Cent ans de solitude
Chapitre IX
Le colonel Gerineldo Marquez fut le premier à ressentir la vanité de la guerre. En tant que commandant civil et militaire de Macondo, deux fois par semaine, il conversait par télégraphe avec le colonel Aureliano Buendia. Au début, ces entretiens déterminaient l’évolution d’une vraie guerre, en chair et en os, dont les contours parfaitement définis permettaient à tout moment de le situer avec exactitude et de prévoir ses itinéraires à venir. Bien qu’il ne se laissât jamais entraîner sur le terrain de la confidence, même avec ses plus proches amis, le colonel Aureliano Buendia gardait alors ce ton familier qui permettait de l’identifier à l’autre bout de la ligne. Il lui arriva plusieurs fois de prolonger ces conversations au-delà de la durée prévue et de se laisser aller à des considérations d’ordre familial. Peu à peu, cependant, à mesure que la guerre gagnait en intensité et en extension, son image s’estompa dans un univers irréel. Les points et les traits de sa voix devenaient chaque fois plus lointains et indistincts, se fondaient et se combinaient pour ne plus former que des mots insensiblement dépourvus de tout sens. Le colonel Gerineldo Marquez se bornait alors à écouter, accablé par l’impression qu’il avait de se trouver en communication télégraphique avec un inconnu d’un autre monde.
— Compris, Aureliano, concluait-il en actionnant le manipulateur. Vive le parti libéral !
Il finit par perdre tout contact avec la guerre. Ce qui, en d’autres temps, avait consisté en une activité réelle, passion irrésistible de sa jeunesse, ne fut bientôt plus pour lui qu’une référence lointaine : quelque chose qui se perdait dans le vague. Son seul refuge était l’atelier de couture d’Amaranta. Il allait la voir tous les après-midi. Il aimait à contempler ses mains tandis qu’elle plissait des falbalas de mousseline sur la machine à manivelle que faisait tourner Remedios-la-belle. Ils restaient des heures et des heures sans se parler, résignés à se tenir l’un l’autre compagnie, mais tandis qu’Amaranta, intérieurement, se plaisait à entretenir le feu de sa dévotion, lui-même ignorait quels secrets desseins recelait ce cœur indéchiffrable. Lorsqu’on avait appris la nouvelle de son retour, l’impatience de le revoir avait failli étouffer Amaranta. Mais quand elle le vit rentrer à la maison mêlé à la bruyante escorte du colonel Aureliano Buendia, qu’elle le découvrit meurtri par les rigueurs de l’exil, vieilli par l’âge et l’oubli, couvert de sueur et de poussière mêlées, sentant le bouc, affreux, le bras gauche en écharpe, la désillusion fut telle qu’elle se sentit défaillir. « Mon Dieu, se dit-elle, ce n’était pas lui que j’attendais. » Le lendemain, pourtant, il s’en revint à la maison parfaitement rasé et propre, la moustache parfumée à l’eau de lavande et débarrassé de son écharpe ensanglantée. Il lui apportait en cadeau un livre d’heures à la reliure incrustée de nacre.
— Comme les hommes sont bizarres, fit-elle, ne trouvant rien d’autre à dire. Ils passent leur vie à lutter contre les curés et ils vous font cadeau de livres de prières.
Désormais, même pendant les plus dramatiques journées de la guerre, il lui rendit visite tous les après-midi. Bien des fois, quand Remedios-la-belle n’était pas là, c’était lui qui faisait tourner la roue de la machine à coudre. Amaranta se sentait troublée par tant de persévérance, de fidélité, de soumission chez un homme investi de tant de pouvoirs et qui se dépouillait néanmoins de ses armes, au salon, pour pénétrer sans défense aucune dans l’atelier de couture. Mais pendant quatre années de suite il lui répéta son amour et elle trouva toujours une façon de le repousser sans le blesser, car si elle ne parvenait pas elle-même à l’aimer, elle ne pouvait déjà plus vivre sans lui. Remedios-la-belle, qui paraissait indifférente à tout, et dont on pensait qu’elle était un peu arriérée, ne resta pas insensible à tant de dévotion et intervint en faveur du colonel Gerineldo Marquez. Amaranta découvrit brusquement que cette fillette qu’elle avait élevée, qui commençait à peine à s’ouvrir à l’adolescence, était déjà la plus belle créature qu’on eût jamais vue à Macondo. Elle sentit renaître en son cœur le ressentiment qu’elle avait éprouvé autrefois à l’encontre de Rebecca, et priant Dieu qu’elle ne se laissât pas entraîner, à la limite, à souhaiter sa mort, elle la mit à la porte de l’atelier de couture. C’est vers cette époque que le colonel Gerineldo Marquez commença à être dégoûté de la guerre. Il fit appel à tout son pouvoir de persuasion, à son immense tendresse retenue jusque-là, disposé à renoncer pour Amaranta à une gloire qui lui avait coûté le sacrifice des meilleures années de sa vie. Mais il ne parvint pas à la convaincre. Un après-midi du mois d’août, accablée sous le poids insupportable de sa propre obstination, Amaranta s’enferma dans sa chambre, décidée à pleurer sur sa solitude jusqu’à la mort, après qu’elle eut dit son dernier mot à son tenace prétendant :
— Oublions-nous à jamais, lui dit-elle ; nous sommes déjà trop vieux pour ce genre de choses.
Cet après-midi-là, le colonel Gerineldo Marquez eut à répondre à un appel télégraphique du colonel Aureliano Buendia. Ce fut un entretien de pure routine qui ne devait ouvrir aucune brèche dans l’enlisement des combats. Au moment d’en finir, le colonel Gerineldo Marquez contempla les rues désolées, l’eau cristallisée sur les amandiers, et se sentit perdu dans sa solitude.
— Aureliano, fit-il en actionnant tristement le manipulateur. En ce moment, il pleut à Macondo.
Il y eut un long silence sur la ligne. Puis, brusquement, les appareils tressautèrent pour livrer passage aux signes impitoyables du colonel Aureliano Buendia.
— Ne sois pas con, Gerineldo, répondirent les signes. Il est naturel qu’il pleuve en août.
Il y avait tellement longtemps qu’ils ne s’étaient vus que l’agressivité de cette réaction déconcerta le colonel Gerineldo Marquez. Deux mois plus tard, pourtant, lorsque le colonel Aureliano Buendia s’en revint à Macondo, son déconcertement se changea en stupeur. Même Ursula fut étonnée de constater combien il avait changé. Il arriva sans bruit, sans escorte, enveloppé dans une couverture malgré la chaleur, et accompagné de trois maîtresses qu’il installa sous le même toit où il passa désormais la majeure partie de son temps, couché dans un hamac. À peine lisait-il les dépêches télégraphiques qui donnaient des informations sur les opérations de routine. Un jour, le colonel Gerineldo Marquez vint lui demander des instructions pour l’évacuation d’un village-frontière où la guerre menaçait de dégénérer en conflit international.
— Ne me dérange pas pour de pareilles vétilles, lui ordonna-t-il. Demande conseil à la divine Providence.
On en était peut-être à la phase la plus critique de la guerre. Les propriétaires libéraux, qui avaient commencé par soutenir la révolution, avaient conclu de secrètes alliances avec les propriétaires conservateurs dans le but d’empêcher la révision des titres. Les politiciens qui, avec la guerre, faisaient leur beurre en exil, s’étaient publiquement désolidarisés des décisions drastiques du colonel Aureliano Buendia, mais même ce désaveu paraissait le laisser indifférent. Il n’avait plus relu ses vers, qui occupaient plus de cinq volumes et demeuraient oubliés au fond de leur malle. Le soir, ou à l’heure de la sieste, il appelait dans son hamac une de ses femmes dont il retirait une satisfaction sommaire avant de s’endormir d’un sommeil de plomb que ne venait troubler le plus léger indice d’une préoccupation quelconque. Il était le seul à savoir alors que son cœur plein de vertiges était à jamais condamné à l’incertitude. Au début, enivré par la gloire du retour, par d’invraisemblables victoires, il s’était laissé fasciner par l’abîme de la grandeur. Il se plaisait à être le fidèle compagnon du duc de Marlborough, son grand maître dans l’art de la guerre, dont la fastueuse tenue en fourrure et griffes de tigre inspirait le respect aux adultes et effrayait les enfants. C’est alors qu’il décida qu’aucun être humain, pas même Ursula, ne l’approcherait à moins de trois mètres. Au centre du cercle de craie dessiné par ses aides de camp en quelque endroit qu’il arrivât, et à l’intérieur duquel lui seul pouvait entrer, il décidait du destin du monde par ordres brefs et sans appel. La première fois qu’il se rendit à Manaure après l’exécution du général Moncada, il s’empressa d’accomplir la dernière volonté de sa victime, et la veuve rentra en possession des lunettes, de la médaille, de la montre et de l’alliance, mais lui interdit de passer le seuil de chez elle.
— N’entrez pas, colonel, lui dit-elle. Vous commandez dans votre guerre mais je commande encore dans ma maison.
Le colonel Aureliano Buendia ne fit montre d’aucune rancœur mais son esprit ne trouva vraiment le repos qu’après que sa garde personnelle eut mis à sac et réduit en cendres la maison de la veuve. « Fais attention à ton cœur, Aureliano, lui disait alors le colonel Gerineldo Marquez. Tu es en train de pourrir sur pied. » Il convoqua vers cette époque une seconde conférence des principaux commandants rebelles. Il y trouva un peu de tout : des idéalistes, des ambitieux, des aventuriers, des déclassés aigris, et jusqu’à des délinquants de droit commun. Il y avait même un ancien fonctionnaire conservateur qui s’était réfugié dans l’insurrection afin d’échapper à une condamnation pour détournement de fonds. Beaucoup allaient jusqu’à ignorer pourquoi ils combattaient. Parmi cette assemblée bigarrée dont les mobiles si différents faillirent provoquer une explosion interne, se détachait une ténébreuse personnalité de chef : le général Téofilo Vargas. C’était un pur Indien, farouche, analphabète, doué d’une sagacité taciturne et d’une vocation messianique qui inspirait à ses hommes un fanatisme dément. Le colonel Aureliano Buendia avait organisé cette conférence dans le dessein d’unifier le commandement rebelle contre les manœuvres des politiciens. Le général Téofilo Vargas alla bien au-delà de ses intentions : en quelques heures, il fit éclater la coalition des commandants les mieux qualifiés, et s’empara du commandement suprême. « Ce n’est qu’un requin dont il faut se méfier, dit le colonel Aureliano Buendia à ses officiers. Cet homme est encore plus dangereux pour nous que le ministre de la Guerre. » Un capitaine tout jeune, qui s’était constamment distingué par sa timidité, leva alors un doigt prudent :
— C’est très simple, colonel, proposa-t-il. Il faut le tuer.
Le cynisme de cette suggestion ne troubla point le colonel Aureliano Buendia, mais plutôt la façon dont elle n’avait précédé que d’une fraction de seconde sa propre pensée.
— N’attendez pas que je donne cet ordre, fit-il. Il ne le donna pas en effet. Mais quinze jours plus tard, le général Téofilo Vargas fut dépecé à coups de machette au cours d’une embuscade, et le colonel Aureliano Buendia assuma le commandement suprême. La nuit même où son autorité fut reconnue par tous les commandos rebelles, il se réveilla en sursaut pour réclamer à grands cris une couverture. Un froid intérieur qui le pénétrait jusqu’aux os et le mortifiait même en plein soleil l’empêcha de bien dormir pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’il en prît l’habitude. L’ivresse du pouvoir commença à se gâter par bouffées amères. Cherchant un remède contre le froid, il fit fusiller le jeune officier qui avait proposé l’assassinat du général Téofilo Vargas. Ses ordres étaient accomplis avant d’être communiqués, avant même qu’il ne les conçût, et allaient toujours beaucoup plus loin qu’il n’aurait osé les faire aller. Égaré dans la solitude de son immense pouvoir, il commença à perdre la boussole. Il était irrité par les gens des villages vaincus qui l’acclamaient : pour lui, c’étaient les mêmes qui acclamaient l’ennemi. Partout il rencontrait des adolescents qui le regardaient avec ses propres yeux, qui parlaient avec sa propre voix, qui le saluaient avec le même air méfiant qui était le sien pour répondre à leur salut, et qui disaient être ses fils. Il se sentit dispersé, répété, et plus solitaire que jamais. Il acquit la certitude que ses propres officiers lui mentaient. Il se prit de querelle avec le duc de Marlborough. « Le meilleur ami, avait-il coutume de dire alors, c’est celui qui vient de mourir. » Il se lassa de cette incertitude, du cercle vicieux de cette guerre éternelle qui le trouvait en tel et tel endroit toujours les mêmes, seulement plus vieux chaque fois, plus ravagé, plus ignorant du pourquoi, du comment, du jusques à quand. Il y avait toujours quelqu’un en dehors du cercle de craie. Quelqu’un qui avait besoin d’argent, qui avait un fils atteint de coqueluche ou qui désirait s’en aller dormir à jamais parce qu’il ne pouvait plus supporter dans sa bouche le goût de merde de la guerre, et qui, cependant, réunissait ses dernières forces pour se figer au garde-à-vous et rapporter : « Rien à signaler, mon colonel. » Et ce rien à signaler était précisément la chose la plus épouvantable dans cette guerre qui n’en finissait pas : rien ne se passait. Seul, abandonné par les présages, fuyant le froid qui devait ne pas le quitter jusqu’à la mort, il s’en vint chercher un dernier refuge à Macondo, à la chaleur de ses plus anciens souvenirs. Si grande était son incurie qu’au moment où on lui annonça l’arrivée d’une commission de son parti mandatée pour discuter des orientations que pouvait prendre la guerre, il se retourna dans son hamac sans se réveiller tout à fait.
— Conduisez-les chez les putains, dit-il.
C’étaient six avocats en redingote et haut-de-forme qui supportaient avec un rude stoïcisme le dur soleil de novembre. Ursula les hébergea sous son toit. Ils passaient la plus grande partie de leur journée enfermés dans une chambre, en secrets conciliabules, et, à la tombée de la nuit, demandaient une escorte ainsi qu’un ensemble d’accordéons, et investissaient l’établissement de Catarino. « Ne les dérangez pas, ordonnait le colonel Aureliano Buendia. En fin de compte, je sais bien ce qu’ils veulent. » Au début de décembre, la rencontre tant attendue, et dont beaucoup avaient imaginé qu’elle donnerait lieu à d’interminables discussions, prit fin en moins d’une heure.
Au salon où il faisait chaud, près du spectre du piano mécanique recouvert d’un drap blanc, le colonel Aureliano Buendia renonça cette fois à s’asseoir au milieu du cercle de craie qu’avaient tracé ses aides de camp. Il prit place sur une chaise entre ses conseillers politiques et, enveloppé dans sa couverture de laine, écouta en silence les brèves propositions des émissaires. Ils demandaient en premier lieu, afin de retrouver le soutien des propriétaires terriens libéraux, qu’on renonçât à la révision des titres. En second lieu, ils demandaient qu’on renonçât à la lutte contre l’influence cléricale afin d’obtenir l’appui des masses catholiques. Pour préserver l’intégrité des foyers, ils demandaient enfin qu’on renonçât aux aspirations à l’égalité des droits entre fils naturels et légitimes.
— Ce qui veut dire, fit en souriant le colonel Aureliano Buendia dès que la lecture fut achevée, que nous ne luttons que pour le pouvoir.
— Ce sont des réformes tactiques, répliqua l’un des délégués. Pour l’instant, l’essentiel est d’élargir la base populaire de la guerre. Après nous verrons.
Un des conseillers politiques du colonel Aureliano Buendia s’empressa d’intervenir :
— C’est un contresens, dit-il. Si ces réformes sont bonnes, cela veut dire que le régime conservateur est bon. Si, grâce à elles, nous parvenons à élargir la base populaire de la guerre, comme vous dites, cela signifie que le régime repose sur une large base populaire. Cela veut dire en résumé que, pendant presque vingt ans, nous avons lutté contre les sentiments mêmes de la nation.
Il allait poursuivre, mais le colonel Aureliano Buendia l’interrompit d’un geste. « Ne perdez pas votre temps, docteur, lui dit-il. Ce qui importe, c’est que dès cet instant, nous ne luttons que pour le pouvoir. » Sans cesser de sourire, il prit les feuillets que lui remirent les délégués et s’apprêta à signer.
— Puisqu’il en est ainsi, conclut-il, nous ne voyons aucun inconvénient à accepter.
Ses hommes se regardèrent consternés.
— Pardonnez-moi, colonel, dit d’une voix aimable le colonel Gerineldo Marquez, mais ceci est une trahison.
La plume déjà trempée dans l’encre s’immobilisa en l’air et le colonel Aureliano Buendia fit tomber sur lui tout le poids de son autorité :
— Remettez-moi vos armes, ordonna-t-il.
Le colonel Gerineldo Marquez se leva et posa ses armes sur la table.
— Allez vous présenter au quartier, continua le colonel Aureliano Buendia. Vous resterez à la disposition des tribunaux révolutionnaires.
Puis il signa la déclaration et en remit les feuillets aux émissaires en leur disant :
— Voici vos papiers, messieurs. Vous pouvez vous les mettre où vous voulez.
Deux jours plus tard, le colonel Gerineldo Marquez, accusé de haute trahison, fut condamné à mort. Écroulé sur son hamac, le colonel Aureliano Buendia demeura insensible aux prières de ceux qui vinrent implorer sa clémence. La veille de l’exécution, enfreignant l’ordre de ne pas le déranger, Ursula lui rendit visite dans sa chambre. Tout enveloppée de noir, elle était investie d’une rare solennité et resta debout pendant les trois minutes que dura l’entrevue. « Je sais que tu vas faire fusiller Gerineldo, lui dit-elle sereinement, et je ne peux rien pour l’empêcher. Mais je t’avertis d’une chose : dès que j’aurai vu son cadavre, je te jure sur les restes de mon père et de ma mère, et sur la mémoire de José Arcadio Buendia, et devant Dieu, que je te sortirai de ton trou, où que tu te caches, et te tuerai de mes propres mains. » Avant de quitter la chambre, sans même attendre de réponse, elle conclut :
— C’est ce que j’aurais fait si tu étais né avec une queue de cochon.
Durant cette nuit interminable, cependant que le colonel Gerineldo Marquez évoquait les mortes après-midi passées dans l’atelier de couture d’Amaranta, le colonel Aureliano Buendia resta des heures et des heures à griffer et gratter, dans l’espoir de la rompre, la dure écorce de sa solitude. Ses seuls instants de bonheur, depuis ce lointain après-midi où son père l’avait emmené faire connaissance avec la glace, il les avait connus dans l’atelier d’orfèvrerie où il passait son temps à dorer des petits poissons. Il lui avait fallu déclencher trente-deux guerres, il lui avait fallu violer tous ses pactes avec la mort, et se vautrer comme un porc dans le fumier de la gloire, pour découvrir avec près de quarante ans de retard tous les privilèges de la simplicité.
À l’aube, ravagé par les tourments de cette nuit blanche, il fit irruption dans la cellule une heure avant l’exécution. « Finie la comédie, camarade, dit-il au colonel Gerineldo Marquez. Partons d’ici avant que les moustiques n’achèvent de te fusiller. » Le colonel Gerineldo Marquez ne put dissimuler le mépris que lui inspirait une telle attitude.
— Non, Aureliano, répliqua-t-il. Je préfère être mort que de te voir transformé en boucher.
— Tu n’es pas près de m’y voir, répondit le colonel Aureliano Buendia. Mets tes chaussures et aide-moi à en finir avec cette merde de guerre.
Ce disant, il ne se figurait pas qu’une guerre est plus facile à commencer qu’à finir. Il lui fallut se montrer inflexible et sanguinaire pendant près d’un an pour contraindre le gouvernement à proposer des conditions de paix favorables aux insurgés, et une autre année pour convaincre ses partisans de l’intérêt qu’il y avait à les accepter. Sur le plan de la cruauté, il en arriva à d’inconcevables extrémités quand il voulut étouffer la rébellion de ses propres officiers, qui s’opposaient à ce qu’on marchandât la victoire, et il finit par s’appuyer sur des forces ennemies pour en venir à bout.
Jamais il ne fut meilleur guerrier qu’alors. La certitude qu’il avait de combattre pour sa propre libération, et non plus pour des idéaux abstraits, des mots d’ordre que les politiciens avaient tout loisir de retourner à l’endroit ou à l’envers selon les circonstances, lui communiqua un enthousiasme plein de flamme. Le colonel Gerineldo Marquez, qui se battit pour la défaite avec autant de conviction qu’il avait lutté pour le triomphe, lui reprochait son inutile témérité. « Ne t’en fais pas, lui répondait-il en souriant. Mourir, c’est beaucoup plus difficile qu’on ne croit. » Dans son cas, c’était vrai. L’assurance que sa dernière heure était déjà fixée l’investit d’une mystérieuse immunité, une immortalité à terme qui le rendit invulnérable aux périls des combats, et lui permit finalement de remporter une défaite beaucoup plus difficile, beaucoup plus sanglante et coûteuse que la victoire elle-même.
En près de vingt années de guerre, le colonel Aureliano Buendia était venu nombre de fois à la maison, mais la précipitation dans laquelle il arrivait toujours, le déploiement de forces qui l’accompagnait partout, l’auréole de légende qui rehaussait sa présence et à laquelle Ursula elle-même ne resta pas insensible, avaient fini par en faire un étranger. La dernière fois qu’il vint à Macondo et logea sous un autre toit ses trois concubines, on ne le vit à la maison qu’à deux ou trois reprises, quand il prit le temps d’accepter des invitations à manger. C’est à peine si Remedios-la-belle et les jumeaux, nés en pleine guerre, le connaissaient. Amaranta ne parvenait pas à accorder l’image de ce frère qui avait passé son adolescence à fabriquer des petits poissons en or, et celle de ce guerrier mythique qui avait mis, entre lui-même et le reste de l’humanité, une distance de trois mètres. Mais quand on sut que l’armistice était proche, lorsqu’on s’imagina qu’il revenait de nouveau changé en être humain, rendu enfin à l’affection des siens, les sentiments familiaux si longtemps en sommeil renaquirent avec plus de force que jamais.
— Enfin, dit Ursula, nous allons avoir à nouveau un homme à la maison.
Amaranta fut la première à suspecter qu’ils l’avaient, en fait, irrémédiablement perdu. Une semaine avant l’armistice, lorsqu’il pénétra dans la maison sans escorte, précédé de deux ordonnances nu-pieds qui déposèrent dans le couloir le harnachement de la mule et le coffret contenant ses poèmes, seul reliquat de son ancien équipage impérial, elle le vit passer devant l’atelier de couture et l’appela. Le colonel Aureliano Buendia parut avoir du mal à la remettre.
— C’est moi Amaranta, dit-elle avec bonne humeur, heureuse de le voir de retour, et elle lui montra sa main entourée de la bande noire : Regarde.
Le colonel Aureliano Buendia lui adressa le même sourire que le jour où il la vit pour la première fois avec cette bande, ce matin déjà lointain où il s’en était revenu à Macondo, condamné à mort. Comme le temps passe ! s’écria-t-il. C’est épouvantable.
Les troupes régulières durent protéger la maison. On se moqua de lui, on cracha sur son passage, on l’accusa d’avoir relancé la guerre dans le seul but de la liquider à plus haut prix. Il tremblait de fièvre et de froid ; il avait les aisselles à nouveau remplies de furoncles. Six mois auparavant, quand elle avait entendu parler de l’armistice, Ursula avait rouvert et balayé la chambre nuptiale, et brûlé de la myrrhe dans les coins, s’imaginant qu’il allait revenir disposé à doucement vieillir entre les poupées moisies de Remedios. En fait, au cours des deux dernières années, il avait fini par payer à la vie tous les arriérés qu’il lui devait, y compris ceux du vieillissement. En passant devant l’atelier d’orfèvrerie qu’Ursula avait rangé avec un soin tout particulier, il ne remarqua même pas que les clefs étaient restées sur le cadenas. Il ne perçut rien de ces déchirants et minuscules délabrements que le temps avait opérés dans la maison et qui, après une si longue absence, eussent semblé désastreux à quiconque aurait gardé vivants ses souvenirs. La vue de la chaux écaillée des murs ne le fit pas souffrir, ni les cotons sales des toiles d’araignée dans les coins, ni la poussière des bégonias, ni les nervures dessinées par les termites sur les poutres, ni la mousse poussée dans les gonds, ni aucun des pièges insidieux que lui tendait la nostalgie. Il s’assit sous la véranda, enveloppé dans sa couverture, sans ôter ses bottes, comme s’il attendait la première éclaircie pour se lever, et il resta tout l’après-midi à regarder la pluie tomber sur les bégonias. Ursula comprit alors qu’elle ne le garderait pas longtemps à la maison. « Si ce n’est pas la guerre, songea-t-elle, il ne peut s’agir que de la mort. » Cette supposition lui parut si limpide et si convaincante qu’elle y vit un présage.
Au cours du souper, ce soir-là, celui des jumeaux qu’on supposait être Aureliano le Second émietta son pain de la main droite et mangea sa soupe avec la gauche. Son frère, celui qu’on supposait être José Arcadio le Second, émietta son pain de la main gauche et mangea sa soupe avec la main droite. Leurs gestes étaient coordonnés avec une telle précision qu’on n’aurait pas dit deux frères assis l’un en face de l’autre, mais un jeu de miroir. Ce spectacle, que les jumeaux avaient conçu dès lors qu’ils avaient pris conscience de leur parfaite ressemblance, fut redonné en l’honneur du nouveau venu. Mais le colonel Aureliano Buendia ne s’en aperçut pas. Il semblait si étranger à tout qu’il ne remarqua même pas Remedios-la-belle qui se dirigeait toute nue vers sa chambre. Ursula fut la seule à oser le déranger de ses pensées.
— Si tu dois t’en aller à nouveau, lui dit-elle au milieu du repas, tâche au moins de te souvenir comment nous étions ce soir.
Le colonel Aureliano Buendia se rendit compte alors, sans en être autrement surpris ni peiné, qu’Ursula était le seul être humain à avoir vraiment réussi à déchiffrer sa propre misère, et pour la première fois depuis nombre d’années, il osa la regarder en face. Elle avait la peau toute fendillée, les dents cariées, les cheveux fanés, sans couleur, le regard éteint. Il la compara à l’image la plus ancienne qu’il gardait d’elle, cet après-midi où il eut le pressentiment qu’une marmite de bouillon allait choir de la table, et ce fut pour retrouver cette image en morceaux. Il découvrit soudain les égratignures, les meurtrissures, les marques à vif, les ulcères et les cicatrices que lui avait laissés plus d’un demi-siècle d’existence quotidienne, et il constata que la vue de ces ravages n’éveillait en lui aucun sentiment, même de pitié. Il fit alors un dernier effort pour chercher en son cœur l’endroit où s’était décomposé son amour, et ne put le trouver. Autrefois, du moins éprouvait-il une confuse impression de honte lorsqu’il découvrait sur sa propre peau l’odeur d’Ursula, et il lui arrivait à maintes reprises de sentir ses pensées recouper les siennes. Mais tout cela avait été rasé par la guerre. Même Remedios, sa propre épouse, n’était plus à présent que l’image estompée de quelqu’un qui aurait pu être sa fille. Les innombrables femmes qu’il avait connues dans le désert de l’amour, et qui avaient dispersé sa semence sur tout le littoral, n’avaient laissé aucune trace dans son cœur. La plupart étaient entrées dans sa chambre en pleine obscurité et étaient reparties avant l’aube ; le lendemain, il ne subsistait d’elles qu’un peu de dégoût dans la mémoire du corps. La seule affection qui résista au temps et à la guerre fut celle qu’il porta à son frère José Arcadio, du temps qu’ils étaient enfants, et encore ne reposait-elle pas sur l’amour mais sur la complicité.
— Je vous demande pardon, répondit-il en s’excusant à la demande d’Ursula. C’est que cette guerre a eu raison de tout.
Durant les jours qui suivirent, il s’occupa de détruire toutes traces de son passage en ce monde. Il dépouilla l’atelier d’orfèvrerie, n’y laissant que les objets anonymes, fit cadeau de ses effets aux ordonnances et enterra ses armes dans le patio avec la même contrition que son père, le jour où il avait enfoui la lance qui avait tué Prudencio Aguilar. Il ne conserva qu’un pistolet, avec une seule balle. Ursula n’intervint pas. Elle ne voulut le dissuader qu’une fois, quand il fut sur le point de détruire le daguerréotype de Remedios qu’on gardait au salon, éclairé par une lampe éternelle. « Ce portrait a cessé de t’appartenir depuis longtemps, lui dit-elle. C’est une relique de famille. » La veille de l’armistice, alors qu’il ne restait plus à la maison aucun objet qui pût rappeler son souvenir, il se rendit à la cuisine, portant le coffret qui contenait ses vers, au moment où Sainte Sophie de la-Piété se préparait à allumer le four à pain.
— Allumez-le avec ça, fit-il en lui tendant le premier rouleau de papiers jaunis. Ça prendra mieux, ce sont de très vieilles choses.
Sainte Sophie de la Piété, elle si silencieuse, si complaisante, qui ne contrariait jamais personne et jusqu’à ses propres enfants, eut l’impression qu’on lui demandait de commettre quelque chose de défendu.
— C’est des papiers importants, dit-elle.
— Rien d’important, lui répondit le colonel. Des choses qu’on écrit pour soi-même.
— Alors brûlez-les vous-même, colonel.
C’est ce qu’il fit et, sans arrêter là, il brisa le coffret avec une hachette et jeta les morceaux au feu. Quelques heures auparavant, Pilar Ternera était venue lui rendre visite. Au bout de tant d’années sans la voir, le colonel Aureliano Buendia fut stupéfait de constater combien elle avait vieilli et grossi, comme elle avait perdu son rire splendide, mais il fut également étonné par la pénétration qu’elle avait acquise dans la lecture des cartes. « Attention à ta bouche », lui dit-elle, et il se demanda si la fois précédente, quand elle lui avait dit la même chose et qu’il se trouvait à l’apogée de sa gloire, ce n’avait pas été une vision extraordinairement anticipée de son destin. Peu après, lorsque son médecin personnel acheva d’extirper les furoncles de ses aisselles, il lui demanda, l’air de n’y attacher aucune importance particulière, l’endroit exact où se trouvait son cœur. Le docteur l’ausculta puis lui dessina un rond sur la poitrine avec un coton imbibé de teinture d’iode.
Le mardi de l’armistice, le jour se leva tiède et pluvieux. Le colonel Aureliano Buendia fit son apparition dans la cuisine sur le coup de cinq heures du matin et but son habituel café sans sucre. « C’est un jour comme celui-ci que tu es venu au monde, lui dit Ursula. Avec tes yeux ouverts, tu fis peur à tout le monde. » Il ne releva pas ce qu’elle lui disait, toute son attention se trouvant mobilisée par les préparatifs de la troupe, les sonneries de trompettes, les ordres lancés qui troublaient la pureté de l’aube. Au bout de tant d’années de guerre, tous ces bruits auraient dû lui paraître familiers et pourtant, cette fois, il sentit ses genoux se dérober sous lui et sa peau parcourue de vagues serrées, tout comme ce qu’il avait éprouvé dans sa jeunesse en présence d’une femme nue. Confusément, enfin pris à un piège de la nostalgie, il pensa que, marié avec celle-là, il serait peut-être devenu un homme qui n’aurait connu ni la guerre ni la gloire, un artisan anonyme, un animal heureux. Ce sursaut tardif, auquel il ne s’attendait pas, donna un goût plus amer à son petit déjeuner. À six heures du matin, quand le colonel Gerineldo Marquez s’en vint le chercher en compagnie d’un groupe d’officiers rebelles, il le trouva plus taciturne, Plus absorbé dans ses pensées, plus solitaire que jamais. Ursula voulut lui jeter sur les épaules une couverture toute neuve. « Que vont penser les gens du gouvernement, lui dit-elle. Ils vont s’imaginer que tu t’es rendu parce que tu n’avais même plus de quoi te payer une couverture. » Mais il refusa. Déjà sur le seuil, voyant que la pluie continuait de tomber, il se laissa coiffer d’un vieux chapeau de feutre ayant appartenu à José Arcadio Buendia.
— Aureliano, lui dit encore Ursula, si tu rencontres là-bas le mauvais sort, promets-moi que tes pensées iront à ta mère.
Il lui adressa un sourire distant, leva sa main grande ouverte, et, sans mot dire, quitta la maison pour affronter les cris, les blâmes et les blasphèmes qui devaient pleuvoir sur lui et le poursuivre jusqu’à la sortie du village. Ursula mit la barre à sa porte, décidée à ne plus la retirer de tout le restant de sa vie. « Nous pourrirons sur place, ici, à l’intérieur, se dit-elle en elle-même. Nous retournerons en poussière dans cette maison sans hommes, mais nous ne donnerons pas à tous ces misérables la joie de nous voir pleurer. » Elle passa la matinée à chercher, dans les recoins les plus secrets, un souvenir de son fils, mais ne put en trouver.
La cérémonie eut lieu à une vingtaine de kilomètres de Macondo, à l’ombre d’un arbre à kapok gigantesque, autour duquel devait se fonder plus tard le village de Neerlandia. Les délégués du gouvernement et des partis, ainsi que la commission rebelle chargée de remettre les armes, furent servis par un groupe de sémillantes novices en habits blancs qui ressemblaient à un envol de colombes effarouchées par la pluie. Le colonel Aureliano Buendia arriva sur une mule crottée. Il n’était pas rasé, plus tourmenté par les douloureux furoncles de ses aisselles que par l’immense effondrement de ses rêves, car il était parvenu au terme de tout espoir, bien au-delà de la gloire et de la nostalgie de la gloire. Conformément aux dispositions qu’il avait prises lui-même, il n’y eut pas de musique, ni pétards, ni carillons d’allégresse, ni vivats, non plus qu’aucune manifestation qui aurait pu altérer le caractère de deuil de l’armistice. Un photographe ambulant, qui prit l’unique portrait de lui qu’on aurait pu conserver, fut contraint de détruire ses plaques sans les développer.
La cérémonie dura à peine le temps nécessaire pour coucher les signatures sur le papier. Autour de la table rustique disposée au centre d’une tente de cirque rapiécée, où prirent place les délégués, se trouvaient les derniers officiers demeurés fidèles au colonel Aureliano Buendia. Avant de recueillir les signatures, l’envoyé personnel du président de la République voulut lire à haute voix l’acte de reddition, mais le colonel Aureliano Buendia s’y opposa. « Ne perdons pas de temps en pures formalités », dit-il, et il s’apprêta à signer les feuillets sans même les lire. L’un de ses officiers rompit alors le silence soporifique qui régnait sous la tente :
— Colonel, faites-nous la grâce de ne pas être le premier à signer.
Le colonel Aureliano Buendia accéda à sa prière.
Lorsque le document eut fait le tour complet de la table, au milieu d’un silence si pur qu’on aurait pu déchiffrer les écritures à seulement entendre les gribouillages de la plume sur le papier, la première place était encore en blanc. Le colonel Aureliano Buendia se disposa à la remplir.
— Colonel, fit alors un autre de ses officiers, vous avez encore le temps de bien vous en tirer.
Sans se troubler, le colonel Aureliano Buendia contresigna le premier exemplaire. Il n’avait pas fini de signer le dernier qu’apparut à l’entrée de la tente un colonel rebelle tirant par le licol une mule chargée de deux coffres. Malgré son extrême jeunesse, il avait un aspect tout desséché, une expression résignée. C’était le trésorier de la révolution pour la circonscription de Macondo. Il venait de faire un pénible voyage de six jours, traînant la mule qui mourait de faim, pour arriver à temps pour l’armistice. Avec cérémonie, d’une manière exaspérante il déchargea les coffres, les ouvrit et posa sur la table, un à un, soixante-deux lingots d’or. Nul ne se rappelait l’existence de ce trésor. Dans le désordre de la dernière année, quand le commandement central vola en éclats et que la révolution dégénéra en une sanglante rivalité entre chefs, il était devenu impossible de déterminer aucune responsabilité. L’or de la rébellion, fondu en blocs à leur tour recouverts de terre cuite, échappa dès lors à tout contrôle. Le colonel Aureliano Buendia fit inclure les soixante-deux lingots d’or dans l’inventaire de la reddition, et mit fin à la cérémonie sans autoriser aucun discours. Le maigre adolescent resta planté devant lui à le fixer de ses yeux sereins couleur de miel.
— Que veux-tu de plus ? lui demanda le colonel Aureliano Buendia.
Le jeune colonel répondit, les dents serrées :
— Le reçu.
Le colonel Aureliano Buendia le lui rédigea de sa propre main. Puis il prit un verre de limonade et un biscuit que distribuaient les novices, et se retira sous une tente militaire qu’on avait aménagée pour le cas où il voudrait se reposer. Une fois à l’intérieur, il retira sa chemise, s’assit sur le bord du lit de camp et, à trois heures et quart de l’après-midi, se tira une balle de pistolet dans le rond de teinture d’iode que son médecin personnel lui avait dessiné sur la poitrine. À la même heure, à Macondo, Ursula souleva le couvercle de la casserole de lait sur la cuisinière, étonnée qu’elle tardât tant à bouillir, et la trouva remplie de vers.
— On a tué Aureliano ! s’écria-t-elle.
Elle regarda en direction du patio, obéissant à une habitude qu’elle avait contractée dans sa solitude, et aperçut alors José Arcadio Buendia, tout trempé, pluvieusement triste, beaucoup plus vieux que lorsqu’il mourut. « On l’a tué en traître, précisa Ursula, et personne ne lui a fait la charité de lui fermer les yeux. » À la tombée de la nuit, elle vit, à travers ses larmes, s’entrecroiser dans le ciel, rapides et étincelants, ces disques lumineux semblables à des étoiles filantes, et pensa que c’était signe de mort. Elle était encore sous le châtaignier, pleurant dans le giron de son mari, lorsqu’on apporta, enveloppé dans sa couverture toute raide de sang séché, le colonel Aureliano Buendia, les yeux grands ouverts de rage.
Il était hors de danger. La balle avait suivi une trajectoire si nette que le médecin put lui enfiler par la poitrine et lui sortir par le dos une mèche imbibée de teinture d’iode. « Voilà mon œuvre maîtresse, lui dit-il avec satisfaction. C’était le seul point par où pouvait passer une balle sans toucher aucun centre vital. » Le colonel Aureliano Buendia se vit entouré de novices compatissantes qui entonnaient des psaumes désespérés pour l’éternel repos de son âme, et il regretta alors de ne pas s’être tiré la balle dans la bouche, comme il en avait eu l’intention, ne fût-ce que pour ne pas donner raison à la prophétie de Pilar Ternera.
— Si j’avais encore quelque autorité, dit-il au médecin, je vous ferais fusiller sans autre forme de procès. Non pour m’avoir sauvé la vie, mais pour ne m’avoir pas épargné le ridicule.
Cette défaite de la mort lui rendit en quelques heures tout le prestige qu’il avait perdu. Les mêmes qui le calomniaient en racontant qu’il avait bradé la guerre en échange d’un logement dont les murs étaient faits de briques d’or, à présent parlaient de sa tentative de suicide comme d’un geste d’honneur et le proclamèrent martyr. Par la suite, quand il refusa l’ordre du mérite que lui décernait le président de la République, même ses plus acharnés rivaux vinrent défiler dans sa chambre pour lui demander de renier les termes de l’armistice et de déclencher une nouvelle guerre. La maison se remplit de cadeaux destinés à réparer les injures passées. Tardivement impressionné par le soutien massif de ses ancien compagnons d’armes, le colonel Aureliano Buendia n’écarta pas l’éventualité de répondre à leur désir. Bien au contraire, il parut par moments si enthousiasmé à l’idée d’une nouvelle guerre, que le colonel Gerineldo Marquez pensa qu’il n’attendait qu’un prétexte pour la déclarer. Ce prétexte lui fut effectivement offert lorsque le président de la République refusa d’accorder leurs pensions aux anciens combattants, qu’ils fussent libéraux ou conservateurs, tant que chaque dossier n’aurait pas été révisé par une commission spéciale, et la loi d’allocation approuvée par le Congrès. « C’est une infraction aux lois ! tonna le colonel Aureliano Buendia. Ils mourraient de vieillesse à attendre le courrier. » Il quitta pour la première fois le fauteuil à bascule qu’Ursula lui avait acheté pour sa convalescence, et, tout en arpentant sa chambre, dicta un message sans équivoque adressé au président de la République. Dans ce télégramme, dont la teneur ne fut jamais rendue publique, il dénonçait la première violation du traité de Neerlandia et menaçait de déclarer une guerre sans merci au cas où le versement des pensions ne serait pas décidé dans un délai de quinze jours. Sa prise de position était si juste qu’elle permettait d’envisager jusqu’au ralliement des anciens combattants conservateurs. Mais, pour toute réponse, le gouvernement renforça la garde qu’on avait disposée à l’entrée de la maison, sous prétexte d’en assurer la protection, et interdit les visites quelles qu’elles fussent. Des mesures analogues furent prises dans tout le pays à l’encontre d’autres chefs qu’on avait à l’œil. L’opération fut déclenchée au bon moment et menée d’une manière si radicale, si efficace, que deux mois après l’armistice, quand le colonel Aureliano Buendia fut considéré comme guéri, ses meneurs les plus résolus étaient morts ou expatriés, ou avaient été définitivement ingérés par l’administration publique.
Le colonel Aureliano Buendia quitta sa chambre en décembre, et il lui suffit de jeter un coup d’œil en direction de la véranda pour ne plus songer à la guerre. Avec une vitalité qu’il paraissait impossible de déployer à son âge, Ursula avait de nouveau rajeuni la maison. « Maintenant, ils vont voir à qui ils ont affaire, dit-elle lorsqu’elle fut assurée que son fils vivrait. Il n’y aura plus de meilleure maison, ni plus hospitalière que cette maison de fous. » Elle la fit nettoyer et repeindre, changea les meubles, remit le jardin en état et sema des fleurs nouvelles, ouvrit portes et fenêtres pour qu’entrât jusque dans les chambres l’éblouissante clarté de l’été. Elle décréta la fin des nombreux deuils qui s’étaient surajoutés les uns aux autres, et elle-même troqua sa vieille toilette sévère contre une tenue juvénile. La musique du piano mécanique égaya de nouveau la maison. En l’entendant, Amaranta se souvint de Pietro Crespi, de son gardénia crépusculaire, de son odeur de lavande, et au fond de son cœur flétri refleurit une haine toute neuve, purifiée par le temps. Un après-midi où elle s’évertuait à mettre de l’ordre au salon, Ursula demanda aux soldats qui protégeaient la maison de lui prêter main-forte. Le jeune commandant de la garde donna son autorisation. Peu à peu, Ursula leur assigna de nouvelles tâches. Elle les invitait à manger, leur faisait cadeau de vêtements et de souliers, leur apprenait à lire et à écrire. Lorsque le gouvernement mit fin aux mesures de surveillance, l’un d’eux resta vivre à la maison, et demeura à son service pendant de nombreuses années. Rendu fou par Remedios-la-belle qui l’avait si souvent éconduit, le jeune commandant de la garde mourut d’amour près de sa croisée à l’instant même où se levait l’aube du Premier de l’An.
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