Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 13 sur 21

Pages du PDF

Cent ans de solitude

Chapitre XII

Éblouis par tant d’inventions, et si merveilleuses, les gens de Macondo ne savaient par où commencer à s’étonner. Ils passaient des nuits blanches à contempler les pâles ampoules alimentées par un groupe électrogène qu’avait rapporté Aureliano le Triste du second voyage effectué par le train, et à l’obsédant teuf-teuf auquel on ne s’habitua qu’à la longue, péniblement. Ils furent indignés par les vivantes images que le riche commerçant qu’était devenu don Bruno Crespi projetait dans le théâtre aux guichets en gueules de lion, à cause d’un personnage mort et enterré dans certain film, sur le malheur duquel on versa des larmes amères, et qui reparut bien vivant et métamorphosé en arabe dans le film suivant. Le public, qui payait deux centavos pour partager les retours de fortune des personnages, ne put supporter cette inqualifiable moquerie et brisa tous les sièges. Le maire, cédant aux instances de don Bruno Crespi, dut faire expliquer par l’annonceur public que le cinéma n’était qu’une machine à illusions, laquelle ne méritait pas ces débordements passionnels du public. À la suite de cette décevante explication, beaucoup estimèrent qu’ils avaient été victimes d’une nouvelle et spectaculaire affaire de gitans, si bien qu’ils choisirent de ne plus remettre les pieds au cinéma, considérant qu’ils avaient assez de leurs propres peines pour aller encore pleurer sur les malheurs d’êtres imaginaires. Il se produisit quelque chose d’analogue avec les phonographes à cylindres apportés par les gaies matrones de France en remplacement des vieux orgues de Barbarie, et qui, pendant un certain temps, portèrent si gravement préjudice à l’orchestre de musiciens. Au début, la curiosité multiplia la clientèle du quartier réservé, et l’on sut même que de très respectables dames se déguisaient en gens du peuple pour aller voir de plus près cette nouveauté du phonographe, mais les gens l’examinèrent tant et si bien, et de si près, qu’ils en arrivèrent très vite à la conclusion qu’il ne s’agissait pas de moulins à sortilèges, comme tout le monde pensait et que l’affirmaient les matrones, mais d’une vulgaire mécanique qui ne pouvait se comparer avec quelque chose d’aussi émouvant, d’aussi humain, d’aussi chargé de vérité quotidienne qu’un orchestre de musiciens. Cette désillusion fut si profonde qu’à l’époque où l’usage des phonographes se répandit dans le peuple au point qu’on en rencontrât dans chaque maison, on ne put se résoudre à les considérer comme des objets servant au divertissement des adultes, mais tout juste bons à être démantibulés par les enfants. En revanche, le jour où quelqu’un du village eut l’occasion de vérifier la réalité palpable du téléphone installé dans la gare du chemin de fer, et bien qu’on le prit, à cause de la manivelle, pour une version rudimentaire du phonographe, même les plus incrédules se trouvèrent déconcertés. C’était comme si Dieu avait résolu de mettre à l’épreuve leur faculté de s’étonner et voulait maintenir les habitants de Macondo dans ce perpétuel va-et-vient entre le plaisir et le désenchantement, le doute et la révélation, tant et si bien qu’à la limite, nul ne savait déjà plus de science certaine où commençait et où finissait la réalité. Ces vérités et ces illusions mêlées faisaient un tel salmigondis que le spectre de José Arcadio Buendia, sous le châtaignier, fut pris de convulsions d’impatience et se trouva contraint d’arpenter la maison même en plein jour. Dès lors que le chemin de fer fut inauguré officiellement, qu’il commença d’arriver régulièrement tous les mercredis à onze heures et qu’on eut édifié une baraque de planches servant de gare avec bureau, téléphone et guichet pour vendre les billets, on vit les rues de Macondo sillonnées par des hommes et des femmes qui feignaient de se comporter communément, comme les gens ordinaires, mais qui, en réalité, avaient l’air de gens de cirque. Ces équilibristes du petit commerce ambulant, qui, avec la même volubilité, vous proposaient une marmite siffleuse ou un régime de vie pour le salut de l’âme au septième jour, n’avaient rien de bon à attendre d’un village déjà échaudé par l’expérience des gitans ; mais, entre ceux qui se laissaient persuader de guerre lasse et les perpétuels naïfs, ils se faisaient des bénéfices considérables. Un mercredi comme les autres, parmi tous ces personnages de bateleurs en culotte de cheval et houseaux, avec leur chapeau de liège, leurs lunettes à monture d’acier, leurs yeux topaze et leur peau de chapon fin, débarqua à Macondo et vint déjeuner à la maison le souriant et replet Mr. Herbert.

À table, nul ne le remarqua tant que ne fut pas entamé le premier régime de bananes. Aureliano le Second était tombé sur lui par hasard ; l’homme protestait dans un espagnol laborieux parce qu’il ne restait plus une chambre libre à l’Hôtel de Jacob et, comme il le faisait souvent avec nombre d’étrangers, Aureliano l’avait emmené à la maison. Il faisait commerce de ballons captifs qu’il avait colportés dans une foule de pays avec de très substantiels profits, mais il n’avait convaincu personne, à Macondo, de s’élever dans les airs, car on considérait cette invention comme une régression par rapport aux tapis volants des gitans qu’on avait déjà eu l’occasion de voir et d’essayer. Il repartait donc par le prochain train. Lorsqu’on servit à table le régime de bananes tigrées qu’on suspendait parfois dans la salle à manger à l’heure du déjeuner, il détacha le premier fruit sans grand enthousiasme. Mais, tout en parlant, il continua à manger, savourant, mastiquant, avec une distraction d’intellectuel plutôt que l’air de se régaler du gros mangeur, puis, venu à bout du premier régime, il supplia qu’on lui en apportât un second. Il sortit alors de la boîte à outils qui ne le quittait jamais un petit étui contenant des instruments d’optique. Avec l’attention perplexe d’un courtier en diamants, il examina scrupuleusement une banane, la sectionnant avec un bistouri spécial, pesant chacun des morceaux sur un trébuchet de pharmacien et calculant leur diamètre avec une jauge d’armurier. Puis il sortit de la boite une série d’instruments avec lesquels il mesura la température, le degré hygrométrique de l’atmosphère et l’intensité de la lumière. Tout le monde était si intrigué par cette cérémonie que personne ne put manger tranquillement, attendant que Mr. Herbert finît par rendre quelque jugement révélateur, mais il ne dit rien qui permît d’avoir même une légère idée de ses intentions.

Dans les jours qui suivirent, on le vit, muni d’un filet et d’un petit panier, chasser les papillons aux alentours du village. Le mercredi débarqua un groupe d’ingénieurs, d’agronomes, d’hydrologues, de topographes et d’arpenteurs qui passèrent plusieurs semaines à explorer les mêmes lieux que parcourait Mr. Herbert à chasser les papillons. Plus tard arriva Mr. Jack Brown, dans un wagon supplémentaire accroché en queue du train jaune et tout plaqué d’argent, avec des fauteuils couverts de velours épiscopal et une verrière bleutée en guise de toit. Dans ce wagon spécial arrivèrent également, voletant autour de Mr. Brown, ces avocats pleins d’emphase, tout de noir vêtus, qui suivaient autrefois le colonel Aureliano Buendia dans ses moindres déplacements, ce qui donna à penser aux gens que ces agronomes, hydrologues, topographes et arpenteurs, ainsi que Mr. Herbert avec ses ballons captifs et ses papillons multicolores, et Mr. Brown avec son mausolée roulant et ses féroces bergers allemands, avaient tous quelque chose à voir avec la guerre. Néanmoins, on n’eut pas le temps de s’attarder beaucoup sur cette pensée car à peine les habitants de Macondo eurent-ils commencé à se demander, méfiants, ce que diable il était en train de leur advenir, que leur village s’était déjà transformé en un campement de bicoques en bois recouvertes de zinc, peuplé d’étrangers qui arrivaient en foule par le train, non seulement sur les sièges et les plates-formes mais jusque sur le toit des wagons. Les amerloks, qui firent venir par la suite leurs langoureuses épouses vêtues de toilettes en mousseline et de grands chapeaux de gaze, constituèrent un village séparé de l’autre côté de la ligne de chemin de fer, avec des rues bordées de palmiers, des maisons aux fenêtres grillagées, avec des petites tables blanches sur les terrasses et des ventilateurs en forme de croix suspendus au plafond, et de grandes pelouses bleues pleines de cailles et de paons. Tout le secteur, comme un gigantesque poulailler, était clôturé par un grillage électrifié qui, pendant les mois plus frais d’été, était tout noir d’hirondelles brûlées vives au point du jour. Nul ne savait encore ce que ces gens étaient venus chercher, ou si ce n’étaient rien de plus, en vérité, que des philanthropes, mais ils avaient déjà provoqué un énorme chamboulement, beaucoup plus perturbateur que celui qu’avaient créé jadis les gitans et à la fois moins passager et moins compréhensible. Dotés de moyens qui étaient autrefois réservés à la divine Providence, ils modifièrent le régime des pluies, précipitèrent le cycle des récoltes, firent sortir la rivière du lit qu’elle occupait depuis toujours et la transportèrent avec ses pierres blanches et ses courants gelés jusqu’à l’autre bout du village, derrière le cimetière. C’est à cette occasion qu’ils édifièrent une forteresse de béton sur la tombe délavée de José Arcadio, afin que l’odeur de poudre du cadavre n’allât pas contaminer les eaux. Pour les étrangers qui arrivaient sans amour, ils transformèrent la rue des caressantes matrones de France en un village encore plus étendu que l’autre, et, par un glorieux mercredi, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles babyloniennes rompues à des procédés immémoriaux et pourvues de toutes sortes d’onguents et accessoires pour stimuler les désarmés, dégourdir les timides, assouvir les voraces, exalter les modestes, corriger les amateurs de parties carrées aussi bien que les solitaires. La rue aux Turcs, enrichie par les lumineux magasins d’épices qui prirent la place des vieux bazars aux couleurs criardes, s’emplissait durant la nuit du samedi du bourdonnement de la foule d’aventuriers qui se bousculaient entre les tables de jeux, les stands de tir à blanc, la ruelle où l’on devinait l’avenir et interprétait les rêves, et les tables chargées de fritures et de boissons qu’on retrouvait, le dimanche matin, renversées pêle-mêle entre des corps étendus qui étaient parfois ceux d’ivrognes béats et presque toujours ceux de badauds abattus par les coups de feu, les coups de poing, les coups de couteau et les coups de bouteille de quelque querelle. Ce fut une invasion si tumultueuse et intempestive que, les premiers temps, il fut impossible de mettre le nez dehors à cause des meubles et des malles qui obstruaient la rue, de l’incessant va-et-vient des pièces de menuiserie charriées par ceux qui se préparaient, sans demander l’autorisation à personne, à planter leur bicoque sur n’importe quel terrain vague, et du scandaleux spectacle des couples qui suspendaient leur hamac entre les amandiers et faisaient l’amour sous la toile, en plein jour et à la vue de tous. Le seul havre de tranquillité fut celui que ménagèrent les paisibles Noirs des Antilles, dessinant une rue en retrait avec leurs maisons de bois sur pilotis, devant lesquelles ils s’asseyaient en fin d’après-midi pour chanter des hymnes mélancoliques dans leur confus et gazouillant patois. Il s’opéra tant de changements en si peu de temps que, huit mois après la visite de Mr. Herbert, les anciens habitants de Macondo devaient se lever de bon matin pour reconnaître leur propre village.

— Regardez les ennuis que nous nous sommes attirés rien que d’avoir invité un amerlok à manger des bananes, avait alors coutume de dire le colonel Aureliano Buendia.

Aureliano le Second, par contre, ne se sentait plus de joie devant pareille avalanche d’étrangers. D’un seul coup, la maison se remplit d’hôtes inconnus, d’imbattables noceurs de classe mondiale, et il fallut rajouter des chambres dans le patio, agrandir la salle à manger, remplacer l’ancienne table par une autre où tenir à seize, et renouveler vaisselle et couverts, et encore dut-on ainsi faire plusieurs services pour le déjeuner. Fernanda fut bien obligée de ravaler ses scrupules et de recevoir comme des rois des invités représentant le comble de la dépravation, qui mettaient de la boue partout sous la véranda avec leurs bottes, urinaient dans le jardin, étendaient leurs nattes de jonc tressé n’importe où pour faire la sieste et déblatéraient sans s’arrêter à des susceptibilités de dames, ni à des minauderies de messieurs bien élevés. Amaranta fut tellement scandalisée par cette invasion de la populace qu’elle se remit à manger à la cuisine comme au bon vieux temps. Le colonel Aureliano Buendia, persuadé que la majorité de ceux qui venaient le saluer dans son atelier ne le faisaient nullement par sympathie ou par estime mais poussés par la curiosité, pour être admis à voir une relique de l’Histoire, un fossile de muséum, préféra s’enfermer et mettre la barre à sa porte, si bien qu’on ne le revit plus qu’en de rares occasions où il alla encore s’asseoir à la porte de la rue. Ursula, en revanche, même à cette époque où elle ne marchait qu’en traînant les pieds et en suivant les murs à tâtons, éprouvait une joie puérile quand approchait l’heure d’arrivée du train. « Il faut mettre à cuire de la viande et du poisson », ordonnait-elle aux quatre cuisinières qui faisaient vinaigre pour être dans les temps, sous l’imperturbable direction de Sainte Sophie de la Piété. « Il faut faire de tout, insistait-elle, parce qu’on ne sait jamais ce que les étrangers veulent à manger. » Le train arrivait à l’heure la plus chaude de la journée. Au moment de déjeuner, un tumulte de foire faisait trembler toute la maison et les convives en sueur, qui ne savaient même pas qui étaient leurs amphitryons, accouraient en troupeau pour occuper les meilleures places à table, cependant que les cuisinières entraient en collision avec leurs énormes marmites de soupe, les grands fait-tout pleins de viande, les saladiers de légumes et les plateaux de riz, et distribuaient par inépuisables louchetées la limonade en barriques. Il régnait un tel désordre que Fernanda se mettait dans tous ses états à l’idée que beaucoup mangeaient deux fois, et il lui arriva à plus d’une reprise de soulager sa bile en déversant des insultes de vraie poissarde sur le convive embarrassé qui lui demandait l’addition. Il s’était écoulé plus d’un an depuis la visite de Mr. Herbert et la seule chose qu’on savait, c’était que les étrangers avaient l’intention de planter des bananiers dans la région enchantée que José Arcadio Buendia et ses hommes avaient traversée à l’époque où ils cherchaient la route des grandes inventions. Deux autres fils du colonel Aureliano Buendia, avec leur croix de cendre sur le front, débarquèrent eux aussi, propulsés par cette sorte d’éruption volcanique, et justifièrent leur détermination par une phrase qui rendait compte, peut-être, des raisons de tout un chacun.

— Nous sommes venus, dirent-ils, parce que tout le monde vient.

Remedios-la-belle fut la seule à ne pas être contaminée par cette peste bananière. Elle se fixa dans une adolescence magnifique, toujours plus réfractaire aux conventions, plus indifférente à la malice et à la suspicion, heureuse dans un monde aux réalités toutes simples et bien à elle. Comme elle ne comprenait pas pourquoi les femmes se compliquaient la vie avec toutes sortes de corsets et de jupons, elle se confectionna une ample soutane en grosse toile de chanvre qu’elle n’avait qu’à enfiler par la tête, et résolut sans autre forme de procès le problème de l’habillement, sans s’ôter l’impression d’être nue qui, selon sa manière de voir les choses, était la seule tenue décente qu’on dût avoir chez soi. On la tourmenta tellement pour qu’elle coupât ses cheveux qui lui tombaient en pluie jusqu’aux chevilles, et pour qu’elle se fit des chignons à l’aide de peignes et des tresses nouées de rubans vermillon, qu’elle se coupa tout simplement les cheveux à ras et s’en servit pour faire des perruques aux saints. L’étonnant, dans ce don qu’elle avait de tout simplifier, c’était que plus elle délaissait la mode pour ce qui était pratique et passait outre aux conventions pour n’obéir qu’à sa spontanéité, plus son incroyable beauté créait de désordres et plus son comportement vis-à-vis des hommes paraissait provocant. Lorsque les fils du colonel Aureliano Buendia s’en vinrent pour la première fois à Macondo, Ursula se rappela que dans les veines de chacun coulait le même sang que dans celles de son arrière-petite-fille, et une terreur qu’elle croyait oubliée la fit de nouveau frémir : « Ouvre bien les yeux, la prévint-elle. Avec n’importe lequel de ceux-là, les enfants te sortiront du ventre avec une queue de cochon. » Elle fit si peu cas de l’avertissement qu’elle s’habilla en homme et se roula dans le sable pour grimper au mât de cocagne, et faillit provoquer une tragédie parmi les dix-sept cousins auxquels cet insoutenable spectacle avait fait perdre la tête. C’était la raison pour laquelle aucun ne couchait à la maison quand ils venaient en visite au village, et les quatre qui étaient restés vivaient, selon ce qu’avait disposé Ursula, dans des chambres louées. Remedios-la-belle, quant à elle, serait morte de rire si elle avait eu connaissance de pareilles précautions. Jusqu’au dernier moment de son passage en ce bas monde, elle ignora que son irrémédiable destin de femelle explosive constituait un désastre quotidien. Chaque fois qu’elle faisait son apparition dans la salle à manger, contrevenant aux ordres d’Ursula, elle suscitait une exaspération panique parmi les étrangers. Il n’était que trop évident qu’elle était complètement nue sous sa grossière camisole, et nul ne pouvait comprendre que son crâne rasé, si parfait, n’était pas un défi, que l’impudeur avec laquelle elle découvrait ses cuisses pour avoir moins chaud ne relevait d’aucune provocation criminelle, non plus que son plaisir à se sucer les doigts quand elle venait de manger quelque chose à pleines mains. Ce que les membres de la famille restèrent sans savoir, c’est que les étrangers ne tardèrent pas à se rendre compte que Remedios-la-belle exhalait un souffle troublant, dont chaque bouffée mettait les gens au supplice, et qui demeurait perceptible plusieurs heures après qu’elle fut passée. Des hommes experts en désespoirs d’amour, dont le savoir était reconnu dans le monde entier, affirmaient n’avoir jamais connu de transes semblables à celles où les mettait l’odeur naturelle de Remedios-la-belle. Sous la véranda aux bégonias, au salon, en n’importe quel lieu de la maison, il était possible de préciser l’endroit exact où elle était restée et depuis combien de temps elle avait cessé d’y être. C’était une trace bien discernable, qu’on ne pouvait confondre avec aucune autre, que nul dans la maison ne pouvait déceler parce qu’elle faisait partie depuis trop longtemps des odeurs quotidiennes, mais que les étrangers identifiaient sur-le-champ. Aussi bien étaient-ils les seuls à comprendre que le jeune commandant de la garde fût mort d’amour et qu’un cavalier venu d’autres contrées se fût abandonné au désespoir. Inconsciente de cette inquiétante orbite à l’intérieur de laquelle elle se mouvait, de l’insupportable état de sinistrés où elle laissait les gens sur son passage, Remedios-la-belle traitait les hommes sans la moindre malice et achevait de les affoler par ses complaisances ingénues. Quand Ursula réussit à lui faire entendre qu’elle devait manger à la cuisine avec Amaranta pour la soustraire à la vue des étrangers, elle se sentit plus à l’aise puisqu’en fin de compte elle échappait désormais à toute discipline. En fait, il lui importait peu de devoir manger ici ou là, non plus à heures fixes mais suivant les caprices de son appétit. Il lui arrivait de se lever pour prendre son déjeuner à trois heures du matin, puis elle dormait toute la journée et passait plusieurs mois à vivre selon des horaires fantaisistes, jusqu’à ce qu’un incident fortuit la rendit à l’ordre habituel. Quand tout allait pour le mieux, elle se levait à onze heures du matin et s’enfermait dans les bains jusqu’à deux heures, complètement nue, tuant des scorpions tout en se sortant de sa longue et profonde torpeur. Puis elle s’aspergeait avec l’eau de la citerne qu’elle puisait dans un vase en fruit de totumo. Cette opération durait si longtemps, était si méticuleuse, si riche en pauses cérémonieuses que quiconque ne la connaissait pas suffisamment aurait jugé qu’elle sacrifiait à l’adoration méritée de son propre corps. Pour elle, cependant, ce rite solitaire était exempt de toute sensualité ; ce n’était qu’une manière de tuer le temps en attendant qu’elle eût faim. Un jour qu’elle commençait à se baigner, un étranger souleva une tuile du toit et resta le souffle coupé devant l’extraordinaire spectacle de sa nudité. Elle aperçut ses yeux chavirés à travers les tuiles cassées et sa réaction ne fut pas de honte mais de peur.

— Attention ! s’exclama-t-elle. Vous allez tomber !

— Je ne veux rien d’autre que vous voir, murmura l’étranger.

— Ah bon, répondit-elle. Mais faites attention, toutes ces tuiles sont pourries.

Le visage de l’étranger avait une douloureuse expression de stupeur et il paraissait lutter sourdement contre ses impulsions primaires afin de ne pas faire s’évanouir le mirage. Remedios-la-belle pensa qu’il était tenaillé par la peur que les tuiles ne vinssent à casser, et elle se baigna plus rapidement que de coutume pour éviter à l’homme de demeurer plus longtemps en danger. Tout en s’aspergeant avec l’eau de la citerne, elle lui raconta que c’était tout un problème pour elle que le toit fût dans un tel état, car elle pensait que c’était à cause de la couche de feuilles pourries par la pluie que les bains étaient infestés de scorpions. L’étranger vit dans ce bavardage une façon de dissimuler sa complaisance, si bien qu’il ne put résister à la tentation de faire un pas en avant lorsqu’elle commença à se savonner.

— Laissez-moi vous savonner, murmura-t-il.

— Merci pour cette bonne intention, lui dit-elle, mais j’ai assez de mes deux mains.

— Seulement le dos, supplia l’étranger.

— Ce serait vraiment du temps perdu, répondit-elle. Jamais on n’a vu les gens se savonner le dos.

Puis, tandis qu’elle se séchait, l’étranger la supplia, les yeux remplis de larmes, qu’elle voulût bien se marier avec lui. Elle lui répondit avec franchise qu’elle n’épouserait jamais un homme assez niais pour perdre presque une heure, et rester même sans déjeuner, rien que pour voir une femme se baigner. Pour finir, lorsqu’elle enfila sa soutane, l’homme ne put supporter cette confirmation de ce que tout le monde suspectait, à savoir qu’elle ne mettait rien dessous, et il se sentit marqué à jamais du fer rouge de ce secret. Il enleva alors deux tuiles de plus pour pouvoir se glisser à l’intérieur du bain.

— C’est très haut, l’avertit-elle avec frayeur. Vous allez vous tuer !

Les tuiles pourries volèrent en éclats dans un fracas épouvantable et l’homme n’eut que le temps de pousser un cri de terreur avant de se briser le crâne et mourir sans agonie sur le sol cimenté. Les étrangers, qui avaient entendu ce bruit de vaisselle cassée depuis la salle à manger, s’empressèrent d’enlever le cadavre sur la peau duquel ils purent déceler la suffocante odeur de Remedios-la-belle. Le corps était si pénétré de cette odeur que du crâne fissuré ne coulait pas du sang mais une huile ambrée tout imprégnée de ce parfum secret, et les gens comprirent alors que l’odeur de Remedios-la-belle continuait à torturer les hommes par-delà la mort et jusqu’à ce que leurs os ne fussent plus que poussière. Pourtant, ils ne firent pas le rapprochement entre cet horrible accident et l’histoire des deux hommes qui étaient déjà morts pour Remedios-la-belle. Il s’en fallait encore d’une victime pour que les étrangers, et beaucoup de gens parmi les anciens de Macondo, donnassent crédit à la légende selon laquelle ce n’était pas un souffle d’amour qu’exhalait Remedios-la-belle, mais une émanation mortelle. On eut l’occasion de le vérifier quelques mois plus tard, un après-midi où Remedios-la-belle était allée, en compagnie d’un groupe d’amies, visiter les nouvelles plantations. Les gens de Macondo avaient trouvé matière à distraction nouvelle dans ces promenades le long de ces allées humides, interminables, bordées de bananiers, où le silence semblait venu d’ailleurs, un silence qui n’avait pas encore servi et qui paraissait d’autant plus lourd à remuer pour que la voix se transmît. Parfois, on n’entendait pas très bien ce qui était prononcé à cinquante centimètres de distance mais les mêmes paroles s’avéraient tout à fait compréhensibles à l’autre bout de la plantation. Les jeunes filles de Macondo trouvaient dans ce nouveau jeu prétexte à rire, à sursauter, à prendre peur et à se moquer, et, le soir venu, on parlait de cette promenade comme d’une expérience de rêve. On faisait un tel battage autour de ce silence qu’Ursula ne se sentit pas le cœur à priver Remedios-la-belle d’une pareille distraction, et lui donna la permission d’y aller voir, un après-midi, à condition qu’elle mit un chapeau et une toilette convenable. Dès l’instant où le groupe d’amies entra dans la plantation, l’air s’imprégna d’un parfum mortel. Les hommes qui travaillaient dans les tranchées entre chaque rangée d’arbres se sentirent soudain en proie à une fascination étrange, menacés par quelque invisible danger, et beaucoup cédèrent à une irrésistible envie de pleurer. Remedios-la-belle et ses amies épouvantées parvinrent à se réfugier dans une maison voisine alors qu’une bande de mâles féroces était sur le point de les attaquer. Elles ne tardèrent pas à être délivrées par les quatre Aureliano dont les croix de cendre inspiraient un respect religieux, comme s’il se fût agi du signe de quelque caste ou de la marque de leur invulnérabilité. Remedios-la-belle ne raconta à personne qu’un de ces hommes, profitant de la confusion, réussit à l’agripper au ventre avec une main qui ressemblait plutôt à une serre d’aigle se cramponnant au bord du précipice. Dans une sorte d’éblouissement qui dura le temps d’un éclair, elle fit face à son agresseur et découvrit son regard désolé dont l’image se fixa dans son cœur apitoyé comme un charbon ardent. Cette nuit-là, dans la rue aux Turcs, l’homme se vanta de son audace et présuma trop de sa bonne fortune : quelques minutes plus tard, un cheval lui défonça la poitrine d’un coup de sabot et une cohue d’étrangers le virent agoniser au milieu de la rue, vomissant des caillots de sang qui le faisaient étouffer.

L’hypothèse d’après laquelle Remedios-la-belle détenait certains pouvoirs de mort reposait désormais sur quatre faits irréfutables. Quelques hommes, beaux parleurs, se plaisaient à répéter qu’une nuit d’amour avec une femme si troublante valait bien qu’on y laissât la vie, mais, à la vérité, nul ne tenta le moindre effort en vue de l’obtenir. Peut-être aurait-il suffi, pour la vaincre mais également pour conjurer ses dangers, d’un sentiment aussi primitif et simple que l’amour, mais ce fut bien la seule chose qui ne vint à l’esprit de personne. Ursula cessa de s’occuper d’elle. Autrefois, quand elle n’avait pas encore renoncé à l’idée de la récupérer, de la rendre à une vie normale, elle chercha à l’intéresser aux rudiments de la vie domestique. « Les hommes sont plus exigeants que tu ne crois, lui disait-elle avec mystère. Il faut cuisiner sans relâche, balayer tout le temps et souffrir souvent pour des petits riens, tu ne peux pas te figurer. » Dans son for intérieur, elle savait qu’elle se leurrait à vouloir lui enseigner comment créer un foyer heureux, car elle était convaincue qu’une fois sa passion assouvie, il ne se trouverait pas un homme au monde pour supporter, ne fût-ce qu’une journée, cette insouciance qui était au-delà de toute compréhension. La naissance du dernier José Arcadio et son inébranlable volonté d’en faire un pape achevèrent de la détourner de son arrière-petite-fille dont elle ne se préoccupa plus. Elle l’abandonna à son sort, se disant avec confiance qu’un miracle se produirait tôt ou tard et qu’en ce monde où l’on trouvait de tout, il finirait bien par se trouver un homme assez flegmatique pour se la flanquer sur les bras. Bien avant cela, Amaranta avait déjà renoncé à faire la moindre tentative pour la changer en femme utile à quelque chose. Depuis ces après-midi oubliés qu’elles passaient dans l’atelier de couture et où sa nièce, tournant la manivelle de la machine à coudre, n’avait pas l’air de s’intéresser beaucoup à ce qu’elle faisait, elle en était arrivée à la simple conclusion que Remedios était idiote. « On va devoir te mettre en loterie », lui disait-elle, intriguée par son insensibilité aux paroles que lui adressaient les hommes. Plus tard, quand Ursula se mit en tête d’envoyer Remedios-la-belle à la messe, le visage dissimulé sous une mantille, Amaranta pensa qu’un tel accessoire, augmentant le mystère, n’en serait que plus provocant et qu’il se trouverait très rapidement un homme, sa curiosité suffisamment attisée, pour chercher avec patience le point faible de son cœur. Mais quand elle vit de quelle manière insensée elle méprisa ce prétendant qui, à bien des égards, était plus désirable qu’un prince, elle se fit à l’idée que tout espoir était perdu. Fernanda, quant à elle, n’essaya même pas de la comprendre. Quand elle vit Remedios-la-belle costumée en reine, au cours du carnaval sanglant, elle se dit qu’il s’agissait là d’une créature extraordinaire. Mais lorsqu’elle la vit manger avec ses doigts, incapable de fournir une réponse qui ne fût un prodige de simplicité d’esprit, elle ne trouva à se plaindre que d’une chose : que les idiots, dans la famille, vécussent si longtemps. Bien que le colonel Aureliano Buendia persistât à croire et à répéter que Remedios-la-belle était en réalité l’être le plus lucide qu’il eût jamais rencontré, et qu’elle en donnait la preuve à tout moment par l’étonnante finesse avec laquelle elle se moquait de tous, on l’abandonna à la grâce de Dieu. Remedios-la-belle continua d’errer dans le désert de la solitude, sans endurer aucun malheur, s’épanouissant dans ses rêves jamais entrecoupés de cauchemars, dans ses bains interminables, ses repas à n’importe quelle heure, ses longs et profonds silences à ne remâcher nul souvenir, jusqu’à cet après-midi de mars où Fernanda décida d’aller au jardin plier ses draps de toile de Brabant, et demanda de l’aide aux femmes de la maison. À peine avaient-elles commencé qu’Amaranta remarqua l’intense pâleur de Remedios-la-belle, qui la rendait presque diaphane.

— Tu ne te sens pas bien ? lui demanda-t-elle.

Remedios-la-belle, qui avait empoigné le drap par l’autre bout, eut un sourire de commisération.

— Au contraire, dit-elle, jamais je ne me suis mieux trouvée.

À ces mots, Fernanda sentit une brise légère et lumineuse lui arracher les draps des mains et les déplier dans toute leur largeur. Amaranta éprouva comme un frissonnement mystérieux dans les dentelles de ses jupons et voulut s’accrocher au drap pour ne pas tomber, à l’instant où Remedios-la-belle commençait à s’élever dans les airs. Ursula, déjà presque aveugle, fut la seule à garder suffisamment de présence d’esprit pour reconnaître la nature de ce vent que rien ne pouvait arrêter, et laissa les draps partir au gré de cette lumière, voyant Remedios-la-belle lui faire des signes d’adieu au milieu de l’éblouissant battement d’ailes des draps qui montaient avec elle, quittaient avec elle le monde des scarabées et des dahlias, traversaient avec elle les régions de l’air où il n’était déjà plus quatre heures de l’après-midi, pour se perdre à jamais avec elle dans les hautes sphères où les plus hauts oiseaux de la mémoire ne pourraient eux-mêmes la rejoindre.

Bien entendu, les étrangers pensèrent que Remedios-la-belle avait enfin succombé à son implacable destin de reine des abeilles, et que sa famille voulait sauver l’honneur par cette mensongère histoire de lévitation. Fernanda, dévorée par l’envie, finit par admettre le prodige et, longtemps, continua de prier Dieu qu’il lui rendît ses draps. La plupart des gens crurent au miracle et l’on alla jusqu’à allumer des cierges et faire des neuvaines. Peut-être fût-on resté longtemps sans parler d’autre chose si l’extermination barbare dont furent victimes les Aurelianos n’avait substitué l’épouvante à l’émerveillement. Bien qu’il n’en eût jamais eu de présages, d’une certaine manière, le colonel Aureliano Buendia avait prévu la fin tragique que devaient connaître ses fils. Quand Aureliano Serrador et Aureliano Arcaya, les deux qui débarquèrent au milieu de la confusion générale, manifestèrent leur volonté de s’installer à Macondo, leur père tenta de les en dissuader. Il ne voyait pas ce qu’ils allaient pouvoir faire dans un village qui, du jour au lendemain, était devenu un endroit peu sûr. Mais Aureliano le Centième et Aureliano le Triste, soutenus par Aureliano le Second, leur fournirent du travail dans leurs propres entreprises. Le colonel Aureliano Buendia avait des raisons, mais très confuses encore, de ne pas cautionner une telle décision. Depuis qu’il avait vu Mr. Brown dans la première automobile à faire son entrée à Macondo – une décapotable orange pourvue d’un klaxon dont les aboiements terrorisaient tous les chiens – le vieux guerrier fut indigné par les cris d’admiration servile des gens, et se rendit compte des changements qui s’étaient opérés dans le caractère des hommes depuis cette époque où, le fusil sur l’épaule, ils abandonnaient femmes et enfants et partaient pour la guerre. Les autorités locales, après l’armistice de Neerlandia, ne comprenaient plus que des maires sans initiative, des magistrats décoratifs, choisis parmi les conservateurs, pacifiques et bien fatigués, de Macondo. « Quel régime de pauvres types ! faisait le colonel Aureliano Buendia quand il voyait passer les policiers, pieds nus, armés d’un bâton en forme de quille. Dire que nous avons livré tant de guerres et pourquoi ? Pour qu’on ne nous peigne pas la maison en bleu. » Néanmoins, quand s’implanta la compagnie bananière, les fonctionnaires locaux furent remplacés par des étrangers autoritaires que Mr. Brown emmena vivre dans le poulailler électrifié afin qu’ils pussent y trouver, expliqua-t-il, toute la dignité requise par leurs nouvelles nominations, et n’eussent pas à endurer la chaleur, les moustiques, l’absence de commodités et les privations du village. Aux anciens policiers furent substitués de vrais sicaires armés de machettes. Enfermé dans son atelier, le colonel Aureliano Buendia songeait à tous ces changements et, pour la première fois dans le cours silencieux de ces années de solitude, il se sentit obsédé par une certitude absolue : ç’avait été une erreur de ne pas poursuivre la guerre jusqu’à ses ultimes conséquences. Un jour, à la même époque, un frère de ce colonel Magnifico Visbal qu’on avait bien oublié à présent, emmena son petit-fils âgé de sept ans prendre un rafraîchissement à l’une des voiturettes installées sur la place, et, comme l’enfant buta accidentellement contre un brigadier de police, renversant la boisson sur son uniforme, le barbare le hacha menu à coups de machette et décapita d’un seul coup le grand-père qui voulait s’interposer. Tout le village vit passer le décapité, porté jusque chez lui par un groupe d’hommes, et la misérable tête qu’une femme ramenait en la tenant par les cheveux, et le sanglant baluchon où l’on avait réuni les morceaux de l’enfant.

Pour le colonel Aureliano Buendia, cette scène marqua la fin de son expiation. Subitement, il éprouva avec douleur la même indignation qu’il avait connue dans sa jeunesse, devant le cadavre de la femme massacrée à coups de bâton parce qu’un chien enragé l’avait mordue. Il considéra les groupes de curieux rassemblés devant sa maison et, de son ancienne voix de stentor que le profond mépris qu’il s’inspirait alors à lui-même lui avait fait recouvrer, il déversa sur eux tout le poids de haine qu’il n’en pouvait plus de garder sur le cœur.

— Un de ces jours, leur cria-t-il, je vais armer mes garçons pour qu’ils en finissent avec ces fumiers d’amerloks !

Dans le courant de la même semaine, en divers endroits du littoral, ses dix-sept fils furent chassés comme des lapins par des criminels invisibles qui les visèrent tous au centre de leur croix de cendre. Aureliano le Triste sortait de chez sa mère, vers sept heures du soir, quand un coup de fusil tiré soudain dans le noir lui troua le front. Aureliano le Centième fut retrouvé dans son hamac, qu’il avait coutume de suspendre à l’intérieur de la fabrique, avec un piquet à glace enfoncé jusqu’à la garde entre les sourcils. Aureliano Serrador avait raccompagné sa fiancée jusque chez ses parents, après l’avoir emmenée au cinéma, et s’en revenait par la rue aux Turcs encore illuminée, quand un individu, qu’on ne put identifier dans la foule, lui tira un coup de revolver qui le fit culbuter dans un chaudron de graisse bouillante. Quelques minutes plus tard, quelqu’un vint frapper à la porte de la chambre où Aureliano Arcaya s’était enfermé avec une femme, et lui cria : « Dépêche-toi, on est en train d’assassiner tes frères. » Plus tard, la femme qui était avec lui raconta qu’Aureliano Arcaya sauta du lit et ouvrit la porte où l’attendait une décharge de Mauser qui lui fracassa le crâne. Durant cette nuit de mort, tandis que la maison s’apprêtait à veiller les quatre cadavres, Fernanda parcourut tout le village comme une folle à la recherche d’Aureliano le Second que Petra Cotes avait enfermé dans une armoire, persuadée que la consigne d’extermination concernait tous ceux qui portaient le prénom du colonel. Elle ne l’en laissa sortir qu’au bout du quatrième jour, quand les télégrammes reçus de divers endroits du littoral permirent de comprendre que l’acharnement de cet ennemi invisible était seulement dirigé contre les frères marqués d’une croix de cendre. Amaranta chercha le cahier de comptes où elle avait noté les coordonnées de ses neveux et, au fur et à mesure qu’arrivaient les télégrammes, elle se mit à rayer les noms l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne restât plus que celui de l’aîné. Ils se souvenaient très bien de ce dernier à cause du contraste entre sa peau très sombre et ses grands yeux verts. Il s’appelait Aureliano l’Amoureux, était menuisier de son état et vivait dans un village perdu des contreforts de la sierra. Après avoir attendu pendant deux semaines le télégramme annonçant sa mort, Aureliano le Second lui dépêcha un émissaire pour le prévenir, pensant qu’il ignorait tout de la menace qui pesait sur lui. L’émissaire revint, rapportant la nouvelle qu’Aureliano l’Amoureux était sain et sauf. La nuit de l’extermination, deux hommes étaient venus le dénicher jusque chez lui, avaient déchargé sur lui leurs revolvers, mais n’avaient pas réussi à atteindre sa croix de cendre. Aureliano l’Amoureux était parvenu à franchir la clôture du patio et s’était évanoui dans les dédales de la sierra qu’il connaissait comme sa poche grâce à l’amitié des Indiens avec qui il faisait commerce de bois. Depuis, on ne savait plus rien de lui.

Ce furent de sombres jours pour le colonel Aureliano Buendia. Le président de la République lui envoya un télégramme de condoléances dans lequel il promettait une enquête exhaustive, et rendait hommage aux disparus. Sur son ordre, le maire se présenta, le jour de l’enterrement, avec quatre couronnes funéraires qu’il voulut placer sur chacun des cercueils, mais le colonel le mit à la porte. Après les obsèques, il rédigea et alla porter lui-même un télégramme particulièrement violent adressé au président de la République mais que l’employé du télégraphe refusa de transmettre. Alors il l’enrichit encore d’expressions d’une singulière âpreté, le glissa dans une enveloppe et le mit à la poste. Ainsi qu’il lui était déjà arrivé à la mort de sa femme et tant de fois pendant la guerre, chaque fois que mourait l’un de ses meilleurs amis, il n’éprouvait pas de chagrin mais était rempli d’une rage aveugle, sans objet précis, une exténuante impression d’impuissance. Il en vint à accuser de complicité le père Antonio Isabel qui avait marqué ses fils de cendre indélébile pour permettre à leurs ennemis de les identifier. Le vieux prêtre, qui n’arrivait plus très bien à mettre de l’ordre dans ses idées et qui commençait à effrayer les paroissiens avec les folles exégèses dans lesquelles il s’aventurait du haut de la chaire, s’en vint à la maison, un après-midi, muni d’un bol où il préparait les cendres du mercredi dont il voulut oindre toute la famille afin de prouver qu’elles s’enlevaient fort bien avec de l’eau. Mais la crainte du malheur était si fortement ancrée dans les esprits que Fernanda elle-même refusa de se prêter à l’expérience et jamais plus on ne vit un Buendia s’agenouiller à la sainte table un mercredi des cendres.

Le colonel Aureliano Buendia resta longtemps sans parvenir à retrouver ses esprits. Il abandonna la fabrication des petits poissons, mangeait à grand-peine, arpentait la maison comme un somnambule, traînant sa couverture et remâchant une sourde colère. En trois mois ses cheveux étaient devenus cendrés, son ancienne moustache aux pointes cosmétiquées retombait à présent sur ses lèvres sans couleur, mais, par contre, ses yeux étaient redevenus comme deux charbons ardents, tels qu’ils avaient jadis effrayé ceux qui l’avaient vu naître et tels qu’autrefois, rien qu’à les regarder, ils faisaient basculer les chaises. Dans son furieux tourment, il essayait vainement de susciter ces présages qui avaient guidé sa jeunesse par de périlleux sentiers jusqu’au désert désolé de la gloire. Il était perdu, comme foudroyé dans une maison étrangère où déjà plus rien ni personne ne lui donnait à éprouver le moindre vestige d’affection. Un jour, cherchant les traces d’un passé antérieur à la guerre, il rouvrit la chambre de Melquiades mais ne trouva que décombres, saletés, ordures accumulés au fil de tant d’années d’abandon. Dans les reliures des livres que nul n’avait jamais relus et dans les vieux parchemins détrempés par l’humidité s’était développée une flore livide, et dans l’air de cette pièce, qui avait été le plus pur et le plus lumineux de toute la maison, flottait une insupportable odeur de souvenirs pourris. Un matin, il trouva Ursula en larmes sous le châtaignier, assise sur les genoux de son défunt mari. Le colonel Aureliano Buendia était le seul, dans la maison, à ne pas voir comme par le passé le puissant vieillard tout courbé par un demi-siècle d’intempéries. « Viens saluer ton père », lui dit Ursula. Il s’arrêta un instant devant le châtaignier et put constater que cet espace vide, lui non plus, ne réveillait en lui aucun sentiment d’affection.

— Qu’est-ce qu’il dit ? demanda-t-il.

— Il est très triste, lui répondit Ursula. Il croit que tu vas mourir.

— Dites-lui, fit le colonel en souriant, qu’on ne meurt pas quand on veut, mais seulement quand on peut.

Ce présage de son père mort remua les restes de superbe arrogance qui couvaient encore dans son cœur, mais il les prit pour un soudain regain d’énergie. C’est ainsi qu’il harcela Ursula pour qu’elle lui révélât l’endroit du patio où se trouvaient enterrées les pièces d’or qu’ils avaient découvertes dans la statue en plâtre de San José. « Tu ne le sauras jamais, lui dit-elle avec une fermeté que lui inspirait sa vieille et cruelle expérience. Un jour, ajouta-t-elle, le propriétaire de cette fortune finira par venir et lui seul pourra la déterrer. » Tout le monde se demandait pourquoi cet homme, qui avait toujours paru si désintéressé, s’était mis à convoiter si fébrilement l’argent, non par modestes quantités qui lui auraient suffi pour faire face à quelque obligation soudaine, mais alors qu’il s’agissait d’une fortune qui s’élevait à un montant tellement déraisonnable qu’Aureliano le Second, rien qu’à l’entendre évaluer, fut plongé dans un abîme de stupéfaction. Les vieux compagnons auprès desquels il courut demander de l’aide se cachèrent pour ne pas le recevoir. C’est vers cette époque qu’on l’entendit prononcer ces mots : « Actuellement, la seule différence entre libéraux et conservateurs, c’est que les libéraux vont à la messe de cinq heures et les conservateurs à celle de huit heures. » Cependant, il mit tant d’insistance et d’acharnement, il supplia tant et si bien, contrevint si complètement à tous ses principes de dignité que, ici et là, petit peu par petit peu, s’introduisant partout avec un zèle discret et une impitoyable constance, il réussit en huit mois à récolter plus d’argent qu’Ursula n’en avait enfoui sous terre. Alors il rendit visite au colonel Gerineldo Marquez, toujours impotent, pour qu’il l’aidât à déclencher une guerre totale.

À une certaine époque, le colonel Gerineldo Marquez aurait été le seul en vérité, même depuis son fauteuil de paralytique, à pouvoir tirer les fils rouillés de la rébellion. Après l’armistice de Neerlandia, tandis que le colonel Aureliano Buendia se réfugiait dans l’exil de ses petits poissons en or, il resta en contact avec les officiers rebelles qui lui étaient demeurés fidèles jusqu’à la débâcle. Il connut avec eux la guerre morose de l’humiliation quotidienne, des suppliques et des mémorandum, du repassez demain, du presque tout-de-suite, du nous sommes en train d’étudier votre cas avec toute l’attention voulue ; cette guerre irrémédiablement perdue contre ces gens très aimables qui assuraient de leur profond dévouement et qui devaient accorder mais n’accordèrent jamais les pensions à vie. L’autre guerre, celle qui fit couler le sang pendant vingt ans, leur avait causé moins de tracas que cette guerre corrosive des éternels atermoiements. Le colonel Gerineldo Marquez, qui avait échappé à trois attentats, survécu à cinq blessures et était finalement sorti indemne d’innombrables batailles, succomba lui-même à cet atroce blocus de l’attente et sombra dans la misérable débâcle de la vieillesse, songeant à Amaranta entre les losanges de lumière d’une maison prêtée. Quant aux derniers vétérans dont on eût des nouvelles, on découvrit leur photographie dans un journal, redressant indignement la tête, à côté d’un anonyme président de la République qui leur fit cadeau de quelques boutons à son effigie pour qu’ils les missent à leurs revers, et leur restitua un drapeau souillé de poudre et de sang pour qu’ils en recouvrissent leur cercueil. Les autres, les plus fiers, attendaient encore une lettre dans la pénombre de la charité publique, crevant de faim, survivant par colère, moisissant de vieillesse dans l’exquis merdier de la gloire.

Aussi bien, quand le colonel Aureliano Buendia l’invita à déclencher une explosion mortelle qui raserait tout vestige d’un régime de corruption et de scandales soutenu par l’envahisseur étranger, le colonel Gerineldo Marquez ne put réprimer un tremblotement de pitié :

— Eh bien, Aureliano, fit-il en soupirant. Je savais que tu étais vieux, mais je me rends compte à présent que tu es beaucoup plus vieux que tu n’en as l’air.

OceanofPDF.com