Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 15 sur 21

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Cent ans de solitude

Chapitre XIV

Les dernières vacances de Meme coïncidèrent avec la période de deuil qui suivit la mort du colonel Aureliano Buendia. Dans la maison fermée, il n’y avait plus place pour les fêtes. On ne parlait qu’en susurrant, il fallait se taire à table et réciter le rosaire trois fois par jour, et dans la chaleur de la sieste les exercices au clavecin avaient eux-mêmes des résonances funèbres. Malgré la secrète hostilité qu’elle vouait au colonel, ce fut Fernanda, impressionnée par la solennité avec laquelle le gouvernement célébra la mémoire de son ennemi disparu, qui imposa le deuil dans toute sa rigueur. Comme de coutume, Aureliano le Second s’en revint coucher à la maison pour la durée des vacances de sa fille et il fallut bien que Fernanda fit quelque chose pour recouvrer ses privilèges d’épouse légitime car l’année suivante, Meme trouva chez elle une petite sœur nouvellement née qu’on baptisa, contre le gré de sa mère, du nom d’Amaranta Ursula.

Meme avait achevé ses études. La virtuosité avec laquelle elle interpréta des thèmes populaires du XVIIe siècle, lors de la fête organisée pour célébrer le couronnement de ses études et qui marqua la fin de la période de deuil, montra qu’elle avait bien mérité le diplôme qui la consacrait claveciniste. Plus que son art, ce fut sa dualité peu commune qui força l’admiration des invités. Son caractère frivole et quelque peu puéril ne paraissait la prédisposer à aucune activité sérieuse mais, lorsqu’elle s’asseyait au clavecin, elle se transformait en une fille toute différente, à laquelle sa maturité inattendue donnait des airs d’adulte. Il en fut toujours ainsi. Au vrai, elle n’avait pas de vocation bien précise mais avait réussi à obtenir les meilleures notes par une discipline inflexible et pour ne pas contrarier sa mère. Lui aurait-on imposé l’apprentissage de n’importe quel autre métier, les résultats eussent été les mêmes. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait subi la sévérité de Fernanda, sa manie de décider pour les autres, et, plutôt que de se heurter à son intransigeance, elle aurait été capable de sacrifices beaucoup plus pénibles que de simples leçons de clavecin. Le jour de la cérémonie de clôture, elle eut l’impression que le diplôme aux lettres gothiques, avec ses majuscules enluminées, la libérait d’un engagement auquel elle avait consenti par commodité plutôt que par soumission, et elle s’imagina que l’opiniâtre Fernanda ne reviendrait plus désormais sur cet instrument que les religieuses elles-mêmes considéraient comme un fossile de musée. Les premières années, elle crut que ses calculs étaient faux, car non contente d’avoir endormi la moitié de la population par des récitals donnés au salon mais également dans toutes les soirées de bienfaisance, matinées scolaires et commémorations patriotiques qui s’organisaient à Macondo, sa mère ne se découragea pas d’inviter tout nouvel arrivant qu’elle supposait capable d’apprécier les dons de sa fille. Ce n’est qu’après la mort d’Amaranta, quand la famille se cloîtra pour une nouvelle période de deuil, que Meme put refermer son clavecin et égarer la clef dans quelque armoire sans que Fernanda prît la peine de vérifier à quel moment et par la faute de qui elle s’était trouvée perdue. Meme supporta ces exhibitions aussi stoïquement qu’elle s’était consacrée à son apprentissage. C’était le prix de sa liberté. Fernanda était si satisfaite de sa docilité et si fière de l’admiration que suscitait son art, qu’elle ne s’opposa jamais à ce que ses amies envahissent la maison, à ce qu’elle passât l’après-midi dans les plantations ou accompagnât au cinéma Aureliano le Second, ou des femmes en qui elle avait confiance, pourvu que le film n’eût pas été déconseillé en chaire par le père Antonio Isabel. En ces moments de gaie distraction se révélaient les véritables goûts de Meme. Son bonheur était à l’extrême opposé de la discipline, dans les fêtes bruyantes, les confidences amoureuses, les longues réunions secrètes entre amies où elles apprenaient à fumer et parlaient de questions d’hommes, et où il leur arriva une fois de dépasser la mesure, ayant ingurgité trois bouteilles de rhum et se retrouvant toutes nues en train de jauger et comparer chacune des parties de leur corps. Meme ne devait jamais oublier cette soirée où elle rentra à la maison en mâchonnant des bâtons de réglisse, et, sans que personne remarquât son bouleversement, prit place à la table où Fernanda et Amaranta dînaient sans s’adresser la parole. Elle avait passé, dans la chambre d’une amie, deux heures terribles à pleurer de rire et de peur à la fois, et par-delà cette crise avait découvert ce si précieux courage qui lui avait fait défaut pour s’enfuir de la pension et dire à sa mère, de cette manière ou plus crûment encore, qu’elle pouvait bien se mettre son clavecin quelque part. Assise au haut bout de la table, buvant un bouillon de poulet qui lui tombait dans l’estomac comme un élixir de résurrection, Meme découvrit alors Fernanda et Amaranta entourées du halo accusateur de la réalité. Elle dut faire un grand effort pour ne pas leur jeter à la face tout ce qui n’était chez elles qu’affectation, pauvreté d’esprit, folie des grandeurs. Elle savait déjà depuis ses secondes vacances que son père ne vivait à la maison que pour sauver les apparences, et, connaissant Fernanda comme elle la connaissait, s’étant arrangée par la suite pour faire la connaissance de Petra Cotes, elle donna raison à son père. Tout comme elle-même aurait préféré être la fille de la concubine. Un peu éméchée sous l’effet de l’alcool, Meme songeait avec volupté au scandale qu’elle aurait provoqué en exprimant à haute voix ce qui lui passait alors par la tête, et cette espièglerie lui procura une satisfaction si intense que Fernanda ne fut pas sans la remarquer.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda-t-elle.

— Rien, répondit Meme. Rien sinon qu’il m’a presque fallu attendre ce soir pour découvrir combien je vous aime.

Toute la charge de haine manifestement contenue dans cette déclaration glaça Amaranta. Mais Fernanda en fut si bouleversée qu’elle crut devenir folle lorsque Meme se réveilla sur le coup de minuit, la tête prête à éclater tant elle souffrait, vomissant des torrents de bile qui la faisaient s’étouffer. Elle lui administra une fiole d’huile de castor, lui posa des cataplasmes sur le ventre et des vessies de glace sur la tête, et lui imposa une diète et un isolement complet de cinq jours ordonnés par le nouvel et extravagant médecin français qui, après l’avoir examinée pendant plus de deux heures, en était arrivé à la nébuleuse conclusion qu’elle était atteinte de quelque maladie de femme. Le courage abandonna Meme qui, dans un lamentable état de démoralisation, n’eut d’autre recours que de prendre son mal en patience. Ursula, déjà tout à fait aveugle mais encore active et lucide, fut la seule à pressentir quel pouvait être le diagnostic exact. « Pour moi, se dit-elle, ça ressemble en tout point à ce qui arrive aux pochards. » Mais elle chassa cette idée de son esprit et alla même jusqu’à se reprocher d’avoir des pensées si futiles. Aureliano le Second sentit sa conscience le tirailler lorsqu’il vit Meme ainsi prostrée, et se jura de s’occuper d’elle à l’avenir. C’est ainsi que naquirent entre le père et la fille des rapports de franche et joyeuse camaraderie qui devaient libérer provisoirement le premier de l’amère solitude de ses fêtes, et libérer la seconde de la tutelle de Fernanda sans avoir à provoquer cette crise domestique qui paraissait déjà inévitable. Aureliano le Second renvoyait alors tous ses engagements à plus tard, afin de rester avec Meme et de l’emmener au cinéma ou au cirque, et lui consacrait la plus grande partie de ses loisirs. Ces derniers temps, la gêne provoquée par cette monstrueuse obésité qui l’empêchait déjà de lacer ses propres souliers, ainsi que la satisfaction abusive de toutes sortes d’appétits, avaient commencé de lui aigrir le caractère. La découverte de sa propre fille le rendit à son ancienne jovialité, et le goût qu’il avait de se trouver en sa compagnie l’écarta progressivement de la débauche. Meme accédait à l’âge où la jeune fille en fleur devient fruitière. Elle n’était pas belle, comme ne le fut jamais Amaranta, mais en revanche elle attirait la sympathie, n’était pas compliquée pour un sou et faisait tout de suite bonne impression. Elle avait une tournure d’esprit moderne qui heurtait la retenue vieillotte de Fernanda et le cœur avare qu’elle dissimulait mal, mais qui trouvait en revanche un défenseur en Aureliano le Second. Ce fut lui qui décida de lui faire quitter la chambre à coucher qu’elle occupait depuis l’enfance, où les yeux farouches des statues de saints continuaient à alimenter ses terreurs d’adolescente, et meubla pour elle une chambre pourvue d’un lit de reine, d’une large coiffeuse et de tentures de velours, sans se rendre compte qu’il était en train de confectionner une seconde version de la propre chambre de Petra Cotes. Il se montrait si prodigue avec Meme qu’il ne savait même pas combien d’argent il lui donnait, pour la bonne raison qu’elle puisait elle-même dans ses poches, et il la tenait au courant de tous les nouveaux produits et accessoires de beauté qui arrivaient aux comptoirs de la compagnie bananière. La chambre de Meme se remplit de fragments de pierre ponce pour se polir les ongles, de fers à friser, de pâtes pour avoir une dentition éclatante, de collyres pour rendre le regard plus langoureux, de tant de cosmétiques et maquillages si nouveaux que, chaque fois qu’elle entrait dans cette pièce, Fernanda était scandalisée à l’idée que la coiffeuse de sa fille devait être en tout point identique à celle des matrones françaises. À cette époque, cependant, Fernanda partageait tout son temps entre la petite Amaranta Ursula, capricieuse et maladive, et de palpitants échanges de correspondance avec les médecins invisibles. Si bien que lorsqu’elle s’aperçut de la complicité qui régnait entre le père et la fille, la seule promesse qu’elle put arracher à Aureliano le Second fut qu’il n’emmènerait jamais Meme chez Petra Cotes. Cette admonition n’avait d’ailleurs aucun sens, car la concubine était si indisposée par la camaraderie qui s’était établie entre son amant et sa fille qu’elle ne voulait pas entendre parler de cette dernière. Une crainte jusqu’alors inconnue la tourmentait, comme si son instinct lui laissait entendre que Meme n’avait qu’à lever le petit doigt pour obtenir ce que s’était toujours vu refuser Fernanda : qu’elle-même se retrouvât privée d’un amour qu’elle avait déjà tenu pour assuré tant qu’elle vivrait. Pour la première fois, Aureliano dut endurer que sa concubine lui fit la tête et supporter ses railleries empoisonnées, et en vint à appréhender que ses malles, transportées d’un domicile à l’autre, ne reprissent le chemin de celui de sa légitime épouse. Ceci n’arriva point. Nulle ne connaissait son homme mieux que Petra Cotes son amant, et elle savait que les malles resteraient là où on les ferait porter, pour cette raison qu’Aureliano le Second ne détestait rien tant que de se compliquer la vie avec des rectifications et des déménagements. Les malles restèrent donc là où elles étaient et Petra Cotes s’évertua à reconquérir le mari en aiguisant les seules armes dont la fille ne pouvait faire usage pour le lui disputer. Efforts tout aussi inutiles car Meme n’avait jamais eu le dessein d’intervenir dans les affaires de son père et, s’en fût-elle mêlée, c’eût été en faveur de la concubine. Elle n’avait pas assez de temps à elle pour trouver celui d’ennuyer personne. Elle balayait elle-même sa chambre et faisait son lit comme lui avaient appris les religieuses. Au cours de la matinée, elle prenait soin de ses vêtements, brodant sous la véranda ou cousant sur la vieille machine à manivelle d’Amaranta. Tandis que les autres faisaient la sieste, elle s’exerçait pendant deux heures au clavecin, sachant que, grâce à ce sacrifice journalier, Fernanda garderait l’esprit en repos. Pour le même motif, elle continua à donner des récitals à l’occasion de ventes ecclésiastiques et de soirées scolaires, bien que les sollicitations se fissent de moins en moins fréquentes. En fin d’après-midi, elle s’arrangeait un peu, revêtait une toilette des plus simples, chaussait ses dures galoches et, si rien ne la retenait auprès de son père, elle se rendait chez des amies où elle restait jusqu’à l’heure du dîner. Sauf exception, Aureliano le Second venait alors la chercher pour la conduire au cinéma.

Parmi les camarades de Meme se trouvaient trois Nord-Américaines qui avaient rompu le barrage électrifié de leur poulailler pour venir se lier d’amitié avec des jeunes filles de Macondo. L’une d’elles était Patricia Brown. Reconnaissant de l’hospitalité que lui avait offerte Aureliano le Second, Mr. Brown ouvrit sa maison à Meme et l’invita aux bals du samedi qui étaient bien les seuls où les amerloks acceptaient de se mêler aux autochtones. Quand Fernanda l’apprit, elle oublia momentanément Amaranta Ursula, ainsi que les médecins invisibles, et fit tout un mélodrame : « Imagine un peu ce que va penser le colonel dans sa tombe », dit-elle à Meme. Bien entendu, elle cherchait ainsi le soutien d’Ursula. Mais la vieille aveugle, contrairement à ce que tout le monde attendait, considéra qu’il n’y avait rien de répréhensible à ce que Meme se rendît à ces bals et entretînt des liens d’amitié avec les Nord-Américaines de son âge, pourvu qu’elle gardât sa fermeté de jugement et ne se laissât point convertir à la religion protestante. Meme saisit fort bien la pensée de son arrière-grand-mère et, au lendemain de chaque bal, elle se levait plus tôt que d’habitude pour se rendre à la messe. L’opposition de Fernanda tint bon jusqu’au jour où Meme put la désarmer en l’informant que les Nord-Américains désiraient l’entendre jouer du clavecin. Il fallut une fois de plus sortir l’instrument de la maison et le porter jusque chez Mr. Brown où, effectivement, la jeune interprète reçut les plus sincères applaudissements, les félicitations les plus enthousiastes. Dès lors, on l’invita non seulement aux bals mais aussi à venir se baigner le dimanche dans la piscine, et déjeuner une fois par semaine. Meme apprit à nager comme une championne, à jouer au tennis et à manger le jambon de Virginie avec des tranches d’ananas. Entre les bals, la piscine et les parties de tennis, elle sut rapidement se débrouiller en anglais. Aureliano le Second fut tellement ravi des progrès de sa fille qu’il acheta à quelque colporteur une encyclopédie anglaise en six volumes, comportant de nombreuses planches en couleurs, que Meme se mit à lire durant ses heures de liberté. La lecture mobilisa toute l’attention qu’elle portait jusque-là, avec ses amies, aux confidences amoureuses ou aux expériences en petit comité, non qu’elle se l’imposât comme une discipline mais parce qu’elle avait déjà perdu tout intérêt à débattre de tels mystères tombés dans le domaine public. Elle se souvenait de leur scène d’ivresse comme d’une aventure enfantine et elle lui semblait si drôle qu’elle la narra à Aureliano le Second, qui parut s’en divertir encore plus qu’elle. « Si ta mère savait ça ! », dit-il en pouffant de rire, comme il lui disait toujours chaque fois qu’elle lui faisait une confidence. Il lui avait fait promettre qu’elle le tiendrait au courant de sa première liaison, avec la même confiance, et Meme lui avait raconté qu’elle sympathisait avec un rouquin du Nord qui était venu passer ses vacances auprès de ses parents. « Quelle horreur ! fit Aureliano le Second en riant. Si ta mère savait ça ! » Mais Meme lui confia également que le jeune homme s’en était retourné dans son pays et n’avait plus donné signe de vie. Sa maturité d’esprit garantissait la paix domestique. Aureliano le Second consacrait alors davantage de son temps à Petra Cotes et, bien qu’il n’eût plus le corps ni l’âme assez solides pour s’adonner à des fêtes comme celles d’autrefois, il ne perdait pas une occasion d’en organiser et de sortir de son étui l’accordéon dont quelques touches se trouvaient déjà rafistolées à l’aide de lacets de soulier. À la maison, Amaranta continuait de broder son interminable linceul, et Ursula se laissait entraîner par la décrépitude vers les bas-fonds des ténèbres où plus rien n’était visible pour elle que le spectre de José Arcadio Buendia sous son châtaignier. Fernanda affermissait son autorité. Ses lettres mensuelles à son fils José Arcadio ne comportaient plus une ligne de mensonge et elle se bornait à dissimuler sa correspondance avec les médecins invisibles qui lui avaient diagnostiqué une tumeur bénigne au gros intestin, et s’employaient à la préparer en vue de pratiquer sur elle quelque intervention par télépathie.

On aurait pu dire que dans la demeure fourbue des Buendia régnait désormais pour longtemps une paix et un bonheur routiniers, mais la mort subite d’Amaranta provoqua un nouveau scandale. On ne s’attendait pas à un pareil événement. Bien qu’elle fût vieille et vécût à l’écart de tous, on la voyait encore solide, droite comme un piquet, avec la santé de fer qu’on lui connut toujours. Personne ne sut plus rien de ce qu’elle pensait depuis cet après-midi où elle avait définitivement repoussé le colonel Gerineldo Marquez et s’était recluse pour pleurer. Quand elle refit son apparition, elle avait épuisé toutes ses larmes. On ne la vit pas pleurer le jour de l’ascension de Remedios-la-belle, ni au moment de l’extermination des Aureliano, non plus que pour la mort du colonel Aureliano Buendia, qui était l’être qu’elle avait le plus aimé en ce monde, bien qu’elle ne pût se le prouver qu’après la découverte de son cadavre sous le châtaignier. Elle aida à soulever le corps. Elle le revêtit de ses ornements guerriers, le rasa, le peigna et lui cosmétiqua les moustaches avec encore plus de soin qu’il n’en mettait lui-même en ses années de gloire. Nul ne songea qu’il pouvait y avoir de l’amour dans de tels gestes car tout le monde s’était habitué à la familiarité d’Amaranta avec le rituel de la mort. Fernanda s’offusquait de ce qu’elle ne comprît rien aux rapports de la foi catholique avec la vie, mais seulement à ses rapports avec la mort, comme si ce n’avait pas été une religion mais un prospectus de pompes funèbres. Amaranta était trop empêtrée dans les rêts de ses souvenirs pour comprendre tant de subtilités apologétiques. Elle était parvenue au dernier âge de l’existence avec toutes ses nostalgies encore vivaces. Lorsqu’elle écoutait les valses de Pietro Crespi, elle se sentait les mêmes envies de pleurer qu’elle éprouvait du temps de son adolescence, comme si les ans, les épreuves, l’expérience n’avaient servi de rien. Les rouleaux de musique qu’elle avait elle-même jetés aux ordures sous prétexte qu’ils étaient en train de pourrir à cause de l’humidité continuaient de tourner et de heurter des petits marteaux dans sa mémoire. Elle avait tenté de les faire disparaître derrière cette passion fangeuse qu’elle avait osé porter à son neveu Aureliano José, et avait essayé de se réfugier sous la calme et virile protection du colonel Gerineldo Marquez, mais elle n’était pas parvenue à s’en défaire, même en se livrant à l’acte le plus désespéré de sa vieillesse, lorsque, baignant le petit José Arcadio, trois ans avant son départ pour le séminaire, elle l’avait caressé de tout autre façon qu’une grand-mère avec son petit-fils, mais comme l’eût fait une femme vis-à-vis d’un homme, comme on racontait que s’y employaient les matrones françaises et comme elle-même avait tant désiré le faire sur la personne de Pietro Crespi, à douze ou quatorze ans, lorsqu’elle l’avait vu dans son pantalon collant de danseur, frappant de sa baguette magique au rythme du métronome. Parfois elle souffrait d’avoir laissé derrière elle cette traînée de boue et d’autres fois elle enrageait tellement qu’elle se piquait les doigts avec ses aiguilles, mais plus elle avait mal et plus elle enrageait, plus la rendait amère ce chagrin d’amour parfumé et véreux dont elle devait laisser des traînées jusqu’à sa mort. Comme le colonel Aureliano Buendia ne pouvait éviter de penser à la guerre, Amaranta ne pouvait s’empêcher de penser à Rebecca. Mais, alors que son frère avait réussi à stériliser ses souvenirs, elle n’était parvenue qu’à rendre les siens plus brûlants. Pendant de longues années, la seule chose qu’elle pria Dieu de lui épargner fut le châtiment de mourir avant Rebecca. Chaque fois qu’elle passait devant la maison et qu’elle notait les progrès de sa ruine, elle se plaisait à penser que Dieu l’entendait. Un après-midi qu’elle était occupée à coudre sous la véranda, elle eut soudain la certitude que la nouvelle de la mort de Rebecca lui serait portée un jour qu’elle serait assise au même endroit, dans la même position, éclairée par la même lumière. Elle resta assise à l’attendre comme quelqu’un qui attend une lettre, et il est vrai qu’à une certaine époque elle se mit à arracher ses boutons pour pouvoir les recoudre, afin que l’inaction ne rendît pas plus longue et plus angoissante son attente. À la maison, nul ne remarqua qu’à dater d’alors, Amaranta se mit à tisser un somptueux linceul pour Rebecca. Plus tard, quand Aureliano le Triste raconta qu’il l’avait vue changée en ce qu’il pensait être une apparition, avec sa peau toute craquelée et les quelques touffes jaunâtres qui lui restaient sur le crâne, Amaranta ne fut pas surprise car le spectre ainsi décrit était semblable à ce qu’elle imaginait depuis longtemps. Elle avait projeté de restaurer le cadavre de Rebecca, de dissimuler les ravages du visage à l’aide de paraffine et de lui faire une perruque avec les cheveux des statues de saints. Elle confectionnerait un beau cadavre et, dans le linceul de lin et un cercueil capitonné de peluche avec des volants de pourpre, elle le confierait aux bons soins des vers en de magnifiques funérailles. Elle en élabora le plan avec une telle haine que l’idée qu’elle aurait pu en faire tout autant par amour la fît frémir, mais elle ne se laissa pas démonter par cet instant de confusion et continua de mettre au point les moindres détails, avec tant de méticulosité qu’elle en devint non pas seulement une spécialiste, mais une vraie virtuose des rites de la mort. Le seul détail dont elle ne tint pas compte dans son terrible projet était qu’en dépit de ses prières au bon Dieu, elle pouvait fort bien mourir avant Rebecca. Ce qui arriva dans les faits. Mais, quand la fin sonna, Amaranta ne se sentit pas frustrée et se trouva au contraire libérée de toute amertume, car la mort lui avait accordé le privilège de s’annoncer avec plusieurs années d’avance. Elle la vit par un midi brûlant, en train de coudre à côté d’elle sous la véranda, peu après le départ en pension de Meme. Elle la reconnut sur-le-champ et ne lui trouva rien d’effrayant : la mort était une femme vêtue de bleu, aux cheveux longs, l’air un peu passée de mode, à qui l’on pouvait trouver une certaine ressemblance avec Pilar Ternera du temps qu’elle aidait à la cuisine. Il arriva à plusieurs reprises que Fernanda fût présente mais elle ne la remarqua point malgré son caractère bien réel et si humain qu’une fois, elle en vint à demander à Amaranta de bien vouloir enfiler son aiguille. La mort ne lui précisa pas quand elle devait mourir ni si sa dernière heure était inscrite avant celle de Rebecca, mais elle lui donna l’ordre de commencer à tisser son propre linceul dès le 6 avril suivant. Elle lui permit de s’en faire un aussi ouvragé, aussi ravissant qu’il lui chantait, à condition qu’elle y mit autant de probité qu’à confectionner celui de Rebecca, et l’avertit qu’elle devait mourir sans douleur ni peine ni amertume, à la tombée du jour où elle en viendrait à bout. Essayant de perdre le plus de temps possible, Amaranta envoya chercher du fil de lin d’une extrême finesse et fabriqua elle-même la toile. Elle y mit tant de soins que cette seule opération lui prit quatre ans. Puis elle commença les travaux de broderie. Au fur et à mesure que se rapprochait le terme fatal, elle comprit que seul un miracle pourrait lui permettre de prolonger son labeur au-delà de la mort de Rebecca, mais sa concentration d’esprit lui dispensa le calme dont elle avait besoin pour se faire à l’idée d’une éventuelle frustration. C’est alors qu’elle perçut la signification du cercle vicieux des petits poissons en or, dans lequel s’était enfermé le colonel Aureliano Buendia. Le monde s’arrêta désormais à la surface de son épiderme et l’intérieur resta préservé de toute amertume. Elle souffrit de ne pas avoir connu cette révélation nombre d’années auparavant, quand il lui était encore possible de purifier ses souvenirs et de reconstruire l’univers sous un jour nouveau, d’évoquer sans frémir l’odeur de lavande de Pietro Crespi au crépuscule et d’enlever Rebecca à la misère dans laquelle elle baignait, non plus par amour ni par haine mais par cette compréhension sans limites dont la douait la solitude. La haine qu’elle crut remarquer un soir dans les paroles de Meme ne la troubla point parce qu’elle s’était sentie visée mais parce qu’elle se découvrit soudain répétée dans une autre adolescence, aussi propre apparemment qu’avait dû sembler la sienne, et pourtant gâtée par la rancœur. Mais elle était déjà si profondément résignée à l’accomplissement de son destin qu’elle ne se laissa pas tourmenter par la certitude que tout retour en arrière et toute rectification étaient devenus impossibles. Elle n’eut plus d’autre but que d’achever son linceul. Au lieu d’en retarder la fin par de vaines fioritures comme elle avait fait au début, elle accéléra le rythme de son travail. Une semaine à l’avance, elle calcula qu’elle ferait le dernier point dans la nuit du 4 février et, sans en révéler la raison, elle suggéra à Meme, qui ne l’écouta pas, de décaler la date d’un récital de clavecin prévu pour le lendemain. Amaranta chercha alors quelque façon de se prolonger elle-même de quarante-huit heures et elle put penser que la mort avait répondu à ses vœux quand, dans la nuit du 4 février, un orage fit sauter l’installation électrique. Mais le lendemain matin, à huit heures, elle mit le point final au plus ravissant ouvrage qu’aucune femme eût jamais achevé, et annonça, sans dramatiser le moins du monde, qu’elle mourrait avant la tombée du jour. Elle ne se contenta pas de prévenir sa famille, mais avertit également tout le village car Amaranta s’était mis dans l’idée qu’elle pouvait réparer toute une vie de mesquineries par un dernier service rendu au monde, et pensa qu’il n’en était pas de meilleur que de porter des lettres aux morts.

La nouvelle qu’Amaranta Buendia levait l’ancre à la tombée du jour en se chargeant du courrier de la mort se répandit dans tout Macondo avant midi et, vers trois heures, il y avait déjà dans la salle commune une grande boîte pleine de missives. Ceux qui préféraient ne pas écrire confièrent à Amaranta des messages oraux qu’elle consigna dans un cahier avec le nom du destinataire et sa date de décès. « Ne vous faites pas de soucis, disait-elle en tranquillisant les expéditeurs. La première chose que je fais en arrivant, c’est de demander à le voir pour lui remettre votre message. » Tout cela avait l’air d’une comédie. Amaranta ne paraissait inquiète d’aucune manière, ni souffrir le moins du monde, et allait même jusqu’à sembler légèrement rajeunie par le sentiment du devoir accompli. Elle était toujours aussi élancée, aussi droite. Sans ses pommettes saillantes, devenues plus dures, et les quelques dents qui lui manquaient, elle aurait eu l’air bien moins âgée qu’elle ne l’était en réalité. Elle veilla à ce que les lettres fussent placées dans une caisse étanche et indiqua comment la disposer à l’intérieur de sa tombe afin de la mieux préserver de l’humidité. Au cours de la matinée, elle avait fait appel à un menuisier qui prit ses mesures pour le cercueil, debout au milieu de la salle, comme s’il se fût agi d’une robe. Durant ses dernières heures se réveilla en elle un tel dynamisme que Fernanda eut l’impression qu’elle était en train de se payer leur tête. Ursula, sachant par expérience que les Buendia ne mouraient pas de maladie, ne mit pas en doute qu’Amaranta avait reçu le présage de sa mort, mais elle craignait par-dessus tout que cet afflux de lettres et l’impatience de les voir acheminer au plus vite ne conduisissent les expéditeurs, dans leur égarement, à l’enterrer vivante. C’est pourquoi elle s’obstina à faire évacuer la maison, se disputant à grands cris avec les intrus, et, vers quatre heures de l’après-midi, elle était arrivée à ses fins. À la même heure, Amaranta achevait de distribuer ses affaires personnelles aux pauvres, et n’avait gardé sur son sévère cercueil de bois brut que les vêtements de rechange et les modestes chaussons en velventine qu’elle emporterait dans la mort. Elle n’avait pas omis de prendre cette précaution car elle se souvenait qu’à la mort du colonel Aureliano Buendia, on avait dû lui acheter une paire de souliers neufs parce qu’il n’avait plus rien à se mettre aux pieds, hormis les pantoufles qu’il chaussait dans son atelier. Peu avant cinq heures, Aureliano le Second s’en vint chercher Meme pour le récital et fut surpris de voir la maison préparée comme pour un enterrement. Si quelqu’un avait l’air tout à fait vivant à cette heure-là, c’était bien Amaranta, si calme qu’elle avait même trouvé le temps d’émincer et de poncer ses durillons. Aureliano le Second et Meme prirent congé d’elle en lui faisant par plaisanterie leurs adieux, et lui promirent de faire la fête, le samedi suivant, pour célébrer sa résurrection. Attiré par la rumeur publique d’après laquelle Amaranta se faisait confier des lettres destinées aux morts, le père Antonio Isabel arriva sur le coup de cinq heures avec le viatique, et dut attendre un bon quart d’heure que la moribonde sortît de son bain. Lorsqu’il la vit apparaître en chemise de nuit de percale, les cheveux épars sur ses épaules, le vieux curé crut qu’on se moquait de lui et renvoya l’enfant de chœur. Il pensa pourtant profiter de l’occasion pour confesser Amaranta après bientôt vingt ans de refus obstinés. Amaranta se borna à répliquer qu’elle n’avait besoin d’aucune sorte d’assistance spirituelle puisqu’elle avait la conscience nette. Fernanda en fut outrée. Sans prendre garde à ne pas être entendue, elle se demanda à voix haute quel épouvantable péché avait bien pu commettre Amaranta pour préférer une mort sacrilège à la honte de se confesser. C’est alors qu’Amaranta se coucha et obligea Ursula à attester publiquement qu’elle était restée vierge.

— Que personne ne se fasse d’illusions, cria-t-elle pour être entendue de Fernanda. Amaranta Buendia quitte ce monde comme elle y est venue.

Elle ne se releva plus. Calée entre des oreillers comme si elle avait été vraiment malade, elle tressa ses longues nattes et se les enroula sur chaque oreille, ainsi que la mort lui avait dit devoir être apprêtée dans son cercueil. Puis elle demanda un miroir à Ursula et, pour la première fois depuis quarante ans, elle vit son visage ravagé par l’âge et le martyre qu’elle avait souffert, et fut surprise de constater combien elle ressemblait à l’image mentale qu’elle s’était faite d’elle-même. Au silence qui régnait dans la chambre, Ursula comprit qu’il avait commencé à faire sombre.

— Fais tes adieux à Fernanda, la supplia-t-elle. Une seule minute de réconciliation mérite mieux que toute une vie d’amitié.

— Ça n’est déjà plus la peine, répondit Amaranta.

Meme ne put s’empêcher de penser à elle quand se rallumèrent les feux de la scène improvisée et que commença la seconde partie du programme. Au milieu du morceau, quelqu’un vint lui annoncer la nouvelle à l’oreille et la représentation fut interrompue. Lorsqu’il arriva à la maison, Aureliano le Second dut jouer des coudes pour se frayer un chemin à travers la foule, afin de contempler le cadavre de la vieille pucelle, hideux, d’une sale couleur, avec sa bande noire autour de la main, enveloppé dans un linceul ravissant. On l’avait exposé dans la salle commune à côté de la grosse boîte à lettres.

Après les neuf nuits passées à veiller Amaranta, ce fut le tour d’Ursula de ne plus se relever. Sainte Sophie de la Piété s’occupa d’elle. Elle lui servait à manger dans sa chambre, lui apportait de l’essence de sassafras pour sa toilette, et la tenait au courant de tout ce qui se passait à Macondo. Aureliano le Second lui rendait fréquemment visite, lui apportait des vêtements qu’elle posait à côté de son lit, avec les objets les plus indispensables à la vie de tous les jours, si bien qu’elle réussit en peu de temps à se fabriquer un monde à portée de la main. Elle sut éveiller une grande affection chez la petite Amaranta Ursula, qui lui ressemblait en tout et à qui elle apprit à lire. Sa lucidité, l’habileté qu’elle mettait à se suffire à elle-même, faisaient naturellement penser qu’elle était écrasée sous le poids de ses cent ans d’âge, mais, s’il était évident qu’elle y voyait mal, nul ne soupçonna jamais qu’elle était complètement aveugle. Elle disposait alors de tant de temps, et d’un tel silence intérieur pour surveiller la vie de la maison, qu’elle fut la première à se rendre compte de la muette affliction de Meme.

— Viens ici, lui dit-elle. Maintenant que nous sommes seules, tu peux dire ce qui t’arrive à une pauvre vieille comme moi.

Meme eut un rire saccadé et esquiva la conversation. Ursula se garda d’insister mais trouva confirmation de ses soupçons dans le fait que Meme ne vint plus la voir. Elle savait qu’elle se préparait plus tôt que de coutume, qu’elle ne pouvait rester tranquille une minute dans l’attente de l’heure où elle pourrait sortir, qu’elle passait des nuits entières à se tourner et se retourner sur son lit, dans la chambre voisine, et que les voltigements d’un papillon suffisaient à la mettre au supplice. Un beau jour, elle l’entendit affirmer qu’elle s’en allait voir Aureliano le Second, et Ursula fut frappée de constater à quel point Fernanda manquait d’imagination pour ne rien soupçonner quand son mari s’en vint à la maison demander après sa fille. Il n’était que trop évident que Meme était déjà requise par de secrets problèmes, des rendez-vous pressants, des impatiences mal réprimées, bien avant cette soirée où Fernanda ameuta toute la maison parce qu’elle l’avait trouvée en train d’embrasser un homme en plein cinéma.

Meme était alors si renfermée sur elle-même qu’elle accusa Ursula de l’avoir dénoncée. En réalité, elle seule s’était dénoncée. Depuis un certain temps, elle laissait derrière elle tout un faisceau de pistes qui eussent éveillé l’attention du plus endormi, et Fernanda ne tarda tellement à les découvrir que parce qu’elle-même était obnubilée par ses secrets rapports avec les médecins invisibles. Même ainsi, elle finit par remarquer les profonds silences, les tressaillements soudains, les sautes d’humeur et les contradictions de sa fille. Elle se livra à une surveillance aussi implacable qu’elle était discrète. Elle la laissa aller avec ses éternelles amies, l’aida à s’habiller pour les petites fêtes du samedi, et jamais ne lui posa aucune question gênante qui eût pu l’alerter. Elle avait déjà accumulé de nombreuses preuves que Meme faisait des choses toutes différentes de celles qu’elle prétendait faire, mais elle se garda bien de laisser paraître ses soupçons, attendant une occasion propice. Un soir, Meme l’avertit qu’elle se rendait au cinéma en compagnie de son père. Peu après, Fernanda entendit éclater les pétards de la fête, du côté de chez Petra Cotes, et l’accordéon d’Aureliano le Second sur lequel on ne pouvait se méprendre. Elle s’habilla aussitôt, entra au cinéma et, dans la pénombre des places d’orchestre, elle reconnut sa fille. Cette victoire lui procura une telle émotion qu’elle en fut tout étourdie et elle ne put distinguer l’homme qu’était en train d’embrasser Meme, mais elle réussit à percevoir sa voix tremblante au milieu des quolibets et de la tempête de rire qui secoua le public. « Je suis désolé, mon amour », put-elle l’entendre dire et elle força Meme à quitter les lieux, sans prononcer une parole, lui fit subir la honte de la conduire par la rue aux Turcs grouillante de monde, et l’enferma à clef dans sa chambre.

Le lendemain, vers six heures du soir, Fernanda reconnut la voix de l’homme qui venait lui rendre visite. Il était jeune, avait le teint bistre et un regard sombre et mélancolique qui l’eût moins surprise si elle avait connu les gitans, et un air de rêve qui eût suffi à faire entrer n’importe quelle femme au cœur moins endurci dans les raisons de sa fille. Ses vêtements de toile étaient tout usés, il portait des souliers conservés de haute lutte par des croûtes superposées de blanc de zinc et tenait à la main un canotier acheté le samedi précédent. De toute son existence il n’avait connu ni ne devait connaître une peur pareille à celle qu’il éprouva alors, mais il gardait une dignité et une maîtrise de soi qui le mettaient à l’abri de toute humiliation, ainsi qu’une élégance innée, seulement battue en brèche par ses mains calleuses et ses ongles écaillés à cause du rude labeur qui était le sien. Il suffit pourtant à Fernanda de le voir une seule fois pour deviner qu’il travaillait de ses mains. Elle se rendit compte qu’il portait sur lui tout son linge propre du dimanche et que, sous cette chemise, sa peau était rongée par la gale de la compagnie bananière. Elle ne le laissa pas parler. Elle ne lui permit même pas de passer la porte qu’elle dut bientôt fermer à cause des papillons jaunes qui envahissaient la maison.

— Allez-vous-en, lui dit-elle. Vous n’avez rien à venir chercher parmi les honnêtes gens.

Il s’appelait Mauricio Babilonia. Il avait vu le jour et grandi à Macondo et était apprenti mécanicien dans les ateliers de la compagnie bananière. Meme avait fait sa connaissance par hasard, un après-midi qu’elle était allée chercher la voiture, avec Patricia Brown, pour faire un tour à travers les plantations. Le chauffeur étant malade, c’est lui qu’on avait chargé de les conduire et Meme put enfin satisfaire son envie de s’asseoir près du volant pour observer de près le mécanisme de la conduite automobile. À la différence du chauffeur en titre, Mauricio Babilonia se livra pour elle à une démonstration pratique. Cela se passait vers l’époque où Meme commençait juste à fréquenter la maison de Mr. Brown et l’on considérait encore qu’il était indigne des dames de conduire une voiture. Aussi dut-elle s’en tenir à un apprentissage théorique et elle resta plusieurs mois sans revoir Mauricio Babilonia. Plus tard, elle devait se rappeler qu’au cours de cette promenade, sa beauté virile avait attiré son attention, mise à part la rudesse de ses mains, mais qu’elle avait ensuite parlé avec Patricia Brown de la gêne qu’avait suscitée en elle son assurance un peu altière. Le premier samedi où elle se rendit au cinéma avec son père, elle revit Mauricio Babilonia vêtu de propre, assis non loin de l’endroit où ils se trouvaient, et elle remarqua combien il se désintéressait du film pour se retourner et la regarder, non pas tant pour la voir que pour qu’elle s’aperçut qu’il la regardait. La vulgarité de ce manège indisposa Meme. À la fin du film, Mauricio Babilonia s’avança pour saluer Aureliano le Second et ce n’est qu’à ce moment que Meme apprit que les deux hommes se connaissaient déjà, car il avait travaillé à la toute première installation électrique d’Aureliano le Triste et s’adressait à son père comme à un supérieur. Cette constatation dissipa la contrariété qu’avait d’abord produite en elle son extrême fierté. Ils n’eurent pas l’occasion de se voir en tête à tête, ni d’échanger autre chose qu’un bonjour ou un bonsoir, jusqu’à cette nuit où elle rêva qu’il la sauvait d’un naufrage et qu’elle n’éprouvait pour lui aucun sentiment de gratitude mais une grande fureur. C’était comme si elle lui avait fourni l’occasion qu’il attendait tant, alors que Meme n’avait de plus pressant désir que de l’éviter, non seulement lui, Mauricio Babilonia, mais tout homme qui s’intéressait à elle. C’est pourquoi elle fut saisie d’une telle indignation quand, après son rêve, au lieu de le détester, elle se sentit éprouver un irrésistible besoin de le voir. Son impatience se fit de plus en plus grande au cours de la semaine et, le samedi venu, son désir était devenu si pressant qu’elle dut fournir un immense effort pour que Mauricio Babilonia, en la saluant au cinéma, ne remarquât pas que son cœur était en train de lui sortir par la bouche. Comme aveuglée par une impression confuse de plaisir et de rage, elle lui tendit pour la première fois la main qu’à ce moment seulement Mauricio Babilonia osa serrer dans la sienne. Pendant une fraction de seconde, Meme parvint à se repentir de l’impulsion qu’elle avait eue, mais le repentir se transforma aussitôt en cruelle satisfaction lorsqu’elle constata que sa main à lui était tout aussi moite et glacée que la sienne. Cette nuit-là, elle comprit qu’elle n’aurait pas un instant de répit tant qu’elle n’aurait pas démontré à Mauricio Babilonia combien son ambition était vaine, et elle passa la semaine à papillonner autour de ce nouveau désir. Elle eut recours à toutes sortes de ruses inutiles pour que Patricia Brown l’emmenât chercher l’automobile. Finalement, elle se servit du rouquin nord-américain qui, vers cette époque, était venu passer ses vacances à Macondo, et, sous prétexte d’aller examiner les nouveaux modèles de voitures, se fit conduire jusqu’aux ateliers. Dès l’instant où elle le revit, Meme cessa de se leurrer et comprit qu’en réalité, elle en était arrivée à ne plus pouvoir contenir son envie d’être seule à seul avec Mauricio Babilonia, mais la certitude que ce dernier l’avait compris en la voyant arriver la mit hors d’elle-même.

— Je viens regarder les nouveaux modèles, fit Meme.

— C’est un bon prétexte, répliqua-t-il.

Meme se rendit compte qu’elle était en train de se brûler les ailes à la flamme de son orgueil et chercha désespérément quelque moyen de l’humilier. Mais il ne lui en laissa pas le temps. « N’aie pas peur, lui dit-il à voix basse. Ce n’est pas la première fois qu’une femme devient folle d’un homme. » Elle se sentit si désemparée qu’elle quitta l’atelier sans regarder les nouveaux modèles et passa la nuit, du soir au matin, à se tourner et retourner sur son lit et à verser des larmes de révolte. Le rouquin nord-américain, qui avait réellement commencé à l’intéresser, lui fit l’effet d’un nourrisson dans ses langes. C’est alors qu’elle remarqua les papillons jaunes qui précédaient chaque apparition de Mauricio Babilonia. Elle avait déjà noté leur présence, surtout à l’atelier de mécanique où elle avait pensé que les attirait l’odeur de peinture. Quelquefois, elle les avait sentis voleter au-dessus de sa tête dans la pénombre du cinéma. Mais quand Mauricio Babilonia se mit à la poursuivre comme un spectre qu’elle seule pouvait identifier dans la foule, alors elle comprit que les papillons avaient quelque chose à voir avec lui. Mauricio Babilonia se trouvait toujours parmi le public des récitals, au cinéma, à la grand-messe, et elle n’avait nul besoin de le voir pour découvrir sa présence que lui signalaient les papillons. Un jour, Aureliano le Second se montra si irrité par ce battement d’ailes importun qu’elle se sentit l’envie soudaine de lui dévoiler son secret, comme elle le lui avait promis, mais son instinct lui fit comprendre que, cette fois-ci, il n’allait pas en rire comme à l’accoutumée : « Que dirait ta mère si elle savait ça ! » Un matin qu’elles étaient occupées à tailler les rosiers, Fernanda poussa un cri d’épouvante et entraîna Meme hors de l’endroit où elle se trouvait et d’où Remedios-la-belle avait quitté le jardin pour monter aux cieux. L’espace d’un instant, elle avait eu l’impression que le miracle allait se reproduire en sa fille, à cause d’un soudain battement d’ailes qui était venu la déranger dans sa tâche. C’étaient les papillons. Meme les vit, comme engendrés spontanément par la lumière, et son cœur bondit. Au même moment fit son entrée Mauricio Babilonia, porteur d’un paquet qui n’était rien d’autre, prétendit-il, qu’un cadeau de Patricia Brown. Meme rougit et eut du mal à avaler sa salive, mais elle encaissa ce coup de l’adversité et réussit même à arborer un sourire naturel pour lui demander de bien vouloir poser le paquet sur la balustrade parce qu’elle avait les doigts pleins de terre. La seule chose que remarqua Fernanda chez cet homme que, quelques mois plus tard, elle devait mettre à la porte sans se rappeler l’avoir jamais vu, ce fut son teint bilieux.

— Voilà un homme bien étrange, dit Fernanda. On lit sur sa figure qu’il ne va pas tarder à mourir.

Meme pensa que sa mère était encore sous le coup de l’apparition des papillons. Lorsqu’elles eurent fini de tailler la roseraie, elle alla se laver les mains et porta le paquet dans sa chambre pour l’ouvrir. C’était une espèce de jouet chinois formé de cinq coffrets s’emboîtant les uns dans les autres avec, dans le dernier, une petite carte péniblement gribouillée par quelqu’un qui savait à peine écrire : on se voit samedi au cinéma. Après coup, Meme resta hébétée à l’idée que la boîte était restée si longtemps sur la balustrade à portée de la curiosité de Fernanda, et bien qu’elle se sentît flattée par l’audace et l’ingéniosité dont Mauricio Babilonia avait fait preuve, elle fut attendrie par la naïveté qui lui faisait espérer la voir venir au rendez-vous. Meme savait déjà qu’Aureliano le Second était empêché pour la soirée du samedi. Cependant, elle brûla d’une telle impatience, au fur et à mesure que la semaine passait, qu’elle convainquit son père, le samedi venu, de la laisser entrer seule au cinéma et de ne revenir la chercher qu’à la fin de la séance. Un papillon de nuit voleta au-dessus de sa tête tout le temps que les lampes demeurèrent allumées. Puis arriva ce qui devait arriver. Dès que les lampes s’éteignirent, Mauricio Babilonia vint s’asseoir à côté d’elle. Meme se sentit patauger dans un marécage où la peur la faisait s’enliser, et dont seul pouvait la sortir, comme cela s’était déjà passé dans son rêve, cet homme parfumé à l’huile de moteur qu’elle distinguait à peine dans la pénombre.

— Si tu n’étais pas venue, lui dit-il, tu ne m’aurais jamais revu.

Meme sentit le poids de sa main sur son genou et sut qu’à cet instant ils venaient de passer ensemble de l’autre côté du désert des désemparés.

— Ce qui me choque, chez toi, lui dit-elle en souriant, c’est que tu t’arranges toujours pour dire exactement ce que tu ne devrais pas dire.

Elle devint folle de lui. Elle perdit le sommeil et l’appétit et s’enfonça si profondément dans la solitude que son père même devint pour elle une gêne. Elle conçut un inextricable réseau de faux rendez-vous dans le but d’égarer Fernanda, perdit de vue ses amies et foula aux pieds les bonnes mœurs afin de pouvoir rencontrer Mauricio Babilonia quelle que fût l’heure et en tout lieu. Au début, la rudesse de ses manières l’incommodait. La première fois qu’ils se retrouvèrent seuls, dans les prés déserts derrière l’atelier de mécanique, il la réduisit sans pitié à un tel état de bestialité qu’elle en sortit exténuée. Elle mit un certain temps à comprendre que c’était encore une forme de tendresse et c’est à compter de ce jour qu’elle perdit toute quiétude et ne vécut plus que pour lui, tellement avide de sombrer dans sa terrible odeur d’huile frottée à la lessive qu’elle en perdait la tête. Peu avant la mort d’Amaranta, elle fut soudain arrêtée par une zone de lucidité à l’intérieur de sa propre folie, et l’incertitude de l’avenir la fit trembler. Elle entendit alors parler d’une femme qui lisait l’avenir dans les cartes et alla lui rendre visite en secret. C’était Pilar Ternera. Dès qu’elle la vit entrer, elle devina les motifs cachés de Meme. « Assieds-toi, lui dit-elle. Je n’ai pas besoin de cartes pour chercher à connaître l’avenir d’une Buendia. » Meme ignorait et ignora toujours que cette pythonisse centenaire n’était autre que son arrière-grand-mère. Elle ne l’aurait pas cru davantage après qu’elle lui eut révélé, avec un réalisme agressif, que ce genre d’exaltation amoureuse ne se calmait qu’au lit. Mauricio Babilonia partageait ce point de vue mais Meme faisait tout son possible pour ne pas y croire, l’imputant au fond à quelque mauvaise tournure d’esprit propre aux ouvriers. Elle pensait alors que cette sorte d’amour détruisait l’autre amour, parce qu’il était dans le tempérament des hommes de répudier leur faim une fois leur appétit comblé. Non seulement Pilar Ternera dissipa son erreur, mais elle lui proposa également le vieux lit de sangle où elle avait conçu Arcadio, le grand-père de Meme, et où fut ensuite conçu Aureliano José. En outre, elle lui enseigna comment empêcher une conception jugée indésirable, à l’aide d’un cataplasme à la farine de moutarde en guise de bouillotte, et lui donna diverses recettes de potions qui, en cas d’embêtements, faisaient rejeter « jusqu’aux remords de conscience ». Cette entrevue remplit Meme du même courage qu’elle avait déjà éprouvé l’après-midi où elle avait bu plus que de raison. Cependant, la mort d’Amaranta l’obligea à différer sa décision. Tout le temps que durèrent les neuf nuits de veille, elle ne quitta pas un instant Mauricio Babilonia, perdu au milieu de la foule qui avait envahi la maison. Vinrent ensuite la longue période de deuil et la réclusion obligatoire, et ils durent rester séparés pour un temps. Ces journées virent régner en elle une telle agitation intérieure, une telle impatience impossible à contenir et tant d’ardents désirs contenus que, le premier après-midi où elle réussit à sortir, Meme se rendit directement chez Pilar Ternera. Elle se donna sans résistance à Mauricio Babilonia, sans pudeur, sans faire montre d’aucun formalisme, avec un élan si naturel et une intuition si savante que tout homme plus méfiant que le sien les eût pris pour la quintessence de l’expérience. Ils s’aimèrent deux fois par semaine pendant plus de trois mois, protégés par l’innocente complicité d’Aureliano le Second qui ajoutait foi, sans penser à mal, aux alibis de sa fille, simplement pour la voir échapper à l’inflexibilité maternelle.

Le soir où Fernanda les surprit au cinéma, Aureliano le Second se sentit si accablé par le poids de sa conscience qu’il alla voir Meme dans la chambre où l’avait enfermée Fernanda, confiant qu’elle se soulagerait auprès de lui de toutes les confidences qu’elle lui devait. Mais Meme nia tout en bloc. Elle avait l’air si sûre d’elle-même, si cramponnée à sa propre solitude qu’Aureliano le Second eut l’impression qu’il n’existait déjà plus aucun lien entre eux, que leur camaraderie et leur complicité n’étaient déjà plus qu’illusions perdues. Il songea à s’entretenir avec Mauricio Babilonia, croyant que son autorité d’ancien patron le ferait renoncer à ses projets, mais Petra Cotes le convainquit que c’étaient là des choses qui ne regardaient que les femmes et il resta ainsi à flotter dans les limbes de l’indécision, à peine soutenu par l’espoir qu’au terme de son emprisonnement prendraient fin les tribulations de sa fille.

Meme ne donna aucun signe d’affliction. Bien au contraire, depuis la chambre voisine, Ursula put constater qu’elle avait un sommeil paisible, qu’elle vaquait en toute quiétude à ses occupations, qu’elle prenait ses repas régulièrement et qu’elle profitait bien. La seule chose qui intrigua Ursula au bout de bientôt deux mois de punition, c’était que Meme ne se baignât pas le matin comme tout le monde, mais vers sept heures du soir. Quelquefois, elle pensa la prévenir de faire attention aux scorpions, mais Meme se montrait si revêche à son égard, convaincue que c’était elle qui l’avait dénoncée, qu’elle préféra ne pas la déranger avec ses outrecuidances d’arrière-grand-mère. Les papillons jaunes envahissaient la maison dès la tombée du jour. Chaque soir, en revenant du bain, Meme trouvait Fernanda au désespoir, massacrant les papillons avec la bombe à insecticide. « Quelle malédiction, disait-elle. Toute ma vie on m’a raconté que les papillons de nuit appellent le mauvais sort. » Un soir que Meme était encore au bain, Fernanda pénétra par hasard dans sa chambre et y trouva une telle masse de papillons qu’on pouvait à peine respirer. Elle se saisit du premier chiffon venu pour les chasser et son cœur se glaça d’effroi quand elle fit le rapprochement entre les bains nocturnes de sa fille et les cataplasmes à la farine de moutarde qui venaient de rouler par terre. Elle n’attendit pas le moment opportun, comme elle avait fait la première fois. Le lendemain, elle convia à déjeuner le nouveau maire du village, qui était descendu comme elle des hauts plateaux, et lui demanda de disposer une garde pour la nuit dans l’arrière-cour, car elle avait l’impression qu’on était en train de lui voler des poules. Ce soir-là, la garde abattit Mauricio Babilonia alors qu’il soulevait les tuiles pour pénétrer dans les bains où l’attendait Meme, nue et tremblante d’amour au milieu des scorpions et des papillons, comme elle l’avait attendu presque tous les soirs de ces derniers mois. Un projectile incrusté dans sa colonne vertébrale le cloua au lit pour le restant de ses jours. Il mourut de vieillesse, solitaire, sans une plainte, sans une protestation, sans se laisser aller une seule fois à trahir son secret, tourmenté par les souvenirs et par les papillons jaunes qui ne lui accordèrent aucun moment de répit, et mis au ban de la société comme voleur de poules.

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