Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 9 sur 21

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Cent ans de solitude

Chapitre VIII

Assise dans le fauteuil à bascule en osier, son ouvrage interrompu sur les genoux, Amaranta était en contemplation devant Aureliano José qui, le menton barbouillé de mousse, affilait le rasoir de barbier sur la lanière de cuir afin de se raser pour la première fois. Il ne réussit qu’à se faire saigner ses petits boutons, à se couper la lèvre supérieure en essayant de se tailler une moustache de duvets blonds, et finalement resta tout comme il était mais cette laborieuse opération laissa à Amaranta l’impression qu’à compter de ce moment elle s’était mise à vieillir.

— Tu es pareil à Aureliano quand il avait ton âge, lui dit-elle. Te voilà déjà un homme.

Il l’était depuis bien longtemps, depuis ce jour déjà lointain où Amaranta, croyant qu’il était encore un enfant continua à se déshabiller devant lui dans les bains, comme elle l’avait toujours fait, comme elle avait pris l’habitude de le faire après que Pilar Ternera le lui eut conseillé pour finir de l’élever. La première fois qu’il la vit, la seule chose qui frappa son attention fut la profonde dépression entre ses seins. Il était alors si innocent qu’il s’inquiéta de ce qui lui était arrivé, et Amaranta fit semblant de se creuser la poitrine du bout des doigts en disant : « On m’en a retiré des tranches et des et des tranches… » Quelque temps plus tard, lorsqu’elle fut remise du suicide de Pietro Crespi et se trouva de nouveau avec Aureliano José, celui-ci ne porta plus ses regards sur cette dépression mais éprouva un tressaillement inconnu à la vision des seins splendides aux mamelons violets. Il continua à l’examiner, découvrant l’un après l’autre chaque empan de son intimité miraculeuse, sentant sa peau se hérisser par cette contemplation, comme se hérissait sa peau à elle au premier contact de l’eau. Depuis sa tendre enfance, il avait pris l’habitude de quitter son hamac pour se retrouver au matin dans le lit d’Amaranta dont le contact avait la vertu de dissiper la peur du noir. Mais, à partir du jour où il fut conscient de sa nudité, ce ne fut plus la peur du noir qui le poussa à venir se glisser sous sa moustiquaire, mais le besoin de sentir la tiède respiration d’Amaranta au lever du jour. Un matin, vers l’époque où furent repoussées les avances du colonel Gerineldo Marquez, Aureliano José se réveilla avec l’impression de manquer d’air. Il sentit les doigts d’Amaranta comme des petits vers chauds et impatients qui cherchaient son ventre. Feignant de dormir, il changea de position pour éliminer toute difficulté et sentit alors la main, débarrassée de la bande noire qui l’entourait, plonger comme un mollusque aveugle entre les algues où nichait son attente. Bien qu’ils fissent semblant d’ignorer ce que tous deux savaient, et ce que chacun savait que l’autre savait, ils demeurèrent unis, depuis cette nuit-là, par une inviolable complicité. Aureliano José ne pouvait trouver le sommeil tant qu’il n’entendait pas la valse de minuit à la pendule de la salle commune, et la vieille fille dont la peau commençait à se rembrunir ne connaissait pas un moment de repos qu’elle ne sentît se glisser sous sa moustiquaire ce somnambule qu’elle avait élevé sans imaginer qu’il serait un jour un palliatif à sa solitude. Dès lors, non seulement ils dormirent ensemble, tout nus, échangeant d’épuisantes caresses, mais ils se mirent à se poursuivre dans tous les coins et recoins de la maison, et à s’enfermer dans les chambres à toute heure du jour, dans un état de surexcitation permanente, sans relâche aucune. Ursula manqua les surprendre un après-midi où elle fit irruption dans la réserve à grains au moment où ils commençaient à s’embrasser. « Tu l’aimes beaucoup, ta tante ? » demanda-t-elle en toute innocence à Aureliano José. Il répondit que oui. « Tu fais bien », conclut Ursula et elle acheva de peser la farine pour le pain avant de s’en retourner à la cuisine. Cet épisode sortit Amaranta du délire. Elle se rendit compte qu’elle était allée trop loin, que le temps était passé où elle jouait à échanger des bécots avec un enfant, mais qu’elle était en train de s’enliser dans une passion automnale, pleine de dangers et sans avenir, à laquelle brusquement elle coupa court. Aureliano José, qui finissait alors son instruction militaire, finit par se rendre à la réalité et s’en fut dormir à la caserne. Tous les samedis, il allait avec les militaires à l’établissement de Catarino. Il se consolait de sa brutale solitude et de son adolescence prématurée avec des femmes à l’odeur de fleurs mortes qu’il idéalisait dans les ténèbres et métamorphosait en Amaranta, moyennant de terribles efforts d’imagination.

Peu après, on se mit à recevoir des nouvelles contradictoires de la guerre. Alors que le gouvernement lui-même reconnaissait les progrès de la rébellion, l’état-major de Macondo était confidentiellement informé de l’imminence d’une paix négociée. Au début d’avril, un émissaire spécial se présenta au colonel Gerineldo Marquez. Il lui confirma que les dirigeants du parti avaient pris contact avec les chefs rebelles de l’intérieur et étaient à la veille de conclure l’armistice en échange de trois ministères accordés aux libéraux, d’une représentation minoritaire au parlement et de l’amnistie générale des rebelles ayant déposé les armes. L’émissaire était porteur d’un message hautement confidentiel du colonel Aureliano Buendia, qui n’était pas d’accord avec les clauses de l’armistice. Parmi les meilleurs de ses hommes, le colonel Gerineldo Marquez devait en sélectionner cinq et se préparer à quitter le pays avec eux. L’ordre fut exécuté dans le plus grand secret. Une semaine avant que l’accord ne fût proclamé, au milieu d’une tempête de bruits contradictoires, le colonel Aureliano Buendia et dix officiers de confiance, parmi lesquels le colonel Roque Carnicero, débarquèrent en douce à Macondo, passé minuit, dispersèrent la garnison, enterrèrent les armes et détruisirent les archives. À l’aube, ils avaient quitté le village avec le colonel Gerineldo Marquez et cinq officiers. L’opération fut si rapide et discrète qu’Ursula n’en eut connaissance qu’à la dernière minute, lorsqu’on vint frapper à petits coups à la fenêtre de sa chambre et murmurer : « Si vous voulez voir le colonel Aureliano Buendia, allez immédiatement jeter un coup d’œil à la porte. » Ursula bondit hors de son lit et sortit sur le seuil en chemise de nuit, et c’est à peine si elle réussit à percevoir le galop de la petite troupe de cavaliers qui abandonnaient le village au milieu d’un silencieux nuage de poussière. Ce n’est que le lendemain qu’elle apprit qu’Aureliano José était parti avec son père.

Dix jours après qu’une déclaration commune du gouvernement et de l’opposition eut annoncé la fin des hostilités, arrivèrent les nouvelles du premier soulèvement armé du colonel Aureliano Buendia sur la frontière occidentale. Ses troupes insuffisantes et mal équipées furent dispersées en moins d’une semaine. Mais dans le courant de la même année, tandis que libéraux et conservateurs s’efforçaient de convaincre le pays de leur réconciliation, il alluma sept autres foyers d’insurrection. Une nuit, il canonna Riohacha depuis une goélette et les soldats de la garnison sortirent de leur lit, pour les fusiller en représailles, les quatorze libéraux les plus notoires de l’agglomération. Il occupa pendant plus de quinze jours un poste frontalier d’où il lança à la nation un appel à la guerre totale. Une autre de ses expéditions s’égara en forêt pendant trois mois, au cours d’une folle tentative pour traverser plus de quinze cents kilomètres de contrées vierges et proclamer la guerre jusque dans les faubourgs mêmes de la capitale. Une fois, il se retrouva à moins de vingt kilomètres de Macondo et fut contraint par les patrouilles du gouvernement à se replier dans les montagnes toutes proches de la région enchantée où son père, bien des années auparavant, avait découvert le fossile d’un galion espagnol.

Vers cette époque mourut Visitacion. Elle qui avait renoncé à un trône par peur de l’insomnie, se donna le plaisir de mourir de mort naturelle, et sa dernière volonté fut que l’on déterrât de dessous son lit ses gages économisés depuis vingt ans, et qu’on les envoyât au colonel Aureliano Buendia pour qu’il pût continuer la guerre. Mais Ursula ne se donna pas la peine d’aller extraire cet argent car, à ce moment-là, courait le bruit que le colonel Aureliano Buendia avait trouvé la mort en débarquant près de la capitale de la province. L’annonce officielle – la quatrième en moins de deux ans – fut tenue pour vraie pendant presque six mois, car on resta tout ce temps-là sans entendre parler de lui. Soudain, alors qu’Ursula et Amaranta avaient pris à nouveau le deuil par-dessus tous les précédents, arriva une nouvelle insolite. Le colonel Aureliano Buendia était en vie, mais apparemment il avait renoncé à harceler les autorités de son propre pays et s’était rallié au fédéralisme triomphant en d’autres républiques des Caraïbes. Il apparaissait sous des noms différents chaque fois plus loin de sa terre natale. On devait connaître plus tard l’idée qui l’animait alors et qui était l’unification des forces fédéralistes d’Amérique centrale afin d’en finir avec tous les régimes conservateurs de l’Alaska à la Patagonie. Les premières nouvelles qu’Ursula reçut directement de lui, plusieurs années après son départ, consistaient en une lettre chiffonnée et à demi effacée qui lui parvint de main en main depuis Santiago de Cuba.

— Nous l’avons à jamais perdu, s’exclama Ursula à cette lecture. Il est en passe de se retrouver au bout du monde pour la Noël.

Son interlocuteur, qui fut la première personne à qui elle montra la lettre, était le général conservateur José Raquel Moncada, maire de Macondo depuis la fin de la guerre. « Cet Aureliano – commenta le général Moncada – dommage qu’il ne soit pas conservateur. » Il l’admirait pour de bon. Comme beaucoup de civils conservateurs, José Raquel Moncada n’avait fait la guerre que pour défendre son parti, et avait conquis le grade de général sur le champ de bataille bien qu’il n’eût aucune vocation pour les armes. Au contraire, à l’instar de beaucoup de ses camarades de parti, il était antimilitariste. Il considérait les gens d’armes comme des vauriens sans foi ni loi, intrigants et ambitieux, tout juste bons à tenir tête aux civils pour semer le désordre. Intelligent, sympathique, de tempérament sanguin, aimant la bonne chère et fanatique des combats de coq, il avait été, à une certaine époque, l’adversaire le plus redoutable du colonel Aureliano Buendia. Il réussit à imposer son autorité chez les militaires de carrière sur un large secteur du littoral. Un jour que des convenances stratégiques le contraignirent à abandonner certaine place aux troupes du colonel Aureliano Buendia, il lui laissa deux lettres. Dans l’une, fort longue, il l’invitait à se joindre à lui pour une campagne d’humanisation des combats. L’autre lettre était pour son épouse qui vivait en territoire libéral, et il la laissa avec prière de la faire parvenir à destination. Dès lors, même durant les périodes de lutte les plus acharnées, les deux commandants organisèrent des trêves pour procéder à l’échange des prisonniers. Au cours de ces pauses régnait une certaine ambiance de fête et le général Moncada les mettait à profit pour apprendre au colonel Aureliano Buendia à jouer aux échecs. Ils devinrent de grands amis. Ils en arrivèrent même à envisager la possibilité de coordonner les éléments populaires de chacun des deux partis pour mettre fin au rôle déterminant des militaires et des politiciens professionnels, et instaurer un régime humanitaire qui utiliserait le meilleur de chaque doctrine. Lorsque la guerre prit fin, cependant que le colonel Aureliano Buendia disparaissait dans les étroits défilés de la subversion permanente, le général Moncada fut nommé corrégidor de Macondo. Il revêtit son costume civil, remplaça les militaires par des agents de police sans armes, fit respecter les lois sur l’amnistie et vint en aide à quelques familles de libéraux morts au combat. Il obtint que Macondo fût érigé en municipalité, en devint ainsi le premier maire et développa un tel climat de confiance qu’on ne pensa plus à la guerre autrement que comme à un absurde cauchemar du passé. Le père Nicanor, consumé par les fièvres

hépatiques, fut remplacé par le père Coronel, qu’on appelait el Cachorro(2), vétéran de la première guerre fédéraliste. Bruno Crespi, marié à Amparo Moscote, et dont le magasin de jouets et d’instruments de musique ne se lassait pas de prospérer, aménagea un théâtre que les troupes d’acteurs espagnols inclurent dans leurs itinéraires. C’était un vaste foyer en plein air, avec des bancs en bois à dossier, un rideau de velours orné de masques grecs, et trois guichets en forme de têtes de lion par les gueules béantes desquelles on vendait les billets. Ce fut aussi vers cette époque qu’on répara les bâtiments scolaires. L’école fut prise en charge par don Melchor Escalona, un vieux maître envoyé de la région du marigot, qui obligeait les mauvais élèves à marcher à genoux dans la cour pleine de graviers, et faisait manger du piment aux bavards, avec l’accord tacite des parents. Aureliano le Second et José Arcadio le Second, les capricieux jumeaux de Sainte Sophie de la Piété, furent les premiers à s’asseoir dans la salle de classe, munis de leur ardoise, de leur crayon d’ardoise et de leur petite timbale en aluminium gravée à leur nom. Remedios, héritière de la pure beauté de sa mère, commençait déjà à être connue sous le nom de Remedios-la-belle. Malgré le temps, les chagrins accumulés, les deuils qu’il avait fallu prendre les uns sur les autres, Ursula se refusait à vieillir. Aidée par Sainte Sophie de la Piété, elle avait donné une nouvelle impulsion à son commerce de pâtisserie et non seulement elle récupéra en peu d’années la fortune que son fils avait dilapidée à la guerre, mais elle farcit à nouveau d’or pur les calebasses enterrées dans sa chambre. « Tant que Dieu me prêtera vie – avait-elle coutume de dire – l’argent ne manquera pas dans cette maison de fous. » On en était là lorsque Aureliano José déserta des troupes fédéralistes du Nicaragua, s’enrôla dans l’équipage d’un vaisseau allemand et fit son apparition dans la cuisine de la maison, aussi costaud qu’un cheval, brun et velu comme un Indien, secrètement résolu à épouser Amaranta.

Quand Amaranta le vit entrer, sans qu’il eût rien dit, elle devina sur-le-champ pourquoi il était revenu. À table, ils n’osaient se regarder en face. Mais deux semaines après son retour, en présence d’Ursula, il fixa Amaranta et, les yeux dans les yeux, lui dit : « Je n’ai cessé de penser beaucoup à toi. » Amaranta le fuyait. Elle se prémunissait contre les rencontres fortuites. Elle s’arrangeait pour ne pas se séparer de Remedios-la-belle. Le jour où son neveu lui demanda jusqu’à quand elle comptait porter la bande noire qui entourait sa main, elle interpréta la question comme une allusion à sa virginité et le rouge qui vint dorer ses joues l’indigna. À son arrivée, elle ferma le verrou de sa chambre mais il s’écoula tant de nuits pendant lesquelles elle put entendre ses ronflements paisibles dans la chambre voisine, qu’elle finit par négliger cette précaution. Un matin, bientôt deux mois après son retour, elle l’entendit pénétrer dans sa chambre. Alors, au lieu de fuir, au lieu de crier comme elle avait prévu de le faire, elle se laissa envahir par une douce sensation de repos. Elle le sentit se glisser sous la moustiquaire, comme il faisait lorsqu’il était enfant, comme il avait toujours fait, et ne put s’empêcher d’avoir des sueurs froides et de claquer des dents lorsqu’elle se rendit compte qu’il était complètement nu. « Va-t’en », murmura-t-elle, si anxieuse de connaître la suite qu’elle en étouffait. « Va-t’en ou je me mets à crier. » Mais Aureliano José savait alors ce qu’il lui restait à faire, car ce n’était plus un enfant qui a peur du noir, mais une bête de casernement. À compter de cette nuit-là reprirent ces sourdes batailles sans issue qui se prolongeaient jusqu’à l’aube. « Je suis ta tante, murmurait Amaranta épuisée. C’est presque comme si j’étais ta mère, non seulement par l’âge mais parce qu’il ne m’a manqué qu’une chose : te donner la tétée. » Au matin, Aureliano s’échappait et s’en revenait le lendemain bien avant le lever du jour, chaque fois plus excité quand il constatait qu’elle n’avait pas poussé son verrou. Il n’avait cessé un seul instant de la désirer. Il l’avait retrouvée dans les obscures chambres des villages vaincus, surtout les plus abjectes, et identifiait sa présence dans l’odeur de sang séché sur les pansements, des blessés, dans cette peur instantanée d’être en péril de mort, à toute heure et en tous lieux. Il l’avait fuie, en essayant d’annihiler son souvenir non seulement par l’éloignement mais par un acharnement féroce, incontrôlé, que ses compagnons d’armes qualifiaient de témérité, mais plus il roulait son image dans le fumier de la guerre, plus la guerre ressemblait à Amaranta. Il endura ainsi son exil, cherchant l’occasion de la tuer avec sa propre mort, jusqu’au jour où il entendit raconter la vieille histoire de l’homme qui avait épousé une de ses tantes qui, de plus, était sa cousine, et dont le fils finit par se retrouver son propre grand-père.

— Est-ce qu’on peut se marier avec une de ses tantes ? demanda-t-il avec étonnement.

— Non seulement on peut, lui répondit un soldat, mais nous sommes en train de faire cette guerre contre les curés pour avoir le droit de se marier avec sa propre mère.

Quinze jours plus tard, il déserta. Il trouva Amaranta plus flétrie que dans son souvenir, plus mélancolique et pudibonde, et doublant déjà, en fait, le dernier cap de la maturité, mais plus fébrile que jamais dans les ténèbres de sa chambre, plus provocante que jamais dans la manière agressive dont elle lui résistait. « Tu n’es qu’une brute, lui disait Amaranta, acculée par sa meute de bouledogues. Ça n’est pas vrai qu’on puisse traiter ainsi sa pauvre tante, à moins d’une dispense spéciale du pape. » Aureliano José promettait d’aller à Rome, promettait de parcourir l’Europe à genoux, et de baiser les sandales du souverain pontife pourvu qu’elle voulût bien baisser ses ponts-levis.

— Il ne s’agit pas seulement de cela, rétorquait Amaranta. C’est ainsi que naissent les enfants avec des queues de cochon.

Aureliano José restait sourd à tout argument.

— Et quand bien même il naîtrait des tatous, répondit-il en suppliant.

Un matin, avant l’aube, vaincu par l’insupportable douleur de sa virilité contenue, il se rendit chez Catarino. Il trouva une femme aux seins flasques, câline et bon marché, qui lui calma le bas-ventre pour quelque temps. Il essaya de traiter Amaranta par le mépris. Il l’apercevait sous la véranda, en train de coudre sur une machine à manivelle dont elle avait appris à se servir avec une dextérité admirable, et ne lui adressait même pas la parole. Amaranta se sentit libérée d’un poids, et elle-même ne comprit pas pourquoi, dès lors, elle se mit de nouveau à penser au colonel Gerineldo Marquez, pourquoi elle se souvenait avec nostalgie des après-midi passés à jouer aux dames, et pourquoi elle en arriva même à le désirer comme compagnon de lit. La nuit où, ne pouvant plus supporter cette comédie de l’indifférence, il s’en retourna dans la chambre d’Amaranta, Aureliano José ne s’imaginait pas à quel point il avait perdu du terrain. Elle le repoussa avec une franche détermination, que rien n’aurait pu fléchir, et ferma définitivement le verrou de sa chambre à coucher.

Quelques mois après le retour d’Aureliano José se présenta à la maison une femme exubérante, toute parfumée de jasmins, accompagnée d’un enfant de cinq ans. Elle affirma qu’il était le fils du colonel Aureliano Buendia et qu’elle l’amenait pour le faire baptiser par Ursula. Personne ne mit en doute les origines de cet enfant sans nom : il ressemblait trait pour trait au colonel à l’époque où on l’emmena faire connaissance avec la glace. La femme raconta qu’il était né avec les yeux grands ouverts, portant sur les gens un regard adulte qui paraissait les juger, et que la manière dont il fixait chaque chose sans ciller l’effrayait. « Il est tout pareil, dit Ursula. La seule chose qui lui manque, c’est de faire basculer les chaises rien qu’à les regarder. » On le baptisa du prénom d’Aureliano, mais avec le nom de sa mère car la loi ne permettait pas qu’il portât le nom de son père avant que celui-ci ne l’eût reconnu. Le général Moncada servit de parrain. Amaranta eut beau insister pour qu’on le lui laissât, afin de finir de l’élever, la mère s’y opposa.

Ursula ignorait encore la coutume qui veut qu’on envoie des pucelles dans la chambre des guerriers, tout comme on lâche des poules aux coqs racés, mais elle eut tout loisir de l’apprendre dans le courant de cette année-là : neuf autres fils du colonel Aureliano Buendia furent amenés à la maison afin d’y être baptisés. L’aîné, brun de peau, les yeux verts, étrange, n’avait rien de commun avec la souche paternelle et avait passé les dix ans. On amena des enfants de tous âges, de toutes les couleurs, mais tous mâles et nantis d’un air de solitude qui interdisait qu’on mît en doute leur consanguinité. Deux seulement se détachaient du lot. L’un, trop grand pour son âge, qui mit en miettes les pots de fleurs et plusieurs pièces de vaisselle, parce que ses mains paraissaient avoir la faculté de briser tout ce qu’elles touchaient. L’autre était un blond, avec les mêmes yeux bleus que sa mère, et auquel on avait laissé les cheveux longs et bouclés comme à une fille. Il pénétra dans la maison avec la plus grande familiarité, comme s’il y avait été élevé, se dirigea directement vers un grand coffre situé dans la chambre d’Ursula et exigea : Je veux la danseuse qui se remonte. » Ursula prit peur. Elle ouvrit le coffre, fouilla parmi les très vieux et poussiéreux objets du temps de Melquiades et retrouva, enveloppée dans une paire de bas, la danseuse à ressort que Pietro Crespi avait un jour apportée à la maison et dont personne ne s’était plus jamais souvenu. En moins de douze ans, ils baptisèrent du prénom d’Aureliano et du nom de leur mère respective tous les fils que le colonel avait semés de long en large sur tous ses champs de bataille : soit dix-sept. Au début, Ursula leur bourrait les poches d’argent et Amaranta tentait de les retenir. Mais elles finirent par se borner à leur remettre un cadeau et à leur servir de marraines. « Nous faisons notre devoir en les baptisant, disait Ursula, notant dans un cahier le nom et l’adresse de chaque mère et le lieu et la date de naissance de chaque enfant. Aureliano doit certainement tenir ses comptes et ce sera à lui de prendre ses dispositions quand il reviendra. » Au cours d’un déjeuner, épiloguant avec le général Moncada sur cette déconcertante prolifération, elle fit part de son désir de voir le colonel Aureliano Buendia revenir un jour et rassembler à la maison tous ses fils.

— Ne vous en faites pas, comadre, dit le général Moncada d’un air énigmatique. Il reviendra plus tôt que vous ne l’imaginez.

Ce que le général Moncada savait et n’avait pas voulu révéler au cours de ce déjeuner, c’était que le colonel Aureliano Buendia était déjà en chemin pour se mettre à la tête de la plus longue, de la plus radicale et de la plus sanglante rébellion qu’il eût jusqu’alors fomentée.

La situation redevint aussi tendue qu’au cours des mois qui avaient précédé la première guerre. Les combats de coqs, qu’animait le maire en personne, furent suspendus. Le capitaine Aquiles Ricardo, commandant la garnison, assuma en fait le pouvoir municipal. Les libéraux le signalèrent comme provocateur. « Il va se passer quelque chose de terrible, disait Ursula à Aureliano José. Ne mets pas les pieds dehors après six heures du soir. » C’étaient là vaines prières. Aureliano José, semblable à Arcadio en d’autres temps, avait cessé de lui appartenir. C’était comme si le retour au foyer, la faculté de vivre sans avoir à se tracasser pour les nécessités quotidiennes, avaient réveillé en lui les mêmes aspirations à la concupiscence et à la nonchalance que chez son oncle José Arcadio. Sa passion pour Amaranta s’éteignit sans laisser de traces. Il allait un peu à vau-l’eau, jouant au billard, soignant sa solitude auprès de femmes occasionnelles, fouillant les interstices où Ursula finissait par oublier l’argent qu’elle avait dissimulé. « Ils sont tous les mêmes, se lamentait Ursula. Au début, on n’a aucun mal à les élever, ils sont obéissants et sérieux, paraissent incapables de tuer une mouche, et à peine la barbe leur pousse-t-elle qu’ils se jettent dans la perdition. » À la différence d’Arcadio qui ne connut jamais sa véritable filiation, il sut qu’il était fils de Pilar Ternera, laquelle avait suspendu un hamac dans sa maison pour qu’il y vînt faire la sieste. Ils étaient, davantage que mère et fils, complices dans une même solitude. Pilar Ternera avait perdu toute trace d’espoir. Son rire avait acquis des sonorités d’orgue, ses seins avaient succombé à la lassitude des éventuelles caresses, son ventre et ses cuisses avaient été victimes de son irrévocable destin de femme partagée, mais son cœur vieillissait sans amertume. Obèse, médisante, pleine de vanités de matrone en disgrâce, elle renonça à l’illusion stérile des cartes et trouva un havre de consolation dans les amours des autres. Sous le même toit où Aureliano faisait la sieste, les jeunes filles des environs recevaient leurs amants du moment. « Tu me prêtes la chambre Pilar », lui disaient-elles simplement, lorsqu’elles étaient déjà à l’intérieur. « Bien sûr », répondait Pilar. Et si quelqu’un se trouvait là, elle lui expliquait :

— Ça me rend heureuse de savoir les gens heureux dans mon lit.

Jamais elle ne faisait payer ce genre de service. Jamais elle ne refusait cette faveur, et pareillement ne la refusa jamais aux innombrables hommes qui la cherchèrent jusqu’au crépuscule de sa maturité, sans lui donner argent ni amour, mais seulement parfois du plaisir. Ses cinq filles, héritières d’une si ardente semence, se perdirent dès l’adolescence par les chemins scabreux de la vie. Des deux garçons qu’elle parvint à élever, l’un mourut au combat dans les troupes du colonel Aureliano Buendia, l’autre fut blessé et capturé à l’âge de quatorze ans, alors qu’il essayait de voler un grand cageot de poules dans un village du marigot. D’une certaine façon, Aureliano José fut cet homme grand et brun que, pendant un demi-siècle, lui avait annoncé le roi de cœur, et qui, comme tous les êtres envoyés par les cartes, arriva jusqu’à son cœur déjà marqué du signe de la mort. Elle le lut dans les tarots.

— Ne sors pas cette nuit, lui dit-elle. Reste à dormir ici. Carmelita Montiel n’en peut plus de me supplier que je la laisse dans ta chambre.

Aureliano José ne perçut pas la prière que cachait au fond cette proposition.

— Dis-lui qu’elle m’attende à minuit, fit-il.

Il se rendit au théâtre où une troupe espagnole affichait el Puñal del Zorro qui, en réalité, était l’œuvre de Zorrilla, el Puñal del Godo, mais son nom avait été changé sur ordre du capitaine Aquiles Ricardo, parce que les

libéraux traitaient les conservateurs de godos(3) Ce n’est qu’au moment de présenter son billet à l’entrée qu’Aureliano José aperçut le capitaine Aquiles Ricardo, accompagné de deux soldats armés de fusils, en train de refouler le public. « Prenez garde, capitaine, l’avertit Aureliano José. L’homme qui mettra la main sur moi n’est pas encore né. » Le capitaine tenta de lui interdire l’entrée par la force et Aureliano José, qui était désarmé, partit en courant. Les soldats n’obtempérèrent pas à l’ordre de tirer. « C’est un Buendia », expliqua l’un d’eux. Aveuglé par la rage, le capitaine lui arracha alors le fusil des mains, se plaça au milieu de la rue et épaula.

— Bande de cons ! réussit-il à hurler. Dommage que ce ne soit pas le colonel Aureliano Buendia !

Carmelita Montiel, une vierge de vingt ans, sortait d’un bain d’eau de fleur d’oranger et était en train d’éparpiller des feuilles de romarin sur le lit de Pilar Ternera quand retentit la détonation. Aureliano José était destiné à connaître avec elle tout le bonheur que lui avait refusé Amaranta, à en avoir sept fils et à mourir de vieillesse dans ses bras, mais la balle de fusil qui lui entra par l’épaule et lui déchiqueta la poitrine avait été dirigée par une mauvaise interprétation des cartes. Le capitaine Aquiles Ricardo, qui était en fait celui qui devait mourir cette nuit-là, périt effectivement quatre heures avant Aureliano José. À peine la détonation eût-elle éclaté qu’il fut abattu par deux coups de feu simultanés, dont l’origine ne fut jamais établie, et qu’un cri unanime ébranla la nuit :

— Vive le parti libéral ! Vive le colonel Aureliano Buendia ! À minuit, tandis qu’Aureliano achevait de se vider de son sang et que Carmelita Montiel ne se trouvait dans les cartes qu’un avenir en blanc, plus de quatre cents hommes avaient défilé devant le théâtre et déchargé leurs revolvers sur le cadavre abandonné du capitaine Aquiles Ricardo. Il fallut toute une patrouille pour déposer sur une charrette le corps lourd de plomb qui se défaisait comme du pain mouillé.

Échauffé par les exactions de l’armée régulière, le général José Raquel Moncada mobilisa toutes ses influences politiques, endossa à nouveau l’uniforme et prit en main le commandement civil et militaire de Macondo. Néanmoins, il n’espérait pas que son attitude conciliatrice parviendrait à empêcher l’inévitable de se produire. Septembre fut plein de nouvelles contradictoires. Cependant que le gouvernement annonçait qu’il gardait le contrôle du pays tout entier, les libéraux étaient secrètement informés de l’existence de soulèvements armés à l’intérieur. Le régime ne voulut pas admettre que le pays se trouvait en état de guerre, jusqu’au jour où fut proclamé publiquement qu’une cour martiale avait jugé le colonel Aureliano Buendia par contumace, et l’avait condamné à mort. Ordre était donné à la première garnison qui le prendrait d’exécuter la sentence. « Ça veut dire qu’il est de retour », se réjouit Ursula auprès du général Moncada. Mais lui-même n’en savait rien.

En réalité, le colonel Aureliano Buendia se trouvait dans la contrée depuis plus d’un mois. Précédé de rumeurs contradictoires, supposé au même moment dans les endroits les plus diamétralement opposés, le général Moncada lui-même attendit, pour croire à son retour, l’annonce officielle qu’il avait fait main basse sur deux États du littoral. « Toutes mes félicitations, comadre, dit-il à Ursula en lui montrant le télégramme. Sous peu, vous l’aurez ici. » Une chose préoccupa alors Ursula pour la première fois : « Et vous, que ferez-vous, compadre ? » demanda-t-elle. Le général Moncada s’était déjà posé cette question à maintes reprises.

— La même chose que lui, comadre, répondit-il. Je ferai mon devoir.

Le premier octobre à l’aube, le colonel Aureliano Buendia attaqua Macondo avec mille hommes armés jusqu’aux dents, et la garnison reçut l’ordre de résister jusqu’au bout. À midi, tandis que le général Moncada déjeunait avec Ursula, un coup de canon des rebelles, qui retentit dans tout le village, pulvérisa la façade de la trésorerie municipale. « Leur armement est aussi bon que le nôtre, soupira le général Moncada, mais par-dessus le marché, ils ont plus envie de se battre que nous. » À deux heures de l’après-midi, tandis que la terre tremblait sous les coups de canon échangés de part et d’autre, il quitta Ursula avec la conviction qu’il était en train de livrer une bataille perdue d’avance.

— Je prie Dieu que vous n’ayez pas ce soir Aureliano à la maison, dit-il. S’il en est ainsi, embrassez-le de ma part, car je n’escompte plus le revoir jamais.

Il fut capturé cette nuit-là alors qu’il tentait de s’enfuir de Macondo, après avoir rédigé une longue lettre au colonel Aureliano Buendia, dans laquelle il lui rappelait leurs communs projets d’humaniser la guerre et lui souhaitait de remporter une victoire définitive sur la corruption des militaires et les ambitions des politiciens des deux partis. Le lendemain, le colonel Aureliano Buendia déjeuna chez lui avec Ursula, où il resta cloîtré jusqu’à ce qu’un conseil de guerre révolutionnaire décidât de son sort. Ce fut une réunion de famille. Mais tandis que les adversaires oubliaient la guerre pour évoquer des souvenirs du passé, Ursula éprouva la sombre impression que son fils était chez elle un intrus. Elle l’avait ressenti dès l’instant où elle l’avait vu entrer, protégé par un bruyant déploiement de forces qui avait mis les chambres sens dessus dessous jusqu’à se convaincre qu’il n’y avait nul danger. Non seulement le colonel Aureliano Buendia laissa faire, mais il donna des ordres formels, d’une extrême sévérité, et interdit à quiconque de s’approcher de lui à moins de trois mètres, jusqu’à Ursula, tant que les membres de son escorte n’auraient pas fini de placer des sentinelles tout autour de la maison. Il portait un uniforme de treillis ordinaire, sans insigne d’aucune sorte, et de hautes bottes aux talons maculés de boue et de sang séché. Il avait à son ceinturon un revolver automatique dans son étui ouvert, et sa main constamment appuyée sur la crosse révélait la même tension, vigilante et résolue, qui se lisait dans son regard. Sa tête laissait voir à présent les grands angles rentrants de ses tempes dégarnies, et semblait avoir doré à feu doux. Son visage fouetté et meurtri par le sel des Caraïbes avait acquis une dureté de métal. Il était préservé contre la vieillesse imminente par une vitalité qui n’était pas sans avoir quelque rapport avec la froideur des entrailles. Il était plus grand que lorsqu’il était parti, plus pâle, plus osseux, et on reconnaissait chez lui les premiers symptômes de résistance à la nostalgie. « Mon Dieu, se dit Ursula avec inquiétude. Maintenant, il a l’air d’un homme capable de tout. » Il l’était en effet. Le châle aztèque qu’il apporta à Amaranta, les évocations auxquelles il se livra pendant le déjeuner, les anecdotes amusantes qu’il put raconter, n’étaient guère que les cendres de son humour d’autrefois. Aussitôt que fut exécuté l’ordre d’enterrer les morts dans la fosse commune, il confia au colonel Roque Carnicero la mission de hâter les jugements du conseil de guerre et eut à cœur de se réserver la tâche écrasante d’imposer les réformes radicales qui ne laisseraient pas une pierre sur l’autre dans tout l’édifice effondré du régime conservateur. « Nous devons devancer les politicards du parti, disait-il à ses adjoints. Quand ils rouvriront les yeux sur la réalité, ils se trouveront devant le fait accompli. » Ce fut alors qu’il décida de réviser les titres de propriété des terres, en remontant de cent ans en arrière, et découvrit les escroqueries légalisées de son frère José Arcadio. Il annula tous les registres d’un trait de plume. Dans un dernier mouvement de courtoisie, il délaissa ses occupations pendant une heure et rendit visite à Rebecca pour l’informer de ses résolutions.

Dans la pénombre de sa demeure, la veuve esseulée qui avait été jadis la confidente de ses amours réprimées et dont l’obstination lui avait sauvé la vie n’était plus qu’un spectre du passé. Tout enveloppée de noir jusqu’aux poignets, le cœur réduit en cendres, c’est à peine si les nouvelles de la guerre arrivaient jusqu’à elle. Le colonel Aureliano Buendia eut l’impression que la phosphorescence de ses os passait au travers de sa peau, et qu’elle se mouvait dans une atmosphère de feux follets, un air croupissant où se devinait encore une secrète odeur de poudre. Il commença par lui recommander d’atténuer la rigueur de son deuil, d’aérer sa maison, de pardonner au monde la mort de José Arcadio. Mais Rebecca était déjà à l’abri de toute vanité. Après l’avoir inutilement cherchée dans la dégustation de la terre, les lettres parfumées de Pietro Crespi, le lit tempétueux de son époux, elle avait trouvé la paix dans cette demeure où les souvenirs, par la force d’une évocation implacable, finissaient par prendre forme et se promener comme des êtres humains à travers les chambres closes. Renversée dans son fauteuil à bascule en osier, regardant le colonel Aureliano Buendia comme si c’était lui qui avait l’air d’un spectre du passé, Rebecca ne se laissa même pas troubler par la nouvelle que les terres usurpées par José Arcadio seraient rendues à leurs propriétaires légitimes.

— Tout se fera selon ta volonté, Aureliano, dit-elle en soupirant. J’ai toujours pensé – et voilà qui le confirme aujourd’hui – que tu n’étais qu’un renégat.

La révision des titres de propriété s’accomplit en même temps que furent rendus les jugements sommaires, sous la présidence du colonel Gerineldo Marquez, qui s’achevèrent par l’exécution de tous les officiers de l’armée régulière faits prisonniers des révolutionnaires. Le dernier conseil de guerre fut celui devant lequel comparut le général José Raquel Moncada. Ursula intervint. « C’est le meilleur administrateur que nous ayons eu à Macondo, dit-elle au colonel Aureliano Buendia. Je ne te dirai rien de son bon cœur, ni de l’affection qu’il nous porte, car tu les connais mieux que personne. » Le colonel Aureliano Buendia lui lança un regard réprobateur :

— Je ne peux m’arroger le pouvoir de rendre la justice, répliqua-t-il. Si vous avez quelque chose à dire, allez le dire devant le conseil de guerre.

Non seulement Ursula n’hésita pas à le faire, mais elle emmena faire leur déposition toutes les mères d’officiers révolutionnaires résidant à Macondo. L’une après l’autre, les vieilles fondatrices du village, parmi lesquelles certaines avaient participé à la téméraire traversée de la sierra, exaltèrent les vertus du général Moncada. La dernière à défiler fut Ursula. Sa dignité douloureuse, le poids de son nom, la véhémence persuasive de sa déclaration, firent vaciller un moment le bon équilibre de la justice. « Vous avez pris très au sérieux ce jeu effrayant, et vous avez bien fait, car vous accomplissiez votre devoir, dit-elle aux membres du tribunal. Mais ne l’oubliez pas : tant que Dieu nous prêtera vie, nous ne cesserons pas d’être des mères, et tout révolutionnaires que vous soyez, nous avons le droit de vous baisser les pantalons et de vous flanquer une fessée au premier manque de respect. » Le jury se retira pour délibérer tandis que résonnaient encore ces derniers mots dans l’enceinte de l’école transformée en quartier. À minuit, le général José Raquel Moncada fut condamné à mort. Le colonel Aureliano Buendia, malgré les violentes récriminations d’Ursula, se refusa à commuer la peine. Peu avant l’aube, il rendit visite au condamné dans la cellule des détenus.

— Souviens-toi, compadre, que ce n’est pas moi qui te fusille, lui dit-il. C’est la révolution.

Le général Moncada ne se leva même pas du lit de camp en le voyant entrer.

— Va te faire foutre, compadre, répliqua-t-il.

Jusqu’à cette minute, le colonel Aureliano Buendia ne s’était pas donné le temps, depuis son retour, de le regarder avec les yeux du cœur. Il fut effrayé de remarquer combien il avait vieilli, le tremblement de ses mains, la résignation quelque peu routinière avec laquelle il attendait la mort, et il ressentit alors un profond mépris pour lui-même, qu’il prit pour un début de miséricorde.

— Tu sais mieux que moi, lâcha-t-il, que tout conseil de guerre n’est qu’une farce, et qu’en vérité tu dois payer pour les crimes des autres, car cette fois, nous allons gagner la guerre à n’importe quel prix. Toi-même, à ma place, n’aurais-tu pas agi de même ?

Le général Moncada se mit sur son séant pour nettoyer ses lunettes à grosse monture d’écaille avec le pan de sa chemise. « Probablement, répondit-il. Mais ce qui me préoccupe, ce n’est pas que tu me fasses fusiller, parce qu’en fin de compte, pour les gens comme nous, cette mort est la mort naturelle. » Il posa les lunettes sur le lit et ôta sa montre de sa chaîne. « Ce qui me préoccupe, poursuivit-il, c’est qu’à force de tellement haïr les militaires, de tant les combattre, de tant songer à eux, tu as fini par leur ressembler en tout point. Et il n’est pas d’idéal dans la vie qui mérite autant d’abjection. » Il retira son alliance et sa médaille de la Vierge des Remèdes, et les posa à côté des lunettes et de la montre.

— À ce rythme, conclut-il, non seulement tu deviendras le dictateur le plus tyrannique et le plus sanguinaire de toute notre histoire, mais tu feras fusiller ma comadre Ursula en voulant apaiser ta conscience.

Le colonel Aureliano Buendia demeura de marbre. Le général Moncada lui remit alors les lunettes, la médaille, la montre et l’alliance, et prit un autre ton :

— Mais je ne t’ai pas fait venir pour t’engueuler. Je voulais te demander le service d’envoyer ces objets à ma femme.

Le colonel Aureliano Buendia les glissa dans ses poches.

— Elle est toujours à Manaure ?

— Toujours à Manaure, confirma le général Moncada. Dans la même maison, derrière l’église, où tu expédias jadis cette lettre.

— Je le ferai très volontiers, José Raquel, fit le colonel Aureliano Buendia.

Lorsqu’il ressortit à l’air envahi d’une brume bleutée, son visage en fut humecté, comme par le passé, un autre jour, à l’aube, et ce n’est qu’alors qu’il comprit pourquoi il avait décidé que la sentence serait exécutée dans la cour et non contre le mur du cimetière. Le peloton s’était rangé devant la porte et lui rendit les honneurs réservés à un chef d’État.

— Vous pouvez l’emmener, ordonna-t-il.

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