Cent ans de solitude
Chapitre XVII
Ursula dut fournir un gros effort pour respecter sa promesse de mourir quand il aurait cessé de pleuvoir. Ses brefs éclairs de lucidité qui étaient demeurés si rares durant la pluie se firent plus fréquents à partir du mois d’août, lorsque se mit à souffler le vent sec qui étouffait les rosiers cramoisis et pétrifiait les bourbiers, et finit par répandre sur Macondo cette brûlante poussière qui devait recouvrir à jamais les toits de zinc oxydés et les amandiers centenaires. En découvrant qu’elle avait servi de jouet aux enfants pendant plus de trois ans, Ursula fut si peinée qu’elle en pleura. Elle lava son visage peinturluré, se débarrassa des bandes d’étoffe multicolores dont elle était coiffée, des lézards de muraille et des crapauds desséchés, ainsi que des chapelets et des anciens colliers arabes qu’on lui avait accrochés sur tout le corps, et, pour la première fois depuis la mort d’Amaranta, elle quitta son lit sans le secours de personne pour se réincorporer à la vie familiale. La vaillance de son cœur invincible la guidait dans les ténèbres. Ceux qui remarquèrent ses faux pas ou qu’elle heurta de son bras archangélique toujours levé à hauteur d’yeux pensèrent qu’elle avait bien des ennuis avec son corps, mais il ne leur vint pas encore à l’idée qu’elle était aveugle. Elle n’avait nul besoin d’y voir pour se rendre compte que les corbeilles de fleurs, cultivées avec tant de soin depuis la première reconstruction, avaient été massacrées par la pluie et anéanties par les excavations d’Aureliano le Second, et que les murs et le sol cimenté étaient tout lézardés, les meubles branlants et délavés, les portes sorties de leurs gonds, et la famille elle-même menacée par un esprit de résignation et d’accablement qui eût été inconcevable en son temps. Se déplaçant à tâtons à travers les chambres vides, elle percevait le crépitement continu des termites taraudant le bois, et le bruit de ciseaux des mites dans les armoires, et le bacchanal dévastateur des fourmis rouges géantes qui avaient proliféré pendant le déluge et sapaient à présent les fondations de la maison. Un jour, elle ouvrit la malle où étaient rangés les vêtements des saints et dut appeler Sainte Sophie de la Piété à son secours pour l’aider à se débarrasser des cafards qui en avaient jailli et qui avaient déjà réduit ses vêtements en poussière. « On ne peut pas vivre dans un tel laisser-aller, disait-elle. À ce train-là, nous finirons dévorés par toutes ces bestioles. » Dès lors, elle n’eut plus un instant de repos. Levée bien avant l’aube, elle mobilisait toutes les énergies disponibles, même les enfants. Elle étendit au soleil les rares vêtements qui étaient encore susceptibles d’être portés, mit les cafards en fuite par des attaques surprises à l’insecticide, racla les galeries des termites dans les portes et les fenêtres et asphyxia les fourmis dans leurs trous avec de la chaux vive. Cette fièvre de restauration finit par la conduire jusqu’aux chambres oubliées. Elle fit déblayer les décombres et ôter les toiles d’araignée de la pièce où José Arcadio Buendia s’était desséché la cervelle à rechercher la pierre philosophale, rangea l’atelier d’orfèvrerie qui avait été mis sens dessus dessous par les soldats, et demanda en dernier lieu les clefs de la chambre de Melquiades pour voir en quel état elle se trouvait. Fidèle à la volonté de José Arcadio le Second qui avait défendu qu’on s’y introduisît tant que ne serait pas apparu quelque indice réel de sa mort, Sainte Sophie de la Piété eut recours à toutes sortes de subterfuges pour empêcher Ursula d’arriver à ses fins. Mais elle était si farouchement décidée à ne pas abandonner aux insectes le plus secret recoin de la maison, ou le moins utilisable, qu’elle renversa tous les obstacles en travers de son chemin et, au bout de trois jours d’obstination, obtint qu’on lui ouvrit la chambre. Elle dut se retenir au montant de la porte pour ne pas tomber, terrassée par la puanteur, mais il ne lui fallut pas plus de deux secondes pour se rappeler qu’on avait relégué là les soixante-deux petits pots de chambre des pensionnaires et qu’une patrouille de soldats, une nuit, tout au début de la pluie, avait fouillé la maison en quête de José Arcadio le Second sans pouvoir mettre la main dessus.
— Dieu béni ! s’exclama-t-elle, comme si tout lui revenait devant les yeux. Dire qu’on s’est employé à tant vouloir t’inculquer les bonnes manières, pour que tu finisses par vivre comme un goret !
José Arcadio le Second continuait à relire les parchemins. Rien n’était plus discernable dans la broussaille touffue de son système pileux que ses dents hachurées de vert-de-gris et ses yeux immobiles. En reconnaissant la voix de son arrière-grand-mère, il tourna la tête vers la porte, essaya de sourire et, sans le savoir, répéta une ancienne phrase d’Ursula.
— Que voulez-vous, murmura-t-il, le temps passe.
— C’est un fait, répondit Ursula, mais pas à ce point-là.
En disant ces mots, elle se rendit compte qu’elle était en train de lui adresser la même réplique qu’elle avait reçue du colonel Aureliano Buendia dans sa cellule de condamné et, une fois de plus, elle fut ébranlée par une autre preuve que le temps ne passait pas – comme elle avait fini par l’admettre – mais tournait en rond sur lui-même. Pourtant, pas plus qu’avant elle ne laissa à la résignation l’occasion d’en profiter. Elle gronda José Arcadio le Second comme si ç’avait été un enfant et insista pour qu’il se baignât, se rasât et lui prêtât main-forte pour achever de restaurer la maison. À la seule idée d’abandonner la chambre qui lui avait dispensé la paix, José Arcadio le Second fut terrorisé. Il cria qu’il n’existait pas de pouvoir humain capable de l’en faire sortir, car il ne voulait pas voir le convoi de deux cents wagons chargés de morts qui, chaque jour en fin d’après-midi, quittait Macondo à destination de la mer. « Ce sont tous ceux qui se trouvaient à la gare, hurlait-il. Il y en a trois mille quatre cent huit. » Ursula en vint alors seulement à comprendre qu’il était dans un monde de ténèbres plus impénétrable que le sien, aussi solitaire et fermé que celui de son arrière-grand-père. Elle le laissa dans cette chambre mais obtint qu’elle ne fût plus fermée au cadenas et qu’on y fît le ménage chaque jour, qu’on ne conservât qu’un pot de chambre et jetât tous les autres aux ordures, qu’on s’arrangeât pour garder José Arcadio le Second aussi propre et présentable que l’avait été l’arrière-grand-père durant sa longue captivité sous le châtaignier. Au début, Fernanda ne voyait dans cet affairement qu’un accès de folie sénile, et réprimait à grand-peine son exaspération. Mais, vers cette époque, José Arcadio lui fit savoir depuis Rome qu’il pensait venir à Macondo avant de prononcer ses vœux perpétuels, et cette bonne nouvelle la remplit d’un tel enthousiasme que, du jour au lendemain, elle se prit à arroser les fleurs quatre fois par jour pour que la vue de la maison ne laissât pas son fils sur une mauvaise impression. Cette perspective stimulante la poussa également à hâter sa correspondance avec les médecins invisibles et à remplacer, sous la véranda, les pots de fougères et d’origan et les jardinières de bégonias bien avant qu’Ursula n’eût appris que la fureur destructrice d’Aureliano le Second en avait eu raison. Plus tard, elle vendit l’argenterie et acheta un service en céramique, des soupières et louches en étain et des couverts en maillechort, et en appauvrit les buffets habitués à la porcelaine de la compagnie des Indes et aux cristaux de Bohême. Ursula n’avait de cesse qu’on allât toujours plus avant. « Qu’on ouvre portes et fenêtres, s’écriait-elle. Qu’on prépare de la viande et du poisson, qu’on achète les plus grosses tortues qui se puissent trouver, que les étrangers viennent étendre leurs nattes dans les coins et pisser sur les rosiers, qu’ils prennent place à table et mangent autant de fois qu’ils le voudront, qu’ils rotent et dégoisent et salissent tout avec leurs bottes, et qu’ils fassent de nous ce qui leur plaira parce que c’est la seule et unique façon de faire peur à la déchéance. » Mais ce n’était qu’une illusion bien vaine. Elle était déjà trop vieille et vivait trop au-dessus de ses forces pour renouveler le miracle des petits animaux en caramel, et aucun de ses descendants n’avait hérité de son énergie. Par ordre de Fernanda, la maison demeura fermée.
Aureliano le Second, qui avait remporté ses malles chez Petra Cotes, disposait à peine de moyens suffisants pour que sa famille ne mourût pas de faim. Grâce à la mule qu’ils avaient mise en loterie, Petra Cotes et lui avaient acheté d’autres animaux avec lesquels ils réussirent à remettre sur pied une affaire de tombola encore précaire. Aureliano le Second faisait du porte à porte, proposant les petits billets qu’il dessinait lui-même avec des encres de couleur pour les rendre plus attractifs et convaincants, sans probablement s’apercevoir que beaucoup ne lui en achetaient que par gratitude, et la plupart des gens par pitié. Cependant, même les acheteurs les plus compatissants avaient la possibilité de gagner un cochon pour vingt centavos et une vachette pour trente-deux, et cet espoir les rendait si enthousiastes que, le mardi soir, on ne pouvait tous les faire tenir dans le patio de Petra Cotes, attendant le moment où un enfant choisi au hasard tirerait de la bourse le numéro gagnant. Tout cela ne tarda pas à prendre des allures de foire hebdomadaire car, dès la fin de l’après-midi, on se mit à installer dans la cour des tables pour manger les fritures et des débits de boissons, et, parmi les gens que le sort désignait, nombreux étaient ceux qui sacrifiaient sur place l’animal qu’ils avaient gagné, à condition que d’autres fournissent la musique et l’eau-de-vie, de sorte que, sans l’avoir voulu, Aureliano le Second se reprit rapidement à jouer de l’accordéon et à participer à de modestes tournois de gloutonnerie. Ces ternes répliques des fêtes d’autrefois permirent à Aureliano le Second de mesurer lui-même combien ses ardeurs étaient retombées, à quel point s’était tarie son ingéniosité de magistral bambochard. Ce n’était plus le même homme. Les cent vingt kilos qu’il était arrivé à peser à l’époque où l’Éléphante l’avait défié s’étaient ramenés à soixante-dix-huit ; sa figure de tortue, candide et bouffie, était devenue d’iguane, et il se sentait toujours au bord de l’ennui, de la fatigue. Pour Petra Cotes, néanmoins, il ne fut jamais meilleur homme qu’alors, peut-être parce qu’elle prenait pour de l’amour la pitié qu’il lui inspirait et cet esprit de solidarité que la misère avait fait naître entre eux. Le lit privé de tout son gréement ne fut plus un lieu de débauche mais se convertit en refuge pour les confidences. Délivrés de leurs doubles dans les miroirs qu’ils avaient vendus aux enchères pour acquérir des animaux à mettre en loterie, et des damas et des velours sensuels qu’avait broutés la mule, ils restaient sans dormir jusqu’à une heure très avancée de la nuit, dans l’innocence de deux vieillards en éveil, mettant à profit, pour faire les comptes et transvaser leurs sous, le temps qu’ils dépensaient jadis à se dépenser eux-mêmes. Parfois les premiers cocoricos les surprenaient en train de faire et de défaire les petits tas de pièces de monnaie, ôtant un peu à l’un pour en remettre à l’autre, de manière à faire face aux exigences de Fernanda avec celui-ci, et acheter avec celui-là les souliers d’Amaranta Ursula, et donner cet autre à Sainte Sophie de la Piété qui n’avait pas étrenné de nouvelle toilette depuis les temps héroïques, et cet autre pour commander le cercueil au cas où Ursula viendrait à mourir, et celui-là pour le café qui augmentait d’un centavo par livre tous les trois mois, et celui-ci pour le sucre qui sucrait de moins en moins, et cet autre pour le bois qui était encore mouillé après le déluge, et cet autre aussi pour le papier et l’encre de couleur des billets de loterie, et ce qui restait pour tenter d’amortir la perte de la génisse d’avril dont on avait pu miraculeusement récupérer le cuir et qui avait montré les symptômes du charbon alors que tous les numéros de tombola étaient déjà presque vendus. Il y avait une telle pureté dans la célébration de ces messes de misère que la meilleure part se trouvait toujours destinée à Fernanda, non qu’ils le fissent jamais par remords ni par charité mais parce que son bien-être leur importait plus que le leur. Ce qui leur arrivait en fait, bien que ni l’un ni l’autre ne s’en rendît compte, c’était que tous deux pensaient à Fernanda comme à la fille qu’ils auraient aimé et ne purent avoir, à tel point qu’ils se résignèrent une fois à manger pendant trois jours un brouet à la farine de maïs pour qu’elle pût acheter une nappe de Hollande. Pourtant, ils avaient beau se tuer au travail, rafler beaucoup d’argent et imaginer nombre d’expédients, leurs anges gardiens tombaient de fatigue et s’assoupissaient tandis qu’ils rajoutaient et retiraient des pièces de monnaie aux petits tas, tâchant d’en garder au moins assez pour vivre. Dans l’insomnie où les laissaient les plus maigres bilans, ils se demandaient ce qui avait bien pu se passer dans le monde pour que les bêtes ne missent plus bas avec la même frénésie que par le passé, ce qui faisait que l’argent filait entre les doigts, pourquoi les gens qui, récemment encore, dilapidaient des liasses de billets de banque à bambocher, considéraient qu’on leur coupait la gorge quand on leur faisait payer douze centavos pour un gros lot de six poules. Aureliano le Second pensait en lui-même que le mal n’était pas dans le monde mais en quelque endroit secret du cœur mystérieux de Petra Cotes, où quelque chose était advenu, pendant le déluge, qui avait rendu les bêtes stériles et l’argent fuyant. Intrigué par cette énigme, il voulut tellement connaître en profondeur les sentiments dont elle était animée qu’il rencontra l’amour à chercher son intérêt, tombant amoureux d’elle à force de vouloir s’en faire aimer. Petra Cotes, pour sa part, l’aimait davantage à mesure qu’elle sentait croître l’affection qu’il lui portait et c’est ainsi que, dans la plénitude de l’automne, elle se laissa reprendre par cette superstition de jeunesse qui voulait que le dénuement fût une des servitudes de l’amour. Tous deux évoquaient alors comme autant d’obstacles les fêtes insensées, la richesse par trop voyante et la fornication effrénée, et se lamentaient sur toute cette partie de leur vie qu’il leur avait fallu payer pour découvrir le paradis de la solitude à deux. Follement amoureux l’un de l’autre au bout de tant d’années de complicité stérile, ils pouvaient jouir du miracle de s’aimer à table tout autant qu’au lit, et parvinrent à un tel degré de bonheur que, devenus deux vieillards épuisés, ils continuaient encore à folâtrer comme des petits lapins et à se chamailler comme des chiens.
Le rendement des tombolas ne s’améliora guère. Au début, Aureliano le Second passait trois jours par semaine dans son ancien bureau d’éleveur de bétail, dessinant billet après billet, peignant avec une certaine habileté une petite vache rouge, un petit cochon vert ou un groupe de petites poules bleues suivant les bêtes mises en loterie, et moulant en caractères d’imprimerie bien imités le nom dont Petra Cotes avait jugé bon de baptiser leur affaire : Tombolas de la Divine Providence. À la longue, pourtant, il se sentit si fatigué après avoir dessiné jusqu’à deux mille billets dans la semaine, qu’il fit faire des timbres en caoutchouc des animaux, du nom et des numéros, et son travail se réduisit dès lors à les humecter sur des tampons-encreurs de différentes couleurs. Au cours des dernières années, ils eurent l’idée de remplacer les numéros par des devinettes, le lot étant réparti entre ceux qui trouvaient la solution, mais ce mystère se révéla si compliqué et se prêtait à tant de contestations qu’ils durent y renoncer dès la seconde tentative.
Aureliano le Second était si occupé à vouloir consolider la renommée de ses tombolas qu’il lui restait à peine le temps de voir ses enfants. Fernanda mit Amaranta Ursula dans un cours privé qui n’accueillait pas plus de six élèves, mais s’opposa à ce qu’Aureliano fréquentât l’école publique. Elle considérait qu’elle avait déjà fait une concession trop grande en acceptant qu’il quittât la chambre. En outre, seuls étaient accueillis dans les écoles, à cette époque, les enfants légitimes issus de mariages catholiques, et sur l’acte de naissance fixé avec une épingle de nourrice sur sa brassière, quand on l’apporta à la maison, Aureliano était déclaré comme enfant trouvé. Aussi bien resta-t-il enfermé, livré à la surveillance charitable de Sainte Sophie de la Piété et aux alternatives mentales d’Ursula, découvrant l’univers restreint de la maison d’après les explications que lui fournissaient les grands-mères. Il était plein de finesse et de gravité, d’une curiosité qui faisait sortir de leurs gonds les adultes, mais, au contraire de celui du colonel à son âge, inquisiteur et parfois pénétrant, son regard était papillotant, un peu distrait. Tandis qu’Amaranta Ursula restait dans son jardin d’enfant, il chassait les vers de terre et torturait les insectes au jardin. Mais un beau jour, Fernanda le surprit en train de recueillir des scorpions dans une boîte pour les glisser sur la paillasse d’Ursula, et elle l’enferma dans l’ancienne chambre de Meme où il trompa ses heures de solitude en étudiant à nouveau les planches de l’encyclopédie. C’est là qu’Ursula tomba sur lui, un après-midi où elle déambulait dans la maison, l’aspergeant d’eau de rosée nocturne avec un bouquet d’orties, et, bien qu’elle se fût trouvée déjà de nombreuses fois avec lui, elle lui demanda qui il était.
— Je suis Aureliano Buendia, lui dit-il.
— C’est vrai, répliqua-t-elle. Il est temps que tu commences à apprendre l’orfèvrerie.
Ursula se mit de nouveau à le confondre avec son fils car le vent chaud d’après le déluge, qui avait imprimé à son cerveau d’éphémères accès de lucidité, avait fini de passer par là. Elle ne recouvra plus la raison. Lorsqu’elle pénétrait dans sa chambre, c’était pour y trouver Petronila Iguaran, avec l’encombrante crinoline et le boléro en perles tissées qu’elle portait pour se rendre à tous ses rendez-vous, et y trouver Tranquilina Maria Miniata Alacoque Buendia, son aïeule, s’éventant avec une plume de paon dans son fauteuil de paralytique, et son arrière-grand-père Aureliano Arcadio Buendia, avec son faux dolman de la garde vice-royale, et Aureliano Iguaran, son père, qui avait inventé un orémus pour griller tout vifs et faire tomber les varrons des vaches, et sa timorée de mère, et le cousin à queue de cochon, et José Arcadio Buendia, et ses enfants morts, tous assis sur des chaises qu’on avait repoussées contre le mur comme s’il ne s’était pas agi d’une visite de famille mais d’une veillée funèbre. De fil en aiguille elle se faisait une conversation babillarde et colorée, commentant des faits en rapport avec des lieux très éloignés, à des époques qui ne coïncidaient pas, de telle manière qu’Amaranta Ursula, quand elle rentrait de l’école, et Aureliano, quand il était lassé par l’encyclopédie, la trouvaient assise sur son lit, parlant toute seule, perdue dans un labyrinthe de morts. « Au feu ! », s’écria-t-elle un jour, terrorisée, semant pour un instant la panique dans toute la maison, mais ce dont elle voulait prévenir, c’était de l’incendie d’une écurie auquel elle avait assisté à l’âge de quatre ans. Elle en arriva à si bien mêler le passé et l’actualité qu’à l’occasion des deux ou trois sursauts de lucidité qu’elle eut avant de mourir, nul n’aurait pu dire en pleine connaissance de cause si elle parlait de ce qu’elle ressentait alors ou de ce qu’elle se rappelait. Progressivement on la vit se réduire, redevenir fœtus, se momifier de son vivant, à tel point que, dans les derniers mois, on aurait dit un vieux pruneau nageant dans sa chemise de nuit, et son bras toujours levé avait fini par ressembler à une patte de papion. Elle restait immobile plusieurs jours d’affilée et Sainte Sophie de la Piété devait la secouer pour se convaincre qu’elle était encore en vie, et la prenait sur ses genoux pour l’alimenter avec de petites cuillerées d’eau sucrée. Elle avait l’air d’une vieille nouveau-née. Amaranta Ursula et Aureliano la traînaient et la transbahutaient à travers la chambre, la couchaient sur l’autel pour constater qu’elle était à peine plus grande que l’Enfant Jésus et, un après-midi, la cachèrent dans une armoire du grenier où les rats auraient pu la dévorer. Un dimanche de Rameaux, ils pénétrèrent dans sa chambre alors que Fernanda se trouvait à la messe, et transportèrent Ursula en la tenant par la nuque, et par les chevilles.
— Pauvre petite arrière-arrière-grand-mère, fit Amaranta Ursula, voilà qu’elle est morte de vieillesse.
L’effroi fit bondir Ursula.
— Je suis vivante ! s’écria-t-elle.
— Tu vois, reprit Amaranta Ursula en retenant son rire, elle ne respire même plus.
— Mais je parle ! hurla Ursula.
— Elle ne parle même plus, dit Aureliano. Elle est morte comme un cri-cri.
Ursula se rendit alors à l’évidence. « Mon Dieu ! s’exclama-t-elle à voix basse. Ainsi, c’est cela la mort. » Elle entama une oraison interminable, d’une voix morne et précipitée, qui se prolongea plus de deux jours durant et, le mardi, avait dégénéré en un salmigondis de prières vers Dieu et de conseils pratiques pour éviter que les fourmis rouges ne fissent s’écrouler la maison, pour qu’on ne laissât jamais s’éteindre la lampe devant le daguerréotype de Remedios et pour qu’aucun Buendia n’allât se marier avec quelqu’un de même sang, car il en naîtrait des enfants à queue de cochon. Aureliano le Second essaya de profiter de son délire pour lui faire avouer où était l’or, mais, encore une fois, toutes ses adjurations restèrent inutiles. « Quand son propriétaire se présentera, Dieu éclairera sa lanterne, afin qu’il le découvre. » Sophie de la Piété acquit la certitude qu’on allait la trouver morte d’un moment à l’autre car elle avait observé, ces jours-ci, un certain trouble dans la nature : les roses sentaient le parfum de la patte-d’oie, elle fit tomber un bol de pois chiches et les graines s’immobilisèrent par terre en ordre géométrique parfait, décrivant la forme d’une étoile de mer, et une nuit, elle vit passer à travers le ciel une file de disques lumineux de couleur orangée.
On la trouva morte à l’aube du Jeudi saint. La dernière fois qu’on l’avait aidée à faire le compte de son âge, à l’époque de la compagnie bananière, elle avait calculé que c’était entre cent quinze et cent vingt-deux ans. On l’enterra dans une petite caisse à peine plus grande que la corbeille dans laquelle avait été apporté Aureliano, et bien peu de monde assista à l’enterrement, en partie parce que ceux qui se souvenaient d’elle n’étaient plus nombreux, mais également parce qu’il fit si chaud, en ce milieu de journée, que les oiseaux désorientés frappaient les murs comme des volées de plomb et rompaient les grillages des fenêtres pour venir mourir dans les chambres.
Au début, on crut que c’était une sorte de peste. Les ménagères s’épuisaient à tant balayer d’oiseaux morts, surtout à l’heure de la sieste, et les hommes allaient les jeter à la rivière par charretées entières. Le dimanche de la Résurrection, le père Antonio Isabel, qui était centenaire, affirma en chaire que la mort des oiseaux avait été dictée par la mauvaise influence du Juif errant qu’il avait lui-même aperçu la nuit passée. Il le décrivit comme un être hybride issu du croisement d’un bouc et d’une femelle hérétique, bête infernale dont l’haleine calcinait l’air et dont le passage serait cause que les jeunes mariées engendreraient des avortons. Rares furent ceux qui prêtèrent attention à son sermon apocalyptique, car le village était persuadé que le curé radotait en raison de son âge. Mais, le mercredi à la première heure, une femme s’en vint réveiller tout le monde parce qu’elle avait découvert des empreintes de bipède à sabots fourchus. Elles étaient si évidentes et si reconnaissables que ceux qui y allèrent voir ne doutèrent pas de l’existence d’une créature épouvantable, analogue à celle que le curé avait décrite, et, d’un commun accord, installèrent des pièges dans leurs patios. Ainsi réussirent-ils la capture. Deux semaines après la mort d’Ursula, Petra Cotes et Aureliano le Second furent réveillés en sursaut par les pleurs, en provenance du voisinage, d’un veau énorme. Quand ils furent levés, un groupe d’hommes était déjà en train d’extraire le monstre, qui avait cessé de beugler, des piques acérées qu’ils avaient disposées au fond d’une fosse couverte de feuilles sèches. Il était aussi lourd qu’un bœuf, bien que sa taille ne dépassât pas celle d’un adolescent, et de ses blessures coulait un sang vert et onctueux. Il avait le corps couvert d’une toison rêche pleine de petites tiques et le cuir comme pétrifié par une carapace de rémoras, mais, à la différence de la description qu’en avait faite le curé, ses parties humaines étaient plus d’un ange valétudinaire que d’un homme, car il avait des mains fines et polies comme celles d’un prestidigitateur, de grands yeux crépusculaires, et, sur les omoplates, des moignons cicatrisés, calleux, d’ailes puissantes qui avaient dû être taillées à coups de serpe de paysan. Ils le pendirent par les chevilles à un amandier de la place, afin qu’il ne restât ignoré de personne, et, quand il se mit à pourrir, on l’incinéra sur un bûcher, faute d’avoir pu déterminer si sa nature bâtarde était d’un animal qu’on jette à la rivière ou d’un chrétien auquel on donne sépulture. Jamais on ne put établir si ce fut vraiment à cause de lui qu’étaient morts les oiseaux, mais les jeunes mariées n’engendrèrent pas les avortons qui avaient été annoncés, et la chaleur ne diminua pas d’intensité pour autant.
Rebecca mourut à la fin de cette même année. Argénida, qui l’avait servie toute sa vie, demanda de l’aide aux autorités pour forcer la porte de la chambre où sa maîtresse était enfermée depuis trois jours, et on la trouva dans son lit de solitude, recroquevillée comme une crevette, la tête pelée par la teigne et le pouce enfoncé dans la bouche. Aureliano le Second s’occupa de l’enterrement et voulut restaurer la maison pour la revendre, mais la ruine faisait tellement corps avec elle que les murs s’écaillaient à peine repeints, qu’on ne trouva pas de mortier assez épais pour empêcher la mauvaise herbe de concasser les sols, ni le lierre de pourrir les poutres et les étais.
Ainsi en allait-il ainsi de toutes choses depuis le déluge. La nonchalance des gens contrastait avec la voracité de l’oubli qui, peu à peu, rongeait impitoyablement les souvenirs, à tel point que, vers cette époque, à l’occasion d’un nouvel anniversaire du traité de Neerlandia, quand arrivèrent à Macondo des émissaires du président de la République chargés de remettre enfin la décoration maintes fois refusée par le colonel Aureliano Buendia, ils durent perdre tout un après-midi à chercher quelqu’un qui pût leur indiquer où trouver un de ses descendants. Aureliano le Second fut tenté de l’accepter, croyant que c’était une médaille en or massif, mais Petra Cotes, alors que les émissaires préparaient déjà les avis et les discours pour la cérémonie, parvint à le persuader que c’était une indignité. Vers cette époque également revinrent les gitans, derniers héritiers du savoir de Melquiades, et ils trouvèrent le village si éteint, ses habitants si éloignés du reste du monde, qu’ils s’introduisirent de nouveau dans les maisons en traînant des barres de fer aimantées, comme si ç’avait été en vérité la dernière découverte des savants de Babylone, et se remirent à concentrer les rayons solaires à l’aide de leur loupe géante, et il ne manqua pas de gens pour rester bouche bée en voyant choir les poêles et rouler les chaudrons, et pour payer cinquante centavos le droit de regarder, avec un étonnement panique, une gitane ôter et remettre son dentier. Un train jaune, détraqué, qui n’emportait ni ne ramenait personne et s’arrêtait à peine dans la gare déserte, voilà tout ce qui restait du train bondé auquel Mr. Brown accrochait son wagon à toit de verre et à fauteuils épiscopaux, ainsi que des convois fruitiers de cent vingt wagons qui passaient sans interruption pendant tout un après-midi. Les envoyés des tribunaux qui étaient venus enquêter à la nouvelle de l’étrange hécatombe d’oiseaux et du sacrifice du Juif errant trouvèrent le père Antonio Isabel en train de jouer à colin-maillard avec les enfants, crurent que ses informations étaient le résultat de quelque hallucination sénile, et l’emmenèrent dans un asile. Ils envoyèrent peu après le père Augusto Angel, nouveau Croisé de la dernière cuvée, intransigeant, sûr de lui, téméraire, qui n’hésitait pas à sonner lui-même les cloches plusieurs fois par jour pour empêcher les esprits de tomber en léthargie, et faisait du porte à porte pour réveiller les paresseux afin qu’ils se rendissent à la messe, mais il ne fallut pas plus d’un an pour qu’il se trouvât vaincu à son tour par ce laisser-aller qu’on respirait avec l’air, par cette poussière brûlante qui vieillissait et enlisait toutes choses et par cette envie de dormir que lui donnaient les boulettes du déjeuner dans l’insupportable chaleur de la sieste.
À la mort d’Ursula, la maison retomba dans un abandon dont ne pouvait pas même la sortir une volonté aussi farouche et vigoureuse que celle d’Amaranta Ursula, laquelle, bien des années plus tard, devenue une femme sans préjugés, gaie et moderne, les pieds sur terre, devait ouvrir portes et fenêtres pour faire échec à la ruine, restaurer le jardin, exterminer les fourmis rouges qui déambulaient déjà en plein jour sous la véranda, et essayer vainement de ressusciter le goût bien oublié de l’hospitalité. La passion de Fernanda pour la vie recluse avait dressé un infranchissable barrage en travers des cent années torrentueuses d’Ursula. Non seulement elle se refusa à ouvrir les portes quand passa le vent de sécheresse, mais elle fit condamner les fenêtres à l’aide de planches clouées en croix, obéissant ainsi à la consigne paternelle de s’enterrer tout vivants. La dispendieuse correspondance avec les médecins invisibles se termina par un fiasco. Après de multiples ajournements, elle finit par s’enfermer dans sa chambre à la date et à l’heure fixées, seulement couverte d’un drap blanc, la tête dirigée vers le nord et, à une heure du matin, elle sentit qu’on la bâillonnait avec un mouchoir imbibé d’un liquide glacial. Lorsqu’elle se réveilla, le soleil brillait par la fenêtre et elle avait une grossière couture en forme d’arc qui lui partait de l’aine pour aboutir au sternum. Cependant, avant d’avoir pu se reposer comme il était recommandé, elle reçut une lettre déconcertée des médecins invisibles, lesquels disaient l’avoir fouillée pendant six heures sans rien trouver qui correspondît aux symptômes tant de fois et si scrupuleusement décrits par elle. En fait, l’habitude pernicieuse qu’elle avait de ne pas appeler les choses par leur nom avait donné naissance à une nouvelle confusion, car, en tout et pour tout, ces chirurgiens télépathiques n’avaient trouvé qu’une descente d’utérus qui pouvait se corriger à l’aide d’un pessaire. Fernanda, déçue, chercha à obtenir des renseignements plus précis, mais les correspondants inconnus ne répondirent plus à ses lettres. Elle se sentit si accablée par le poids de ce mot étrange qu’elle décida de faire taire sa honte et de s’enquérir de la nature de cet appareil, et ce n’est qu’alors qu’elle apprit que le médecin français s’était pendu à une poutre, trois mois auparavant, et avait été enterré contre la volonté de tout le village par un ancien compagnon d’armes du colonel Aureliano Buendia. Elle se confia alors à son fils José Arcadio et celui-ci lui envoya le pessaire depuis Rome, avec un mode d’emploi qu’elle jeta aux cabinets après l’avoir appris par cœur, afin que personne ne sût la nature de son infirmité. Ses précautions étaient bien inutiles car c’était à peine si les seules gens qui vivaient à la maison la prenaient en compte. Sainte Sophie de la Piété vaguait dans une vieillesse solitaire, cuisinant le peu qu’ils mangeaient, se consacrant presque entièrement au service de José Arcadio le Second. Amaranta Ursula, qui avait hérité certains charmes de Remedios-la-belle, accordait à ses travaux scolaires tout le temps qu’elle perdait autrefois à tourmenter Ursula, et commençait à faire preuve d’un bon jugement et d’une dévotion à l’étude qui firent renaître en Aureliano le Second les espoirs heureux que Meme lui avait inspirés. Il lui avait promis de l’envoyer terminer ses études à Bruxelles, selon une coutume établie du temps de la compagnie bananière, et cette illusion l’avait conduit à tenter de rendre vie aux terres dévastées par le déluge. Les rares fois qu’on le voyait encore venir à la maison, c’était pour Amaranta Ursula car, à la longue, il était devenu un étranger pour Fernanda et le petit Aureliano se montrait farouche et renfermé au fur et à mesure qu’approchait la puberté. Aureliano le Second était confiant que la vieillesse adoucirait le cœur de Fernanda afin que l’enfant pût s’incorporer à la vie d’un village où sûrement personne ne se donnerait la peine de faire de soupçonneuses suppositions sur sa naissance. Mais Aureliano lui-même paraissait préférer la réclusion et la solitude et n’ébauchait pas la moindre ruse pour faire connaissance avec le monde qui commençait à la porte de la rue. Quand Ursula fit ouvrir la chambre de Melquiades, il se mit à rôder devant, à jeter des regards curieux par la porte entrouverte, et nul ne sut à quel moment José Arcadio le Second et lui finirent par se lier d’affection. Aureliano le Second découvrit cette amitié longtemps après qu’elle avait vu le jour, en entendant l’enfant parler de la tuerie de la gare. Cela se passa à table, un jour que quelqu’un se plaignait de la ruine où avait sombré le village après le départ de la compagnie bananière, et Aureliano lui porta la contradiction avec une expérience et une maturité de grande personne. Son point de vue, contraire à l’interprétation générale, était que Macondo avait été un endroit prospère, bien conduit, jusqu’au jour où vint y semer le désordre, le corrompre et le presser comme un fruit la compagnie bananière, dont les ingénieurs avaient provoqué le déluge pour s’en servir de prétexte à ne pas tenir leurs engagements vis-à-vis des travailleurs. Parlant avec un tel discernement que Fernanda crut y voir une parodie sacrilège de la scène de Jésus au milieu des docteurs, l’enfant décrivit avec maints détails précis et convaincants comment l’armée avait mitraillé plus de trois mille travailleurs acculés devant la gare, et comment on avait chargé les cadavres sur un convoi de deux cents wagons pour les précipiter à la mer. Convaincue, comme la plupart des gens, de la vérité officielle d’après laquelle il ne s’était rien passé, Fernanda se scandalisa à l’idée que l’enfant avait hérité les instincts anarchistes du colonel Aureliano Buendia, et lui ordonna de se taire. Aureliano le Second, par contre, reconnut la version des faits que lui avait donnée son frère jumeau. En réalité, bien que tout le monde le tînt pour fou, José Arcadio le Second était en ce temps-là l’être le plus lucide à habiter la maison. Il apprit à lire et à écrire au petit Aureliano, l’initia à l’étude des parchemins et lui inculqua une interprétation si personnelle de ce qu’avait signifié pour Macondo la compagnie bananière que, nombre d’années plus tard, quand Aureliano se fut incorporé au reste du monde, chacun devait penser que la version qu’il racontait était le produit d’une hallucination, car elle était diamétralement opposée à la fausse version que les historiens avaient admise et consacrée dans les textes scolaires. Dans la petite pièce isolée que n’atteignirent jamais le vent aride, ni la poussière, ni la chaleur, tous deux évoquaient la vision atavique d’un vieillard coiffé d’un chapeau en ailes de corbeau, qui parlait du monde en tournant le dos à la fenêtre, bien des années avant que l’un et l’autre ne fussent nés. Tous deux découvrirent en même temps qu’en cet endroit on était toujours en mars, et toujours lundi, et ils comprirent alors que José Arcadio Buendia n’avait pas été aussi fou que le racontait la famille, mais qu’il avait été le seul à bénéficier d’assez de lucidité pour entrevoir cette vérité que le temps lui aussi était victime de heurts et d’accidents, et pouvait par conséquent partir un éclats, et laisser dans une chambre une de ses fractions éternelles. José Arcadio le Second avait d’autre part réussi à opérer une classification des cryptogrammes des parchemins. Il était sûr qu’ils correspondaient à un alphabet de quarante-sept à cinquante-trois caractères, lesquels, pris isolément, ressemblaient à de petites araignées et à des pattes de mouche, mais qui, merveilleusement calligraphiés par Melquiades, avaient l’air de linge mis à sécher sur un fil de fer. Aureliano se rappelait avoir vu un tableau analogue dans l’encyclopédie anglaise et il l’apporta jusque dans la chambre pour le comparer avec celui de José Arcadio le Second. Ils étaient en effet identiques.
Vers l’époque où il eut l’idée de la tombola à devinettes, Aureliano le Second se réveillait avec un nœud dans la gorge, comme s’il avait voulu réprimer des envies de pleurer. Petra Cotes y vit un des nombreux troubles consécutifs à leur mauvaise passe, et chaque matin, pendant plus d’un an, elle lui badigeonna le palais au miel d’abeille et lui donna à boire du sirop de raifort. Le nœud qu’il avait dans la gorge se faisant si opprimant qu’il avait du mal à respirer, Aureliano le Second se rendit chez Pilar Ternera pour voir si elle ne connaissait pas quelque espèce d’herbe qui le soulagerait. La robuste grand-mère, que rien ne pouvait briser, parvenue aux cent ans d’âge à la tête d’un petit bordel clandestin, déclara ne pas se fier aux superstitions thérapeutiques mais prit l’avis des cartes en cette affaire. Elle vit le cavalier de carreau la gorge ouverte par l’épée du valet de pique, et en déduisit que Fernanda essayait d’obtenir que son mari revînt à la maison, usant du procédé bien déprécié qui consistait à enfoncer des épingles dans son portrait, mais, n’ayant qu’une pratique maladroite de ce genre de maléfices, elle lui avait causé une tumeur interne. Comme Aureliano le Second n’avait pas d’autres photos que celles de son mariage et qu’il n’en manquait aucune dans l’album de famille, il continua à chercher dans toute la maison, profitant des moments d’inattention de son épouse, et finit par découvrir, au fond de la garde-robe, une demi-douzaine de pessaires dans leurs petites boites d’origine. Croyant que ces anneaux de caoutchouc rouge étaient des objets de sorcellerie, il en glissa un dans sa poche afin de le montrer à Pilar Ternera. Elle ne put en déterminer la nature mais il lui parut si suspect que, de toute manière, elle se fit rapporter la demi-douzaine et les brûla sur un grand feu qu’elle fit dans le patio. Pour conjurer le mauvais sort que Fernanda était supposée lui avoir lancé, elle prescrivit à Aureliano le Second de tremper dans l’eau une poule couveuse et de l’enterrer vivante au pied du châtaignier, et il le fit de si bonne foi qu’ayant juste fini de recouvrir de feuilles mortes la terre remuée, il se sentit mieux respirer. De son côté, Fernanda interpréta la disparition des anneaux comme les représailles des médecin invisibles et elle cousit à l’intérieur de son corsage une poche dissimulée dans l’ourlet où elle conserva les nouveaux pessaires que lui envoya son fils.
Six mois après avoir enterré la poule, Aureliano le Second fut réveillé au milieu de la nuit par un accès de toux et il eut l’impression qu’on voulait l’étrangler de l’intérieur avec des pinces de crabe. C’est alors qu’il comprit qu’il aurait beau détruire maints pessaires magiques, et sacrifier maintes volailles d’exorcisme, l’unique et triste vérité était qu’il était en train de mourir. Il ne le dit à personne. Tourmenté par la crainte de disparaître sans pouvoir envoyer Amaranta Ursula à Bruxelles, il se mit à travailler comme jamais et, au lieu d’une loterie par semaine, il en organisa trois. Très tôt le matin on le voyait parcourir le village, jusqu’aux quartiers les plus reculés et les plus misérables, essayant de vendre ses petits billets avec une fébrilité qui n’était concevable que chez un moribond. « Voici la Divine Providence ! criait-il à la ronde. Ne la laissez pas passer, elle n’arrive qu’une fois tous les cent ans. » Il déployait de touchants efforts pour paraître gai, sympathique, loquace, mais il suffisait de remarquer combien il suait, combien il était pâle, pour deviner qu’il n’en pouvait plus. Parfois il s’écartait de son chemin et allait dans les terrains vagues où il ne serait vu de personne, et s’asseyait un moment pour se reposer de ces pinces qui le déchiquetaient de l’intérieur. À minuit il était encore dans le quartier de tolérance, s’évertuant à consoler avec des promesses de bonne fortune les femmes solitaires qui sanglotaient près des phonographes à haut-parleurs : « Ce numéro-ci n’est pas sorti depuis quatre mois, leur disait-il en leur présentant ses petits billets. Ne le laisse pas filer, la vie est plus courte qu’on ne croit. » On finit par lui manquer de respect, par se moquer de lui, et, dans les derniers mois, on ne l’appelait plus don Aureliano, comme on l’avait toujours fait, mais, même en sa présence, on disait Monsieur Divine Providence. Sa voix se remplissait de fausses notes, se désaccordait et finit par s’éteindre en un rauque râlement de chien, mais il trouva encore assez de volonté pour ne pas laisser se relâcher l’attente des gros lots dans le patio de Petra Cotes. Pourtant, à force de rester sans voix, et se rendant compte qu’il ne pourrait bientôt plus endurer sa douleur, il en vint à comprendre que ce n’était pas avec des cochons et des chevreaux mis en loterie que sa fille pourrait aller à Bruxelles, si bien qu’il conçut l’idée d’organiser la fabuleuse loterie de toutes les terres ravagées par le déluge et que pouvaient fort bien remettre en état ceux qui disposaient de capitaux. Ce fut une initiative si spectaculaire que le maire lui-même s’offrit à l’annoncer publiquement, et des sociétés se constituèrent pour acheter des billets à cent pesos l’un, qui furent épuisés en moins d’une semaine. La nuit du tirage au sort, les gagnants organisèrent une fête à tout casser, à peine comparable à celles de la belle époque de la compagnie bananière, et Aureliano le Second interpréta à l’accordéon, une dernière fois, les airs oubliés de Francisco-l’Homme, mais sans plus pouvoir les chanter.
Amaranta Ursula partit pour Bruxelles deux mois plus tard. Aureliano le Second lui remit non seulement l’argent de cette extraordinaire loterie, mais également celui qu’il était parvenu à mettre de côté au cours des mois précédents, et la très maigre somme qu’il retira de la vente du piano mécanique, du clavecin et autres bibelots tombés en disgrâce. D’après ses calculs, ce fonds devait suffire à ses études et seul resterait à trouver le prix de la traversée de retour. Fernanda s’opposa jusqu’à la dernière minute à ce voyage, scandalisée à l’idée que Bruxelles se trouvait si près du lieu de perdition qu’était Paris, mais elle fut tranquillisée par une lettre que lui remit le père Angel, adressée à une pension de jeunes catholiques tenue par des religieuses et où Amaranta Ursula promit de vivre jusqu’à la fin de ses études. En outre, le curé obtint qu’elle voyageât sous la surveillance d’un groupe de franciscaines qui allaient à Tolède où elles espéraient trouver des gens de confiance qui la conduiraient en Belgique. Tandis qu’allait bon train cette correspondance empressée par laquelle fut rendue possible une telle coordination, Aureliano le Second, avec l’aide de Petra Cotes, s’occupa des bagages d’Amaranta Ursula. La nuit où ils préparèrent l’une des malles de jeune mariée qui appartenaient à Fernanda, tout était si bien préparé que l’étudiante connaissait par cœur les toilettes et les souliers plats en velours avec lesquels elle devait effectuer la traversée de l’Atlantique, et le manteau de drap bleu à boutons de cuivre ainsi que les chaussures en cuir de Cordoue qu’elle devait mettre pour débarquer. Elle savait aussi comment elle devait marcher pour ne pas tomber à l’eau quand elle monterait à bord par la passerelle, qu’à aucun moment elle ne devait se séparer des religieuses ni sortir de sa cabine à moins que ce ne fût pour manger, et qu’elle ne devait sous aucun prétexte répondre aux questions que les inconnus, quel que fût leur sexe, viendraient à lui poser en haute mer. Elle emportait un petit flacon de gouttes contre le mal de mer et un cahier rédigé de la main même du père Angel, contenant six prières pour conjurer la tempête. Fernanda lui confectionna une ceinture en grosse toile où garder son argent, et lui indiqua la manière de la porter ajustée à même le corps, de sorte qu’elle n’eût pas à l’enlever, même pour dormir. Elle voulut lui faire cadeau de son pot de chambre en or lavé à l’eau de Javel et désinfecté à l’alcool, mais Amaranta Ursula déclina cette offre de peur que ses compagnes, au collège, ne se moquassent d’elle. Quelques mois plus tard, à l’article de la mort, Aureliano le Second devait se rappeler la dernière image qu’il avait gardée d’elle, essayant vainement de baisser la vitre poussiéreuse du wagon de seconde classe pour pouvoir entendre les ultimes recommandations de Fernanda. Elle portait une toilette en soie rose avec un petit bouquet de pensées artificielles à l’agrafe de l’épaule gauche, les chaussures en cuir de Cordoue avec sous-pieds et talons plats, et des bas satinés avec des jarretières élastiques aux mollets. Elle avait un corps menu, de longs cheveux épars, les yeux vifs d’Ursula à son âge, et une façon de dire adieu, sans pleurer mais sans sourire, qui révélait la même force de caractère. Marchant à côté du wagon au fur et à mesure qu’il prenait de la vitesse et tenant Fernanda par le bras pour qu’elle ne trébuchât pas, Aureliano le Second put à peine répondre par un geste de la main au baiser que lui envoya sa fille du bout des doigts. Les deux époux restèrent immobiles sous le soleil brûlant, à regarder le train se confondre avec le point noir de l’horizon, se tenant par le bras pour la première fois depuis le jour de leurs noces.
Le neuf août, avant que l’on eût reçu la première lettre de Bruxelles, José Arcadio le Second conversait avec Aureliano dans la chambre de Melquiades et, passant du coq à l’âne, lui dit :
— Souviens-toi toujours qu’ils étaient plus de trois mille et qu’on les a précipités à la mer.
Puis il tomba le nez dans les parchemins et mourut les yeux grands ouverts. Au même instant, dans le lit de Fernanda, son frère jumeau arriva au terme du long et terrible martyre que lui avaient fait endurer les crabes de fer qui lui déchiquetaient la gorge. Cela faisait une semaine qu’il était revenu à la maison, sans voix, à bout de souffle, n’ayant presque plus que la peau sur les os, avec ses malles transhumantes et son accordéon de fêtard, pour tenir sa promesse de mourir auprès de son épouse. Petra Cotes l’aida à ramasser ses effets et lui dit adieu sans verser une larme, mais elle omit de lui donner les chaussures vernies qu’il voulait porter dans son cercueil. Aussi, dès qu’elle apprit qu’il était mort, elle s’habilla de noir, enveloppa les bottines dans un journal et demanda à Fernanda la permission de voir le cadavre. Fernanda ne la laissa pas franchir le seuil de sa porte.
— Mettez-vous à ma place, lui dit Petra Cotes d’un ton suppliant. Imaginez combien j’ai pu l’aimer pour supporter pareille humiliation.
— Il n’est pas d’humiliation que ne mérite une concubine, répliqua Fernanda. Attendez donc qu’en meure un autre, parmi tous ceux qui vous restent, pour lui enfiler ces bottines.
Respectant la promesse qu’elle avait faite, Sainte Sophie de la Piété égorgea avec un couteau de cuisine le cadavre de José Arcadio le Second afin d’être assurée qu’on ne l’enterrerait pas vivant. Les corps furent disposés dans des cercueils semblables et on put alors constater qu’ils étaient redevenus identiques dans la mort, comme ils l’avaient été jusqu’à leur adolescence. Les vieux compagnons de débauche d’Aureliano le Second vinrent poser sur sa caisse une couronne portant un ruban mauve avec cette inscription : « Hors de mon chemin, les vaches, la vie est si courte. » Fernanda fut si indignée par un tel manque de respect qu’elle fit jeter la couronne aux ordures. Dans la bruyante confusion de dernière minute, les tristes ivrognes qui les sortirent de la maison confondirent les cercueils et enterrèrent chacun dans la tombe de l’autre.
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