Cent ans de solitude
Chapitre XIX
Amaranta Ursula s’en revint avec les premiers anges de décembre, poussée par les brises de la marine à voiles, ramenant son époux tenu en laisse à l’aide d’une cordelette de soie. Elle fit son apparition sans avoir aucunement prévenu, dans une robe de couleur ivoire avec une rangée de perles qui lui descendait presque jusqu’aux genoux, des émeraudes et des topazes aux doigts, et ses cheveux coupés court et lisses qui finissaient au niveau des oreilles en queues d’hirondelles. L’homme avec lequel elle s’était mariée six mois auparavant était un Flamand d’âge mûr à la taille élancée, aux airs de navigateur. Elle n’eut qu’à pousser la porte de la salle de séjour pour comprendre que son absence avait duré plus longtemps et causé plus de ravages qu’elle ne le supposait.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, plus joyeuse que vraiment inquiète. Ça se voit qu’il n’y a pas de femme dans cette maison !
Ses bagages ne pouvaient tous tenir sous la véranda. En plus de l’ancienne malle de Fernanda avec laquelle on l’avait expédiée au collège, elle ramenait deux garde-robes tout en hauteur, quatre grandes valises, un long sac pour les ombrelles, huit cartons à chapeaux, une gigantesque cage avec une cinquantaine de canaris, ainsi que le vélocipède de son mari, en pièces détachées dans un étui spécial qui permettait qu’on le portât comme un violoncelle. Elle ne s’accorda même pas un jour de repos au terme de ce long voyage. Elle enfila une combinaison de toile usagée que son mari avait apportée parmi d’autres tenues de mécanicien et se lança dans une nouvelle entreprise de restauration de la maison. Elle mit en déroute les fourmis rouges qui avaient déjà pris possession de la véranda, ressuscita les rosiers, arracha les mauvaises herbes jusqu’à la racine et repiqua de nouveau des fougères, des plants d’origan et de bégonias dans les jardinières de la balustrade. Elle prit la tête d’un commando de menuisiers, serruriers et maçons qui rapetassèrent les sols crevassés, replacèrent portes et fenêtres dans leurs gonds, remirent à neuf les meubles et blanchirent les murs au-dedans comme au-dehors, tant et si bien que, trois mois après son arrivée, on respirait derechef l’atmosphère de jeunesse et de fête qui régnait du temps du piano mécanique. Jamais on ne vit à la maison quelqu’un de meilleure humeur, quelle que fût l’heure et en toute circonstance, ni personne qui fût plus encline à chanter, à danser, à jeter à la poubelle les choses et les habitudes tournées à l’aigre. D’un coup de balai, elle en termina avec les souvenirs funèbres et les tas d’oiseaux morts et d’attirails de superstition pelotonnés dans les coins, et ne conserva, par gratitude envers Ursula, que le daguerréotype de Remedios au salon. « Voyez ce que je me paie ! s’écria-t-elle, morte de rire. Une arrière-grand-mère de quatorze ans ! » Quand l’un des maçons lui raconta que la maison était peuplée de revenants et que la seule façon de les en chasser était de rechercher les trésors qu’ils y avaient laissés enfouis, elle répliqua entre deux éclats de rire qu’elle n’ajoutait pas foi aux superstitions des hommes. Elle était si spontanée, si émancipée, d’une forme d’esprit si libre et moderne qu’Aureliano, la voyant venir à lui, ne sut quelle contenance adopter. « Quel barbare ! s’exclama-t-elle tout heureuse en lui ouvrant les bras. Regardez-moi comme il a grandi mon anthropophage adoré ! » Avant qu’il n’eût eu le temps de réagir, elle avait déjà posé un disque sur le phonographe portatif qu’elle avait apporté et s’employait à lui apprendre les danses à la mode. Elle l’obligea à changer les pantalons étriqués qu’il avait hérités du colonel Aureliano Buendia, lui fit don de chemises de jeune homme et de souliers bicolores, et, quand elle trouvait qu’il passait trop de temps dans la chambre de Melquiades, elle le poussait sans ménagements jusque dans la rue.
Aussi active, menue et indomptable qu’Ursula, et presque aussi belle et provocante que Remedios-la-belle, elle était douée d’un rare instinct qui lui permettait de toujours devancer la mode. Quand elle recevait par la poste les patrons de couture les plus récents, c’était à peine s’ils lui servaient à vérifier qu’elle ne s’était pas trompée dans les modèles de son invention qu’elle cousait sur la rudimentaire machine à manivelle d’Amaranta. Elle était abonnée à toutes les revues de mode, d’information artistique et de musique populaire qui se publiaient en Europe et il lui suffisait d’y jeter un simple coup d’œil pour se rendre compte que les choses allaient de par le monde comme elle se les était imaginées. On ne pouvait comprendre qu’une telle femme, avec un esprit pareil, fût revenue dans un village mort, écrasé sous la poussière et la chaleur, et encore moins avec un mari qui avait suffisamment d’argent de côté pour mener une existence aisée en n’importe quel endroit du globe et qui l’aimait au point d’accepter qu’elle le conduisît et l’eût ramené tenu en laisse avec une cordelette de soie. Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, son intention de rester paraissait plus évidente car elle ne concevait de plans qui ne fussent à long terme et ne prenait de décisions qui n’eussent visé à se ménager une existence confortable et une vieillesse paisible à Macondo. La cage aux canaris était une preuve que ces desseins ne dataient pas de la veille. Se rappelant une lettre de sa mère où celle-ci lui avait fait part de l’extermination des oiseaux, elle avait retardé son voyage de plusieurs mois jusqu’à trouver un bâtiment qui fit escale aux Îles Fortunées, où elle sélectionna vingt-cinq couples de canaris de la plus belle espèce pour repeupler le ciel de Macondo. Ce fut la plus lamentable de ses nombreuses initiatives avortées. Au fur et à mesure que se reproduisaient les oiseaux, Amaranta Ursula n’avait de cesse d’en relâcher un nombre égal qui ne se sentaient pas plus tôt libres qu’ils s’enfuyaient du village. En vain essaya-t-elle de leur faire prendre goût à la volière qu’avait construite Ursula lors de la première restauration. En vain leur fabriqua-t-elle de faux nids en alfa dans les amandiers, leur jeta-t-elle du millet sur les toits ; elle eut beau ameuter les prisonniers pour que leurs chants dissuadassent les déserteurs, ceux-ci prenaient de l’altitude à la première occasion et décrivaient un cercle dans le ciel, juste le temps nécessaire pour trouver le chemin du retour et mettre le cap sur les Îles Fortunées.
Un an après son retour, bien qu’elle n’eût réussi à se lier d’amitié avec personne, non plus qu’à organiser aucune fête, Amaranta Ursula persistait à croire qu’il était possible d’arracher au malheur cette population qu’il avait élue. Gaston, son mari, se gardait bien de la contrarier, bien qu’il eût compris, depuis sa descente de train par un midi mortel, que la résolution de sa femme avait été dictée par un mirage de la nostalgie. Certain qu’elle se trouverait vaincue par la réalité, il ne se donna même pas la peine de remonter son vélocipède mais s’occupa à rechercher, parmi les toiles d’araignée que décrochaient les maçons, les plus beaux œufs qu’il ouvrait avec les ongles et dont il regardait sortir les minuscules bébé-araignées, restant des heures à les contempler à la loupe. Plus tard, estimant qu’Amaranta Ursula ne poursuivait ses réformes que pour ne pas s’avouer vaincue, il se décida à monter son magnifique vélocipède dont la roue antérieure était beaucoup plus grande que celle de derrière, et se consacra à la chasse et à la dissection de tous les insectes aborigènes qu’il trouvait dans les parages et qu’il expédiait dans des bocaux à marmelade à son ancien professeur d’histoire naturelle, à l’université de Liège où il avait fait des études poussées d’entomologie bien que sa vocation dominante fût l’aéronautique. Pour rouler sur son vélocipède, il portait des pantalons d’acrobate, des chaussettes de cornemuseur et une casquette de détective mais, pour aller à pied, il revêtait un costume de toile écrue irréprochable, avec des souliers blancs, une petite cravate de soie, un canotier sur la tête et une badine d’osier à la main. Il avait des prunelles pâles qui accentuaient son air de navigateur, et une moustache en poils d’écureuil. Bien qu’il eût au moins quinze ans de plus que son épouse, ses goûts juvéniles, sa détermination à la rendre heureuse, ajoutés à ses qualités de bon amant, compensaient cette différence d’âge. En fait, ceux qui voyaient ce quadragénaire aux façons circonspectes, avec sa cordelette de soie autour du cou et sa bicyclette de cirque, n’auraient pu imaginer qu’il avait signé avec sa jeune épouse un pacte d’amour éperdu, ni qu’ils cédaient ensemble à cette attirance réciproque dans les endroits les moins indiqués, là où les surprenait l’inspiration, ainsi qu’ils avaient fait depuis le jour de leur première rencontre, avec une passion que le cours du temps et les circonstances chaque fois plus insolites, rendaient de jour en jour plus profonde et plus riche. Non seulement Gaston était un amant féroce, d’une science et d’une imagination intarissables, mais c’était sans doute le premier homme, dans toute l’histoire de l’espèce, à avoir effectué un atterrissage forcé et failli se tuer avec sa fiancée dans le seul but de faire l’amour au milieu d’un champ de violettes.
Ils s’étaient connus trois ans avant leur mariage, un jour que le biplan de sport dans lequel il faisait des pirouettes au-dessus du collège d’Amaranta Ursula tenta une manœuvre intrépide pour éviter le mât des couleurs et que cette primitive carcasse de toile goudronnée et de feuilles d’aluminium resta accrochée par la queue aux câbles de l’énergie électrique. Depuis lors, sans se préoccuper de sa jambe éclissée, il s’en allait chaque fin de semaine chercher Amaranta Ursula à la pension religieuse où elle vécut toujours, dont le règlement n’était pas aussi sévère que l’avait souhaité Fernanda, et l’emmenait à son club sportif. Ils commencèrent à s’aimer à cinq cent mètres d’altitude, dans l’air dominical au-dessus des landes, et plus les êtres sur terre leur paraissaient minuscules, plus ils se sentaient pénétrés l’un de l’autre. Elle lui parlait de Macondo comme du village le plus lumineux et le plus paisible du monde, et d’une gigantesque maison qui sentait bon l’origan, où elle aurait aimé vivre jusqu’à ses vieux jours aux côtés d’un mari fidèle et deux garçons rusés qui s’appelleraient Rodrigo et Gonzalo, et en aucun cas Aureliano ni José Arcadio, et d’une fille qui aurait nom Virginia, et en aucun cas Remedios. Elle avait montré tant d’ardeur et de ténacité dans ses évocations du village idéalisé par la nostalgie que Gaston comprit qu’elle n’aurait pas voulu se marier s’il ne l’avait emmenée vivre à Macondo. Il accepta, comme il le fit plus tard pour la cordelette de soie, parce qu’il pensa que c’était là quelque caprice éphémère qu’il valait mieux circonvenir à temps. Mais, quand se furent écoulés deux ans à Macondo sans qu’Amaranta Ursula parût moins contente qu’au premier jour, il commença à donner des signes d’inquiétude. Il en était au moment où il avait déjà disséqué tout ce qui se trouvait d’insectes à disséquer dans la région, parlait espagnol comme un indigène et avait résolu tous les mots croisés des revues qu’ils recevaient par la poste. Il ne pouvait prétexter le climat pour hâter leur retour car la nature l’avait doté d’un foie colonial qui résistait sans ennuis aux vapeurs de la sieste et à l’eau remplie d’asticots. Il appréciait tant la cuisine créole qu’il arriva de manger un jour quatre-vingt-deux œufs d’iguane en grappe. Amaranta Ursula, par contre, se faisait livrer par train poissons et crustacés dans des caisses de glace, des conserves de viande et des fruits au sirop, les seules choses qu’elle pouvait manger, et continuait à s’habiller à la mode européenne et à recevoir des modèles par la poste, bien qu’elle n’eût d’endroit où aller ni personne à qui rendre visite et qu’au point où on en était, son mari n’était pas en humeur d’apprécier ses tenues légères, ses feutres sur l’oreille ni ses colliers à sept rangs. Son secret paraissait résider dans le fait qu’elle trouvait toujours une façon de s’occuper, résolvant des problèmes domestiques qu’elle se créait elle-même et faisant mal certaines choses qu’elle corrigeait le lendemain, avec un zèle pernicieux qui aurait rappelé à Fernanda le vice héréditaire de faire pour défaire. Son génie des fêtes était demeuré si vivace que, recevant de nouveaux disques, elle conviait Gaston à veiller très tard au salon pour répéter les pas de danse que ses amies de collège lui décrivaient à l’aide de croquis, et ils finissaient généralement par faire l’amour dans les fauteuils viennois ou à même le sol nu. Il ne lui manquait plus que de donner le jour à des enfants pour être tout à fait heureuse, mais elle respectait le pacte qu’elle avait conclu avec son mari, de ne pas en avoir avant cinq ans de mariage.
Cherchant de quoi occuper ses temps morts, Gaston allait de temps à autre passer la matinée dans la chambre de Melquiades en compagnie du farouche Aureliano. Il se plaisait à évoquer avec lui les coins les plus intimes de son pays natal, qu’Aureliano connaissait comme s’il y avait longtemps séjourné. Quand Gaston lui demanda comment il avait fait pour se procurer des renseignements qui ne figuraient même pas dans l’encyclopédie, il s’attira la même réponse que José Arcadio : « Tout se sait. » En plus du sanscrit, Aureliano avait appris l’anglais et le français, et un peu de grec et de latin. Comme il sortait désormais tous les après-midi et qu’Amaranta Ursula lui avait alloué une certaine somme, chaque semaine, pour ses dépenses personnelles, sa chambre ressemblait à présent à une section de la librairie du savant catalan. Il lisait avec avidité jusqu’à une heure très avancée de la nuit bien que, de la manière dont il se référait à ses lectures, Gaston déduisait qu’il n’achetait pas ces livres pour s’informer mais pour vérifier l’exactitude de ses propres connaissances, et qu’aucun ne l’intéressait plus que les parchemins auxquels il consacrait les meilleures heures de la matinée. Gaston aussi bien que son épouse auraient aimé le voir s’incorporer à la vie familiale mais Aureliano était un être hermétique, entouré d’un nuage de mystère qui devenait plus dense avec le temps. Il était d’un caractère si imperméable que les efforts de Gaston pour se rapprocher de lui se soldèrent par un échec et que celui-ci dut se chercher d’autres passe-temps pour occuper ses heures mortes. C’est vers cette époque que lui vint l’idée d’organiser un service de courrier aérien.
Ce n’était pas un projet nouveau. En réalité, il se trouvait déjà assez avancé quand il avait connu Amaranta Ursula, à ceci près qu’il n’était pas conçu pour Macondo mais pour le Congo belge où sa famille avait des actions dans l’huile de palme. Le mariage et la décision de passer quelques mois à Macondo pour faire plaisir à son épouse l’avaient contraint à le différer. Mais quand il s’aperçut qu’Amaranta Ursula s’était obstinée à mettre en place un comité de rénovation publique et était allée jusqu’à rire de lui parce qu’il avait fait allusion à l’éventualité du retour, il comprit que les choses risquaient de durer longtemps et il se remit en rapport avec ses lointains associés de Bruxelles, pensant que, pour être pionnier, les Caraïbes valaient bien l’Afrique. Tandis que progressaient les démarches, il prépara un champ d’atterrissage dans l’ancienne région enchantée qui ressemblait alors à une plaine aussi dure que le silex et toute craquelée, il étudia la direction des vents, la géographie du littoral et les itinéraires les mieux adaptés à la navigation aérienne, sans s’apercevoir que son empressement, qui ressemblait tant à celui de Mr. Herbert, était en train d’éveiller dans le village de dangereux soupçons, à savoir que son dessein n’était pas d’établir des plans de vol mais de planter de la banane. Enthousiasmé par cette idée subite qui, après tout, pouvait justifier son installation définitive à Macondo, il effectua plusieurs voyages jusqu’à la capitale de la province, rencontra les autorités, obtint des permis et souscrivit des contrats d’exclusivité. Cependant, il entretenait avec ses associés de Bruxelles une correspondance qui ressemblait à celle de Fernanda avec les médecins invisibles, et finit par les convaincre d’expédier par bateau le premier aéroplane en le confiant à un mécanicien expérimenté qui en remonterait les pièces détachées dans le port le plus proche et l’amènerait par la voie des airs jusqu’à Macondo. Un an après les premiers arpentages et calculs météorologiques, confiant dans les promesses réitérées de ses correspondants, l’habitude lui était venue de se promener dans les rues, observant le ciel, attentif aux ouï-dire de la brise, dans l’attente que l’aéroplane apparût.
Bien qu’elle-même ne l’eût pas remarqué, le retour d’Amaranta Ursula provoqua un changement radical dans la vie d’Aureliano. Après la mort de José Arcadio, il était devenu un client assidu de la librairie du savant catalan. En outre, la liberté dont il jouissait désormais, et le temps dont il disposait, éveillèrent en lui une certaine curiosité pour le village qu’il avait découvert sans surprise. Il parcourut les rues poussiéreuses et solitaires, examinant avec un intérêt plus scientifique qu’humain l’intérieur des maisons en ruine, les grillages métalliques des fenêtres rompus par l’oxyde et les oiseaux moribonds, et les habitants écrasés par les souvenirs. Il essaya de reconstituer en imagination la splendeur réduite à néant de l’ancienne cité de la compagnie bananière dont la piscine asséchée était pleine à ras bords de souliers masculins et chaussures de femmes en état de putréfaction, et où il trouva, parmi les maisons démolies par la mauvaise herbe, un squelette de berger allemand encore attaché à son anneau par une chaîne d’acier, et un téléphone qui sonnait, sonnait, sonnait, jusqu’à ce qu’il décrochât pour entendre ce qu’une femme angoissée lui demandait de très loin en anglais, à quoi il répondit que oui, que la grève était terminée, que les trois mille morts avaient été jetés à la mer, que la compagnie bananière était partie et que Macondo était finalement en paix depuis de nombreuses années. Ces excursions le conduisirent jusqu’au quartier de tolérance, tombé au plus bas, où l’on brûlait jadis des liasses de billets pour animer la fête, et qui n’était plus alors qu’un dédale de rues plus sinistres et misérables les unes que les autres, avec quelques lanternes rouges encore allumées, des salles de bal dépeuplées, ornées de lambeaux de guirlandes, où les grosses veuves flétries de personne, les bisaïeules de France et les matriarches babyloniennes continuaient d’attendre près des gramophones à haut-parleurs. Aureliano ne trouva personne qui se souvînt de sa famille, ni même du colonel Aureliano Buendia, excepté le plus vieux des noirs antillais, vieillard à qui sa tête couverte de coton donnait un air de négatif de photographie, et qui continuait à chanter sous son portique les psaumes lugubres de la tombée du jour. Aureliano bavardait avec lui dans l’embrouillé jargon antillais qu’il apprit en l’espace de quelques semaines seulement, et partageait parfois le bouillon de têtes de coq que lui préparait son arrière-petite-fille, une grande négresse bien charpentée, avec des hanches de jument et des seins comme de guillerets melons, et une tête toute ronde, parfaite, casquée d’un dur cabasset de cheveux de fil de fer qui avait l’air d’un heaume de guerrier moyenâgeux. Elle s’appelait Nigromanta. Vers cette époque, Aureliano vivait de la vente des couverts, chandeliers et autres ustensiles de la maison. Quand il était sans le sou, ce qui était le plus fréquent, il obtenait qu’on lui fit cadeau, dans les auberges autour du marché, des têtes de coq qu’on allait jeter aux ordures et il’les portait à Nigromanta pour qu’elle lui préparât ses soupes additionnées de pourpier et parfumées à la menthe. À la mort du bisaïeul, Aureliano cessa de fréquenter la maison mais retrouvait Nigromanta sous les ombreux amandiers de la place où elle attirait, de ses sifflements de bête sauvage, les rares noctambules qui passaient. Il lui tint maintes fois compagnie, parlant en patois antillais de soupes aux têtes de coq et autres délices de la misère, et il aurait continué si elle ne lui avait fait comprendre que sa compagnie éloignait la clientèle. Bien qu’il en eût éprouvé parfois la tentation, et bien que Nigromanta elle-même n’y eût vu qu’un aboutissement naturel à leur commune nostalgie, il ne couchait pas avec elle. Tant et si bien qu’Aureliano se trouvait encore puceau quand Amaranta Ursula revint à Macondo et lui donna une étreinte fraternelle qui lui coupa le souffle. Chaque fois qu’il l’apercevait, et pis encore quand elle lui enseignait les danses à la mode, il sentait ses os comme des éponges se dérober sous lui, comme il était arrivé à son trisaïeul le jour où Pilar Ternera, au grenier, s’était servie avec lui du prétexte des cartes. Essayant de noyer son tourment, il se plongea plus à fond dans les parchemins et se mit à éviter les innocentes câlineries de cette tante qui empoisonnait ses nuits par d’angoissants effluves, mais plus il cherchait à la fuir, plus il attendait fébrilement son rire rocailleux, ses hurlements de chatte nageant dans le bonheur et ses couplets de gratitude, râlant d’amour à n’importe quelle heure du jour et en des endroits de la maison dont on avait le moins idée. Une nuit, à dix mètres de son lit, sur l’établi de l’atelier d’orfèvrerie, les deux époux au ventre en dérangement finirent par démolir la vitrine et par s’aimer dans une flaque d’acide muriatique. Non seulement Aureliano ne put fermer l’œil une minute mais il passa la journée du lendemain avec de la fièvre à sangloter de rage. Elle lui sembla mettre une éternité à venir, la première nuit où il attendit Nigromanta à l’ombre des amandiers, traversé par les aiguilles de glace de l’incertitude et serrant dans son poing le peso et les cinquante centavos qu’il avait demandés à Amaranta Ursula, non pas qu’il en eût vraiment besoin mais comme pour la compromettre, l’avilir et la prostituer elle-même de quelque façon avec son aventure. Nigromanta l’entraîna dans sa chambre éclairée par une flamme propre à conjurer les sorts, puis dans son lit pliant à la toile souillée par des amours à la manque, puis contre son corps de chienne avide, enragée, impitoyable, qui s’apprêtait à l’expédier comme s’il s’était agi d’un enfant apeuré, et qui se trouva tout à coup devant un homme dont l’extraordinaire vigueur exigea de ses entrailles un mouvement de réaccommodation sismique.
Ils devinrent amants. Aureliano passait toute la matinée à déchiffrer des parchemins et se rendait à l’heure de la sieste jusque dans la chambre sommeilleuse où Nigromanta l’attendait pour lui apprendre tout d’abord à faire comme les vers de terre, puis comme les escargots et enfin comme les crabes, jusqu’à ce qu’elle fût forcée de le quitter pour aller se poster à l’affût d’amours dévoyées. Il lui fallut plusieurs semaines pour découvrir qu’elle portait autour de la taille une sorte d’anneau qui paraissait fait avec une corde de violoncelle, mais dur comme de l’acier et pourtant sans soudure, parce qu’il était né et avait grandi avec elle. Presque toujours, entre amour et amour, ils mangeaient nus sur le lit, dans la chaleur hallucinante et sous les étoiles diurnes que l’oxyde faisait éclore dans le toit de zinc. C’était la première fois que Nigromanta avait un homme fixe, un baiseur à demeure, comme elle le disait, morte de rire, et elle commençait même à nourrir des illusions dans son cœur quand Aureliano lui avoua sa passion contrariée pour Amaranta Ursula, qu’il n’avait pas réussi à guérir par cette substitution, mais qui lui tordait de plus en plus les entrailles au fur et à mesure que l’expérience élargissait pour lui l’horizon de l’amour. Dès lors, Nigromanta continua à l’accueillir avec la même chaleur que toujours mais se fit payer ses services avec une telle rigueur que, les jours où Aureliano n’avait pas d’argent, elle se mit à les porter sur son compte qu’elle ne tenait pas à l’aide de chiffres mais par de petits traits marqués derrière la porte avec l’ongle du pouce. À la tombée de la nuit, cependant qu’elle demeurait à louvoyer entre les ombres de la place, Aureliano traversait la villa en étranger, saluant à peine Amaranta Ursula et Gaston qui d’ordinaire dînaient à cette heure, et allait de nouveau s’enfermer dans sa chambre, incapable de lire ou d’écrire, voire même de penser, à cause de l’état de transes où le mettaient les rires, les chuchotements, les ébats préliminaires, puis les explosions de joie mourante dont les nuits à la maison ne désemplissaient pas. Telle était sa vie deux ans avant que Gaston ne se mît à attendre l’arrivée de l’aéroplane, et telle elle était encore cet après-midi où il se rendit à la librairie du savant catalan et tomba sur quatre jeunes braillards acharnés à discuter des méthodes pour venir à bout des cafards au Moyen Âge. Le vieux libraire, qui connaissait le goût d’Aureliano pour des livres que Bède le Vénérable avait été le seul à lire, l’invita instamment, non sans une certaine malice paternelle, à s’entremettre dans la controverse et ainsi ne prit-il même pas sa respiration pour expliquer que le cafard, le plus ancien des insectes ailés apparu sur terre, était déjà la victime de choix des coups de savates dans l’Ancien Testament, mais qu’en tant qu’espèce, il était définitivement réfractaire à toute méthode d’extermination, des tranches de tomate au borax jusqu’à la farine au sucre, car ses seize cent trois variétés avaient résisté à la plus ancienne, à la plus tenace et à la plus impitoyable persécution que l’homme eût jamais déployée depuis ses origines à l’encontre d’un être vivant, y compris de l’homme lui-même, à tel point que s’il était attribué au genre humain un instinct de reproduction, il fallait lui en reconnaître un autre, plus précis et plus contraignant encore, à savoir l’instinct de tuer les cafards, lesquels n’étaient parvenus à échapper à la férocité des hommes qu’en se réfugiant dans les ténèbres, où ils devinrent invulnérables à cause de la peur congénitale qu’inspire l’obscurité à l’homme, mais en revanche s’avérèrent vulnérables à l’éclat du plein jour, de telle sorte qu’au Moyen Âge déjà, aujourd’hui même et pour les siècles des siècles, le seul recours efficace pour venir à bout des cafards était la lumière aveuglante du soleil.
Ce fatalisme encyclopédique fut à l’origine d’une grande amitié. Aureliano continua à se réunir tous les après-midi avec les quatre discuteurs, qui avaient noms Alvaro, German, Alfonso et Gabriel, et qui furent les premiers et les derniers amis qu’il eut de sa vie. Pour un homme comme lui, embastillé dans la réalité écrite, ces séances orageuses qui commençaient dans la librairie vers six heures du soir pour finir à l’aube au bordel, furent une révélation. Jusqu’alors, il ne lui était jamais venu à l’idée que la littérature fût le meilleur subterfuge qu’on eût inventé pour se moquer des gens, comme le démontra Alvaro au cours d’une nuit de débauche. Il fallut un certain temps à Aureliano pour se rendre compte qu’un jugement si arbitraire n’avait d’autre source que l’exemple même du savant catalan, pour qui le savoir était peine perdue s’il n’était possible de s’en servir pour inventer une nouvelle manière d’accommoder les pois chiches.
L’après-midi où Aureliano fit son cours sur les cafards, la discussion se termina dans cette maison appelée Aux gamines qui font l’amour pour manger, bordel de faux-semblants dans les faubourgs de Macondo. La tenancière était une souriante mère-poule tourmentée par sa manie d’ouvrir et de fermer les portes. Son éternel sourire semblait naître de la crédulité des clients qui admettaient comme quelque chose d’indubitable un établissement qui n’existait qu’en imagination, car même les choses tangibles y étaient irréelles : les meubles qui se démantibulaient quand on s’asseyait, le haut-parleur éventré à l’intérieur duquel couvait une poule, le parterre de fleurs en papier, les calendriers d’années antérieures à la venue de la compagnie bananière, les cadres contenant des lithographies découpées dans des revues jamais éditées. Même les petites putains timides qui accouraient du voisinage quand la tenancière les prévenait de l’arrivée des clients n’étaient que pure invention. Elles surgissaient sans dire bonjour, dans leurs petites robes à fleurs de quand elles avaient cinq ans de moins, qu’elles ôtaient avec la même ingénuité que pour se les passer, et au paroxysme de l’amour, elles s’écriaient avec frayeur : Tu as vu c’est épouvantable le plafond est en train de tomber, et sitôt qu’elles avaient reçu leur peso et demi elles l’échangeaient contre un pain et un morceau de fromage que leur vendait la tenancière, plus souriante que jamais parce qu’elle était la seule à savoir que ce manger, pas plus que le reste, n’était vrai. Aureliano, dont le monde d’alors commençait aux parchemins de Melquiades et finissait à la chambre de Nigromanta, trouva dans la fréquentation de ce petit bordel imaginaire un remède de cheval contre sa timidité. Au début, il ne parvenait nulle part à se satisfaire dans des chambres où la tenancière entrait aux meilleurs moments de l’amour et faisait toutes sortes de commentaires sur les charmes intimes des partenaires. Mais il réussit à la longue à tant se familiariser avec ces petits désagréments de la vie qu’une nuit plus chavirée que les autres, il se dénuda dans le petit salon d’accueil et parcourut toute la maison en portant une bouteille de bière en équilibre sur sa prodigieuse virilité. Ce fut lui qui mit à la mode ce genre d’extravagances auxquelles la propriétaire répondait par son éternel sourire, sans protester, sans y ajouter foi, tout comme le jour où German voulut incendier la maison pour prouver qu’elle n’existait pas, ou quand Alfonso tordit le cou au perroquet et le jeta dans la marmite où commençait à bouillir le pot-au-feu de poule.
Bien qu’Aureliano se sentît lié aux quatre amis par une égale affection et une même solidarité, à tel point qu’il pensait à eux comme s’il se fut agi d’un seul, il était plus proche de Gabriel que des autres. Cette union naquit une nuit où il vint fortuitement à parler du colonel Aureliano Buendia, et Gabriel fut le seul à ne pas croire qu’il était en train de se moquer de quelqu’un. Même la tenancière, qui d’ordinaire ne s’immisçait pas dans les conversations, protesta avec une passion rageuse de sage-femme que le colonel Aureliano Buendia, dont elle avait effectivement entendu parler à diverses reprises, était un personnage inventé par le gouvernement comme prétexte à massacrer les libéraux. Gabriel, au contraire, ne doutait pas de la réalité du colonel Aureliano Buendia, pour la bonne raison qu’il avait été le compagnon d’armes et l’inséparable ami de son propre arrière-grand-père, le colonel Gerineldo Marquez. Ces velléités de la mémoire se faisaient encore plus critiques quand on venait à parler de la tuerie des travailleurs. Chaque fois qu’Aureliano abordait la question, non seulement la propriétaire mais également certaines personnes plus âgées qu’elle repoussaient violemment l’histoire des travailleurs parqués dans la gare et du train de deux cents wagons chargés de morts et, partant, soutenaient ce qui restait après tout consigné dans les dossiers judiciaires et les manuels de l’école primaire : que la compagnie bananière n’avait jamais existé. Ainsi Gabriel et Aureliano étaient-ils unis par une sorte de complicité, reposant sur des faits réels auxquels nul ne croyait et qui avaient affecté à tel point leurs existences que tous deux se retrouvaient à la dérive, dans le ressac d’un monde fini dont ne restait plus rien que la nostalgie. Gabriel dormait là où le surprenait l’heure. Aureliano l’installa à plusieurs reprises dans l’atelier d’orfèvrerie, mais il ne pouvait fermer l’œil de la nuit, dérangé par le déchargement des morts qui allaient et venaient d’une chambre à l’autre jusqu’au petit matin. Plus tard, il le confia à Nigromanta qui l’emmenait jusqu’à sa petite chambre populeuse quand elle était libre, et inscrivait ses comptes avec de petits traits verticaux, derrière la porte, dans le peu d’espaces libres qu’avaient laissés les dettes d’Aureliano.
Malgré leur vie dissipée, tout le groupe s’évertuait à commettre quelque chose d’impérissable pour répondre aux instances du savant catalan. C’était lui, avec son expérience d’ancien professeur de lettres classiques et sa réserve de livres rares, qui les avait mis à même de passer toute une nuit à chercher la trente-septième situation dramatique, dans un village où personne n’avait plus intérêt ni possibilité d’aller au-delà de l’école primaire. Fasciné par la découverte de l’amitié, ahuri par les sortilèges d’un monde dont l’avait privé la mesquinerie de Fernanda, Aureliano délaissa le dépouillement des manuscrits au moment précis où ils commençaient à se révéler à lui comme étant des prophéties en vers chiffrés. Mais quand il put constater ultérieurement qu’il y avait un temps pour tout sans qu’il fût nécessaire de renoncer aux bordels, il retrouva le courage de retourner dans la chambre de Melquiades, décidé à ne pas faiblir dans son obstination, jusqu’à ce qu’il eût découvert les dernières clefs. Ce fut l’époque où Gaston commençait à attendre l’arrivée de l’aéroplane et où Amaranta Ursula se trouvait si seule qu’un beau matin elle fit irruption dans la chambre.
— Holà, anthropophage, lui dit-elle. Te revoilà dans ta tanière.
Elle était irrésistible dans cette robe de son invention, avec l’un des longs colliers de vertèbres d’alose qu’elle fabriquait elle-même. Elle avait renoncé à la cordelette de soie, convaincue de la fidélité de son mari et, pour la première fois depuis son retour, paraissait disposer d’un moment de loisir. Aureliano n’aurait pas eu besoin de la voir pour savoir qu’elle était là. Elle s’accouda à sa table de travail, si proche et si désarmée qu’Aureliano put percevoir la profonde rumeur de ses os, et s’intéressa aux parchemins. Essayant de surmonter son trouble, il rattrapa sa voix qui le quittait, sa vie qui s’en allait, sa mémoire qui se transformait en un polype fossilisé, et lui parla du destin lévitique du sanscrit, de la possibilité scientifique de voir le futur par transparence dans le temps comme on peut voir à contre-jour ce qui est écrit au verso d’une feuille de papier, de la nécessité de chiffrer les prophéties pour qu’elles ne s’altèrent pas d’elles-mêmes, et des Centuries de Nostradamus et de la destruction de la Cantabrie annoncée par saint Millan. Tout à coup, sans interrompre l’exposé, mû par une impulsion qui sommeillait en lui depuis ses origines, Aureliano posa la main sur la sienne, pensant que cette décision finale mettrait un terme à son naufrage. Cependant, elle lui saisit l’index avec la même innocence câline que dans leur enfance où elle le fit si souvent, et le garda dans sa main tandis qu’il continuait de répondre à ses questions. Ils demeurèrent ainsi, unis par un index de glace qui ne transmettait rien ni dans un sens ni dans l’autre, jusqu’à ce qu’elle s’éveillât de son rêve éphémère en se frappant le front. « Les fourmis ! » s’écria-t-elle. Alors elle oublia les manuscrits, gagna la porte sur un pas de danse et, de là, envoya à Aureliano le même baiser du bout des doigts qu’elle avait adressé à son père l’après-midi où on l’envoya à Bruxelles.
— Tu m’expliqueras plus tard, lui dit-elle. J’avais oublié qu’aujourd’hui, c’est le jour de jeter de la chaux sur les fourmilières.
Elle continua de venir dans la chambre à l’occasion, quand elle avait à faire dans les parages, et y restait quelques brèves minutes, cependant que son mari ne cessait de scruter le ciel. Abusé par ce changement, Aureliano resta désormais prendre ses repas en famille, ce qu’il ne faisait plus depuis les premiers mois du retour d’Amaranta Ursula. Gaston en fut content. Au cours des conversations d’après le dessert, qui se prolongeaient parfois pendant plus d’une heure, il se plaignait de ce que ses associés étaient en train de le tromper. Ils lui avaient annoncé le chargement de l’aéroplane sur un bateau qui n’arrivait pas, et, tandis que ses correspondants maritimes persistaient à affirmer qu’il n’arriverait jamais pour la simple raison qu’il ne figurait pas sur les listes des bâtiments à destination des Caraïbes, ses associés s’obstinaient à prétendre que l’expédition avait été correcte et allaient jusqu’à insinuer que Gaston pouvait fort bien leur mentir dans ses lettres. La correspondance atteignit un tel degré de suspicion réciproque que Gaston choisit de ne plus écrire et se mit à suggérer l’éventualité d’un voyage rapide à Bruxelles pour éclaircir la situation et s’en revenir avec l’aéroplane. Pourtant le projet s’évanouit dès le moment qu’Amaranta Ursula eut réitéré sa ferme résolution de ne pas bouger de Macondo même si elle devait rester sans mari. Les premiers temps, Aureliano partagea l’idée généralement répandue selon laquelle Gaston n’était qu’un imbécile à deux roues, et cela éveilla en lui un vague sentiment de pitié. Plus tard, quand il recueillit dans les bordels une information plus complète sur la nature des hommes, il pensa que la mansuétude de Gaston n’avait d’autre origine que sa passion sans bornes. Mais, quand il le connut mieux, il se rendit compte que son véritable caractère était en contradiction avec son comportement soumis, et il en conçut une telle méfiance qu’il soupçonna l’attente de l’aéroplane de n’être autre chose qu’une bonne plaisanterie. Il se dit alors que Gaston n’était pas aussi bête qu’il en avait l’air mais que c’était au contraire un homme d’une constance, d’une habileté et d’une patience infinies, qui avait projeté de vaincre l’épouse en la lassant par une éternelle complaisance, en ne lui disant jamais non, en simulant une adhésion sans limites, en la laissant s’entortiller dans sa propre toile d’araignée, jusqu’au jour où elle ne pourrait plus endurer davantage l’ennui des illusions à portée de la main, et où elle ferait elle-même leurs valises pour s’en retourner en Europe. L’ancienne pitié d’Aureliano se changea en violente animosité. Le système de Gaston lui apparut si pervers, mais en même temps si efficace, qu’il osa en avertir Amaranta Ursula. Mais elle se moqua de sa méfiance maladive, sans même discerner la déchirante charge d’amour, d’incertitude et de jalousie qu’elle contenait. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’elle pouvait éveiller en Aureliano quelque chose de plus qu’une affection fraternelle, jusqu’au jour où elle se piqua un doigt en voulant ouvrir une boîte de pêches et qu’il se précipita pour sucer son sang avec une avidité et une dévotion qui lui donnèrent la chair de poule.
— Aureliano ! s’écria-t-elle avec un rire inquiet. Tu as trop d’idées derrière la tête pour faire un bon vampire.
Alors Aureliano s’emporta. Tout en déposant des petits baisers orphelins dans le creux de sa main blessée, il ouvrit les orifices les plus secrets de son cœur et laissa sortir une interminable tripaille en décomposition, le terrible animal parasitaire qu’il avait couvé durant son martyre. Il lui raconta comment il se levait au milieu de la nuit pour pleurer de rage et d’abandon sur le linge intime quelle laissait à sécher dans les bains. Il lui raconta avec quelle impatience fébrile il demandait à Nigromanta de criailler comme une chatte et de lui sangloter dans l’oreille gaston gaston gaston, et avec quelle ruse il faisait main basse sur ses flacons de parfum pour pouvoir en dénicher la trace dans le cou des gamines qui se mettaient au lit pour ne plus avoir faim. Épouvantée par la frénésie d’un tel épanchement, Amaranta Ursula referma ses doigts qui se rétractèrent comme un mollusque, jusqu’à ce que sa main blessée, délivrée de toute douleur et de tout vestige de miséricorde, ne fut plus qu’un nœud d’émeraudes, de topazes et d’osselets de pierre insensibles.
— Sale brute ! lança-t-elle comme en crachant. Je m’en vais en Belgique par le premier bateau.
Un de ces après-midi-là, Alvaro était arrivé à la librairie du savant catalan en annonçant à grands cris sa dernière trouvaille : un bordel zoologique. Il s’appelait l’Enfant d’or et c’était une immense salle ouverte à tous les vents, par où se promenaient à leur guise pas moins de deux cents butors qui donnaient l’heure en poussant un gloussement à se boucher les oreilles. Dans les enclos entourés de fil de fer qui cernaient la piste de danse et parmi de grands camélias amazoniens, on pouvait voir des hérons multicolores, des caïmans engraissés comme des cochons, des serpents à douze sonnettes et une tortue à la carapace dorée qui faisait des plongeons dans un minuscule océan artificiel. Il y avait un chien blanc, doux et pédéraste, qui néanmoins rendait des services comme inséminateur pour qu’on lui donnât à manger. L’air y avait une densité toute nouvelle, comme si on finissait juste de l’inventer, et les belles mulâtresses qui attendaient sans espoir entre les pétales sanglants et les disques passés de mode connaissaient des offices de l’amour que l’homme avait oublié d’emporter du paradis terrestre. La première nuit où le groupe s’en vint rendre visite à cette serre à illusions, la splendide et taciturne doyenne, qui surveillait les entrées dans un fauteuil à bascule en rotin, sentit le temps revenir à ses sources premières quand elle découvrit parmi les cinq nouveaux arrivants un homme aux os saillants, au teint bistre, aux pommettes tartares, marqué depuis le commencement du monde et à jamais par la vérole de la solitude.
— Aîe ! soupira-t-elle. Aureliano !
Elle était en train de revoir le colonel Aureliano Buendia comme elle l’avait vu à la lumière d’une lampe bien avant toutes les guerres, bien avant la désolation de la gloire et l’exil de la désillusion, par cette aube lointaine où il s’en vint jusqu’à sa chambre donner un ordre pour la première fois de sa vie : l’ordre qu’on lui fit l’amour. C’était Pilar Ternera. Il y avait des années de cela, quand elle avait atteint ses cent quarante-cinq ans, elle avait renoncé à la pernicieuse habitude de tenir les comptes de son âge et continué à vivre dans le temps statique et marginal des souvenirs, dans un futur parfaitement révélé et en vigueur, bien au-delà des futurs perturbés par les embûches et les suppositions captieuses des cartes.
Depuis cette nuit-là, Aureliano s’était réfugié dans la tendresse et la compatissante compréhension de sa trisaïeule ignorée. Assise dans son fauteuil à bascule en rotin, elle évoquait le passé, reconstituait la grandeur et l’infortune de la famille et la splendeur de Macondo réduite à néant, cependant qu’Alvaro effrayait les caïmans de ses fracassants éclats de rire, qu’Alfonso inventait une truculente histoire de butors, lesquels avaient arraché à coups de bec les yeux de quatre clients qui s’étaient mal conduits la semaine passée, et que Gabriel était dans la chambre de la mulâtresse perdue dans ses pensées, qui ne faisait pas payer l’amour en espèces sonnantes mais en lettres pour quelque fiancé contrebandier qui était gardé prisonnier sur l’autre rive de l’Orénoque, parce que les garde-frontières lui avaient donné une purge et l’avaient fait asseoir sur un pot de chambre qu’il laissa plein de merde avec des diamants. Cet authentique bordel, avec sa tenancière maternelle, était le monde dont Aureliano avait peuplé ses rêves durant sa longue captivité. Il se sentait si bien, si proche de l’accord parfait qu’il ne songea point à chercher refuge ailleurs l’après-midi où Amaranta Ursula mit toutes ses illusions en miettes. Il y allait dans l’intention de se soulager avec des mots, pour que quelqu’un desserrât les nœuds qui lui oppressaient la poitrine, mais il ne parvint à se libérer qu’en laissant couler de chaudes larmes réparatrices dans le giron de Pilar Ternera. Elle le laissa finir, lui grattant la tête avec le bout des doigts, et sans qu’il lui eût révélé que c’était d’amour qu’il pleurait, elle reconnut sur-le-champ les plus anciennes larmes de l’histoire de l’humanité.
— Bon, mon tout petit, fit-elle en le consolant. À présent dis-moi de qui il s’agit.
Quand Aureliano le lui eut dit, Pilar Ternera émit un rire intérieur, son ancien rire si expansif ayant fini par ressembler à un roucoulement de colombes. Il n’y avait, dans le cœur d’un Buendia, nul mystère qu’elle ne pût pénétrer, dans la mesure où un siècle de cartes et d’expérience lui avait appris que l’histoire de la famille n’était qu’un engrenage d’inévitables répétitions, une roue tournante qui aurait continué à faire des tours jusqu’à l’éternité, n’eût été l’usure progressive et irrémédiable de son axe.
— Ne t’en fais pas, lui dit-elle avec un sourire. Où qu’elle se trouve en ce moment, elle est en train de t’attendre.
Il était quatre heures et demie de l’après-midi quand Amaranta Ursula sortit du bain. Aureliano la vit passer devant sa chambre dans un peignoir aux plis ténus, une serviette enroulée autour de la tête comme un turban. Il la suivit presque sur la pointe des pieds, son ébriété le faisant chanceler, et pénétra dans la chambre nuptiale au moment où elle ouvrait son peignoir, qu’elle referma épouvantée. Elle fit un signe discret en direction de la chambre contiguë dont la porte était entrouverte et où Aureliano savait que Gaston s’était mis à écrire une lettre.
— Va-t’en, lui dit-elle en remuant seulement les lèvres.
Aureliano sourit, la prit à deux mains par la taille, la souleva comme un pot de bégonias et la fit tomber à la renverse sur le lit. D’une secousse brutale, il la dépouilla de son peignoir de bain avant qu’elle n’eût eu le temps de l’en empêcher, et se pencha sur l’abîme d’une nudité fraîchement lavée dont il n’était pas une nuance de peau, pas une moirure de duvets, pas un grain de beauté dissimulé qu’il n’eût imaginés dans les ténèbres d’autres chambres. Amaranta Ursula se défendait avec sincérité, usant de ruses de femelle experte, embelettant davantage son fuyant et flexible et parfumé corps de belette, tout en essayant de lui couper les reins avec les genoux et de lui scorpionner la figure avec les ongles, mais ni lui ni elle ne laissaient échapper un soupir qu’on ne pût confondre avec la respiration de quelqu’un qui eût contemplé le frugal crépuscule d’avril par la fenêtre ouverte. C’était un combat féroce, une lutte à mort qui paraissait pourtant dénuée de toute violence, parce qu’elle était faite d’attaques contorsionnées et de dérobades décomposées, ralenties, cauteleuses, solennelles, de sorte qu’entre les unes et les autres les pétunias avaient le temps de refleurir et Gaston celui d’oublier ses rêves d’aéronautique dans la chambre voisine, comme s’il se fût agi de deux amants ennemis essayant de se réconcilier au fond d’un aquarium diaphane. Dans le grondement de ce corps à corps acharné et plein de cérémonie, Amaranta Ursula comprit que tout le soin qu’elle mettait à garder le silence était tellement absurde qu’il aurait pu éveiller les soupçons de son mari, à côté, bien plus que le vacarme guerrier qu’ils essayaient d’éviter. Alors elle se mit à rire les lèvres serrées, sans renoncer à la lutte, mais se défendant par de feintes morsures et en débelettant peu à peu son corps, jusqu’à ce qu’ensemble ils eussent conscience d’être tout à la fois adversaires et complices, et cette mêlée dégénéra en ébats conventionnels, et les attaques se firent caresses. Brusquement, presque en jouant, comme une espièglerie de plus, Amaranta Ursula négligea de se défendre et, lorsqu’elle voulut réagir, effrayée par ce qu’elle-même avait rendu possible, il était déjà trop tard. Un choc énorme l’immobilisa en son centre de gravité, l’ensemença sur place, et sa volonté défensive fut réduite à rien par l’irrésistible appétit de connaître quels étaient ces sifflements orangés et ces sphères invisibles qui l’attendaient de l’autre côté de la mort. À peine eut-elle le temps de tendre la main, de chercher à tâtons la serviette de toilette et de se la mettre entre les dents comme un bâillon, pour empêcher que ne sortissent les petits miaulements de chatte qui étaient déjà en train de lui déchirer les entrailles.
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