Cent ans de solitude
Chapitre V
Aureliano Buendia et Remedios Moscote se marièrent un dimanche de mars, devant l’autel que le Père Nicanor Reyna fit aménager au salon. Ce fut l’apothéose de quatre semaines de préparatifs fiévreux chez les Moscote, car la petite Remedios arriva à puberté sans s’être départie de ses habitudes enfantines. Bien que sa mère l’eût instruite des changements consécutifs à l’adolescence, un après-midi de février, poussant des cris épouvantés, elle fit irruption au salon où ses sœurs étaient en conversation avec Aureliano, et leur exhiba sa culotte barbouillée d’une pâte chocolat. On fixa les noces à dans un mois. On eut à peine le temps de lui apprendre à se laver et à s’habiller toute seule, à connaître les problèmes élémentaires que suppose la charge d’un foyer. On la fit uriner sur des briques brûlantes pour corriger sa mauvaise habitude de mouiller ses draps. On eut beaucoup de mal à la convaincre de l’inviolabilité du secret conjugal car Remedios était si étourdie, et en même temps si émerveillée par la révélation qui l’attendait, qu’elle aurait voulu faire part à tout le quartier des détails de sa nuit de noces. Tout cela demanda des efforts épuisants mais à la date prévue, la fillette en savait aussi long sur les choses de la vie que n’importe laquelle de ses sœurs. Don Apolinar Moscote la prit à son bras et la conduisit par la rue décorée de fleurs et de guirlandes, dans le fracas des pétards, les flonflons de plusieurs orchestres, tandis qu’elle saluait de la main et remerciait d’un sourire ceux qui lui souhaitaient bonne chance depuis leurs fenêtres. Aureliano, vêtu d’un costume de drap noir, chaussé de ces mêmes bottines vernies à crochets métalliques qu’il devait porter quelques années plus tard devant le peloton d’exécution, était d’une extrême pâleur et sentit une boule dure dans sa gorge au moment d’accueillir sa fiancée sur le seuil de la maison et de la conduire jusqu’à l’autel. Elle fit preuve de tant de naturel et d’élégance à la fois qu’elle ne perdit rien de sa gravité lorsque, s’apprêtant à le lui passer, Aureliano laissa tomber l’anneau. Au milieu des murmures et de la confusion qui commençait à régner parmi les invités, elle garda la main tendue, dans ce gant de dentelle qui laissait ses doigts découverts, l’annulaire prêt à recevoir l’alliance, jusqu’à ce que son fiancé eût réussi à bloquer l’anneau du bout de sa bottine pour l’empêcher de rouler vers la sortie et s’en fût revenu à l’autel, rougissant et honteux. Sa mère et ses sœurs se firent tellement de mauvais sang par crainte que la fillette ne commît quelque impair durant la cérémonie qu’à la fin ce furent elles qui, sans se gêner, la soulevèrent de terre pour l’embrasser. À partir de ce jour, Remedios révéla un sens des responsabilités, une grâce naturelle, un sang-froid qui ne devaient jamais la quitter dans les circonstances les plus défavorables. Ce fut elle qui eut l’idée de mettre de côté la meilleure part du gâteau de mariage et de la porter sur une assiette, avec un couvert, à José Arcadio Buendia. Attaché au tronc du châtaignier, tassé sur un petit banc en bois et sous l’auvent qu’on lui avait fabriqué avec des palmes, l’énorme vieillard décoloré par le soleil et par la pluie lui adressa un vague sourire de gratitude et mangea la pâtisserie avec ses doigts, mâchonnant un psaume inintelligible. Au milieu de ces réjouissances à tout rompre qui se prolongèrent jusqu’à l’aube du lundi, la seule à ne pas partager l’allégresse générale fut Rebecca Buendia. Sa fête à elle était à l’eau. Ursula avait décidé que son propre mariage devait se célébrer le même jour mais, le vendredi, Pietro Crespi avait reçu une lettre lui annonçant que sa mère était à l’agonie. La noce fut reportée à une date ultérieure. Une heure après avoir reçu la missive, Pietro Crespi prit le chemin de la capitale de la province et, en cours de route, croisa sa mère qui ponctuelle, arrivait pour la nuit du samedi et chanta au mariage d’Aureliano la complainte qu’elle avait préparée pour le mariage de son fils. Pietro Crespi revint le dimanche en pleine nuit pour balayer les cendres de la fête, après avoir crevé cinq chevaux sous lui dans l’espoir d’arriver à temps pour ses noces. Jamais on ne sut qui avait écrit cette lettre. Harcelée de questions par Ursula, Amaranta se récria en pleurant et jura qu’elle était innocente devant l’autel que les menuisiers n’avaient pas fini de démonter.
Le père Nicanor Reyna – que don Apolinar Moscote était allé chercher dans la région des marais pour qu’il célébrât la noce – était un vieil homme endurci par l’ingratitude de son ministère. C’était un être morose qui n’avait bientôt que la peau sur les os, avec un ventre proéminent et rondelet et une expression d’ange sur le déclin qui était faite de simplicité d’esprit plutôt que de bonté. Son intention était de retourner à sa paroisse après le mariage mais il fut terrifié par l’aridité des âmes de Macondo dont les habitants prospéraient dans le scandale, obéissant aux lois naturelles sans baptiser leurs enfants ni sanctifier les jours de fêtes. Pensant qu’aucune contrée n’avait autant besoin de la semence de Dieu, il décida de rester une semaine de plus afin de christianiser circoncis et païens, légaliser les concubinages et donner les derniers sacrements aux moribonds. Mais personne n’y prêta vraiment cas. Il s’entendait répondre que, pendant des années et des années, les gens étaient demeurés sans curé, réglant les affaires de l’âme directement avec Dieu, et ne se sentaient plus concernés par la malignité du péché mortel. Las de prêcher dans le désert, le père Nicanor résolut d’entreprendre l’édification d’une église, la plus grande du monde, avec des saints grandeur nature et des verres de couleur aux murs, afin que depuis Rome l’on vint honorer Dieu au centre même de l’impiété. Il allait partout demander l’aumône dans une sébile en cuivre. On lui donnait beaucoup mais il voulait davantage car le temple devait posséder une cloche dont le glas remonterait des flots ceux qui y descendaient à reculons. Il supplia tant et si bien qu’il en perdit la voix. Ses os commencèrent à se remplir de bruits. Un samedi, n’étant même pas parvenu à rassembler le prix du portail, il se laissa gagner par le désespoir. Il bâtit un autel improvisé sur la place et, le dimanche, parcourut le village en agitant une sonnette, comme à l’époque de l’insomnie, convoquant les gens à la messe en plein air. Beaucoup s’y rendirent en curieux. D’autres par nostalgie. D’autres pour que Dieu ne se sentit personnellement offensé par le mépris dont eût été victime son représentant sur terre. Ainsi, à huit heures du matin, la moitié du village se trouva-t-elle réunie sur la place où le père Nicanor chanta les évangiles d’une voix tout éraillée à force de quémander. À la fin, alors que l’assistance commençait à partir en débandade, il leva les bras pour retenir l’attention :
— Un moment, dit-il. Nous allons maintenant être témoins d’une marque irréfutable de l’infinie puissance de Dieu.
Le gamin qui avait servi la messe lui apporta une tasse de chocolat bien crémeux et fumant qu’il avala sans prendre le temps de respirer. Puis il s’essuya les lèvres avec un mouchoir qu’il sortit de sa manche, leva les bras en croix et ferma les yeux. Alors on vit le père Nicanor s’élever de douze centimètres au-dessus du sol. L’expédient se révéla fort convaincant. Pendant plusieurs jours, il alla d’une maison à l’autre, répétant son expérience de lévitation grâce à son stimulant chocolaté, cependant que l’enfant de chœur récoltait tant d’argent dans sa sacoche qu’au bout d’un mois à peine put être entreprise l’édification de l’église. Personne ne mit en doute l’origine divine d’une pareille démonstration, excepté José Arcadio Buendia qui contempla, imperturbable, l’attroupement de villageois qui se forma un beau matin autour du châtaignier pour assister une fois de plus au spectacle de la révélation. C’est à peine s’il se redressa sur son petit banc et haussa les épaules quand le père Nicanor commença à quitter le sol et à s’élever avec la chaise sur laquelle il était assis.
— Hoc est simplicisimum, fit José Arcadio Buendia : homo iste statum quartum materiae invenit.
Le père Nicanor leva la main, et les quatre pieds de la chaise se reposèrent à terre en même temps.
— Nego, dit-il. Factum hoc existentiam Dei probat sine dubio.
C’est ainsi qu’on apprit que le maudit charabia de José Arcadio Buendia n’était rien d’autre que du latin. Le père Nicanor profita de ce qu’il était, en la circonstance, la seule personne à pouvoir communiquer avec lui, pour tenter d’infuser la foi dans son cerveau dérangé. Chaque après-midi, il s’asseyait à côté du châtaignier et prêchait en latin, mais José Arcadio Buendia se refusa obstinément à admettre les chemins tortueux de la sophistique et autres transmutations du chocolat, et exigeait comme seule et unique preuve de son existence le daguerréotype de Dieu. Le père Nicanor lui apporta alors des médailles et des images pieuses et même une reproduction du linge blanc de sainte Véronique mais José Arcadio Buendia les réfuta comme autant d’objets fabriqués de toutes pièces et sans aucun fondement scientifique. Il se montra si têtu que le père Nicanor finit par renoncer à ses projets d’évangélisation et continua à lui rendre visite, seulement animé de sentiments humanitaires. Mais ce fut José Arcadio Buendia qui prit alors les devants et entreprit d’ébranler la foi du curé à l’aide de mille ruses rationalistes. Un jour que le père Nicanor s’en vint le voir sous son châtaignier avec un damier et une boîte de jetons pour le convier à jouer aux dames avec lui, José Arcadio Buendia ne voulut point accepter car, lui dit-il, jamais il n’avait pu comprendre quel sens pouvait revêtir un combat entre deux adversaires d’accord sur les mêmes principes. Le père Nicanor, qui n’avait jamais envisagé le jeu de dames sous cet angle, perdit toute envie d’y rejouer. Chaque fois plus étonné de la justesse de vues de José Arcadio Buendia, il finit par lui demander comment il se pouvait qu’on le gardât attaché à un arbre.
— Hoc est simplicisimum, répondit-il : Parce que je suis fou.
Désormais, avant tout préoccupé par sa propre foi, le curé cessa de lui rendre visite et se consacra entièrement à hâter la construction de l’église. Rebecca sentit l’espoir renaître en elle. Son avenir dépendait de l’achèvement de l’édifice, depuis ce dimanche où le père Nicanor avait déjeuné à la maison et où la famille réunie autour de la table avait parlé de la solennité et de la pompe que revêtiraient les cérémonies dès que l’église serait édifiée. « Rebecca aura été la plus chanceuse », dit Amaranta. Et, comme Rebecca ne comprenait pas ce qu’elle entendait par là, elle le lui expliqua avec un sourire plein d’innocence.
— Ce sera à toi d’inaugurer l’église par tes noces.
Rebecca essaya d’imaginer où tout cela pouvait conduire. Au rythme où progressait la construction, l’église ne serait pas achevée avant dix ans. Le père Nicanor exprima son désaccord : la générosité croissante des fidèles permettait de se livrer à des calculs plus optimistes. Devant la sourde indignation de Rebecca, dont le déjeuner s’arrêta là, Ursula applaudit à l’idée d’Amaranta et versa une contribution considérable afin qu’on accélérât les travaux. Le père Nicanor estima qu’avec un autre apport équivalent à celui-ci, le temple serait prêt dans trois ans. Dès lors, Rebecca n’adressa plus la parole à Amaranta, persuadée que son initiative était bien moins innocente qu’elle n’en avait eu l’air. « C’était pour moi la solution la moins grave, lui répliqua Amaranta au cours de la virulente discussion qui les opposa ce soir-là. Ainsi, dans les trois ans qui viennent, je n’aurai pas à te donner la mort » Rebecca accepta le défi.
Lorsque Pietro Crespi apprit le nouvel ajournement de ses noces, il fut profondément désabusé mais Rebecca lui apporta une preuve de suprême fidélité « Dès que tu l’ordonneras, nous prendrons la fuite », lui dit-elle. Pietro Crespi, cependant, n’était pas homme à s’aventurer. Le tempérament impulsif de sa fiancée lui faisait défaut et pour lui, le respect de la parole donnée était comme un capital qu’on ne saurait dilapider. Aussi Rebecca eut-elle recours à des procédés plus audacieux. Un vent mystérieux venait à éteindre toutes les lampes du salon et Ursula surprenait les fiancés en train de s’embrasser dans le noir. Pietro Crespi bredouillait des explications confuses sur la mauvaise qualité des lampes modernes qui fonctionnaient au goudron, et aidait même à disposer dans la pièce des systèmes d’éclairage moins défaillants. Mais, une autre fois, c’était le combustible qui manquait ou bien les mèches qui s’encrassaient, et Ursula trouvait Rebecca sur les genoux de son fiancé. Elle finit par ne plus vouloir entendre aucune explication. Elle chargea l’Indienne des travaux de boulange et prit l’habitude de s’asseoir dans un fauteuil à bascule pour surveiller les rendez-vous des fiancés, bien disposée à ne pas se laisser avoir par des manœuvres qui, dans sa jeunesse, avaient déjà fait leur temps. « Pauvre maman, s’indignait Rebecca d’un air moqueur, quand elle voyait Ursula bâiller dans la demi-torpeur de leurs rendez-vous. Quand elle mourra, on la reverra encore expier ses fautes dans son fauteuil à bascule » Au bout de trois mois d’idylle sous surveillance, exaspéré par la lenteur des travaux qu’il allait inspecter quotidiennement, Pietro Crespi résolut de verser au père Nicanor la somme qui lui manquait pour achever l’église. Amaranta garda son calme. Tout en bavardant avec les amies qui venaient tous les après-midi broder ou tricoter sous la véranda, elle s’efforçait d’imaginer d’autres stratagèmes. Une erreur de calcul fut préjudiciable à celui qu’elle avait considéré comme le plus efficace : retirer les boules de naphtaline que Rebecca avait glissées dans sa robe de mariée avant de la ranger dans la commode de sa chambre. Ce qu’elle fit, alors qu’il s’en fallait de deux mois encore pour que l’église fût terminée. Mais Rebecca était si impatiente, au fur et à mesure qu’approchait le jour de ses noces, qu’elle voulut préparer sa robe avec plus d’avance que ne l’avait escompté Amaranta. Elle ouvrit la commode, déroula d’abord les papiers d’emballage, puis la toile protectrice et trouva le satin de la robe, la dentelle du voile et jusqu’à la couronne de fleurs d’oranger pulvérisés par les mites. Bien qu’elle fût certaine d’avoir glissé dans le paquet deux pleines poignées de boules de naphtaline, le désastre paraissait si accidentel qu’elle n’osa soupçonner Amaranta. On était à moins d’un mois du mariage mais Amparo Moscote promit de lui confectionner une nouvelle robe en l’espace d’une semaine. Amaranta se sentit défaillir, ce jour pluvieux où Amparo, sur le coup de midi, fit son entrée tout enveloppée dans une écume de dentelle afin de procéder sur Rebecca au dernier essayage de sa robe. Elle sentit les mots se bloquer dans sa gorge et un filet de sueur glacée descendre tout au long du sillon de sa colonne vertébrale. Elle avait passé de longs mois à trembler dans l’attente de cette heure, car si elle se révélait incapable de concevoir un empêchement définitif au mariage de Rebecca, elle était certaine qu’au dernier moment, quand auraient successivement échoué tous les moyens dont elle avait eu idée, elle aurait assez de courage pour l’empoisonner. Cet après-midi-là, tandis que Rebecca étouffait de chaleur dans la cuirasse de satin qu’Amparo Moscote ajustait sur son corps, armée d’un millier d’épingles et d’une patience infinie, Amaranta se trompa plusieurs fois dans ses points de crochet et se piqua le doigt avec son aiguille, mais résolut avec un calme épouvantable que la date serait le dernier vendredi précédant la noce, et le moyen, une bonne lampée de laudanum dans le café.
Un plus grand empêchement, aussi irrémédiable qu’imprévu, contraignit à repousser encore et indéfiniment la noce. Une semaine avant la date fixée pour la cérémonie, la petite Remedios se réveilla au beau milieu de la nuit baignant dans un chaudeau bouillant qui avait explosé dans ses entrailles avec une sorte de rot déchirant, et elle mourut au bout de trois jours, empoisonnée par son propre sang avec une paire de jumeaux en travers du ventre. Amaranta se sentit mauvaise conscience. Elle avait mis tant de ferveur à prier Dieu qu’advint quelque chose de terrible qui lui évitât d’avoir à empoisonner Rebecca, qu’elle se jugea coupable de la mort de Remedios. Ce n’était pas là l’obstacle qu’elle avait tant appelé de ses prières. Avec Remedios, ç’avait été un souffle de joie qui était entré dans la maison. Elle s’était installée avec son mari dans une chambrette voisine de l’atelier, qu’elle avait ornée des poupées et des jouets de son enfance encore toute proche ; sa vitalité et sa bonne humeur débordaient des quatre murs de la chambrette et traversaient comme une bouffée d’air salubre la véranda aux bégonias. Elle chantait dès l’aube. Elle fut la seule à oser s’interposer entre Rebecca et Amaranta quand elles se disputaient. Elle s’arrogea l’écrasante corvée de s’occuper de José Arcadio Buendia. Elle lui portait ses repas, l’aidait dans ses besoins quotidiens, le lavait au savon avec un torchon, veillait à ce que sa barbe et ses cheveux fussent débarrassés des poux et des lentes, ainsi qu’au bon état du petit auvent de palmes qu’elle renforçait avec des toiles goudronnées imperméables quand le temps se gâtait. Ces derniers mois, elle était parvenue à communiquer avec lui par des phrases d’un latin rudimentaire. Quand le fils d’Aureliano et de Pilar Ternera vint au monde, et qu’on l’amena à la maison pour le baptiser dans l’intimité du nom d’Aureliano José, Remedios insista pour qu’on le considérât comme son fils aîné. Son instinct maternel surprit Ursula. Aureliano, pour sa part, trouva en elle la raison de vivre qui lui faisait jusque-là défaut. Il travaillait toute la journée dans son atelier et, au milieu de la matinée, Remedios lui portait un bol de café sans sucre. Chaque soir, ils allaient tous deux rendre visite aux Moscote. Aureliano faisait avec son beau-père d’interminables parties de dominos, cependant que Remedios bavardait avec ses sœurs ou parlait avec sa mère de problèmes de grandes personnes. Le rattachement à la famille Buendia renforça dans le village l’autorité de don Apolinar Moscote. À la suite de fréquentes démarches à la capitale de la province il obtint du gouvernement que fût construite une école dont serait chargé Arcadio qui avait hérité l’enthousiasme didactique de son grand-père. Par la persuasion il réussit à ce que la plupart des maisons fussent peintes en bleu pour la fête de l’indépendance nationale. À la demande du père Nicanor, il prit des mesures pour transférer l’établissement de Catarino en une rue éloignée et fermer plusieurs lieux de débauche qui faisaient fureur dans le centre du village. Un jour, il s’en revint accompagné de six policiers armés de fusils auxquels il confia le maintien de l’ordre sans que personne ne songeât à se rappeler le compromis originel, d’interdire le village aux gens en armes. Aureliano était satisfait de l’importance de son beau-père. « Tu vas devenir aussi gros que lui », lui disaient ses amis. Mais la vie sédentaire, qui accentua les pommettes de ses joues et concentra l’éclat de son regard, ne lui fit pas prendre de poids et n’altéra en rien son caractère réservé, mais durcit au contraire sur ses lèvres le pli sévère de la méditation solitaire et des résolutions inébranlables. L’affection que son épouse et lui-même avaient suscitée dans leur belle-famille respective était telle que le jour où Remedios annonça qu’elle allait avoir un enfant, même Rebecca et Amaranta conclurent une trêve pour tricoter de la layette en laine bleue au cas où naîtrait un garçon, et en laine rose pour le cas où ce serait une fille. Et ce fut elle encore la dernière personne qu’Arcadio revit en pensée, quelques années plus tard, face au peloton d’exécution.
Ursula ordonna le deuil qui condamna portes et fenêtres et interdit à tous d’entrer et de sortir à moins que ce ne fût absolument indispensable ; elle défendit qu’on parlât à voix haute pendant un an et plaça le daguerréotype de Remedios à l’endroit même où fut veillé le cadavre, avec un crêpe en travers et une lampe à huile continuellement allumée. Les générations suivantes, qui ne laissèrent jamais s’éteindre cette lampe, furent déconcertées par cette fillette en jupe plissée, avec des bottines blanches et un ruban d’organdi dans les cheveux, qu’ils ne pouvaient faire coïncider avec l’image traditionnelle d’une bisaïeule. Amaranta s’occupa d’Aureliano José. Elle l’adopta comme un fils qui partageait sa solitude et la délivrerait du laudanum involontaire que ses prières insensées avaient versé dans le café de Remedios. À la tombée de la nuit, Pietro Crespi entrait sur la pointe des pieds, portant le crêpe au chapeau, et rendait une visite silencieuse à Rebecca, si blême dans sa robe noire dont les manches lui descendaient jusqu’aux poignets, qu’on l’aurait dite vidée de son sang. La seule idée de fixer une nouvelle date pour le mariage eût été si irrévérencieuse que leurs rapports firent bientôt figure d’éternelles fiançailles, un amour recru de fatigue et dont personne ne se préoccupait plus, comme si les amoureux qui, autrefois, déréglaient les lampes pour pouvoir s’embrasser, devaient se plier maintenant aux quatre volontés de la mort. Déboussolée, complètement démoralisée, Rebecca recommença à manger de la terre.
Tout à coup – alors que le deuil était porté depuis si longtemps qu’on avait repris les séances de point de croix –, vers deux heures de l’après-midi, dans le silence de mort des grandes chaleurs, quelqu’un poussa la porte de la rue et les piliers remuèrent si fort sur leur base qu’Amaranta et ses amies brodant sous la véranda, Rebecca suçant son pouce dans sa chambre, Ursula dans la cuisine, Aureliano à l’atelier et jusqu’à José Arcadio Buendia sous le châtaignier solitaire, eurent l’impression qu’un tremblement de terre était en train d’ébranler la maison. Celui qui arrivait ainsi était un véritable colosse. C’était à peine si ses épaules carrées passaient dans la largeur des portes. Il avait à son cou de bison une petite médaille de la Vierge des Remèdes, les bras et le torse constellés de tatouages cryptiques, et au poignet droit le bracelet serré des enfants-en-croix. Il avait le cuir tanné par le sel des intempéries, le cheveu court et hérissé comme une crinière de mulet, des mâchoires d’acier, un regard triste. Son ceinturon était deux fois plus gros que la sangle d’un cheval, il portait des bottes à houseaux avec des éperons et des talons ferrés, et les tremblements causés par sa seule présence donnaient l’impression d’une secousse sismique. Il traversa le salon et la salle commune, portant à la main des bissacs à demi décousus, et entra comme un coup de tonnerre sous la véranda aux bégonias où Amaranta et ses amies demeurèrent paralysées, chacune avec son aiguille en l’air. « Salut ! » leur dit-il d’une voix fatiguée ; il jeta ses sacs sur la table à ouvrage et, sans s’arrêter, se dirigea vers l’arrière de la maison. « Salut ! » lança-t-il à Rebecca effrayée qui le vit passer par la porte de sa chambre à coucher. « Salut ! » fit-il à Aureliano qui était à son établi d’orfèvre, les cinq sens en alerte. Il ne se retarda avec aucun. Il alla droit à la cuisine et s’y arrêta pour la première fois au terme d’un voyage qui avait commencé à l’autre bout de la terre. « Salut ! »dit-il. Ursula resta bouche bée pendant une fraction de seconde, le regarda en plein dans les yeux, poussa un cri et lui sauta au cou en s’exclamant et en pleurant de joie. C’était José Arcadio. Il revenait aussi démuni qu’il était parti, à tel point même qu’Ursula dut lui donner deux pesos pour payer la location de son cheval. Il parlait un espagnol mêlé du jargon des gens de mer. On lui demanda où il était allé et il répondit : « Par-là » Il suspendit son hamac dans la chambre qu’on lui destina et dormit durant trois jours. Dès son réveil, après avoir gobé seize œufs tout crus, il se rendit directement à l’établissement de Catarino où sa colossale stature provoqua chez les femmes un mouvement de curiosité panique. Il demanda de la musique et fit servir une tournée générale d’eau-de-vie. Il fit des paris en luttant à la force du poignet contre cinq hommes à la fois. « C’est impossible, disaient-ils en se rendant à l’évidence qu’ils ne parvenaient même pas à lui remuer le bras. Il a le bracelet des enfants-en-croix. » On disait qu’ils s’ouvraient les veines du poignet avant de passer ce bracelet, et en retiraient une force surhumaine. Catarino, qui n’y croyait pas, paria douze pesos qu’il ne ferait pas bouger le comptoir. José Arcadio l’arracha du sol, le brandit au-dessus de sa tête et le porta jusque dans la rue. Il fallut onze hommes pour le rentrer. Dans la chaleur de la fête, il exhiba sur le comptoir son invraisemblable virilité entièrement tatouée d’un entrelacement d’inscriptions en bleu et rouge, rédigées en plusieurs langues. Aux femmes qui l’assiégèrent de leur convoitise, il demanda laquelle payait le plus cher. La plus fortunée offrit vingt pesos. Il proposa alors de se mettre en loterie à dix pesos le numéro. C’était un prix exorbitant, car la femme la plus sollicitée ne gagnait pas plus de huit pesos dans la nuit, mais toutes acceptèrent. Elles écrivirent leur nom sur quatorze petits papiers qu’elles mirent dans un chapeau, et chaque femme en sortit un. Lorsqu’il ne resta plus que deux papiers au fond du chapeau, on put établir de qui il s’agissait.
— Cinq pesos de plus pour chacune, proposa José Arcadio, et je me partage entre vous deux.
Il vivait de ça. Il avait fait soixante-cinq fois le tour du monde, enrôlé dans un équipage de marins apatrides. Les femmes qui couchèrent avec lui cette nuit-là dans l’établissement de Catarino le ramenèrent tout nu jusque dans la salle de bal où l’on put voir que pas un millimètre de son corps, des pieds à la tête et devant comme derrière, n’était sans tatouages. Il ne parvenait pas à s’adapter à la vie de famille. Il dormait tout le jour et passait la nuit dans le quartier des maisons de tolérance à parier sur sa force physique. Les rares fois où Ursula réussit à lui faire prendre place autour de la table, on le vit avenant et rayonnant, surtout quand il se mettait à raconter ses aventures en pays lointains. Il avait fait naufrage et dérivé pendant deux semaines dans la mer du Japon, se nourrissant du cadavre d’un de ses compagnons qui avait succombé à l’insolation et dont la chair salée, ressalée et cuite au soleil, était granuleuse et douceâtre à manger. Dans le golfe du Bengale, en plein midi, par temps magnifique, son bateau avait eu raison d’un dragon de mer dans le ventre duquel ils trouvèrent le casque, les fermaux et les armes d’un croisé. Ils avaient aperçu dans les Caraïbes le fantôme du bateau-corsaire de Victor Hughes, la voilure arrachée par les vents de la mort, les mâts rongés par les cafards de mer, faisant route vers la Guadeloupe et se trompant toujours de cap. À table, Ursula pleurait comme si elle était en train de lire toutes les lettres qui n’arrivèrent jamais à destination et où José Arcadio relatait ses exploits et ses mésaventures. « Alors que tu as une si grande maison ici, mon fils, sanglotait-elle. Alors qu’on a jeté tant de nourriture aux cochons ! » Mais, dans le fond, elle ne pouvait imaginer que le jeune garçon emmené par les gitans fût ce grand escogriffe qui s’empiffrait un demi-cochon de lait à déjeuner et dont les vents faisaient se faner les fleurs. Le reste de la famille avait des réactions similaires. Amaranta ne pouvait dissimuler la répugnance que lui causaient, à table, ses éructations bestiales. Arcadio, qui ne sut jamais le secret de sa filiation, répondait à peine aux questions qu’il lui posait dans le dessein évident de conquérir son affection.
Aureliano essaya de revivre en souvenir cette époque où ils partageaient la même chambre, tâcha de restaurer leur complicité d’enfance, mais José Arcadio avait oublié tout cela : la vie en mer lui avait saturé la mémoire de beaucoup trop de choses à se rappeler. Seule Rebecca succomba sur le coup. L’après-midi où elle le vit passer devant sa chambre, elle trouva que Pietro Crespi n’était qu’un petit crevé de gringalet à côté de ce super-mâle d’ont la respiration volcanique s’entendait dans toute la maison. Tous les prétextes lui étaient bons pour se retrouver à côté de lui. Un jour, José Arcadio la détailla avec attention, sans aucune pudeur, et lui dit : « Te voilà une vraie femme, petite sœur. » Rebecca ne se domina plus. Elle recommença à manger de la terre et la chaux des murs avec la même avidité qu’autrefois et suça son pouce avec tant de frénésie qu’il se forma un durillon au bout. Elle vomit un liquide verdâtre contenant des sangsues mortes. Elle passa des nuits blanches à trembler de fièvre, à se débattre contre le délire, à attendre, jusqu’à ce que la maison fût ébranlée par le retour de José Arcadio, à l’aube. Un après-midi, alors que tout le monde faisait la sieste, elle n’y tint pas plus et alla jusqu’à sa chambre. Elle le trouva en caleçon, éveillé, étendu dans son hamac qu’il avait suspendu aux grosses poutres avec des câbles dont on se sert pour amarrer les bateaux. Son extraordinaire nudité, toute tarabiscotée, l’impressionna si fort qu’elle se sentit envie de rebrousser chemin. « Pardon, dit-elle pour s’excuser, je ne savais pas que vous étiez là » Mais elle parla à voix basse afin de ne réveiller personne. « Viens ici » lui répondit-il. Rebecca obéit. Elle s’arrêta tout près du hamac, suant de la glace, sentant ses boyaux se nouer, tandis que José Arcadio, du bout des doigts, lui caressait les chevilles, puis les mollets, et bientôt les cuisses, en murmurant : « Ah petite sœur, ah petite sœur ! » Elle dut faire un effort surhumain pour ne pas rendre l’âme quand une force cyclonale la souleva par la taille d’une manière étonnamment régulière, la dépouilla de ses effets intimes en deux temps trois mouvements et l’écartela comme un oisillon. Elle eut le temps de remercier Dieu de l’avoir fait naître, avant de s’abandonner, inconsciente, au plaisir inouï de cette douleur insupportable, dans le marécage fumant du hamac qui absorbait comme papier buvard l’explosion de son sang.
Trois jours plus tard, ils se marièrent à la messe de cinq heures. José Arcadio était allé la veille au magasin de Pietro Crespi. Il l’avait trouvé en train de donner une leçon de cithare et lui parla sans même le prendre à part. « J’épouse Rebecca », lui lança-t-il. Pietro Crespi devint tout pâle, tendit la cithare à un de ses élèves et déclara la leçon terminée. Lorsqu’ils furent seuls au salon tout encombré d’instruments de musique et de jouets à ressort, Pietro Crespi dit :
— C’est votre sœur.
— Ça m’est égal, répliqua José Arcadio.
Pietro Crespi s’épongea le front avec son mouchoir imprégné de lavande.
— C’est contre nature, expliqua-t-il, et de plus, la loi le défend.
Plus que son argumentation, ce fut la pâleur de Pietro Crespi qui fit perdre patience à José Arcadio.
— Je chie et je rechie sur la nature, lui répondit-il. Et je viens vous le dire pour vous éviter la peine d’aller rien demander à Rebecca.
Mais ses manières brutales se radoucirent quand il vit les yeux de Pietro Crespi se remplir de larmes.
— Maintenant, lui dit-il sur un autre ton, si c’est la famille qui vous plaît, il vous reste encore Amaranta.
Le père Nicanor révéla dans son sermon du dimanche que José Arcadio et Rebecca n’étaient pas frère et sœur. Ursula ne pardonna jamais ce qu’elle considéra comme un manque de respect inimaginable et, quand ils s’en revinrent de l’église, défendit aux jeunes mariés de remettre les pieds à la maison. Pour elle, ils étaient comme morts. Ils louèrent alors une petite bicoque en face du cimetière et y emménagèrent sans autre mobilier que le hamac de José Arcadio. Pendant la nuit de noces, un scorpion qui s’était introduit dans sa pantoufle mordit Rebecca au pied. Elle sentit sa langue s’engourdir mais cela ne les empêcha pas de passer une lune de miel qui fit scandale. Les voisins étaient terrifiés par les cris qui réveillaient tout le quartier jusqu’à huit fois par nuit, jusqu’à trois fois pendant l’heure de la sieste, et priaient qu’une passion si intempestive n’allât troubler le repos des morts.
Aureliano fut le seul à se faire du souci pour eux. Il leur acheta quelques meubles et leur procura de l’argent jusqu’à ce que José Arcadio retrouvât le sens des réalités et se mît à travailler la terre dans le lopin contigu au patio de la maison et qui n’était à personne. Amaranta, en revanche, ne parvint jamais à surmonter sa rancœur contre Rebecca, bien que le sort lui réservât une satisfaction dont elle n’avait même pas rêvé : sur la proposition d’Ursula, qui ne savait comment réparer cette honte, Pietro Crespi continua à déjeuner tous les mardis à la maison, surmontant son échec avec calme et dignité. Comme preuve de son estime à l’égard de la famille, il conserva le crêpe à son chapeau, et il avait plaisir à marquer son affection pour Ursula en lui apportant des cadeaux exotiques : sardines portugaises, confitures de roses de Turquie, et, un jour, un ravissant châle de Manille. Amaranta l’accueillait avec un tendre empressement. Elle devinait ce qu’il aimait, arrachait les fils décousus à ses poignets de chemise, broda une douzaine de mouchoirs à ses initiales pour son anniversaire. Chaque mardi, après déjeuner, tandis qu’elle brodait sous la véranda, il lui tenait joyeusement compagnie. Pietro Crespi eut bientôt la révélation de cette femme qu’il avait toujours considérée et traitée comme une gamine. Son type de beauté manquait d’une certaine grâce mais elle était d’une sensibilité rare, capable d’apprécier les choses de la vie, pleine d’une secrète tendresse. Un mardi, quand personne ne doutait plus de ce qui devait arriver tôt ou tard, Pietro Crespi la demanda en mariage. Elle n’interrompit pas son ouvrage. Elle attendit que se dissipât la chaude rougeur qui lui était montée aux oreilles et prit une voix posée, solennelle, de personne d’expérience :
— Bien entendu, Crespi, lui dit-elle, mais attendons de nous connaître mieux. Il n’est jamais bon de vouloir précipiter les choses.
Ursula s’offusqua. Bien qu’elle tint Pietro Crespi en haute estime, elle n’arrivait pas à établir si sa résolution était bonne ou mauvaise du point de vue moral, après ses longues et tumultueuses fiançailles avec Rebecca. Mais elle finit par l’accepter comme quelque chose de ni bien ni mal, puisque personne ne partageait ses doutes. Aureliano, qui était l’homme de la maison, la confondit bien davantage encore en émettant une opinion aussi formelle qu’énigmatique :
— Ce n’est pas le moment de se mettre à penser mariage.
Cette opinion, dont Ursula ne comprit le sens que quelques mois plus tard, était la seule qu’Aureliano pouvait alors exprimer en restant sincère avec lui-même, non seulement pour ce qui était du mariage, mais pour toute autre préoccupation qui n’était pas la guerre. Lui-même, face au peloton d’exécution, ne devait jamais comprendre très clairement comment s’étaient enchaînés cette suite de hasards ténus mais déterminants qui l’avaient conduit jusque-là. La mort de Remedios ne produisit pas en lui cette commotion qu’il appréhendait. Ce fut plutôt une sourde colère qui se dissipa peu à peu, ne lui laissant qu’un sentiment de frustration solitaire et passive, semblable à celui qu’il éprouvait à l’époque où il s’était résigné à se passer de femme. Il se plongea à nouveau dans le travail mais garda l’habitude d’aller jouer aux dominos avec son beau-père. Dans une maison bâillonnée par le deuil, les conversations nocturnes consolidèrent l’amitié entre les deux hommes. « Remarie-toi, Aurelito, disait le beau-père. J’ai six filles, tu as le choix » Un jour, à la veille des élections, don Apolinar Moscote, au retour d’un de ses fréquents voyages, se montra préoccupé par la situation politique du pays. Les libéraux étaient décidés à se lancer dans la guerre. Comme Aureliano, à cette époque, avait des notions très confuses des différences entre conservateurs et libéraux, son beau-père les lui simplifia en quelques leçons. Les libéraux, lui expliquait-il, étaient francs-maçons : gens aux mauvais instincts, partisans de pendre les curés, d’instaurer le mariage civil et le divorce, de reconnaître les mêmes droits aux enfants naturels et aux légitimes, de faire éclater le pays par un système fédéral qui dépouillerait le pouvoir central de ses prérogatives. Au contraire, les conservateurs, qui tenaient le pouvoir directement de Dieu lui-même, veillaient sur la stabilité de l’ordre public et la morale familiale ; c’étaient les défenseurs de la foi du Christ, du principe d’autorité, et ils n’étaient pas disposés à permettre que le pays fût écartelé en collectivités autonomes. Ses sentiments humanitaires poussaient Aureliano à sympathiser avec l’attitude libérale en ce qui concernait les droits des enfants naturels, mais, de toute manière, il ne comprenait pas comment on en arrivait à faire la guerre pour des choses qu’on ne pouvait toucher du doigt. Il jugea excessif que son beau-père se fit envoyer, pour la période des élections, six hommes armés de fusils sous les ordres d’un sergent, dans un village dépourvu de toute passion politique. Non seulement les soldats débarquèrent, mais ils s’en furent de maison en maison confisquer les armes de chasse, les machettes et jusqu’aux couteaux de cuisine, avant de distribuer aux hommes de plus de vingt-et-un ans des bulletins bleus portant les noms des candidats conservateurs, et des bulletins rouges portant les noms des candidats libéraux. La veille des élections, don Apolinar Moscote en personne lut un avis interdisant, dès le samedi minuit et pour quarante-huit heures, la vente de boissons alcoolisées et les rassemblements de plus de trois personnes n’appartenant pas à la même famille. Les élections se passèrent sans incident. Dès huit heures du matin, le dimanche, on installa sur la place l’urne en bois gardée par les six soldats. On vota en toute liberté, comme put lui-même le constater Aureliano qui resta presque toute la journée auprès de son beau-père, veillant à ce que personne ne votât plus d’une fois. À quatre heures de l’après-midi, un roulement de tambour annonça sur la place la clôture du scrutin, et don Apolinar Moscote scella l’urne avec une bande de papier gommé en travers de laquelle il apposa sa signature. Le soir même, pendant sa partie de dominos avec Aureliano, il donna l’ordre au sergent de rompre la bande de papier gommé afin de faire le décompte des suffrages. Il y avait à peu près autant de bulletins rouges que de bleus, mais le sergent n’en laissa que dix et compléta la différence avec des bleus. Puis l’urne fut scellée à nouveau avec une bande neuve et le lendemain, à la première heure fut acheminée sur la capitale de la province. « Les libéraux partiront en guerre », dit Aureliano. Don Apolinar Moscote ne relâcha pas son attention au jeu de dominos : « Si tu dis ça à cause des échanges de bulletins, non, ils ne partiront pas en guerre, répondit-il. On laisse exprès quelques bulletins rouges pour qu’il n’y ait pas de réclamations. » Aureliano comprit les inconvénients de l’opposition. « Si j’étais libéral, dit-il, je partirais en guerre pour cette histoire de bulletins. » Son beau-père le regarda par-dessus la monture de ses lunettes : – Si tu étais libéral, mon pauvre Aurelito, et quand bien même serais-tu mon gendre, tu n’aurais pas assisté à l’échange des bulletins.
Ce qui provoqua réellement l’indignation du village, ce ne fut pas le résultat des élections mais le fait que les soldats n’eussent pas rendu les armes. Une délégation de femmes s’en vint parler avec Aureliano afin qu’il obtînt de son beau-père la restitution des couteaux de cuisine. Don Apolinar Moscote lui expliqua en grand secret que les soldats avaient emporté les armes confisquées comme autant de preuves que les libéraux se préparaient à la guerre. Le cynisme de cette déclaration l’inquiéta. Il ne fit aucun commentaire mais, une nuit que Gerineldo Marquez et Magnifico Visbal bavardaient entre amis au sujet de l’incident des couteaux, on lui demanda s’il était libéral ou conservateur et Aureliano n’hésita pas :
— S’il faut appartenir à quelque chose, je serai libéral, répondit-il, car les conservateurs sont des tricheurs.
Le lendemain, à la demande de ses amis, il rendit visite au docteur Alirio Noguera pour se faire soigner une prétendue douleur au foie. Lui-même ignorait totalement le sens de cette comédie. Le docteur Alirio Noguera avait débarqué à Macondo quelques années auparavant, avec une boîte à pharmacie remplie de petites pastilles insipides et une devise médicale qui ne convainquit personne : Un clou sort l’autre. C’était en réalité un imposteur. Derrière son innocente façade de médecin sans réputation se cachait un terroriste qui dissimulait sous des chaussures à talon plat, qui lui montaient jusqu’à mi-jambe, les cicatrices que lui avaient laissées aux chevilles cinq ans passés aux fers. Capturé lors de la première équipée fédéraliste, il réussit à s’échapper à Curaçao, déguisé avec le costume qu’il détestait le plus au monde : une soutane. Au terme d’un exil prolongé, enthousiasmé par les nouvelles, rendues meilleures qu’elles n’étaient, que rapportaient à Curaçao les proscrits de toutes les Caraïbes, il monta à bord d’une goélette de contrebandiers et réapparut à Riohacha avec ses petits flacons de comprimés qui n’étaient rien d’autre que du sucre raffiné et avec un diplôme de l’Université de Leipzig qu’il avait falsifié lui-même. Il fut si déçu qu’il en pleura. La ferveur fédéraliste, que les exilés comparaient à un baril de poudre sur le point d’exploser, s’était dissoute en vagues illusions électorales. Aigri par l’échec, désireux de trouver quelque endroit où attendre ses vieux jours en sécurité, le faux homéopathe se réfugia à Macondo. Dans la chambrette exiguë tout encombrée de flacons vides qu’il loua en bordure de la place, il vécut plusieurs années sur le dos de malades désespérés qui, après avoir tout essayé, se consolaient avec du sucre en pastilles. Ses instincts d’agitateur demeurèrent en repos tant que don Apolinar Moscote se contenta d’être une autorité d’apparat. Il tuait le temps avec ses souvenirs et à lutter contre l’asthme. L’approche des élections fut le fil qu’il n’eut qu’à suivre pour retrouver l’écheveau de la subversion. Il prit contact avec les jeunes du village qui manquaient de formation politique et engagea une secrète campagne de propagande et de recrutement. Les nombreux bulletins rouges qui apparurent dans l’urne, et dont la présence fut attribuée par don Apolinar Moscote à un amour des nouveautés bien propre à la jeunesse, constituaient en fait un aspect de son plan : il obligea ceux qui le suivaient à voter pour les convaincre que les élections n’étaient qu’une farce. « Le seul recours efficace, disait-il, c’est la violence » La plupart des amis d’Aureliano étaient enthousiasmés par l’idée de liquider l’ordre conservateur, mais nul n’avait osé l’inviter à se rallier à leurs plans, non seulement parce qu’il était lié au corrégidor, mais en raison de son tempérament solitaire et de ses attitudes évasives. L’on savait, en outre, qu’il avait voté bleu sur les indications de son beau-père. Ce fut donc par pure coïncidence qu’il révéla ses sentiments politiques et par simple curiosité qu’on lui mit dans l’idée d’aller rendre visite au docteur pour se faire soigner une douleur dont il ne souffrait pas. Parvenu dans le taudis comme une toile d’araignée puant le camphre, il se trouva en présence d’une espèce d’iguane toute poussiéreuse dont les poumons sifflaient à chaque respiration. Avant de lui poser aucune question, le docteur le conduisit à la fenêtre et lui examina le blanc de l’œil en lui tirant sur les paupières inférieures. « Ce n’est pas là », dit Aureliano en respectant les instructions qu’il avait reçues. Il appuya fortement le bout des doigts à l’emplacement de son foie et ajouta : « C’est ici que j’ai mal, à tel point que ça m’empêche de dormir. » Alors le docteur Noguera ferma la fenêtre sous prétexte que le soleil donnait trop fort et lui expliqua en termes simples pourquoi il était du devoir des patriotes d’assassiner les conservateurs. Pendant plusieurs jours, Aureliano porta dans la poche de sa chemise un petit flacon qu’il sortait toutes les deux heures. Il versait trois comprimés dans le creux de sa main, les projetait d’un coup sec dans sa bouche et les y laissait fondre lentement sur sa langue. Don Apolinar Moscote se moqua de sa confiance dans les vertus de l’homéopathie mais ceux qui faisaient partie du complot reconnurent en lui l’un des leurs. Presque tous les fils des fondateurs de Macondo étaient impliqués dans l’affaire, bien qu’aucun ne sût pratiquement en quoi consistait l’action qu’ils étaient censés tramer. Cependant, le jour où le médecin mit Aureliano dans le secret, celui-ci se retira de la conspiration. Bien qu’il fût alors convaincu de l’urgence qu’il y avait à liquider le régime conservateur, ce plan l’horrifiait. Le docteur Noguera était un mystique de l’attentat personnel. Son système se réduisait à coordonner une série d’actions individuelles qui apparaîtraient comme un coup de maître sur le plan national, en liquidant tous les fonctionnaires du régime avec leur famille respective, surtout les enfants pour que fût détruite la mauvaise graine du conservatisme. Don Apolinar Moscote, son épouse et ses six filles figuraient naturellement sur la liste.
— Vous n’êtes ni libéral ni rien d’autre, lui dit Aureliano sans se départir de son calme. Vous n’êtes rien de plus qu’un boucher.
— Dans ce cas, répliqua le docteur sur le même ton impassible, rends-moi le petit flacon. Tu n’en as plus besoin.
Au bout de six mois, Aureliano se rendit compte que le docteur avait renoncé à voir en lui un homme d’action, et considérait comme un être sentimental, sans avenir, au caractère passif et condamné à vivre en solitaire. Les autres essayèrent de ne pas le perdre de vue de peur qu’il ne dénonçât la conspiration. Aureliano les tranquillisa : il ne dirait pas un mot, mais la nuit où ils iraient assassiner la famille Moscote, ils le trouveraient défendant leur porte. Il se montra si résolu que l’exécution du plan fut ajournée. C’est à cette époque qu’Ursula lui demanda son avis sur le mariage de Pietro Crespi et d’Amaranta, et qu’il lui répondit que ce n’était pas le moment de penser à ce genre de chose. Depuis une semaine, il portait sous sa chemise une antiquité de pistolet. Il surveillait ses amis. Chaque après-midi, il allait prendre le café chez José Arcadio et Rebecca qui commençaient à s’installer vraiment et, à partir de sept heures, il faisait sa partie de dominos avec son beau-père. À l’heure du déjeuner, il discutait avec Arcadio qui était déjà un adolescent colossal, et chaque jour le trouvait plus exalté par l’imminence de la guerre. C’est à l’école, où Arcadio enseignait à des élèves plus âgés que lui mêlés à d’autres qui commençaient à peine à parler, que s’était développée la fièvre libérale. On parlait de fusiller le père Nicanor, de transformer l’église en école, d’instaurer l’amour libre. Aureliano essaya de modérer son impétuosité. Il lui recommanda discrétion et prudence. Sourd à ses raisonnements posés et à son sens des réalités, Arcadio lui reprocha publiquement sa faiblesse de caractère. Aureliano prit patience. Enfin, dans les premiers jours de décembre, Ursula, toute retournée, fit irruption dans l’atelier :
— La guerre a éclaté !
Effectivement, la guerre avait éclaté, depuis 3 mois. La loi martiale régnait dans tout le pays. Le seul à le savoir, à l’époque, était don Apolinar Moscote, mais il se garda même de donner la nouvelle à sa femme, cependant qu’arrivait le peloton de l’armée qui devait occuper le village par surprise. Ils entrèrent sans bruit avant le lever du jour, avec deux pièces d’artillerie légère tirées par des mules, et établirent leur quartier dans l’école. Le couvre-feu fut fixé à six heures de l’après-midi. On procéda à une réquisition encore plus draconienne que la précédente, maison par maison, et cette fois même les outils de travail furent emportés. Ils traînèrent hors de chez lui le docteur Noguera, le ligotèrent à un arbre de la place et, sans autre forme de procès, le passèrent par les armes. Le père Nicanor essaya de faire impression sur les autorités militaires avec son exhibition miraculeuse de lévitation, mais un soldat le blessa à la tête d’un coup de crosse. L’exaltation libérale fit place à une terreur silencieuse. Aureliano, livide, renfermé sur lui-même, continua ses parties de dominos avec son beau-père. Il comprit qu’en dépit de son titre actuel de commandant civil et militaire de la place, don Apolinar Moscote n’était à nouveau qu’une potiche. Les décisions étaient prises par un capitaine de l’armée qui, chaque matin, percevait un impôt d’exception pour le maintien de l’ordre public. Sur son ordre, quatre soldats arrachèrent à sa famille une femme qui avait été mordue par un chien enragé, et la massacrèrent à coups de crosse en pleine rue. Un dimanche, au bout de deux semaines d’occupation, Aureliano entra chez Gerineldo Marquez et, avec sa sobriété coutumière, demanda un bol de café sans sucre. Lorsque tous deux se retrouvèrent seul à seul à la cuisine, Aureliano prit un ton autoritaire qu’on ne lui avait jamais connu : « Rassemble les gars, dit-il. Nous partons en guerre » Gerineldo Marquez n’en crut pas ses oreilles.
— Avec quelles armes ? demanda-t-il.
— Avec les leurs, répondit Aureliano.
Le mardi, au milieu de la nuit, en une expédition insensée, vingt et un hommes de moins de trente ans sous le commandement d’Aureliano Buendia, armés de couteaux de table et de fers affilés, prirent la garnison par surprise, s’approprièrent les armes et fusillèrent dans la cour le capitaine et les quatre soldats qui avaient massacré la femme.
Dans la même nuit, tandis qu’on entendait les décharges du peloton d’exécution, Arcadio fut nommé commandant civil et militaire de la place. Ceux des rebelles qui étaient mariés eurent à peine le temps de dire adieu à leur épouse qu’ils abandonnèrent à son propre sort. Ils partirent au point du jour, acclamés par la population délivrée de la terreur, pour rejoindre les forces du général révolutionnaire Victorio Medina qui, d’après les dernières nouvelles, marchait en direction de Manaure. Avant de partir, Aureliano sortit don Apolinar Moscote de l’armoire où il s’était caché : « Beau-père, vous allez rester tranquille, lui dit-il. Vous avez ma parole d’honneur que le nouveau commandement garantit votre sécurité personnelle ainsi que celle de votre famille. » Don Apolinar Moscote eut du mal à reconnaître ce conspirateur aux grandes bottes, le fusil en travers de l’épaule, avec lequel il avait joué aux dominos jusqu’à neuf heures du soir.
— Tu es en train de faire une bêtise, Aurelito, s’écria-t-il.
— Aucune bêtise, répliqua Aureliano. Nous sommes en guerre. Et ne me dites plus Aurelito quand je suis déjà le colonel Aureliano Buendia.
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