’à ce que la porte se fût refermée. Puis il se recoucha, les bras écartés. Dès sa plus tendre adolescence, lorsqu’il avait commencé à reconnaître certains présages, il s’était dit que la mort ne manquerait pas de s’annoncer à lui par quelque signe défini, sans ambiguïté ni recours, mais il s’en fallait encore de quelques heures qu’il ne mourût et le signe ne venait toujours pas. Une fois, une très jolie femme avait pénétré dans son quartier général de Tucurinca et avait demandé aux sentinelles la permission de le voir. On la laissa passer, connaissant le fanatisme de certaines mères de famille qui envoyaient leurs filles se glisser dans le lit des plus fameux guerriers afin, prétendaient-elles, d’améliorer la race. Le colonel Aureliano Buendia, cette nuit-là, était en train d’achever son poème de l’homme égaré sous la pluie battante, quand la jeune fille fit irruption dans la chambre. Il lui tourna le dos pour glisser la feuille de papier dans le tiroir où il mettait sous clef ses poèmes. Alors il eut un pressentiment. Sans tourner la tête, il saisit le pistolet qui se trouvait dans le tiroir.

— Ne tirez pas, je vous prie, lui dit-il.

Lorsqu’il lui fit face, le pistolet braqué, la jeune fille avait baissé le sien et ne savait plus que faire. Ainsi avait-il réussi à déjouer quatre des onze attentats dirigés contre lui. En revanche, on ne parvint pas à capturer celui qui, une nuit, s’infiltra dans le quartier révolutionnaire de Manaure et assassina à coups de poignard l’ami intime d’Aureliano, le colonel Magnifico Visbal, auquel il avait cédé son lit de camp pour lui faire suer sa fièvre. Dans la même pièce, à quelques mètres de là, dormant dans un hamac, il ne s’était rendu compte de rien. Les efforts qu’il déployait pour systématiser les présages étaient inutiles. Ils se présentaient d’un seul coup, en un éclair de lucidité surnaturelle, comme autant de moments de certitude absolue et éphémère, mais insaisissable. En d’autres circonstances, ils étaient si naturels qu’il ne les identifiait comme présages qu’après coup. Quelquefois encore, ils étaient clairs et nets et ne se réalisaient pas. À force d’habitude, ce ne furent bientôt rien de plus que de vulgaires accès de superstition. Mais lorsqu’il fut condamné à mort et qu’on lui demanda d’exprimer sa dernière volonté, il n’eut aucune difficulté à reconnaître le pressentiment qui lui inspira sa réponse.

— Je demande que la sentence soit exécutée à Macondo, dit-il.

Le président du tribunal se fâcha.

— Ne faites pas le malin, Buendia. Ce n’est qu’un stratagème pour gagner du temps.

— Vous êtes libre de ne pas l’accomplir, répondit le colonel, mais telle est ma dernière volonté.

Depuis lors, les présages l’avaient abandonné. Le jour où Ursula lui rendit visite à la prison, après avoir longuement réfléchi, il arriva à la conclusion que la mort ne s’annoncerait peut-être pas à lui cette fois-ci, car elle ne dépendait plus du hasard mais de la ferme résolution de ses bourreaux. Il passa la nuit sans trouver le sommeil, tant ses furoncles le faisaient souffrir. Peu avant l’aube, il entendit des pas dans le couloir. « Ils viennent déjà », se dit-il et il se mit à penser sans raison à José Arcadio Buendia, lequel, au même moment, dans la clarté lugubre du jour naissant, sous le châtaignier, pensait à lui. Il n’avait pas peur, n’éprouvait aucune nostalgie mais une colère viscérale à l’idée de mourir d’une mort fabriquée de toutes pièces, de ne pas pouvoir connaître la fin de tant de choses qu’il allait laisser inachevées. La porte s’ouvrit et la sentinelle entra, portant un bol de café. Le lendemain, à la même heure, il en était au même point, rageant contre ses aisselles douloureuses, et il se produisit exactement la même chose. Le jeudi, il partagea les gâteaux au lait caillé avec les sentinelles, enfila ses vêtements propres dans lesquels il se sentit à l’étroit et chaussa ses souliers vernis. Le vendredi, on ne l’avait pas encore fusillé.

En fait, nul n’osait exécuter la sentence. L’hostilité du village donna à penser aux militaires que l’exécution du colonel Aureliano Buendia aurait de graves conséquences politiques, non seulement à Macondo mais dans toute la région du marigot, si bien qu’ils consultèrent les autorités provinciales de la capitale. Le samedi soir, alors qu’ils attendaient une réponse, le capitaine Roque Carnicero se rendit chez Catarino en compagnie d’autres officiers. Il ne se trouva qu’une femme, et encore, presque sous la menace, pour oser l’emmener dans sa chambre. « Elles ne veulent pas coucher avec un homme dont elles savent qu’il va mourir, lui avoua-t-elle. Personne ne sait au juste comment cela se fera, mais tout le monde va disant que l’officier qui fusillera le colonel Aureliano Buendia, et tous les soldats du peloton d’exécution, un par un, seront assassinés, inexorablement, tôt ou tard, même s’ils vont se cacher à l’autre bout de la terre. » Le capitaine Roque Carnicero en parla aux autres officiers qui en parlèrent à leurs supérieurs hiérarchiques. Le dimanche, bien que personne ne l’eût ouvertement révélé, et bien qu’aucun fait d’armes n’eût troublé le calme apparent des derniers jours, tout le village savait que les officiers étaient disposés à se décharger, sous toutes sortes de prétextes, de la responsabilité de l’exécution. Par le courrier du lundi arriva l’ordre officiel : l’exécution devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures. Ce soir-là, les officiers jetèrent dans une casquette sept petits papiers où ils avaient inscrit leurs noms, et l’inclément destin du capitaine Roque Carnicero lui valut de tirer le billet gagnant : « La malchance ne connaît pas de faille, dit-il avec une profonde amertume. Je suis né fils de putain et je meurs fils de putain. » À cinq heures du matin, il désigna les hommes du peloton d’exécution par un autre tirage au sort, les fit s’aligner dans la cour et alla réveiller le condamné avec une formule prémonitoire :

— Allons, Buendia, lui dit-il. Notre dernière heure est arrivée.

— C’était donc ça, répondit le colonel. J’étais en train de rêver que mes abcès avaient crevé.

Depuis qu’elle savait qu’Aureliano serait fusillé, Rebecca Buendia se levait à trois heures tous les matins. Elle restait dans la chambre plongée dans l’obscurité, surveillant par la fenêtre entrouverte le mur du cimetière, cependant que le lit où elle se tenait assise vibrait à cause des ronflements de José Arcadio. Toute la semaine, elle attendit ainsi avec la même obstination secrète qu’elle montrait autrefois dans l’attente des lettres de Pietro Crespi. « On ne le fusillera pas ici, lui disait José Arcadio. Ils le fusilleront à minuit et à l’intérieur de la caserne pour que personne ne sache qui faisait partie du peloton, et je parie même qu’ils l’enterreront là-bas. » Rebecca continua d’attendre. « Ils sont tellement bêtes qu’ils viendront le fusiller ici », répondait-elle. Elle en était si convaincue qu’elle avait prévu la façon dont elle ouvrirait la porte pour lui dire adieu d’un geste de la main. « Ils ne vont pas le conduire par les rues, avec six soldats tremblants de peur, sachant que les gens sont prêts à tout », insistait José Arcadio. Indifférente aux raisonnements de son mari, Rebecca continuait son guet à la fenêtre.

— Tu verras qu’ils sont assez bêtes pour ça, faisait-elle.

Le mardi, à cinq heures du matin, José Arcadio avait déjà bu son café et lâché les chiens quand Rebecca ferma la fenêtre et se cramponna à la tête du lit pour ne pas tomber. « Ils l’amènent, soupira-t-elle. Qu’il est beau ! » José Arcadio se mit à la fenêtre et l’aperçut, tout fringant dans la clarté de l’aube, vêtu de pantalons qui avaient été les siens dans sa jeunesse. Il était déjà le dos au mur, les mains aux hanches à cause des nodosités brûlantes de ses aisselles qui l’empêchaient de baisser les bras le long du corps. « Se faire avoir de cette manière ! murmurait le colonel Aureliano Buendia. Se faire baiser au point que ces pédés se mettent à six pour te descendre, sans que tu puisses rien faire ! » Il remâchait cela avec tant de rage qu’on eût presque dit de la ferveur et le capitaine Roque Carnicero en fut ému car il le crut en train de prier. Quand les hommes du peloton le mirent en joue, la rage avait pris une consistance visqueuse, au goût amer, qui lui endormit la langue et l’obligea à fermer les yeux. Alors s’éteignit pour lui l’éclat d’aluminium du lever du jour et il se revit lui-même, tout petit enfant, en culottes courtes et un ruban autour du cou, et il revit son père, par un après-midi splendide, le conduisant jusque sous la tente de foire, et il revit le bloc de glace. Lorsqu’il entendit le cri, il crut qu’on donnait l’ordre final au peloton. Il rouvrit les yeux avec curiosité, tout secoué de frissons, s’attendant à se retrouver sur la trajectoire incandescente des projectiles, mais il ne retrouva en fait que le capitaine Roque Carnicero, les mains en l’air, et José Arcadio qui traversait la rue avec son effrayant fusil, prêt à faire feu.

— Ne tirez pas, lança le capitaine Roque à José Arcadio. C’est la divine Providence qui vous envoie.

Ici commença une autre guerre. Le capitaine Roque Carnicero et ses six hommes partirent avec le colonel Aureliano Buendia libérer le général révolutionnaire Victorio Medina condamné à mort à Riohacha. Ils pensèrent gagner du temps en traversant la sierra par le même chemin qu’avait emprunté José Arcadio Buendia au moment de la fondation de Macondo, mais, au bout d’une semaine, ils furent convaincus que c’était là une entreprise impossible. Aussi durent-ils suivre le dangereux itinéraire des contreforts sans autres munitions que celles du peloton d’exécution. Ils campaient à proximité des villages et l’un d’eux, déguisé, tenant un petit poisson en or dans le creux de la main, y faisait son entrée en plein jour et prenait contact avec les libéraux au repos qui, le lendemain matin, s’en allaient à la chasse pour ne plus jamais revenir. Lorsque, à un détour de la sierra, ils aperçurent Riohacha, le général Victorio Medina avait déjà été passé par les armes. Ses hommes proclamèrent le colonel Aureliano Buendia chef des forces révolutionnaires pour le littoral de la mer des Caraïbes, avec grade de général. Il voulut bien assumer cette fonction mais se jura de ne jamais l’accepter tant qu’ils n’auraient pas renversé le régime conservateur. Au bout de trois mois, ils avaient réussi à armer plus de mille hommes, mais ils furent anéantis. Les quelques survivants gagnèrent la frontière orientale. Quand on entendit à nouveau parler d’eux, ils avaient débarqué au cap de la Voile, venant de l’archipel des Antilles, et un communiqué gouvernemental diffusé par télégraphe et reproduit dans tout le pays sous forme d’avis pleins de jubilation annonça la mort du colonel Aureliano Buendia. Mais quarante-huit heures plus tard, un télégramme expédié partout, gagnant presque de vitesse le premier, annonça un autre soulèvement dans les plaines du Sud. Ainsi naquit la légende de l’ubiquité du colonel Aureliano Buendia. Des informations simultanées et contradictoires le déclaraient victorieux à Villanueva, battu à Guacamayal, dévoré par les Indiens Motilon, mort dans un petit village du marigot et à nouveau insurgé du côté d’Urumita. Les dirigeants libéraux, qui négociaient à l’époque leur participation au Parlement, le signalèrent comme un aventurier ne représentant personne et n’appartenant à aucun parti. Le gouvernement le relégua au rang de bandit de grand chemin et mit sa tête à prix, pour cinq mille pesos. Après seize revers, le colonel Aureliano Buendia sortit de la région de la Guajira à la tête de deux mille indigènes bien armés et la garnison surprise en plein sommeil dut abandonner Riohacha. Il y établit son quartier général et déclara une guerre sans merci contre le régime. Il reçut une première notification du gouvernement, menaçant de fusiller le colonel Gerineldo Marquez sous quarante-huit heures s’il ne se repliait pas avec ses troupes jusqu’à la frontière orientale. Le colonel Roque Carnicero, qui était alors son chef d’état-major, lui remit le télégramme avec un air consterné, mais c’est avec une satisfaction tout à fait imprévisible qu’il en prit connaissance :

— C’est épatant ! s’exclama-t-il. Nous avons déjà le télégraphe à Macondo.

La réponse fut catégorique. Il comptait établir son quartier général à Macondo dans les trois mois. S’il ne retrouvait pas alors le colonel Gerineldo Marquez en vie, il fusillerait sans autre forme de procès tous les officiers qu’il aurait fait prisonniers, à commencer par les généraux, et donnerait ordre à ses subordonnés d’agir de la même façon jusqu’à la fin des hostilités. Trois mois plus tard, lorsqu’il entra victorieux à Macondo, la première personne à venir le serrer dans ses bras sur le chemin du marigot fut le colonel Gerineldo Marquez.

La maison était pleine d’enfants. Ursula avait recueilli Sainte Sophie de la Piété avec sa fille aînée et une paire de jumeaux qui vinrent au monde cinq mois après l’exécution d’Arcadio. À l’encontre des dernières volontés du fusillé, elle baptisa la petite fille du nom de Remedios. « Je suis sûre que c’est ce qu’Arcadio a voulu dire, prétendit-elle. Nous ne l’appellerons pas Ursula parce qu’on souffre beaucoup trop avec un prénom pareil. » Quant aux jumeaux, elle les appela José Arcadio le Second et Aureliano le Second. Amaranta s’occupa de tous. Elle disposa des petites chaises en bois dans la salle commune et, avec d’autres enfants de familles voisines, organisa un jardin d’enfants. Lorsque le colonel Aureliano fut de retour, accueilli par les pétarades de fusées, les cloches carillonnant es, ce fut une chorale enfantine qui lui souhaita la bienvenue à la maison. Aureliano José, d’aussi haute stature que son grand-père, vêtu en officier révolutionnaire, lui rendit les honneurs militaires.

Toutes les nouvelles n’étaient pas bonnes. Un an après la fuite du colonel Aureliano Buendia, José Arcadio et Rebecca s’en étaient allés vivre dans la maison construite par Arcadio. Personne ne fut jamais au courant de son intervention pour empêcher l’exécution. Dans la maison neuve située à l’angle le plus favorable de la place, à l’ombre d’un amandier qui avait le privilège de trois nids de rouges-gorges, avec une grande porte pour recevoir les visiteurs et quatre fenêtres pour la lumière, ils établirent un foyer des plus accueillants. Les anciennes amies de Rebecca, parmi lesquelles quatre sœurs Moscote restées célibataires, reprirent les séances de broderie interrompues des années auparavant sous la véranda aux bégonias. José Arcadio continua d’exploiter les terres usurpées dont les titres de propriété furent validés par le gouvernement conservateur. Chaque après-midi, on le voyait revenir à cheval, avec sa meute de chiens des montagnes et son fusil à deux coups, et une ribambelle de lapins pendus à sa monture. Un après-midi de septembre, sentant l’orage menacer, il rentra à la maison plus tôt que de coutume. Il salua Rebecca installée dans la salle à manger, attacha ses chiens dans le patio, suspendit les lapins dans la cuisine afin de les saler un peu plus tard, et alla se changer dans la chambre. Par la suite, Rebecca déclara qu’au moment où son mari pénétrait dans la chambre, elle-même s’était enfermée pour prendre un bain et ne s’était rendu compte de rien. Cette version des faits était à peine croyable, mais on n’en possédait aucune autre qui fût plus vraisemblable, et personne ne put concevoir pour quel motif Rebecca aurait assassiné l’homme qui l’avait rendue si heureuse. Peut-être fut-ce là le seul mystère qu’on ne put jamais élucider à Macondo. Dès que José Arcadio eut refermé la porte de la chambre à coucher, un coup de pistolet retentit entre les murs de la maison. Un filet de sang passa sous la porte, traversa la salle commune, sortit dans la rue, prit le plus court chemin parmi les différents trottoirs, descendit des escaliers et remonta des parapets, longea la rue aux Turcs, prit un tournant à droite, puis un autre à gauche, tourna à angle droit devant la maison des Buendia, passa sous la porte close, traversa le salon en rasant les murs pour ne pas tacher les tapis, poursuivit sa route par l’autre salle, décrivit une large courbe pour éviter la table de la salle à manger, entra sous la véranda aux bégonias et passa sans être vu sous la chaise d’Amaranta qui donnait une leçon d’arithmétique à Aureliano José, s’introduisit dans la réserve à grains et déboucha dans la cuisine où Ursula s’apprêtait à casser trois douzaines d’œufs pour le pain.

— Ave Maria Très-Pure ! s’écria Ursula.

Elle suivit le filet de sang en sens inverse et, cherchant son origine, traversa la réserve à grains, passa sous la véranda aux bégonias où Aureliano José chantait que trois et trois font six et six et trois font neuf, traversa la salle à manger et les salons, continua en ligne droite dans la rue, puis tourna à droite, ensuite à gauche jusqu’à la rue aux Turcs, sans se rappeler qu’elle portait encore son tablier de boulangère et ses chaussons d’intérieur, déboucha sur la place et entra par la porte d’une maison où elle n’avait jamais mis les pieds, poussa la porte de la chambre à coucher et faillit être étouffée par l’odeur de poudre brûlée, trouva José Arcadio allongé face contre terre, sur ses bottes qu’il venait de quitter, et elle aperçut d’où était parti le filet de sang qui avait déjà cessé de couler de l’oreille droite. On ne découvrit aucune blessure sur le corps et on ne put davantage trouver où était l’arme. Il s’avéra également impossible de débarrasser le cadavre de sa tenace odeur de poudre. On commença par le laver à trois reprises avec une lavette et du savon, puis on le frotta au sel et au vinaigre, ensuite avec de la cendre et du citron, et pour finir on le mit dans un tonneau plein de lessive où on le laissa tremper pendant six heures. On le frictionna tant et si bien que les arabesques des tatouages commencèrent à se décolorer. Quand on en vint, en désespoir de cause, à imaginer de l’assaisonner avec du piment, du cumin et des feuilles de laurier, et de le faire bouillir toute une journée à feu doux, il avait déjà commencé à se décomposer et on dut l’enterrer précipitamment. On l’enferma hermétiquement dans un cercueil sur mesure de deux mètres trente de long sur un mètre dix de large, renforcé à l’intérieur par des plaques de fer et vissé à l’aide de boulons d’acier, et même ainsi on n’empêcha pas l’odeur de se répandre dans les rues qu’emprunta l’enterrement. Le père Nicanor, à cause de son foie enflé et tendu comme un tambour, lui donna sa bénédiction depuis son lit. On eut beau, dans les mois qui suivirent, renforcer sa sépulture par plusieurs murs superposés entre lesquels furent jetés pêle-mêle de la cendre tassée, du son et de la chaux vive, le cimetière continua à sentir la poudre pendant nombre d’années encore, jusqu’à ce que les ingénieurs de la compagnie bananière fissent recouvrir la tombe d’une carapace de béton. Dès qu’on eut sorti le cadavre, Rebecca ferma les portes de sa maison et s’enterra vivante, entourée d’une épaisse gangue de mépris qu’aucune tentation en ce bas monde ne devait parvenir à rompre. Elle ne descendit dans la rue qu’une seule fois, déjà très vieille, avec des souliers couleur de vieil argent et un chapeau à fleurs minuscules, à l’époque où le village vit passer le Juif errant qui provoqua un accès de chaleur si intense que les oiseaux brisaient les grillages des fenêtres pour venir mourir dans les chambres. Elle fut aperçue en vie pour la dernière fois le jour où, d’un coup de pistolet bien ajusté, elle tua un voleur qui tentait de forcer la porte de sa maison. Hormis Argénida, sa domestique et confidente, personne, depuis lors, n’eut de contact avec elle. À une certaine époque, on sut qu’elle écrivait des lettres à l’évêque, qu’elle considérait comme son cousin germain, mais il ne fut jamais dit qu’elle eût reçu de réponse. Le village l’oublia.

En dépit de son retour triomphal, le colonel Aureliano Buendia ne se laissait pas griser par les apparences. Les troupes gouvernementales abandonnaient les places sans résistance et cela créait dans les rangs libéraux une illusion de victoire dont il n’était pas opportun de les priver, mais les révolutionnaires connaissaient bien la vérité, et mieux que tout autre le colonel Aureliano Buendia. Bien qu’il eût à l’époque plus de cinq mille hommes sous ses ordres et dominât deux états du littoral, il avait conscience d’être acculé à la mer et placé dans une situation politique si confuse que le jour où il ordonna de restaurer le clocher de l’église abattu par un coup de canon de l’armée régulière, le père Nicanor put dire, sur son lit de malade : « Ironie du sort : les défenseurs de la foi du Christ détruisent le temple et ce sont les maçons qui le font réparer. » Cherchant quelque brèche par où s’enfuir, il passait des heures et des heures dans le bureau du télégraphe, conférant avec les commandants d’autres places et, chaque fois, son impression en sortait renforcée que la guerre était en train de s’enliser. Quand arrivait l’annonce de nouveaux triomphes libéraux, leur proclamation faisait l’objet d’avis pleins d’allégresse, mais lui-même mesurait sur les cartes la véritable progression de ses troupes et comprenait qu’elles ne faisaient que pénétrer dans la jungle où elles auraient à se défendre de la malaria et des moustiques, tournant le dos à la réalité. « Nous sommes en train de perdre notre temps, se plaignait-il à ses officiers. Nous continuerons à perdre notre temps tant que tous ces cons du parti ne cesseront de mendier un siège au congrès. » Pendant les nuits de veille, étendu sur le dos dans son hamac qu’il suspendait dans la pièce même où il avait été condamné à mort, il se figurait tous ces avocats vêtus de noir qui quittaient le palais présidentiel dans le petit matin glacé, le col de leur manteau relevé jusqu’aux oreilles, se frottant les mains, chuchotant entre eux, se réfugiant dans les petits bistrots lugubres du point du jour, pour spéculer sur ce qu’avait voulu dire le président lorsqu’il avait dit oui, ou sur ce qu’il avait voulu dire quand il avait dit non, et, par la même occasion, faire des suppositions sur ce que le président était en train de penser lorsqu’il disait quelque chose de tout à fait différent, tandis que lui-même chassait les moustiques par trente-cinq degrés de chaleur, sentant s’approcher cette aube redoutable où il lui faudrait donner à ses hommes l’ordre de se précipiter à la mer.

Par une nuit d’incertitude, alors que Pilar Ternera chantait dans le patio avec la troupe, il demanda qu’elle vint lui lire l’avenir dans les cartes. « Attention à la bouche », ce fut tout ce que Pilar Ternera put tirer au clair après avoir étalé et ramassé les cartes par trois fois. « J’ignore ce que cela signifie, mais le signe est tout à fait limpide : attention à la bouche. » Deux jours plus tard, quelqu’un remit à une ordonnance un bol de café non sucré, que l’ordonnance passa à un autre, et celui-ci à un autre encore, jusqu’à ce que le bol, passant de main en main, arrivât au bureau du colonel Aureliano Buendia. Il n’avait pas demandé de café mais puisqu’on lui en proposait, le colonel le but. Il contenait une dose de noix vomique capable de tuer un cheval. Lorsqu’on le porta à la maison, il était tout raide et arqué, la langue coupée entre les dents. Ursula entreprit de l’arracher à la mort. Après lui avoir nettoyé l’estomac à l’aide de vomitifs, elle l’enveloppa de couvertures chaudes et lui fit absorber des blancs d’œufs pendant deux jours jusqu’à ce que le corps ravagé par l’empoisonnement recouvrît sa température normale. Au quatrième jour, il était hors de danger. Bien malgré lui, cédant aux adjurations d’Ursula et des officiers, il resta au lit une semaine de plus. Ce n’est qu’alors qu’il apprit qu’on n’avait pas brûlé ses vers. « Je ne voulais pas me presser, expliqua Ursula. Cette nuit-là, au moment d’allumer le four, je me suis dit qu’il valait mieux attendre qu’on apporte le cadavre. » Dans le brouillard de la convalescence, entouré des poussiéreuses poupées de Remedios, le colonel Aureliano Buendia, relisant ses vers, vit repasser dans son esprit les instants décisifs de son existence. Il se remit à écrire. Pendant de longues heures, en marge des soubresauts d’une guerre sans avenir, il récapitula en vers rimés ses expériences à la lisière de la mort. Ses pensées se firent alors si claires qu’il put les examiner sur l’endroit et sur l’envers. Un soir, il demanda au colonel Gerineldo Marquez :

— Dis-moi une chose, camarade : pourquoi te bats-tu ?

— Parce qu’il le faut, camarade, répondit le colonel Gerineldo Marquez. Pour le grand parti libéral.

— Tu as bien de la chance de pouvoir répondre, répliqua-t-il. Pour ma part, c’est à peine si je me rends compte à présent que je me bats par orgueil.

— Ça, ce n’est pas bien, fit le colonel Gerineldo Marquez.

Son inquiétude amusa le colonel Aureliano Buendia. « Naturellement, dit-il. Mais dans tous les cas, ça vaut mieux que d’ignorer pourquoi on se bat. » Il le regarda dans les yeux et ajouta en souriant :

— Ou de se battre comme toi pour quelque chose qui n’a de sens pour personne.

Son orgueil l’avait empêché d’entrer en rapport avec les groupes armés de l’intérieur du pays, tant que les responsables du parti ne seraient pas revenus publiquement sur leur déclaration selon laquelle il n’était qu’un bandit de grand chemin. Cependant, il était conscient qu’aussitôt qu’il mettrait de côté ces scrupules, il romprait le cercle vicieux de la guerre. La convalescence lui donna le temps d’y réfléchir. Il obtint alors qu’Ursula lui remit le reste de l’héritage enterré et ses nombreuses économies ; il nomma le colonel Gerineldo Marquez commandant civil et militaire de Macondo et s’en alla établir la liaison avec les groupes rebelles de l’intérieur.

Le colonel Gerineldo Marquez n’était pas seulement l’homme en qui avait le plus confiance le colonel Aureliano Buendia, mais Ursula le recevait à la maison comme un membre de la famille. Fragile, timide, d’une bonne éducation naturelle, il était pourtant mieux fait pour la guerre que pour l’administration. Ses conseillers politiques n’avaient pas de mal à l’égarer dans les labyrinthes de leurs théories. Mais il réussit à faire régner à Macondo ce climat de paix rurale dans lequel le colonel Aureliano Buendia rêvait de mourir un jour de vieillesse, fabriquant des petits poissons en or. Bien qu’il habitât chez ses parents, il déjeunait chez Ursula deux à trois fois par semaine. Il initia Aureliano José au maniement des armes à feu, lui donna une instruction militaire précoce et, plusieurs mois de suite, l’emmena vivre à la caserne, avec le consentement d’Ursula, afin qu’il se fit homme. Bien des années auparavant, encore presque enfant, Gerineldo Marquez avait fait sa déclaration d’amour à Amaranta. Celle-ci était alors si aveuglée par sa passion solitaire pour Pietro Crespi qu’elle avait ri de lui. Gerineldo Marquez patienta. Un jour, depuis la prison, il envoya un petit mot à Amaranta lui demandant le service de lui broder une douzaine de mouchoirs de batiste aux initiales de son père. Il lui fit parvenir de l’argent. Au bout d’une semaine, Amaranta se rendit à la prison pour lui remettre la douzaine de mouchoirs brodés et lui rendre l’argent, et ils restèrent plusieurs heures à parler du passé. « Quand je sortirai d’ici, ce sera pour t’épouser », lui dit Gerineldo Marquez au moment de prendre congé. Amaranta eut un sourire mais ne cessa de penser à lui tout en apprenant à lire aux enfants, et elle désira revivre avec lui la passion juvénile qu’elle avait éprouvée pour Pietro Crespi. Le samedi, jour de visite aux détenus, elle passait par chez les parents de Gerineldo Marquez et les accompagnait à la prison. Un de ces samedis, Ursula s’étonna de la trouver à la cuisine, attendant qu’on sortît les biscuits du four pour choisir les meilleurs et les envelopper dans une serviette qu’elle avait brodée pour la circonstance.

— Marie-toi avec lui, lui dit-elle. Tu auras du mal à trouver un homme comme lui.

Amaranta feignit de faire la dégoûtée.

— Je n’ai nul besoin de courir après les hommes, répliqua-t-elle. Je porte ces biscuits à Gerineldo Marquez parce qu’on va le fusiller tôt ou tard et que j’en ai pitié.

Elle ne pensait pas un mot de ce qu’elle disait mais ce fut à ce moment-là que le gouvernement rendit publique sa menace de passer le colonel Gerineldo Marquez par les armes si les forces rebelles ne rendaient pas Riohacha. On interdit les visites. Amaranta s’enferma pour pleurer, accablée par un sentiment de culpabilité identique à celui qui l’avait tourmentée à la mort de Remedios, comme si ses paroles irréfléchies avaient pour la seconde fois causé la mort de quelqu’un. Sa mère la consola. Elle lui assura que le colonel Aureliano Buendia ferait quelque chose pour empêcher l’exécution, et promit qu’elle-même se chargerait d’attirer Gerineldo Marquez lorsque prendraient fin les hostilités. Elle tint cette promesse avant le terme prévu. Quand Gerineldo Marquez revint à la maison, investi de sa nouvelle dignité de commandant civil et militaire, elle le reçut comme un fils, conçut d’exquises flatteries pour le retenir et pria avec toute l’ardeur de son cœur pour qu’il se souvint de son projet d’épouser Amaranta. Ses prières avaient l’air d’agir. Les jours où il venait déjeuner à la maison, le colonel Gerineldo Marquez restait tout l’après-midi sous la véranda aux bégonias à faire des parties de dames avec Amaranta. Ursula leur apportait du café au lait et des biscuits et s’occupait des enfants pour qu’ils ne vinssent pas les déranger. En fait, Amaranta devait se forcer pour rallumer dans son cœur les cendres oubliées de sa passion juvénile. C’est avec une impatience qui arrivait à devenir intolérable qu’elle attendait les jours où il venait déjeuner, les après-midi de dames, les heures fugitives en compagnie de ce guerrier au nom plein de nostalgie, dont les doigts tremblaient imperceptiblement lorsqu’il bougeait les pions. Mais le jour où le colonel Gerineldo Marquez lui fit part à nouveau de sa volonté de l’épouser, elle le repoussa :

— Je ne me marierai avec personne, lui dit-elle, avec toi moins qu’avec tout autre. Tu aimes tellement Aureliano que tu m’épouserais faute de pouvoir te marier avec lui.

Le colonel Gerineldo Marquez était un homme patient. « J’insisterai encore, lui dit-il. Tôt ou tard je te convaincrai. » Il continua à venir à la maison. Enfermée dans sa chambre, ravalant ses larmes en secret, Amaranta se bouchait les oreilles pour ne pas entendre la voix de son prétendant qui narrait à Ursula les dernières nouvelles de la guerre, et bien qu’elle mourût d’envie de le voir, elle eut la force de ne pas sortir à sa rencontre.

Le colonel Aureliano Buendia trouvait alors le temps d’envoyer tous les quinze jours un rapport détaillé à Macondo. Mais il n’écrivit à Ursula qu’une seule fois, bientôt huit mois après son départ. Un messager spécial s’en vint porter à la maison une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier où l’on reconnaissait l’écriture précieuse du colonel : Prenez bien soin de papa car il va mourir. Ursula prit peur : « Si Aureliano le dit, c’est qu’Aureliano le sait » fit-elle. Et elle demanda qu’on lui prêtât main-forte pour transporter José Arcadio Buendia jusque dans sa chambre. Non seulement il était aussi lourd qu’avant, mais durant son séjour prolongé sous le châtaignier, il avait acquis peu à peu la faculté d’augmenter de poids à volonté, si bien que sept hommes ne purent en venir à bout et qu’il fallut le traîner pour le conduire jusqu’à son lit. Une odeur de champignons frais, de fleur d’arbre, d’intempéries anciennes et concentrées, imprégna l’air de la chambre dès que le vieux colosse macéré sous le soleil et la pluie se fut mis à le respirer. Le lendemain, au point du jour, il ne se trouvait plus dans son lit. Après l’avoir cherché dans toutes les chambres, Ursula le découvrit de nouveau sous le châtaignier. Ils l’attachèrent alors sur son lit. Malgré toutes ses forces demeurées intactes, José Arcadio Buendia n’était pas en état de lutter. Tout lui était égal. S’il était retourné sous le châtaignier, ce n’était pas volontairement mais par une sorte de réflexe de son organisme. Ursula s’occupait de lui, lui donnait à manger, lui apportait des nouvelles d’Aureliano. Mais, en réalité, le seul être avec qui il pouvait entrer en rapport depuis bien longtemps, c’était Prudencio Aguilar. Déjà presque réduit en poussière par la profonde décrépitude de la mort, Prudencio Aguilar venait deux fois par jour bavarder avec lui. Ils parlaient de coqs de combat. Ils se promettaient d’organiser un élevage de bêtes magnifiques, non pas tant pour jouir de quelques victoires dont ils n’avaient plus nul besoin, mais pour se réserver de quoi se distraire pendant les ennuyeux dimanches de la mort. C’était Prudencio Aguilar qui lui faisait sa toilette, lui donnait à manger et lui apportait de merveilleuses nouvelles d’un inconnu nommé Aureliano, colonel à la guerre. Quand il était seul, José Arcadio Buendia se consolait en rêvant à une succession de chambres à l’infini. Il rêvait qu’il se levait de son lit, ouvrait la porte et passait dans une autre chambre identique à la première, avec le même lit à tête en fer forgé, le même fauteuil de rotin et le même petit tableau avec la Vierge des Remèdes sur le mur du fond. De cette chambre, il passait à une autre exactement semblable, dont la porte livrait passage dans une autre exactement semblable, puis dans une autre exactement semblable, à l’infini. Il aimait aller ainsi de chambre en chambre comme dans une galerie de glaces parallèles, jusqu’à ce que Prudencio Aguilar vînt lui toucher l’épaule. Il s’en retournait alors de chambre en chambre, s’éveillant au fur et à mesure qu’il revenait en arrière et parcourait le chemin inverse, et trouvait Prudencio Aguilar dans la chambre de la réalité. Mais une nuit, deux semaines après qu’on l’eut emmené jusque dans son lit, Prudencio Aguilar lui toucha l’épaule dans une chambre intermédiaire et il y demeura à jamais, croyant que c’était là sa chambre réelle. Le lendemain matin, Ursula lui portait son petit déjeuner quand elle vit un homme s’approcher par le couloir. Il était de petite taille et massif, vêtu d’un costume de drap noir, portant un chapeau également de couleur noire, énorme, enfoncé jusqu’à ses yeux moroses. « Mon Dieu, pensa Ursula. J’aurais juré que c’était Melquiades. » C’était Cataure, le frère de Visitacion, qui avait quitté la maison, fuyant la peste de l’insomnie, et dont on n’avait plus jamais eu de nouvelles. Visitacion lui demanda pourquoi il était revenu et il lui répondit dans son langage plein de solennité :

— Je suis venu pour l’enterrement du roi.

Ils pénétrèrent alors dans la chambre de José Arcadio Buendia, le secouèrent de toutes leurs forces, lui crièrent à l’oreille, lui mirent une glace devant les narines, mais ne parvinrent pas à le réveiller. Peu après, tandis que le menuisier prenait ses mesures pour le cercueil, ils virent par la fenêtre tomber une petite pluie de minuscules fleurs jaunes. Elles tombèrent toute la nuit sur le village en silencieuse averse, couvrirent les toits, s’amoncelèrent au bas des portes et suffoquèrent les bêtes dormant à la belle étoile. Il tomba tant de fleurs du ciel qu’au matin les rues étaient tapissées d’une épaisse couverture, et on dut les dégager avec pelles et râteaux pour que l’enterrement pût passer.

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