Cent ans de solitude
Chapitre XVI
Il plut pendant quatre ans onze mois et deux jours. Il y eut des époques où il ne fit que pleuvoter et tout le monde se mit sur son trente et un, se composa une mine de convalescent pour célébrer l’éclaircie, mais bientôt l’habitude fut prise de ne voir dans ces pauses que les signes d’une recrudescence. Le ciel se vidait avec un grand bruit de casse en bourrasques dévastatrices et le Nord dépêchait des ouragans qui écornèrent les toits, démolirent les murs et déracinèrent les dernières souches des plantations. À l’exemple de ce qui était arrivé pendant la peste de l’insomnie, dont Ursula vint à se souvenir au cours de ces journées, le fléau lui-même était en train de susciter des moyens de défense contre l’ennui. Aureliano le Second compta parmi ceux qui firent le maximum pour ne pas se laisser vaincre par l’oisiveté. Il était passé à la maison pour quelque raison fortuite, le soir même où Mr Brown avait appelé la tourmente, et Fernanda voulut le dépanner avec un parapluie plus ou moins retourné qu’elle retrouva dans un placard. « Pas besoin, lui dit-il, je reste ici jusqu’à ce que la pluie cesse. » L’engagement qu’il prenait là n’était certes pas inéluctable mais il s’en fallut de peu qu’il ne le suivît à la lettre. Comme sa garde robe se trouvait chez Petra Cotes, il ôtait tous les trois jours les effets qu’il portait et attendait en caleçon qu’on les lavât. Afin de ne pas trouver le temps long, il se fixa pour tâche de réparer les nombreuses détériorations qu’avait subies la maison. Il rajusta les charnières, graissa les serrures, revissa les verrous, redressa les espagnolettes. Pendant plusieurs mois, on le vit errer en tous endroits, muni d’une boîte à outils que les gitans avaient dû oublier du temps de José Arcadio Buendia, et nul n’aurait pu dire si ce fut à cause de cette gymnastique involontaire, de l’ennui hivernal ou de l’abstinence forcée que sa bedaine se dégonfla peu à peu comme une outre, que sa figure de tortue béate devint moins sanguine, et moins protubérant son double menton, tant et si bien que, dans l’ensemble, il devint moins pachydermique et put de nouveau lacer ses propres souliers. À le voir poser des poignées de porte et dérégler les horloges, Fernanda se demanda s’il n’était pas en train de se laisser saisir du même vice de faire pour mieux défaire, comme le colonel Aureliano Buendia avec ses petits poissons en or, Amaranta avec ses boutons et son linceul, José Arcadio le Second avec les parchemins et Ursula avec ses propres souvenirs. Mais ce n’était pas exact. Ce qui n’allait pas, c’était que la pluie saccageait tout, qu’entre les engrenages des machines les moins fertiles poussaient des fleurs si on oubliait de les huiler tous les trois jours, que les fils de brocart s’oxydaient et que sur le linge mouillé croissaient des algues de safran. L’atmosphère était si humide que les poissons auraient pu entrer par les portes et sortir par les fenêtres, naviguant dans les airs d’une pièce à l’autre. Un matin, au réveil, Ursula sentit sa fin approcher en une sorte d’évanouissement paisible, et elle avait déjà demandé qu’on lui amenât le père Antonio Isabel, sur un brancard s’il le fallait, quand Sainte Sophie de la Piété découvrit qu’elle avait le dos couvert d’une mosaïque de sangsues. Avant qu’elles n’eussent fini de la saigner à blanc, on les en détacha une à une, les faisant griller avec des tisons. Il fallut creuser des canaux pour évacuer l’eau de la maison, la débarrasser des escargots et des crapauds, afin que les sols pussent sécher, retirer les briques placées sous les pieds de lits et recommencer à marcher avec des souliers. Distrait par les multiples petits bricolages qui retenaient toute son attention, Aureliano le Second ne se rendit pas compte qu’il était en train de prendre un coup de vieux, jusqu’à cette fin de journée où, contemplant le précoce coucher de soleil dans un fauteuil à bascule, il songea sans frémir à Petra Cotes. Il n’aurait vu aucun inconvénient à s’en revenir auprès de l’insipide amour de Fernanda, dont la beauté était devenue plus reposée avec l’âge mûr, mais la pluie l’avait mis à l’abri de toute urgence passionnelle et lui avait infusé la sérénité spongieuse de l’inappétence. Il se plut à penser aux choses qu’il aurait pu faire jadis avec cette pluie qui tombait déjà depuis bientôt un an. Il avait été l’un des premiers à importer des plaques de zinc à Macondo, bien avant que la compagnie bananière ne les eût mises à la mode, dans le seul but d’en recouvrir la chambre à coucher de Petra Cotes et de goûter la sensation d’intimité profonde que lui donnait à cette époque le crépitement de la pluie sur le toit. Mais ces souvenirs fous de sa jeunesse extravagante le laissaient eux-mêmes insensible, comme s’il avait épuisé lors de sa dernière fête la forte inclination à la luxure qui lui était échue en partage, et que lui était seulement restée cette merveilleuse contrepartie de pouvoir les évoquer sans amertume ni remords. Il aurait pu se dire que le déluge lui avait donné l’occasion de s’asseoir pour réfléchir, et que cette fièvre des tenailles et des burettes avait réveillé en lui la nostalgie de tant de métiers utiles qu’il aurait pu exercer et n’exerça point dans sa vie, mais ne pouvait jurer de l’un ni de l’autre, car s’il laissait tourner autour de lui la tentation d’une existence plus sédentaire et domestique, ce n’était pas pour en avoir longuement médité ni par désir de faire pénitence. Cette attirance lui venait de beaucoup plus loin, comme déterrée par la fourchette de la pluie, de cette époque où il lisait, dans le cabinet de Melquiades, les prodigieuses histoires de tapis volants et celles de baleines se nourrissant de bateaux avec tous leurs équipages. C’est par une de ces journées que, profitant d’un moment d’inattention de Fernanda, apparut sous la véranda le petit Aureliano, et son grand-père fut mis dans le secret de son existence. Il lui coupa les cheveux, l’habilla, lui apprit à ne plus avoir peur des gens et l’on ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait tout d’un véritable Aureliano Buendia, avec ses pommettes saillantes, son regard étonné et son comportement solitaire. Fernanda s’en trouva soulagée. Il y avait longtemps qu’elle avait jugé démesuré l’orgueil dont elle avait fait preuve, mais elle ne savait comment y remédier : plus elle songeait à des solutions, moins elles lui paraissaient raisonnables. Si elle avait su qu’Aureliano le Second allait prendre les choses comme il les prit, avec une complaisance de bon grand-père, elle aurait pu s’abstenir de tant de détours et de délais et se serait trouvée, depuis un an déjà, délivrée de cette mortification. Pour Amaranta Ursula, qui avait déjà poussé de nouvelles dents, ce neveu fut comme un jouet insaisissable qui la consola de l’ennui de la pluie. Aureliano le Second se souvint alors de l’encyclopédie anglaise à laquelle personne n’avait plus touché dans l’ancienne chambre de Meme. Il commença par montrer les images aux enfants, particulièrement les planches d’animaux, et plus tard les cartes de géographie, les photographies de pays lointains et de personnages célèbres. Comme il ne savait pas l’anglais et pouvait à peine reconnaître les villes les plus célèbres et les personnalités les plus familières, il se mit à inventer des noms et des légendes pour satisfaire à l’insatiable curiosité des enfants.
Fernanda croyait sincèrement que son époux attendait la fin de la pluie pour retourner chez sa concubine. Au cours des premiers mois de pluie, elle eut peur qu’il n’essayât de s’introduire jusque dans sa chambre et de devoir essuyer la honte de lui révéler que, depuis la naissance d’Amaranta Ursula, elle n’était plus apte à se réconcilier avec lui. C’était là la cause de cette correspondance fiévreuse qu’elle entretenait avec les médecins invisibles, interrompue par de fréquents désastres dans l’acheminement du courrier. Dans les tout premiers mois, quand on apprit que les trains déraillaient dans la tourmente, une lettre des médecins invisibles l’avertit que les siennes étaient en train de s’égarer. Plus tard, quand ses rapports avec ses correspondants inconnus se trouvèrent suspendus, elle songea sérieusement à se mettre le masque de tigre dont s’était servi son mari lors du carnaval sanglant, pour aller se faire examiner sous un faux nom par les médecins de la compagnie bananière. Mais, parmi la flopée de gens qui passaient souvent à la maison pour apporter les ingrates nouvelles du déluge, quelqu’un l’informa que la compagnie était en train de démanteler ses dispensaires pour les transporter sous un ciel plus clément. Alors elle perdit tout espoir. Elle se résigna à attendre que cessât la pluie et que le courrier redevint normal et, pendant ce temps, puisa dans les ressources de son inspiration de quoi se soulager de ses secrets malaises, car elle eût préféré mourir plutôt que de se mettre entre les mains du seul médecin restant à Macondo, l’extravagant Français qui se nourrissait d’herbe pour les ânes. Elle s’était rapprochée d’Ursula, certaine qu’elle connaîtrait quelque palliatif à ce qui s’était cassé en elle. Mais la tortueuse habitude qu’elle avait de ne pas appeler les choses par leur nom la conduisit à parler du devant comme si c’était le derrière, à substituer expulser à accoucher et à remplacer les pertes par des brûlures, afin que tout fût moins honteux, de sorte qu’Ursula en arriva à la conclusion logique que ses troubles n’étaient pas utérins mais intestinaux, et lui conseilla de prendre à jeun un sachet de calomel. Si la pluie n’avait contribué à cette souffrance qui n’aurait rien eu d’impudique pour quiconque ne fût pas atteint également de pudibonderie, et si elle n’avait été cause que ses lettres se fussent perdues, Fernanda s’en serait moquée car, en fin de compte, toute la vie s’était passée pour elle comme s’il n’avait cessé de pleuvoir. Elle ne modifia en rien les horaires ni n’omit aucun rite. Alors que la table se trouvait encore rehaussée par des briques et les chaises posées sur des planches pour éviter aux convives de se mouiller les pieds, elle continuait à servir sur des nappes de lin et dans des services de Chine, et mettait les candélabres pour dîner, car elle considérait qu’on ne pouvait prendre prétexte des calamités pour relâcher les bonnes habitudes. Nul n’avait plus remis le nez dehors. Si cela avait dépendu de Fernanda, on n’y serait plus jamais retourné, non seulement depuis qu’il avait commencé à pleuvoir mais à compter de bien avant, parce que les portes, d’après elle, n’avaient été inventées que pour être fermées, et que la curiosité pour ce qui se passait dans la rue était affaire de gourgandines. Pourtant, elle fut la première à y regarder lorsqu’on la prévint que l’enterrement du colonel Gerineldo Marquez était en train de passer, et, bien qu’elle n’y eût alors assisté que par sa fenêtre entrebâillée, il la laissa dans un tel état d’affliction qu’elle se repentit longtemps de cet instant de faiblesse.
On aurait pu difficilement imaginer convoi plus misérable. On avait posé le cercueil sur une charrette à bœufs, que l’on avait surmontée d’un petit auvent en feuilles de bananier, mais la pluie tombait avec tant de force et les rues étaient si embourbées qu’à chaque pas les roues s’enlisaient et l’auvent était sur le point de se démantibuler. Les trombes d’eau triste qui tombaient sur le cercueil étaient en train de lessiver le drapeau qu’on avait posé dessus et qui n’était autre que l’étendard sanglant et poudreux qu’avaient renié les plus vénérables des vétérans. On avait également disposé sur le cercueil le sabre avec ses glands de cuivre et de soie, le même que suspendait le colonel Gerineldo Marquez au portemanteau du salon avant d’entrer sans défense dans l’atelier de couture d’Amaranta. Derrière la charrette, certains nu-pieds, tous avec leurs pantalons relevés à mi-jambes, les derniers survivants de la reddition de Neerlandia pataugeaient dans la boue, tenant d’une main le bâton de paysan servant d’aiguillon, et de l’autre une couronne de fleurs en papier décolorées par la pluie. Ils apparurent comme un mirage dans cette rue qui portait encore le nom du colonel Aureliano Buendia, et tous regardèrent la maison au passage avant de tourner au coin de la place où il leur fallut demander de l’aide pour désembourber la charrette. Ursula s’était fait porter sur le seuil par Sainte Sophie de la Piété. Elle suivit les péripéties de l’enterrement avec une telle attention qu’il ne vint à personne l’idée de douter qu’elle le voyait, d’autant que de sa main levée d’archange annonciateur elle battait la mesure au rythme des cahots du tombereau.
— Adieu Gerineldo, mon fils, s’écria-t-elle. Salue les miens de ma part et dis-leur qu’on se verra quand la pluie aura cessé.
Aureliano le Second l’aida à regagner son lit et, avec la même désinvolture dont il faisait toujours montre à son égard, lui demanda la signification de cet adieu.
— C’est la vérité, lui dit-elle. Je n’attends plus rien que la fin de la pluie pour mourir.
L’état des rues inquiéta Aureliano le Second. Tardivement préoccupé du sort de ses animaux, il se jeta une toile cirée sur le dos et se rendit chez Petra Cotes. Il la trouva dans la cour, de l’eau jusqu’à la ceinture, essayant de renflouer le cadavre d’un cheval. Aureliano le Second vint à sa rescousse, muni d’une barre de fer, et l’énorme corps tuméfié fit un tour sur lui-même et se trouva entraîné par le torrent de boue liquide. Depuis le début de la pluie, Petra Cotes avait passé tout son temps à débarrasser sa cour des animaux morts. Au cours des premières semaines, elle envoya des messages à Aureliano le Second pour qu’il prît des mesures d’urgence, mais il avait répondu que rien ne pressait, que la situation n’était pas alarmante et qu’il réfléchirait à quelque chose dès que la pluie cesserait. Elle lui fit savoir que les pâturages étaient en train d’être inondés et que le bétail se réfugiait dans les hautes terres où il n’aurait rien à manger et se trouverait à la merci du tigre et de la peste. « On n’y peut rien, lui répondit Aureliano le Second. Quand la pluie cessera, il en naîtra d’autres. » Petra Cotes avait vu mourir les bêtes agglutinées par régimes entiers et c’est à peine si elle avait eu le temps de délivrer au couteau celles qui demeuraient enlisées. Avec une sourde impuissance, elle vit le déluge détruire sans rémission une fortune qui avait été considérée à une certaine époque comme la plus importante et la plus solide de tout Macondo, et dont il ne restait rien que cette puanteur. Lorsque Aureliano le Second se décida à aller voir ce qui se passait, il ne trouva que le cadavre du cheval et une mule squelettique dans les décombres de l’écurie. Petra Cotes le vit débarquer sans surprise, sans joie ni ressentiment, et à peine se permit-elle un petit sourire ironique :
— À la bonne heure ! lui dit-elle.
Elle avait bien vieilli, n’avait plus que la peau sur les os, et ses yeux lancéolés de bête carnassière étaient devenus tristes et apprivoisés à force de tant regarder la pluie. Aureliano le Second resta plus de trois mois chez elle, non qu’il s’y sentît mieux, désormais, que dans sa propre maison où l’attendaient les siens, mais parce qu’il eut besoin de tout ce temps pour prendre la décision de se jeter à nouveau le morceau de toile cirée sur le dos. « Rien ne presse, dit-il comme il avait déjà dit dans l’autre maison. Attendons, peut-être qu’il va cesser de pleuvoir dans les heures qui viennent. » Au cours de la première semaine, il put s’accoutumer aux ravages qu’avaient causés le temps et la pluie sur l’état de santé de sa maîtresse, et peu à peu se mit à la revoir comme elle était autrefois, se remémorant ses joyeuses privautés et la délirante fécondité que son amour suscitait chez les animaux, et, un peu par amour et un peu par intérêt, une nuit de la seconde semaine, il la réveilla avec de pressantes caresses. Petra Cotes ne réagit pas. « Reste tranquille à dormir, murmura-t-elle. Ce n’est plus le moment. » Aureliano le Second aperçut son reflet dans les miroirs qui surplombaient le lit, et vit l’épine dorsale de Petra Cotes comme une rangée de bobines de fil embrochées sur un axe de nerfs fanés, et il comprit qu’elle avait raison, non pas à cause du moment, mais d’eux-mêmes, parce que ces choses-là n’étaient plus de leur âge.
Aureliano le Second s’en retourna chez lui avec ses malles, convaincu que tous les habitants de Macondo, et pas seulement Ursula, attendaient qu’il cessât de pleuvoir pour mourir. Il les avait vus en passant, assis dans les salles communes, le regard perdu, les bras croisés, sentant passer le temps d’une seule coulée, un temps laissé en friche, puisqu’il était inutile de le diviser en mois et en années, et les jours en heures, quand on ne pouvait rien faire d’autre que contempler la pluie. Les enfants accueillirent gaiement Aureliano le Second qui se remit à jouer pour eux de son accordéon asthmatique. Mais ce concert ne retint pas autant leur attention que les séances d’encyclopédie, si bien qu’ils reprirent leurs petites réunions dans la chambre de Meme où l’imagination d’Aureliano le Second transforma le ballon dirigeable en éléphant volant cherchant un endroit où dormir parmi les nuages. Un jour, il tomba sur un cavalier que son faste exotique n’empêchait pas de garder un air de famille et, après l’avoir longuement examiné, il en arriva à la conclusion que c’était un portrait du colonel Aureliano Buendia. Il le montra à Fernanda, laquelle admit également qu’il y avait un air de ressemblance entre cet homme à cheval et le colonel, mais aussi avec tous les membres de la famille, bien qu’il se fût agi en vérité d’un guerrier tartare. Ainsi passa pour lui le temps, entre le colosse de Rhodes et les charmeurs de serpents, jusqu’au jour où son épouse lui annonça qu’il ne restait plus que six kilos de viande salée et un sac de riz au grenier.
— Et alors, que veux-tu que j’y fasse ? demanda-t-il.
— Je n’en sais rien, répliqua Fernanda. Ces choses-là regardent les hommes.
— Fort bien, répondit Aureliano le Second, on y pourvoira quand il aura cessé de pleuvoir.
Il continua à montrer plus d’intérêt pour l’encyclopédie que pour ce problème domestique, même lorsqu’il dut se contenter de miettes de viande et d’un peu de riz à déjeuner. « Il est impossible de rien faire maintenant, disait-il. Il ne va pas pleuvoir toute la vie. » Et plus il renvoyait aux calendes grecques les nécessités pressantes du grenier, plus grande se faisait l’indignation de Fernanda, jusqu’à ce que ses protestations accidentelles, ses explosions peu fréquentes finissent par déborder en un torrent impossible à contenir, véritablement déchaîné, qui commença un beau matin comme une monocorde ritournelle de guitare, et, au fur et à mesure que s’avançait la journée, monta d’un ton de plus en plus nourri, de plus en plus généreux. Aureliano le Second ne prit conscience de cette litanie de reproches que le jour suivant, après le petit déjeuner, lorsqu’il se sentit tout étourdi par un bourdonnement qui se faisait encore entendre plus limpide et sur des notes plus hautes que la rumeur de la pluie, et ce n’était rien d’autre que Fernanda qui déambulait dans toute la maison, se plaignant qu’on l’eût éduquée comme une reine pour finir comme une bonniche dans une maison de fous, avec un mari fainéant, idolâtre, libertin, qui se couchait de tout son long en attendant que du ciel le pain lui tombât tout cuit, tandis qu’elle s’esquintait les reins à essayer de maintenir à flot un foyer retenu par des épingles à nourrice, où il y avait tant à faire, tellement de choses à supporter et redresser, depuis que le bon Dieu faisait naître le jour jusqu’à l’heure de se coucher, qu’elle se mettait au lit les yeux remplis de poudre de verre, et, malgré tout cela, personne ne lui avait dit Bonjour, Fernanda, tu as passé une bonne nuit, Fernanda, et on ne lui avait pas davantage demandé, ne fût-ce que par déférence, pourquoi elle était si pâle et pourquoi elle se réveillait avec les cernes violets, bien qu’elle n’attendît certainement pas cela du reste de la famille qui, en fin de compte, l’avait toujours considérée comme une gêne, comme la guenille servant à prendre la marmite sans se brûler, comme un vulgaire pantin dessiné sur le mur, et qui était toujours en train de déblatérer contre elle dans les coins, la traitant de bigote, la traitant de pharisienne, la traitant de fieffée coquine, et jusqu’à Amaranta, qu’elle repose en paix, qui avait osé dire à haute voix qu’elle était de celles qui confondent leur rectum avec la Semaine sainte, béni soit Dieu, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre, et elle avait tout enduré sans rien dire, se pliant à la volonté du Père éternel, mais n’avait pu en supporter davantage quand ce scélérat de José Arcadio le Second avait prétendu que la perdition de la famille venait de ce qu’on eût laissé entrer à la maison une précieuse ridicule, imaginez un peu, une précieuse qui aurait voulu porter la culotte, mon Dieu on aura tout vu, une précieuse, fille de la mauvaise salive et de la même pâte que ces freluquets envoyés par le gouvernement pour massacrer les travailleurs, non mais dites-moi, et ne se référait ainsi à personne d’autre qu’à elle-même, filleule du duc d’Albe, dame dont le haut lignage donnait des crises de foie aux femmes des présidents, quelqu’un qui appartenait comme elle à la noblesse de sang et qui avait le droit de signer de onze patronymes de la métropole ibérique, et qui était la seule mortelle en ce village de bâtards à ne pas s’emmêler quand elle avait seize couverts différents devant elle, pour s’entendre dire après par son adultère de mari, mort de rire, qu’un si grand nombre de cuillères et de fourchettes et de couteaux et de petites cuillères ne convenait pas aux chrétiens mais aux mille-pattes, et la seule aussi à pouvoir dire les yeux fermés quand on devait servir le vin blanc, de quel côté et dans quelle coupe, et quand on devait servir le vin rouge, dans quelle coupe et de quel côté, et non pas comme cette paysanne d’Amaranta, qu’elle repose en paix, qui croyait que le vin blanc se servait de jour et le vin rouge le soir, et aussi la seule sur tout le littoral à pouvoir se vanter de n’avoir jamais fait ses besoins ailleurs que dans des pots de chambre en or, pour que le colonel Aureliano Buendia, qu’il repose en paix, ait eu ensuite l’audace de lui demander, avec sa mauvaise bile de franc-maçon, d’où elle avait mérité semblable privilège, si c’était qu’elle ne chiait pas de la merde, mais des fleurs d’astromelia, rendez-vous compte, s’entendre dire des choses pareilles, et pour que Renata, sa propre fille, qui de manière indiscrète l’avait vue faire son gros besoin dans sa chambre à coucher, ait pu répondre qu’en vérité le pot était tout en or et en choses héraldiques, mais que ce qu’il y avait dedans était bel et bien de la merde, de la merde organique, et pire encore que les autres parce que c’était de la merde de précieuse ridicule, non mais imaginez, sa propre fille, tant et si bien qu’elle ne s’était jamais fait d’illusions sur le restant de la famille, mais avait droit, de toute façon, d’attendre un peu plus de considération de la part de son époux, puisque pour le meilleur et pour le pire le sacrement du mariage en avait fait son conjoint, son ayant-cause, son dépuceleur légal, et qu’il avait pris sur lui, en toute liberté et en toute souveraineté, la grave responsabilité de la faire sortir du vieux manoir paternel où jamais elle ne fut privée ni ne souffrit de rien, où elle tressait des palmes funéraires pour le plaisir de s’occuper, et puisque son parrain lui-même avait envoyé une lettre, avec sa signature et le sceau de sa bague imprimé dans la cire à cacheter, simplement pour dire que les mains de sa filleule n’étaient pas faites pour les besognes de ce bas monde, sauf de jouer du clavecin, et, malgré tout cela, son fou de mari l’avait fait sortir de chez elle avec un tas de reproches et de menaces, et l’avait ramenée jusqu’en ce chaudron d’enfer où régnait une telle chaleur qu’on ne pouvait respirer, et avant même qu’elle n’eût fini d’observer l’abstinence de Pentecôte il avait déjà filé avec ses malles transhumantes et son accordéon de fêtard, prendre du bon temps dans l’adultère avec une misérable dont il lui suffisait de voir les fesses, tant pis, ce qui est dit est dit, qu’il lui suffisait de voir remuer ses fesses de pouliche pour deviner que c’était une, que c’était une, une tout le contraire d’elle-même, elle qui savait rester une dame dans son château comme à la porcherie, à table comme au lit, une dame de haute naissance, craignant Dieu, obéissant à ses lois, soumise à ses desseins, et avec laquelle il ne pouvait évidemment pas faire ces parties de jambes-en-l’air, ni mener cette vie de va-nu-pieds qu’il connaissait avec l’autre, qui sans doute se prêtait à tout, comme les matrones françaises, et pis encore, en y réfléchissant bien, parce que ces dernières avaient du moins l’honnêteté de placer une petite lampe rouge à leur porte, des cochonneries pareilles, imaginez un peu, il ne manquait plus que ça, avec la bien-aimée fille unique de doña Renata Argote et don Fernando del Carpio, et plus particulièrement de celui-ci, ça va de soi, le saint homme, chrétien de la plus haute espèce, chevalier de l’Ordre du Saint-Sépulcre, faisant partie de ceux qui reçoivent directement de Dieu le privilège de se conserver intacts dans leur tombeau, la peau nette et brillante comme le satin d’une robe de fiançailles, les yeux vifs et diaphanes comme des émeraudes.
— Voilà qui n’est pas vrai, l’arrêta Aureliano le Second. Quand on l’a apporté, il empestait déjà.
Il avait eu la patience de l’écouter toute une journée jusqu’à ce qu’il la prît en faute. Fernanda n’y prêta aucun cas mais baissa la voix. Ce soir-là, pendant le dîner, l’exaspérant bourdonnement de cette litanie avait chassé jusqu’à la rumeur de la pluie. Aureliano le Second mangea peu, le nez dans son assiette, et se retira de bonne heure dans sa chambre. Le lendemain, au petit déjeuner, Fernanda était toute tremblante, l’air d’avoir passé une mauvaise nuit, mais semblait s’être totalement soulagée de ce qu’elle avait sur le cœur. Pourtant, quand son mari demanda s’il ne lui serait pas possible de manger un œuf à la coque, elle ne se borna pas à répondre simplement que les œufs étaient terminés depuis la semaine précédente, mais se lança dans une violente diatribe contre les hommes qui passaient leur temps à adorer leur nombril et avaient l’aplomb de demander ensuite qu’on leur servît des foies d’alouettes. Aureliano le Second emmena les enfants regarder l’encyclopédie, comme toujours, et Fernanda fit semblant de mettre de l’ordre dans la chambre de Meme pour qu’il l’entendît marmonner qu’il fallait avoir un sacré culot pour dire à ces pauvres innocents que le colonel Aureliano Buendia était représenté dans l’encyclopédie. L’après-midi, tandis que les enfants faisaient la sieste, Aureliano le Second prit place sous la véranda et Fernanda vint le poursuivre jusque-là, le provoquant, l’asticotant, tournant autour de lui avec son implacable bourdonnement de grosse mouche, disant que, comme de juste, alors qu’il n’y avait plus que des pierres à se mettre sous la dent, son mari restait assis comme un sultan de Perse à contempler la pluie, parce qu’il n’était rien de plus qu’un fainéant, un maquereau, un bon à rien, plus mou qu’une houppe de coton, habitué à vivre des femmes et convaincu qu’il s’était marié avec l’épouse de Jonas, celle qui était restée si tranquille après l’histoire de la baleine. Aureliano le Second l’écouta pendant plus de deux heures, imperturbable, comme s’il était devenu sourd. Il se garda de l’interrompre jusqu’à une heure très avancée de l’après-midi où il ne put plus supporter ce roulement de grosse caisse qui lui faisait mal à la tête.
— Tais-toi, par pitié, la supplia-t-il.
Fernanda, au contraire, haussa le ton. « Je n’ai aucune raison de me taire, lui dit-elle. Celui qui ne veut pas m’entendre n’a qu’à partir. » Aureliano le Second perdit alors le contrôle de lui-même. Il se redressa sans hâte, comme s’il ne songeait qu’à s’étirer, puis, avec une rage parfaitement contrôlée et méthodique, il saisit l’un après l’autre les jardinières de bégonias, les baquets de fougères, les pots d’origan, et l’un après l’autre les fracassa par terre en mille morceaux. Fernanda eut peur car, jusque-là, elle n’avait pas pris une conscience très claire de la terrible force de frappe intérieure qu’avait sa litanie, mais il était déjà trop tard pour vouloir revenir en arrière. Emporté par ce torrent libérateur impossible à contenir, Aureliano le Second brisa le verre de la vitrine et, une à une, sans se presser, sortit les pièces du service et les réduisit en poussière contre le sol. Systématiquement, dans le plus grand calme, avec le même flegme dont il avait fait preuve en tapissant toute la maison de billets de banque, il se mit ensuite à briser contre les murs les cristaux de Bohême, les vases décorés à la main, les tableaux de jouvencelles dans des gondoles chargées de roses, les miroirs aux cadres dorés, et tout ce qu’il était possible de casser de la salle commune au grenier, et il termina par la grande cruche qui se trouvait dans la cuisine et qui éclata au milieu du patio dans un grand bruit creux d’explosion. Puis il se lava les mains, se jeta la toile cirée sur le dos et, avant que minuit n’eût sonné, s’en revint avec quelques lambeaux coriaces de viande salée, plusieurs sacs de riz et de maïs pleins de charançons et quelques régimes de bananes tout ratatinés. Désormais, les vivres ne vinrent plus à manquer.
Amaranta Ursula et le petit Aureliano devaient se souvenir du déluge comme d’une époque heureuse. En dépit de la sévérité de Fernanda, ils barbotaient dans les flaques de boue du patio, chassaient les lézards pour les écarteler et s’amusaient à empoisonner la soupe en y jetant de la poudre d’ailes de papillons quand Sainte Sophie de la Piété ne faisait pas attention. Ursula était pour eux le jouet le plus divertissant. Ils la prirent pour une grande poupée décrépite qu’ils conduisaient ou portaient dans tous les coins, déguisée à l’aide de vieux chiffons multicolores et le visage barbouillé de suie ou de rocou, et ils faillirent un jour lui arracher les yeux comme ils le faisaient aux crapauds avec le sécateur. Rien ne les mettait en joie comme ses radotages. En effet, il dut se passer quelque chose dans son cerveau durant la troisième année de pluie, car elle perdit peu à peu le sens de la réalité et se mit à confondre l’époque présente et certaines périodes reculées de sa vie, à tel point qu’il lui arriva une fois de rester trois jours à pleurer, inconsolable, la mort de Petronila Iguaran, sa propre arrière-grand-mère, enterrée depuis plus d’un siècle. Elle sombra dans un état de confusion si extravagant qu’elle croyait voir, dans le petit Aureliano, son fils le colonel aux environs de l’époque où on l’avait emmené faire connaissance avec la glace, et, dans le José Arcadio qui se trouvait alors au séminaire, son aîné qui était parti avec les gitans. Elle parla tant et si bien de la famille que les enfants apprirent à lui organiser des visites imaginaires de gens qui n’étaient pas seulement morts depuis longtemps, mais avaient vécu à des époques tout à fait différentes. Assise sur son lit, les cheveux couverts de cendres et le visage dissimulé sous un foulard rouge, Ursula était heureuse au milieu de tout ce parentage irréel que les enfants décrivaient sans omettre de détails, comme si en vérité ils l’eussent connu. Ursula s’entretenait avec ses ancêtres d’événements antérieurs à sa propre existence, prenait plaisir aux nouvelles qu’ils lui donnaient et pleurait avec eux sur des morts bien plus récents que ceux-là mêmes qui se trouvaient rassemblés. Les enfants ne tardèrent pas à remarquer qu’au cours de ces rencontres de fantômes, Ursula glissait toujours une question destinée à établir quel était celui qui avait apporté à la maison, pendant la guerre, un Saint José en plâtre grandeur nature pour qu’on le lui gardât jusqu’à ce que la pluie eût cessé. C’est ainsi qu’Aureliano le Second se souvint de la fortune enterrée en quelque endroit qu’Ursula était seule à connaître, mais toutes ses questions furent vaines, comme toutes les manœuvres astucieuses dont il eut idée, car elle paraissait conserver dans les labyrinthes de son égarement une certaine marge de lucidité qui lui permettait de défendre ce secret, qu’elle devait seulement révéler à celui qui ferait la preuve de ce qu’il était le véritable propriétaire de l’or enseveli. Elle était si habile et sa mémoire si exacte, que le jour où Aureliano le Second fit la leçon à un de ses compagnons de débauche pour qu’il se fit passer pour celui auquel devait revenir la fortune, elle le laissa s’embrouiller au fil d’un interrogatoire des plus précis, semé de pièges subtils.
Convaincu qu’Ursula emporterait le secret dans sa tombe Aureliano le Second embaucha une équipe de terrassiers, sous prétexte d’aménager des canaux d’écoulement dans la cour et l’arrière-cour, et lui-même se mit à sonder le sol avec des pics en fer et toutes sortes de détecteurs de métaux, sans rien trouver qui ressemblât à de l’or au bout de trois mois de fouilles exhaustives. Plus tard, il s’en remit à Pilar Ternera dans l’espoir que les cartes y verraient plus clair que les terrassiers, mais elle commença par lui expliquer qu’il serait vain d’essayer tant que ce ne serait pas Ursula qui couperait le jeu de cartes. En revanche, elle confirma l’existence du trésor, précisant même qu’il s’agissait de sept mille deux cent quatorze pièces de monnaie enterrées dans trois sacs en toile goudronnée, trélingués avec du fil de cuivre, dans un cercle de cent vingt-deux mètres de rayon ayant pour centre le lit d’Ursula, mais elle le prévint qu’on ne le trouverait pas avant que la pluie eût cessé et que les soleils de trois mois de juin consécutifs eussent changé tous les bourbiers en poussière. Pour Aureliano le Second, l’abondance et la méticuleuse imprécision de ces données parurent tellement s’apparenter aux histoires de spiritisme qu’il persévéra dans son entreprise, bien qu’on fût en août et qu’il eût fallu attendre au moins trois ans pour remplir toutes les conditions de la prophétie. Ce qui le laissa d’abord stupéfait, bien que sa confusion s’en trouvât augmentée d’autant, ce fut de constater qu’il y avait exactement cent vingt-deux mètres du lit d’Ursula à la clôture de l’arrière-cour. Fernanda appréhenda qu’il fût tout aussi fou que son frère jumeau quand elle le vit effectuer ses mesures, et, plus grave encore, quand il donna l’ordre aux équipes de terrassiers d’approfondir d’un mètre toutes les tranchées. Pris d’un délire d’exploration qu’on ne pouvait comparer sans exagération à celui de son arrière-grand-père quand il cherchait la route des grandes inventions, Aureliano le Second perdit les dernières poches de graisse qui lui restaient et son ancienne ressemblance avec son frère jumeau s’en trouva de nouveau accentuée, non seulement dans sa silhouette étriquée mais dans cet air distant et cette attitude renfermée qu’il prenait. Il ne s’occupa plus des enfants. Il mangeait à n’importe quelle heure, boueux des pieds à la tête, dans un coin de la cuisine, répondant à peine aux questions que lui posait de temps à autre Sainte Sophie de la Piété. À le voir travailler de la sorte, comme jamais elle n’avait rêvé qu’il en serait capable, Fernanda prit sa témérité pour de l’empressement à bien faire, sa convoitise pour de l’abnégation et son opiniâtreté pour de la persévérance, et son cœur fut déchiré de remords à cause de la violence avec laquelle elle avait dégoisé sur sa paresse. Mais Aureliano le Second n’était pas disposé alors à de miséricordieux rabibochages. Enfoncé jusqu’au cou dans un grand bourbier de branchages morts et de fleurs pourries, il mit toute l’étendue du jardin sens dessus dessous, après en avoir terminé avec la cour et l’arrière-cour, et fora si profondément dans les fondations de l’aile orientale de la maison qu’une nuit, tout le monde se réveilla terrorisé par ce qui paraissait être un cataclysme, à en juger par tous ces tremblements autant que par un épouvantable craquement souterrain, et qui n’était autre que l’affaissement et l’effondrement de trois chambres et l’apparition, depuis la véranda jusqu’à la chambre de Fernanda, d’une longue lézarde à donner le frisson. Aureliano le Second ne renonça pas pour autant à ses fouilles. Même lorsque ses derniers espoirs furent éteints et que seules les prédictions des cartes semblèrent avoir conservé quelque sens, il consolida les soubassements où il avait fait une brèche, colmata la fissure avec du mortier et se remit à creuser sur l’aile ouest de la maison. Il y était encore la seconde semaine du mois de juin de l’année suivante, quand la pluie commença à se calmer, que les nuages reprirent de l’altitude et qu’on put s’attendre à la voir s’arrêter d’un moment à l’autre. Ce qui ne manqua pas d’arriver. Un vendredi, vers deux heures de l’après-midi, le monde se trouva éclairé d’un soleil tout bête, roux et rugueux comme de la poussière de brique, presque aussi frais que l’eau, et pendant dix années de suite il ne plut plus.
Macondo était en ruine. Dans les rues marécageuses étaient restés des meubles démantibulés, des squelettes d’animaux couverts de lis rouges, dernières traces des hordes d’étrangers qui s’étaient enfuis de Macondo dans un affolement semblable à celui de leur arrivée. Les maisons, qui avaient poussé comme des champignons pendant la fièvre de la banane, avaient été abandonnées. La compagnie bananière avait démonté ses installations. De l’ancienne cité clôturée ne subsistaient que les abattis. Les maisonnettes en bois, les fraîches terrasses où s’écoulaient de paisibles après-midi de parties de cartes, semblaient avoir été rasées par une préfiguration de ce vent prophétique qui, des années plus tard, devait faire disparaître Macondo de la face du monde. Le seul vestige humain laissé par ce souffle déchaîné fut un gant de Patricia Brown dans l’automobile étouffée par les pensées en fleurs. La région enchantée qu’avait explorée José Arcadio Buendia à l’époque de la fondation du village, et où avaient ensuite prospéré les plantations de banane, n’était plus qu’une immense fondrière de souches en putréfaction à l’horizon lointain de laquelle on put voir, pendant plusieurs années, l’écume silencieuse de la mer. Le premier dimanche où il passa des vêtements secs et partit en reconnaissance dans le village, Aureliano le Second connut un moment de cruel abattement. Les survivants de la catastrophe, les mêmes qui étaient déjà à Macondo avant que le village ne fût secoué par l’ouragan de la compagnie bananière, se tenaient assis au beau milieu de la rue à profiter des premiers soleils. Leur peau gardait encore le vert d’algue et l’odeur de renfermé dont les avait imprégnés la pluie, mais, dans le fond de leur cœur, ils paraissaient satisfaits d’avoir retrouvé le village où ils étaient nés. La rue aux Turcs était redevenue celle d’autrefois, celle du temps où les Arabes, avec leurs babouches, leurs anneaux aux oreilles, parcourant le monde à échanger des cacatoès contre de la bimbeloterie, trouvèrent à Macondo un bon petit coin de terre où se reposer de leur condition millénaire de gens du voyage. Par-delà ces années de pluie, les marchandises des bazars étaient en train de tomber en capilotade, les produits exposés devant la porte se madraient de mousse, les comptoirs étaient minés par les termites et les murs rongés par l’humidité, mais les Arabes de la troisième génération restaient assis à la même place et dans la même position que leurs parents et grands-parents, taciturnes, impavides, sans être atteints ni par le temps ni par le désastre, tout aussi vivants ou tout aussi morts qu’ils l’avaient été après la peste de l’insomnie et les trente-deux guerres du colonel Aureliano Buendia. Ils faisaient preuve d’une force d’âme si étonnante devant ces décombres des tables de jeu, des voitures des marchands de fritures, des stands de tir à blanc, de la petite ruelle où l’on interprétait les rêves et prédisait l’avenir, qu’Aureliano le Second, avec sa désinvolture habituelle, leur demanda à quels moyens mystérieux ils avaient eu recours pour ne pas sombrer dans cette tourmente, comment diable ils avaient fait pour ne pas périr noyés, et l’un après l’autre, de porte en porte, lui renvoyèrent un sourire rusé et un regard songeur, et tous lui fournirent sans se donner le mot la même réponse :
— En nageant.
Petra Cotes était sans doute la seule autochtone à avoir un cœur d’Arabe. Elle avait assisté à la destruction finale de ses étables et de ses écuries emportées par la tourmente, mais elle avait fait en sorte que la maison restât debout. Au cours de la dernière année, elle avait envoyé des messages pressants à Aureliano le Second et ce dernier lui avait répondu qu’il ne savait quand il reviendrait chez elle, mais qu’il rapporterait de toute manière un grand coffre de pièces d’or, de quoi paver toute leur chambre à coucher. Alors elle avait raclé le fond de son cœur pour y puiser le reste d’énergie qui lui permettrait de survivre à la catastrophe, et elle en avait ramené une rage lucide et juste qui la fit jurer de restaurer cette fortune dilapidée par son amant et que le déluge achevait d’anéantir. Sa décision était si bien ancrée en elle qu’Aureliano le Second, revenant chez elle huit mois après le dernier message, la trouva toute verte, mal peignée, les yeux enfoncés dans les orbites, la peau givrée par la gale, mais en train d’inscrire des numéros sur des petits bouts de papier pour organiser une loterie. Aureliano le Second resta si interloqué, et il était devenu si maigre, si solennel, que Petra Cotes eut la certitude que celui qui revenait la chercher n’était pas l’amant de toute sa vie mais son frère jumeau.
— Tu es folle, lui dit-il. À moins que tu ne pense mettre les ossements en loterie.
Elle lui demanda alors d’aller jeter un coup d’œil dans la chambre à coucher, et Aureliano le Second y découvrit la mule. Elle n’avait que la peau sur les os, comme sa propriétaire, mais était aussi vivante, aussi résolue qu’elle-même. Petra Cotes l’avait nourrie de sa propre rage et lorsqu’il ne lui était plus resté de fourrage, ni de mais, ni de racines, elle l’avait hébergée dans sa chambre et lui avait donné à brouter les draps de percale, les tapis persans, les dessus de lit en peluche, les doubles rideaux en velours et le dais brodé au fil d’or et garni de glands de soie du lit épiscopal.
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