Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 11 sur 21

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Cent ans de solitude

Chapitre X

Bien des années plus tard, sur son lit d’agonie, Aureliano le Second devait se rappeler cet après-midi pluvieux de juin où il fit irruption dans la chambre pour faire connaissance avec son premier fils. Bien que ce dernier fût maladif, pleurnicheur, et qu’il n’eût rien de commun dans les traits avec un Buendia, le père n’eut pas besoin d’y réfléchir à deux fois pour lui coller un nom.

— Il s’appellera José Arcadio, dit-il.

Fernanda del Carpio, la belle femme avec qui il s’était marié l’an passé, donna son accord. Ursula, par contre, ne put dissimuler un vague sentiment d’inquiétude. Dans la longue histoire de la famille, la répétition persistante des prénoms lui avait permis de tirer des conclusions qui lui paraissaient décisives. Alors que les Aureliano étaient renfermés, mais perspicaces, les José Arcadio étaient impulsifs et entreprenants, mais marqués d’un signe tragique. Dans les seuls cas de José Arcadio le Second et d’Aureliano le Second, la classification s’avérait impossible. Au cours de leur enfance, ils étaient si ressemblants et si remuants que Sainte Sophie de la Piété elle-même ne parvenait pas à les distinguer. Le jour de leur baptême, Amaranta leur passa des bracelets portant leur nom respectif et les habilla de vêtements de différentes couleurs, marqués aux initiales de chacun, mais lorsqu’ils commencèrent d’aller en classe, ils choisirent d’échanger leurs effets et leurs bracelets et de s’appeler mutuellement du nom de l’autre. Le maître d’école, Melchor Escalona, habitué à reconnaître José Arcadio le Second à sa chemise verte, ne sut plus à quel saint se vouer quand il découvrit que celui-ci portait le bracelet d’Aureliano le Second, lequel disait pourtant s’appeler Aureliano le Second bien qu’il portât la chemise blanche et le bracelet gravé au nom de José Arcadio le Second. Désormais, il était impossible de savoir avec certitude qui était qui. Même lorsqu’ils grandirent et que la vie les rendit différents, Ursula continua à se demander s’ils ne s’étaient pas eux-mêmes trompés à un moment ou à un autre de l’imbroglio qu’ils s’étaient amusés à créer, et n’étaient pas restés intervertis pour toujours. Jusqu’au début de l’adolescence, ce furent comme deux mécaniques bien synchronisées. Ils se réveillaient en même temps, éprouvaient à la même heure l’envie d’aller au petit coin, connaissaient les mêmes ennuis de santé et allaient jusqu’à rêver des mêmes choses. À la maison, où chacun croyait qu’ils coordonnaient leurs actes par simple plaisir d’induire les gens en erreur, personne ne se rendit compte de ce qui s’était réellement passé, jusqu’au jour où Sainte Sophie de la Piété ayant donné un verre de citronnade à l’un d’eux, celui-ci n’y avait pas encore goûté que l’autre affirma qu’elle n’était pas sucrée. Sainte Sophie de la Piété, qui avait effectivement oublié de sucrer la citronnade, fit part de l’incident à Ursula. « Ils sont tous comme ça, dit-elle sans paraître surprise. Tous fous de naissance. » Le temps finit de tout emmêler. Celui qui, après leur imbroglio, était resté avec le prénom d’Aureliano le Second devint aussi colossal que son grand-père et celui auquel finit par échoir le prénom de José Arcadio le Second, aussi maigre et osseux que le colonel, et le seul trait commun qu’ils conservèrent fut cet air de solitude qu’ils tenaient de famille. Ce fut sans doute cette interversion des noms, des caractères et des constitutions physiques qui amena Ursula à suspecter que l’erreur qui avait brouillé les cartes remontait à leur enfance même.

La différence radicale entre les deux apparut en pleine guerre, lorsque José Arcadio le Second demanda au colonel Gerineldo Marquez qu’il l’emmenât assister aux exécutions. Son désir fut satisfait contre la volonté d’Ursula. Aureliano le Second, en revanche, frémit à la seule idée de voir fusiller quelqu’un. Il préférait rester à la maison. À douze ans, il s’enquit auprès d’Ursula de ce que contenait la petite pièce condamnée. « Des papiers, lui répondit-elle. Ce sont les livres de Melquiades et les choses bizarres qu’il a écrites dans les dernières années de sa vie. » Cette réponse, au lieu de l’apaiser, augmenta sa curiosité. Il insista tellement et jura avec tant d’ardeur qu’il ne dérangerait rien, qu’Ursula lui confia les clefs. Personne n’était entré dans le cabinet de travail depuis qu’on en avait sorti le cadavre de Melquiades et posé sur la porte un cadenas dont la rouille avait soudé toutes les pièces. Mais quand Aureliano le Second eut ouvert les fenêtres, il y pénétra une lumière familière qui paraissait habituée à venir éclairer quotidiennement le cabinet de travail, et on n’aurait pu déceler la moindre trace de poussière ou de toile d’araignée, bien au contraire : tout était propre, balayé, mieux balayé et plus propre qu’au jour même de l’enterrement, et l’encre n’avait pas séché au fond de l’encrier, l’oxyde n’avait pas altéré le brillant des métaux, et dans l’athanor qui permit à José Arcadio Buendia d’obtenir des vapeurs de mercure, les braises ne s’étaient pas éteintes. Sur les étagères étaient disposés les livres recouverts d’une sorte de carton livide semblable à de la peau humaine tannée, ainsi que les manuscrits intacts. Bien que la pièce fût demeurée condamnée pendant de nombreuses années, l’air y paraissait plus pur que dans le reste de la maison. Tout était si net et en si bon état qu’au bout de quelques semaines, quand Ursula fit irruption dans le cabinet de travail, armée d’un seau d’eau et d’un balai pour laver par terre, elle ne trouva rien à faire. Aureliano le Second était plongé dans la lecture d’un livre. L’ouvrage ne portait pas de couverture et son titre n’apparaissait nulle part, mais cela n’empêcha pas l’enfant de dévorer avec le plus grand plaisir l’histoire de cette femme qui se mettait à table pour ne manger que des grains de riz qu’elle piquait avec des épingles, et l’histoire de ce pêcheur qui emprunta du lest pour son filet à un voisin, et remercia ce dernier, par la suite, avec un poisson qui avait un diamant dans l’estomac, les histoires de lampe qui exauce tous les désirs et de tapis volants. Stupéfait, il demanda à Ursula si tout cela était vrai, et elle lui répondit qu’en effet, bien des années auparavant, les gitans étaient venus à Macondo avec ces lampes merveilleuses et ces tapis volants.

— Ce qu’il y a, soupira-t-elle, c’est que le monde va finissant peu à peu, et ces choses-là n’arrivent plus.

Lorsqu’il eut achevé le livre dont beaucoup de contes étaient incomplets parce qu’il manquait des pages, Aureliano le Second entreprit de déchiffrer les manuscrits. Ce lui fut impossible. Les lettres ressemblaient à un linge mis à sécher sur un fil de fer et tenaient davantage de la notation musicale que de l’écriture littéraire. Par une ardente journée, vers midi, tandis qu’il s’astreignait à vouloir percer le secret des manuscrits, il sentit qu’il n’était pas seul dans la pièce. Se découpant sur la réverbération de la fenêtre, Melquiades était assis, les mains sur les genoux. Il n’avait pas plus de la quarantaine. Il portait le même gilet anachronique et son chapeau en ailes de corbeau, et le long de ses tempes blafardes ruisselait la graisse des cheveux fondue par la chaleur, comme l’avaient remarqué Aureliano et José Arcadio dans leur enfance. Aureliano le Second le reconnut sur-le-champ car ce souvenir héréditaire s’était transmis de génération en génération et, partant de la mémoire de son aïeul, était arrivé jusqu’à lui.

— Salut, dit Aureliano le Second.

— Salut, jeune homme, répondit Melquiades.

Dès lors, pendant plusieurs années, ils se virent presque chaque après-midi. Melquiades lui parlait du monde, essayait de lui inculquer son vieux savoir, mais il se refusa à traduire les manuscrits. « Nul ne doit en connaître le sens avant que ne se soient écoulés cent ans », expliqua-t-il. Aureliano le Second garda toujours pour lui-même le secret de ces entrevues. Un jour, il sentit s’écrouler cet univers qui n’appartenait qu’à lui, à cause d’Ursula qui fit irruption dans la pièce au moment où Melquiades s’y trouvait. Mais elle ne le vit pas.

— Avec qui es-tu en train de parler ? lui demanda-t-elle.

— Avec personne, fit Aureliano le Second.

— Ton arrière-grand-père était comme ça, dit Ursula.

Lui aussi parlait tout seul.

José Arcadio le Second, cependant, avait satisfait son désir d’assister à une exécution. Il se souviendrait pour le restant de sa vie de l’éclair livide des six détonations simultanées et de l’écho des coups de feu qui se répercuta entre les monts, et du triste sourire, des yeux perplexes du fusillé qui demeura debout, tête haute, tandis que sa chemise s’imprégnait de sang, et qui continua encore à sourire quand on l’eut détaché du poteau et mis dans une caisse pleine de chaux. « Il est vivant, se dit-il. Ils vont l’enterrer vivant. » Il fut tellement impressionné qu’il se prit alors à détester toutes les pratiques militaires et la guerre, non à cause des exécutions elles-mêmes, mais en raison de cette habitude épouvantable qu’on avait d’enterrer vivants les fusillés. Par la suite, personne ne sut exactement à quel moment il commença à faire sonner les cloches de la tour et à servir la messe du père Antonio Isabel, successeur d’el Cachorro, aussi bien qu’à élever des coqs de combat dans la cour du presbytère. Quand le colonel Gerineldo Marquez fut au courant, il le réprimanda durement, lui reprochant d’apprendre des activités réprouvées par les libéraux. « La question, répondit-il, c’est qu’il me semble à moi que je suis conservateur. » Il y croyait comme à une décision du sort. Le colonel Gerineldo Marquez, scandalisé, le rapporta à Ursula.

— Tant mieux, approuva-t-elle. Plaise au ciel qu’il se fasse curé et que Dieu pénètre enfin dans cette maison !

On apprit très rapidement que le père Antonio Isabel le préparait pour sa première communion. Il lui enseignait le catéchisme pendant qu’il apprêtait ses coqs en leur rasant le cou. Tandis qu’ils plaçaient dans leurs nids les poules couveuses, il lui expliquait avec des exemples simples comment, au second jour de la création, Dieu conçut que les poussins se formeraient à l’intérieur de l’œuf. Dès cette époque, le curé manifestait les premiers symptômes de ce délire sénile qui l’amena, des années plus tard, à dire que le diable était probablement sorti victorieux de sa rébellion contre Dieu, et que c’était lui qui se trouvait assis sur le trône céleste, mais sans révéler sa véritable identité pour attraper les innocents. Emporté par la hardiesse de son professeur, José Arcadio le Second parvint en quelques mois à se montrer aussi expert en martingales théologiques destinées à confondre le démon, qu’il était adroit à déjouer les pièges de l’enclos où se donnaient les combats de coqs. Amaranta lui confectionna un costume de lin, avec col et cravate, lui acheta une paire de souliers blancs et peignit son nom en lettres dorées sur le ruban tout autour de son cierge. Deux soirs avant la première communion, le père Antonio Isabel s’enferma avec lui dans la sacristie afin de le confesser à l’aide d’un dictionnaire des péchés. La liste fut si longue que le vieux curé, habitué à se coucher dès six heures, s’endormit dans son fauteuil avant la fin. L’interrogatoire fut pour José Arcadio le Second une véritable révélation. Il ne s’étonna point quand le père lui demanda s’il avait commis de vilaines choses avec les femmes, et répondit honnêtement par la négative, mais il fut désarçonné par la question de savoir s’il en avait commis avec des animaux. Le premier vendredi de mai, il communia, dévoré par la curiosité. Plus tard, il posa la question à Petronio, le sacristain malingre qui vivait dans le clocher et dont on racontait qu’il se nourrissait de chauves-souris, et Petronio lui répondit : « C’est qu’il y a des chrétiens corrompus qui font ces choses-là avec les ânesses. » José Arcadio le Second continua à faire montre de tant de curiosité, demanda tant et tant d’explications que Petronio perdit patience :

— J’y vais tous les mardis, pendant la nuit, confessât-il. Si tu promets de n’en rien dire à personne, je t’emmène mardi prochain.

Le mardi suivant, en effet, Petronio descendit du clocher, muni d’un petit tabouret dont personne, jusque-là, ne connaissait l’usage, et emmena José Arcadio le Second jusqu’à un pré des environs. Le jeune homme prit tellement goût à ces incursions nocturnes qu’on ne le vit pas de sitôt à l’établissement de Catarino. Il devint passionné des coqs de combat. « Tu vas me faire le plaisir d’emporter ces animaux ailleurs, lui ordonna Ursula, la première fois qu’elle le vit entrer avec ses bêtes de race. Les coqs ont déjà apporté suffisamment de malheurs dans cette maison pour que tu viennes toi aussi nous en amener d’autres. » José Arcadio le Second les emporta sans discuter, mais continua à les élever chez sa grand-mère Pilar Ternera qui mit tout ce dont il avait besoin à sa disposition, pourvu qu’elle l’eût sous son toit. Bientôt, lors des combats de coqs, il mit en pratique tout le savoir que lui avait inculqué le père Antonio Isabel et disposa d’assez d’argent, non seulement pour développer ses élevages, mais pour se procurer également de vraies satisfactions d’homme. À cette époque, quand Ursula le comparait à son frère, elle ne parvenait pas à comprendre comment les deux jumeaux, qui pouvaient passer pour un seul et même être lorsqu’ils étaient enfants, avaient fini par être si différents. Sa perplexité fut d’assez courte durée car Aureliano le Second commença subitement à faire preuve de fainéantise et de dissipation. Tant qu’il demeura cloîtré dans le cabinet de travail de Melquiades, ce fut un homme renfermé sur lui-même, comme l’avait été le colonel Aureliano Buendia dans sa jeunesse. Mais peu de temps avant le traité de Neerlandia, un hasard le fit sortir de son absorbement et le mit face à la réalité du monde. Une jeune fille, qui vendait des billets de loterie pour le tirage au sort d’un accordéon, le salua avec la plus grande familiarité. Aureliano le Second n’en fut pas surpris car il arrivait fréquemment qu’on le prit pour son frère. Mais il ne chercha pas à dissiper l’équivoque, même lorsque la jeune fille voulut lui ramollir le cœur avec ses pleurnicheries, et elle finit par l’emmener dans sa chambre. Elle retira de cette première rencontre un tel amour pour lui qu’elle tricha lors du tirage au sort pour lui faire gagner l’accordéon. Au bout de deux semaines, Aureliano le Second se rendit compte que cette femme avait couché alternativement avec lui et avec son frère, croyant qu’il s’agissait du même, et au lieu d’éclaircir la situation, il s’arrangea pour la faire durer. Il ne remit plus les pieds dans le cabinet de travail de Melquiades. Il passait tous les après-midi dans le patio à apprendre d’oreille à jouer de l’accordéon, malgré les protestations d’Ursula qui avait alors interdit la musique à la maison, en raison des deuils successifs, et qui de plus méprisait l’accordéon qu’elle considérait comme un instrument tout juste bon pour les vagabonds, héritiers de Francisco-l’Homme. Cependant, Aureliano le Second réussit à devenir un virtuose de l’accordéon et continua de l’être après avoir pris femme et fait des enfants, et fut l’un des hommes les plus respectés de Macondo.

Pendant près de deux mois, il partagea cette femme avec son frère. Il l’épiait, dérangeait ses plans, et quand il était sûr que José Arcadio le Second ne rendrait pas visite cette nuit-là à leur commune maîtresse, il allait coucher avec elle. Un beau matin, il s’aperçut qu’il était malade. Deux jours plus tard, il trouva son frère dans les bains, cramponné à une poutre, tout dégoulinant de sueur et pleurant à chaudes larmes, et il ne lui en fallut pas davantage pour comprendre. Son frère lui avoua que la femme l’avait plaqué parce qu’il lui avait fait cadeau de ce qu’elle appelait une maladie de mauvaise vie. Il lui raconta aussi comme Pilar Ternera essayait de l’en soigner. Aureliano le Second s’infligea en cachette les fréquents lavages au permanganate, les eaux diurétiques, et chacun de son côté, tous deux finirent par guérir au bout de trois mois de secrètes souffrances. José Arcadio le Second ne revit plus la femme. Aureliano le Second obtint son pardon et demeura auprès d’elle jusqu’à sa mort.

Elle s’appelait Petra Cotes. Elle avait débarqué à Macondo en pleine guerre, avec un mari occasionnel qui vivait de loteries, et quand cet homme mourut, elle reprit son petit commerce. C’était une mulâtresse, jeune et propre, avec des yeux jaunes en forme d’amandes qui donnaient à son visage une férocité de panthère, mais elle avait un cœur généreux et de magnifiques dispositions pour l’amour. Lorsque Ursula se rendit compte que José Arcadio le Second élevait des coqs de combat et qu’Aureliano le Second jouait de l’accordéon tandis que sa concubine lui faisait fête sans discrétion aucune, elle crut devenir folle de honte. C’était comme si ces deux-là avaient concentré en eux tous les défauts de la famille et pas une de ses vertus. Alors elle décida que nul ne s’appellerait plus Aureliano ni José Arcadio. Pourtant, lorsque Aureliano le Second eut son premier fils, elle n’osa pas le contrarier.

— D’accord, fit Ursula, mais à une condition : je me charge de l’élever.

Bien qu’elle fût déjà centenaire et sur le point de rester aveugle des suites de cataractes, elle gardait intacts son dynamisme physique, l’intégrité de son caractère et son esprit équilibré. Nul n’était mieux indiqué pour former l’homme vertueux qui restaurerait le prestige de la famille, un homme qui n’aurait jamais entendu parler de la guerre, ni des coqs de combat, des femmes de mauvaise vie, des entreprises délirantes, ces quatre calamités qui, d’après Ursula, avaient entraîné la décadence de sa lignée. « Celui-ci sera curé, se promit-elle solennellement. Et si Dieu me prête vie, il faudra bien qu’il devienne pape. » Tout le monde éclata de rire à l’entendre, non seulement dans la chambre mais dans toute la maison où se trouvait réunie la bande d’amis turbulents d’Aureliano le Second. La guerre, reléguée au grenier des mauvais souvenirs, trouva un éphémère rappel dans l’éclatement des bouchons de champagne.

— À la santé du pape, lança Aureliano le Second en levant son verre.

Les invités trinquèrent tous en chœur. Puis le maître de maison joua de l’accordéon, on lança des fusées et, en signe d’allégresse, on fit battre le tambour dans tout le village. À l’aube, les invités tout imbibés de champagne sacrifièrent six vaches qu’ils laissèrent en pleine rue à la disposition de la foule. Personne ne se scandalisa. Depuis qu’Aureliano le Second avait pris la maison en charge, ce genre de festivités étaient choses courantes, bien qu’aucun motif ne fût plus valable que la venue au monde d’un pape. En quelques années, sans effort, par purs coups de chance, il avait accumulé l’une des plus importantes fortunes de la région du marigot, grâce à la prolifération surnaturelle de ses animaux. Ses juments poulinaient des triplés, les poules pondaient deux fois par jour, et les porcs engraissaient d’une manière effrénée, tant et si bien que personne n’était capable d’expliquer une si furieuse prospérité autrement que par des pratiques magiques. « Profites-en pour économiser aujourd’hui, disait Ursula à son écervelé d’arrière-petit-fils. Cette chance ne va pas te sourire toute la vie. » Mais Aureliano le Second ne l’écoutait pas. Plus il débouchait de bouteilles de champagne pour saouler ses amis, plus ses bêtes mettaient bas avec frénésie, et plus il arrivait lui-même à se convaincre que sa bonne étoile ne devait rien à ses propres agissements, mais dépendait de l’influence de Petra Cotes, sa concubine, dont l’amour avait la vertu d’exaspérer la nature. Il était tellement persuadé que c’était là l’origine de sa fortune qu’il garda toujours Petra Cotes à proximité de ses élevages et, malgré son mariage et les enfants qu’il en eut, il continua à vivre auprès d’elle avec le consentement de Fernanda. Solidement bâti, aussi colossal que ses aïeux, mais plein d’une vitalité et d’un charme irrésistible qui leur avaient fait défaut, Aureliano le Second avait à peine le temps de surveiller ses troupeaux. Il lui suffisait d’emmener Petra Cotes jusqu’aux élevages et de la promener à cheval sur ses terres pour que tout animal portant sa marque succombât à cette incurable peste de la prolifération.

Comme tout ce qui lui advint de bon au cours de sa longue carrière, cette extraordinaire fortune n’eut d’autre origine que le hasard. Jusqu’à ce que les guerres prissent fin, Petra Cotes continuait à subvenir à ses besoins grâce au produit de ses tombolas, et Aureliano le Second s’arrangeait de temps à autre pour faire main basse sur les tirelires d’Ursula. Ils formaient un couple frivole, sans autre souci que de coucher ensemble toutes les nuits, même aux dates défendues, et de batifoler dans le lit jusqu’au lever du jour. « Cette femme a été ta perdition, criait Ursula à son arrière-petit-fils quand elle le voyait regagner la maison comme un somnambule. Elle t’a tellement embobiné qu’un de ces jours, je vais te voir te tordre de coliques avec un crapaud rentré dans le ventre. » José Arcadio le Second, qui mit longtemps à découvrir qu’il avait été supplanté, ne parvenait pas à comprendre la passion de son frère. Il se souvenait de Petra Cotes comme d’une femme ordinaire, plutôt paresseuse au lit, et tout à fait dépourvue de talents amoureux. Demeurant sourd aux cris d’Ursula et aux moqueries de son frère, Aureliano le Second ne songeait alors qu’à trouver un métier qui lui permettrait d’offrir un toit à Petra Cotes et d’y mourir avec elle, sur elle et sous elle, en une nuit de fébrile abandon. Lorsque le colonel Aureliano Buendia rouvrit son atelier, enfin gagné aux paisibles délices de la vieillesse, Aureliano le Second songea que ce serait une bonne affaire que de se consacrer lui-même à la fabrication de petits poissons en or. Il resta des heures et des heures dans la petite pièce torride à observer comment les feuilles de dur métal, travaillées par le colonel avec cette inénarrable patience de l’homme privé de ses illusions, se transformaient peu à peu en écailles dorées. Le métier lui parut si pénible, et le souvenir de Petra Cotes était si tenace et si pressant qu’au bout de trois semaines, il disparut de l’atelier. Ce fut à cette époque que Petra Cotes eut l’idée de mettre en loterie des lapins. Ils se reproduisaient et devenaient adultes avec une telle rapidité qu’ils laissaient à peine le temps de vendre les billets de tombola. Au début, Aureliano le Second ne remarqua pas les proportions alarmantes de cette prolifération. Mais une nuit, alors qu’au village personne ne voulait déjà plus entendre parler de ces tombolas de lapins, il perçut une grande agitation derrière le mur du patio. « N’aie pas peur, lui dit Petra Cotes. Ce sont les lapins. » Ils ne purent fermer l’œil du reste de la nuit, dérangés par le remue-ménage des animaux. À l’aube, Aureliano le Second ouvrit la porte et vit le patio tout pavé de lapins bleus dans l’éclat du jour naissant. Petra Cotes, morte de rire, ne résista pas à la tentation de lui faire une farce.

— Ceux-là, ce sont les derniers-nés de cette nuit, lui dit-elle.

— Quelle horreur ! s’écria-t-il. Pourquoi n’essaies-tu pas avec des vaches ?

Quelques jours plus tard, voulant libérer un peu son patio, Petra Cotes remplaça les lapins par une vache, laquelle au bout de deux mois mit bas des triplés. Ainsi débutèrent les choses. Du jour au lendemain, Aureliano le Second devint propriétaire de domaines et de troupeaux, et c’est à peine s’il avait le temps d’agrandir les écuries et les porcheries débordées. C’était une prospérité si délirante qu’elle le faisait éclater de rire et le moins qu’il pouvait faire pour soulager sa bonne humeur était d’adopter des attitudes extravagantes. « Hors de mon chemin, les vaches ! s’écriait-il. La vie est si courte ! » Ursula se demandait dans quel guêpier il s’était fourré, s’il n’était pas en train de voler, s’il n’avait pas fini par se faire voleur de bestiaux, et chaque fois qu’elle le voyait déboucher une bouteille de champagne pour le seul plaisir de se déverser la mousse sur la tête, elle lui reprochait à grands cris tout ce gaspillage. Elle l’importuna tant et si bien qu’un beau jour, Aureliano le Second, débordant de bonne humeur au réveil, surgit avec un coffre plein d’argent, un pot de colle et un pinceau, et, chantant à gorge déployée les vieux airs de Francisco-l’Homme, tapissa la maison de l’intérieur et du dehors, et de bas en haut, avec des billets d’un peso. La vieille demeure, peinte en blanc depuis l’époque où l’on avait fait venir le piano mécanique, prit l’aspect équivoque d’une mosquée. Au milieu du branle-bas de toute la famille, des éclats de voix scandalisés d’Ursula, de l’allégresse du village qui envahit la rue pour assister à cette glorification du gaspillage, Aureliano le Second finit par tapisser de la façade jusqu’à la cuisine, sans oublier les bains et les chambres à coucher, et jeta les billets de reste dans le patio.

— Et maintenant, dit-il en conclusion, j’espère que personne dans cette maison ne me reparlera plus d’argent.

Il en fut ainsi. Ursula fit décoller les billets dont étaient étiquetées les grandes tourtes de chaux des murs, et repeignit la maison en blanc. « Mon Dieu, suppliait-elle, rends-nous aussi pauvres que nous l’étions quand nous avons fondé ce village, que nous n’ayons pas à te régler dans l’autre vie, tout cet argent jeté par les fenêtres. » Ses prières furent écoutées mais c’est tout le contraire qui fut entendu. En effet, l’un des ouvriers qui décollaient les billets buta accidentellement contre un énorme saint José en plâtre que quelqu’un avait déposé à la maison dans les dernières années de la guerre, et la statue creuse se fracassa contre le sol. Elle était bourrée de pièces d’or. Nul ne se rappelait qui avait apporté ce saint grandeur nature. « Trois hommes l’amenèrent jusqu’ici, expliqua Amaranta. Ils m’ont demandé que nous le leur gardions jusqu’à ce que la pluie cessât, et je leur ai dit de le poser là, dans le coin, où personne n’irait buter contre lui, et ils l’y ont déposé avec beaucoup de précautions, et depuis ce temps-là il y est resté parce que les hommes ne sont jamais revenus le chercher. » Ces derniers temps, Ursula lui avait mis des cierges et s’était prosternée devant lui, sans soupçonner qu’en fait de saint, elle était en train d’adorer quelque deux cents kilos d’or. Cette preuve tardive de son paganisme involontaire accentua sa désolation. Elle ne voulut pas toucher à cet amoncellement spectaculaire de pièces de monnaie, en remplit trois sacs de toile et l’enterra en un lieu secret dans l’attente que les trois inconnus vinssent le réclamer tôt ou tard. Longtemps après, dans les sombres années de son arrière vieillesse, Ursula se mêlait de temps à autre à la conversation des nombreux voyageurs qui passaient alors par la maison et leur demandait si, pendant la guerre, ils n’avaient pas laissé en garde un saint José en plâtre, le temps que cessât la pluie.

Toutes ces choses qui consternaient tellement Ursula étaient monnaie courante à l’époque. Macondo sombrait dans une prospérité miraculeuse. Les maisons en glaise et en bambou édifiées par les fondateurs avaient fait place à des constructions en brique, avec volets en bois et sols cimentés, qui rendaient plus supportable la chaleur suffocante de deux heures de l’après-midi. De l’ancien hameau de José Arcadio Buendia ne subsistaient que les amandiers poussiéreux, destinés à tenir bon en dépit des circonstances les plus tragiques, et la rivière aux eaux diaphanes dont les pierres préhistoriques se trouvèrent broyées par les coups de masses endiablés de José Arcadio le Second, du jour où celui-ci se mit en tête de déblayer le lit de la rivière pour établir un service de navigation. Ce fut un rêve délirant, à peine comparable à ceux de son arrière-grand-père, car le cours caillouteux et les nombreux rapides empêchaient tout transit entre Macondo et la mer. Mais José Arcadio le Second, dans un imprévisible accès de témérité, se cramponna à son projet. Jusque-là, il n’avait fait preuve d’aucune imagination. En dehors de son aventure passagère avec Petra Cotes, on ne lui avait jamais connu de femme. Ursula le tenait pour le spécimen le plus terne de toute l’histoire de la famille, incapable de se mettre en valeur, même pas comme animateur de combats de coqs, lorsque le colonel Aureliano Buendia lui raconta un beau jour l’histoire du galion espagnol échoué à douze kilomètres à l’intérieur des terres et dont il avait vu de ses propres yeux, durant la guerre, la carcasse carbonisée. Ce récit que tant de gens, pendant si longtemps, avaient jugé incroyable, fut pour José Arcadio le Second une révélation. Il vendit ses coqs au plus offrant, recruta des hommes et acheta des outils, et se lança avec obstination dans la colossale entreprise qui consistait à casser les rocs, creuser des canaux, dégager les écueils, voire niveler les cataractes. « Je connais déjà tout ça par cœur, s’écriait Ursula. C’est comme si le temps tournait en rond et que nous étions revenus au tout début. » Lorsqu’il estima que la rivière était devenue navigable, José Arcadio le Second fit à son frère un exposé détaillé de ses plans, et celui-ci lui remit l’argent dont il avait besoin pour son entreprise. Il resta longtemps absent. On avait déjà raconté que son projet d’acheter un bateau n’était rien de plus qu’un subterfuge pour lever le camp avec l’argent de son frère, quand la nouvelle se répandit qu’une étrange embarcation approchait du village. Les habitants de Macondo, qui ne se souvenaient déjà plus des colossales entreprises de José Arcadio Buendia, se précipitèrent sur la rive et assistèrent, avec des yeux chavirés d’incrédulité, à l’arrivée du premier et dernier bateau à jamais accoster au village. Ce n’était rien de plus qu’un radeau de troncs d’arbres halé à de gros filins par une vingtaine d’hommes marchant sur la berge. À l’avant, une lueur de satisfaction dans le regard, José Arcadio le Second dirigeait la manœuvre finale qui avait tant coûté. Avec lui arrivait un groupe de splendides matrones qui se protégeaient du soleil brûlant sous de voyantes ombrelles, les épaules couvertes de jolis châles de soie, avec des onguents de couleur sur le visage, des fleurs naturelles dans les cheveux, des serpents d’or autour des bras et des diamants dans les dents. Le radeau de troncs d’arbres fut la seule et unique embarcation que José Arcadio le Second pût remonter jusqu’à Macondo – et pour un seul voyage – mais il ne voulut jamais reconnaître que son exploit n’était rien moins qu’une victoire de la volonté. Il rendit scrupuleusement des comptes à son frère et ne tarda pas à sombrer de nouveau dans sa manie des coqs de combat. La seule chose qui resta de cette malencontreuse initiative fut le souffle rénovateur qu’apportèrent avec elles les matrones venues de France, dont les magnifiques compétences changèrent les méthodes traditionnelles de l’amour, et dont le sens du bien-être social ruina le vieil établissement de Catarino et transforma la rue en un bazar de petites lanternes japonaises et d’orgues de Barbarie nostalgiques. Ce furent elles qui organisèrent ce carnaval sanglant qui, trois jours durant, plongea Macondo dans le délire et dont l’unique conséquence durable fut d’avoir donné à Aureliano le Second l’occasion de connaître Fernanda del Carpio.

Remedios-la-belle fut proclamée reine. Ursula, que l’inquiétante beauté de son arrière-petite-fille faisait trembler, ne put empêcher l’élection. Elle avait réussi jusqu’alors à éviter qu’elle sortît dans la rue, sauf pour se rendre à la messe en compagnie d’Amaranta, mais encore l’obligeait-elle à se couvrir le visage d’une mantille noire. Les hommes les moins pieux, ceux qui se déguisaient en curés pour dire des messes sacrilèges chez Catarino, allaient à l’église dans le seul but d’entrevoir, ne fût-ce qu’un instant, le visage de Remedios-la-belle, dont la beauté légendaire faisait parler d’elle avec ferveur et saisissement dans tout le périmètre du marigot. Beaucoup de temps passa avant qu’ils n’obtinssent de la voir, et il aurait mieux valu que cette occasion ne se présentât jamais car la plupart d’entre eux ne purent retrouver un sommeil paisible. L’homme qui rendit possible cet événement – c’était un étranger – perdit à jamais la sérénité d’esprit, s’enlisa dans les marais herbeux de l’abjection et de la misère et, bien des années après, fut déchiqueté par un train de nuit alors qu’il s’était endormi sur les rails. Du jour où on l’aperçut à l’église, vêtu d’un costume en velours côtelé vert et d’un gilet brodé, tout le monde fut persuadé qu’il venait de très loin, peut-être d’une lointaine cité de l’extérieur, attiré par cette fascination magique qu’exerçait Remedios-la-belle. Il était si beau garçon, il paraissait si hardi et posé à la fois, il savait si bien jouer de sa prestance que Pietro Crespi, à côté de lui, aurait fait figure d’enfant prématuré, et beaucoup de femmes murmurèrent avec un sourire de dépit que c’était lui qui, véritablement, méritait la mantille. Il ne fréquenta personne à Macondo. Il apparaissait le dimanche matin au point du jour, comme un prince de légende, sur une monture aux étriers d’argent, avec couverture de velours, et quittait le village sitôt la messe terminée.

Sa présence avait un tel pouvoir qu’à compter du jour où on le vit pour la première fois à l’église, tout le monde tint pour acquis qu’entre Remedios-la-belle et lui s’était instauré un duel tendu et muet, une convention secrète, un irréversible défi qui ne pouvait seulement s’achever dans l’amour mais dont la mort était aussi le terme. Le sixième dimanche, le cavalier apparut tenant une rose jaune à la main. Il entendit la messe debout, comme il faisait toujours, et, quand elle fut terminée, se mit sur le passage de Remedios-la-belle et lui offrit sa rose solitaire. Elle la prit avec un geste naturel, comme si elle avait été préparée à recevoir cet hommage, et c’est alors qu’elle se découvrit le visage un moment et remercia d’un sourire. Elle ne fit rien de plus. Mais, pour le cavalier, et non seulement pour lui mais pour tous les infortunés qui eurent le privilège de le vivre, cet instant fut éternel.

Désormais le cavalier disposa des musiciens près de la fenêtre de Remedios-la-belle et les fit jouer parfois jusqu’à l’aube. Aureliano le Second fut le seul à éprouver pour lui une pitié cordiale et il tenta de décourager sa persévérance. « Ne perdez pas davantage votre temps, lui dit-il un soir. Les femmes de cette maison sont pires que des mules. » Il lui offrit son amitié, l’invita à se baigner dans le champagne, essaya de lui faire entendre que les femelles, dans sa famille, avaient des entrailles de pierraille, mais il ne parvint pas à vaincre son entêtement. Exaspéré par ces interminables nuits de concert, le colonel Aureliano Buendia menaça de guérir sa peine à coups de pistolet. Rien ne put le faire renoncer sinon le lamentable état de démoralisation où il se trouvait. Lui qui était si élégant, si impeccable, devint abject, déguenillé. On murmurait qu’il avait abandonné puissance et fortune dans sa lointaine patrie, bien qu’en vérité nul ne connût jamais ses origines. Il se mit à se disputer avec tout le monde, à se quereller dans les tripots, et se réveilla un matin chez Catarino vautré dans ses propres déjections. Le plus triste de sa dramatique histoire était que Remedios-la-belle ne fit jamais attention à lui, même pas à l’époque où il se présentait à l’église vêtu comme un prince. Elle avait accepté la rose jaune sans penser du tout à mal, plutôt amusée par l’extravagance du geste, et n’avait soulevé sa mantille que pour mieux voir son visage, non pour lui montrer le sien.

En réalité, Remedios-la-belle n’était pas une créature de ce monde. Sa puberté était déjà très avancée que Sainte Sophie de la Piété devait encore la baigner et lui passer ses vêtements, et quand bien même elle sut faire ce qu’elle avait à faire sans l’aide de personne, il fallait la surveiller pour qu’elle n’allât pas dessiner de petits animaux sur les murs avec un bâtonnet enduit de son propre caca. Elle arriva à l’âge de vingt ans sans savoir lire ni écrire, ni se servir des couverts à table, se promenant par toute la maison dans le plus simple appareil, parce que sa nature opposait de la résistance à tous les conventionnalismes, quels qu’ils fussent. Quand le jeune commandant de la garde lui déclara sa flamme, elle le repoussa avec ingénuité, parce que tant de frivolité l’effarouchait. « Vois comme il est simple, dit-elle à Amaranta. Il prétend qu’il est en train de mourir pour moi comme si j’étais une colique de miserere. » Quand on le trouva mort pour de bon à proximité de sa fenêtre, Remedios-la-belle confirma sa première impression.

— Vous voyez bien, fit-elle. Il était tout à fait simple.

On aurait dit qu’une pénétrante lucidité lui permettait de discerner la réalité des choses au-delà de tout formalisme. C’était du moins l’avis du colonel Aureliano Buendia pour qui Remedios-la-belle n’était en rien une retardée mentale, comme on le croyait, mais tout le contraire. « C’est comme si elle était de retour au bout de vingt ans de guerre », disait-il quelquefois. Pour sa part, Ursula remerciait Dieu d’avoir récompensé la famille en lui donnant un être d’une pureté exceptionnelle, mais en même temps sa grande beauté l’inquiétait car elle lui paraissait une qualité contradictoire, un piège diabolique au milieu de tant de candeur. C’est pour cette raison qu’elle résolut de l’éloigner du monde, de la préserver de toute tentation terrestre, sans savoir que Remedios-la-belle était déjà à l’abri de toute contagion depuis le temps où elle se trouvait encore dans le ventre de sa mère. Jamais l’idée ne l’effleura qu’on pourrait l’élire reine de beauté dans le pandémonium d’un carnaval. Mais Aureliano le Second, transporté à l’idée fantaisiste de se déguiser en tigre, amena le père Antonio Isabel à la maison afin qu’il persuadât Ursula que le carnaval n’était pas une fête païenne, comme elle le disait, mais une tradition catholique. Finalement convaincue, elle voulut bien consentir, bien qu’à contre cœur, à la cérémonie du couronnement.

La nouvelle selon laquelle Remedios Buendia allait être la souveraine de la fête se répandit en quelques heures au-delà des limites du marigot, parvint jusqu’en des contrées lointaines où l’on ignorait tout du rayonnement immense de sa beauté, et suscita de l’inquiétude chez ceux qui considéraient encore son nom de famille comme symbole de la subversion. Cette inquiétude était sans fondement. Si quelqu’un s’avérait inoffensif à l’époque, c’était bien le colonel Aureliano Buendia, victime de l’âge et des désillusions, et qui avait progressivement perdu tout contact avec la réalité du pays. Cloîtré dans son atelier, ses seuls rapports avec le monde extérieur concernaient son commerce de petits poissons en or. Un des anciens soldats qui avaient monté la garde autour de la maison durant les premiers jours de paix, allait les vendre aux autres habitants du marigot et revenait chargé de pièces de monnaie et de nouvelles. Il rapportait que le gouvernement conservateur, soutenu par les libéraux, était en train de réformer le calendrier pour permettre à chaque président de rester au pouvoir pendant cent ans. Et qu’on avait enfin signé le concordat avec le Saint-Siège, et qu’il était arrivé de Rome un cardinal portant une couronne de diamants sur la tête et assis sur un trône en or massif, et que les ministres libéraux s’étaient fait photographier à genoux au moment de baiser l’anneau. Que la cantatrice d’une troupe espagnole, de passage dans la capitale, avait été séquestrée dans sa loge par un groupe d’individus masqués et, le dimanche suivant, avait dansé toute nue dans la résidence d’été du président de la République. « Cesse de me parler politique, lui disait le colonel. Vendre des petits poissons, voilà toute notre affaire. » La rumeur publique selon laquelle il ne voulait rien savoir de la situation du pays parce qu’il était en train de faire fortune avec son atelier, fit pouffer de rire Ursula lorsqu’elle lui arriva aux oreilles. Avec son impitoyable sens pratique, elle ne pouvait comprendre le commerce du colonel, lequel échangeait ses petits poissons contre des pièces d’or, puis transformait les pièces d’or en petits poissons, et ainsi de suite, si bien qu’il devait travailler davantage chaque fois qu’il vendait plus, afin de satisfaire à ce cercle vicieux particulièrement exaspérant. En vérité, ce n’était pas le commerce qui l’intéressait, mais le travail. Il avait tellement besoin de se concentrer pour sertir des écailles, incruster de minuscules rubis à la place des yeux, laminer les ouïes et assembler les nageoires, qu’il ne lui restait pas un seul espace vide à laisser remplir par les désillusions de la guerre. L’extrême minutie de son artisanat exigeait une telle attention de sa part et l’absorbait tellement qu’en peu de temps il vieillit davantage qu’au cours de toutes les années de guerre, cependant que sa position lui tordait la colonne vertébrale, que ce travail au millimètre lui usait la vue, mais cette concentration de tous les instants lui valut de trouver la paix de l’esprit. La dernière fois qu’on le vit prêter l’oreille à quelque affaire ayant trait à la guerre, ce fut le jour où un groupe de vétérans des deux partis s’en vint solliciter son appui pour que fût confirmée l’allocation des pensions à vie, toujours promises et toujours au point mort. « Oubliez cela, leur dit-il. Voyez comme j’ai moi-même refusé ma pension pour m’épargner la torture d’avoir à l’attendre jusqu’à ma mort. » Au début, le colonel Gerineldo Marquez s’en venait le voir en fin d’après-midi et tous deux s’asseyaient sur le seuil, face à la rue, pour évoquer le passé. Mais Amaranta ne put supporter les souvenirs que réveillait en elle cet homme fatigué, précipité par la calvitie dans l’abîme d’une vieillesse prématurée, et elle lui fit subir des vexations si injustes qu’il finit par ne plus revenir, sauf en des occasions très spéciales, puis par disparaître tout à fait, rayé par la paralysie de la liste des bien-vivants. Taciturne, silencieux, insensible au nouveau souffle de vie qui faisait trembler la maison, c’est à peine si le colonel Aureliano Buendia comprit que le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude. Il se levait à cinq heures après avoir dormi d’un sommeil léger, buvait à la cuisine son éternelle tasse de café amer, s’enfermait toute la journée dans l’atelier et, à quatre heures de l’après-midi, il traversait la véranda en traînant un tabouret après lui, sans même prêter attention à l’incendie des rosiers, à l’heure, à l’attitude impavide d’Amaranta dont la mélancolie faisait un bruit de bouilloire parfaitement perceptible à la tombée du jour, et allait s’asseoir sur le pas de la porte, face à la rue, jusqu’à ce que les moustiques le fissent rentrer. Quelqu’un osait parfois venir troubler sa solitude :

— Comment allez-vous, colonel ? lui lançait-on en passant.

— Comme ça, répondait-il. J’attends que passe mon enterrement.

Aussi bien l’inquiétude provoquée par la réapparition publique de son nom, à propos du couronnement de Remedios-la-belle, ne reposait sur rien de vraiment sérieux. Pourtant, beaucoup furent d’un avis contraire. Sans imaginer un instant la tragédie qui le menaçait, le village se pressa sur la place publique qu’il envahit en une bruyante explosion de joie. Le carnaval avait atteint son plus haut degré de folie, Aureliano le Second avait enfin réalisé son rêve de pouvoir se déguiser en tigre et, tout heureux, déambulait parmi la foule déchaînée, la voix éraillée de tant brailler, quand apparut sur le chemin du marigot une mascarade nombreuse parmi laquelle on put voir, portée sur des brancards dorés, la femme la plus fascinante que l’imagination humaine pût concevoir. Pendant un instant, les paisibles habitants de Macondo ôtèrent leurs masques pour mieux contempler l’éblouissante créature couronnée d’émeraudes et revêtue d’une cape d’hermine, qui n’avait pas seulement l’air d’une souveraine couverte de paillettes et de papier crépon, mais paraissait investie d’une autorité légitime. Il se trouva bien quelqu’un d’assez clairvoyant encore pour suspecter qu’il s’agissait là d’une provocation. Mais Aureliano le Second coupa tout de suite court à cette perplexité, déclara que les nouveaux arrivants étaient leurs hôtes d’honneur et, à la manière de Salomon, fit asseoir Remedios-la-belle et l’autre reine intruse sur le même piédestal. Jusqu’à minuit, les étrangers déguisés en bédouins participèrent au délire collectif et y rajoutèrent encore par une somptueuse pyrotechnie et des qualités d’acrobates qui rappelèrent l’art et les artifices des gitans.

Tout à coup, au paroxysme de la fête, quelqu’un rompit le fragile équilibre.

— Vive le parti libéral ! s’écria-t-on. Vive le colonel Aureliano Buendia !

Les salves de fusils éclipsèrent l’éclat des feux d’artifice, les cris de terreur étouffèrent la musique et l’allégresse générale fut balayée par la panique. Bien des années plus tard, on continua de prétendre que la garde royale de la souveraine étrangère était constituée par les soldats d’un escadron de l’armée régulière qui, sous leurs somptueuses djellabas, dissimulaient leurs armes réglementaires. Par communiqué spécial, le gouvernement fit savoir qu’il réfutait cette accusation et promit d’enquêter sur cet épisode sanglant jusqu’à ce que toute la lumière fût faite. Mais l’affaire ne fut jamais élucidée et la version qui prévalut définitivement fut celle selon laquelle la garde royale, sans provocation d’aucune sorte, se mit en position de combat sur un signe de son commandant et, sans aucune pitié, ouvrit le feu sur la foule. Lorsque le calme fut rétabli, il ne restait plus au village un seul des faux bédouins et sur la place, raides morts ou seulement blessés, demeuraient étendus neuf clowns, quatre colombines, dix-sept rois de jeu de cartes, un diable, trois musiciens, deux pairs de France et trois impératrices japonaises. Dans la confusion qui résulta de cette panique, José Arcadio le Second réussit à mettre Remedios-la-belle à l’abri et Aureliano le Second porta dans ses bras, jusqu’à la maison, la souveraine étrangère dont le costume était en lambeaux et la cape d’hermine toute maculée de sang. Elle s’appelait Fernanda del Carpio. On l’avait désignée comme la plus belle d’entre les cinq mille plus belles femmes du pays, et on l’avait conduite à Macondo en lui promettant de la nommer reine de Madagascar. Ursula s’occupa d’elle comme de sa propre fille. Le village, plutôt que de mettre son innocence en doute, eut pitié de sa candeur. Six mois après le massacre, quand les blessés se furent rétablis et que se furent flétries les dernières fleurs jetées sur la fosse commune, Aureliano le Second s’en alla la quérir dans la lointaine cité où elle vivait avec son père, et l’épousa à Macondo au cours d’une noce à tout casser qui dura vingt jours.

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