Cent ans de solitude
Chapitre III
Deux semaines après sa naissance, on apporta le fils de Pilar Ternera chez ses grands-parents. Ursula l’accepta bien à contrecœur, cédant une fois de plus à l’obstination de son mari qui ne pouvait se faire à l’idée qu’un rejeton de son sang restât abandonné à la dérive, mais elle fit admettre qu’on cacherait à l’enfant sa véritable identité. Bien qu’il reçût le nom de José Arcadio, ils finirent l’appeler plus simplement Arcadio pour éviter toute confusions. À cette époque régnait une activité si intense au village, et la maison était en proie à un tel remue-ménage que le soin d’élever les enfants se trouva relégué au second plan. On les confia à Visitacion, une Indienne guajira qui était venue au village accompagnée d’un frère, fuyant une peste de l’insomnie qui frappait sa tribu depuis plusieurs années. Ils étaient tous deux si obéissants et si serviables qu’Ursula les prit à son service pour l’aider aux travaux domestiques. C’est ainsi qu’Arcadio et Amaranta surent parler l’idiome des Indiens guajiros avant le castillan, et apprirent à boire du bouillon de lézard et à manger des œufs d’araignée sans qu’Ursula se doutât de rien, trop occupée elle-même par un commerce prometteur de petits animaux en caramel. Macondo était métamorphosé. Les gens qui avaient escorté Ursula révélèrent la bonne qualité de son sol et sa position privilégiée par rapport au marigot, de sorte que le hameau nu et sauvage eut vite fait de se changer en un village plein d’activité avec des magasins, des ateliers d’artisans, et une route où le trafic devint incessant, par laquelle arrivèrent les premiers Arabes chaussés de babouches, des anneaux aux oreilles, troquant des colliers de verroterie contre des perroquets. José Arcadio Buendia ne connut pas un instant de répit. Fasciné par une réalité immédiate qui lui parut dès lors plus fantastique que le vaste univers de sa propre imagination, il se désintéressa complètement du laboratoire d’alchimie, laissa dormir la matière exténuée par de longs mois de manipulation et redevint l’homme entreprenant des débuts, celui qui décidait du tracé des rues et de la disposition des nouvelles maisons afin que nul ne profitât d’avantages dont les autres n’eussent pas bénéficié également. Il se tailla une telle autorité parmi les nouveaux arrivants qu’il ne se jeta de fondations ni ne se dressa de clôtures sans que son avis fût pris, et il fut décidé que ce serait lui qui présiderait à la distribution des terres. Lorsque revinrent les gitans saltimbanques, avec leur foire ambulante transformée à présent en un énorme établissement de jeux de hasard, ils furent accueillis avec allégresse dans la mesure où l’on pensait que José Arcadio s’en revenait avec eux. Mais José Arcadio n’était pas de retour et ils ne ramenaient pas l’homme-vipère qui, d’après Ursula, était le seul à pouvoir donner des nouvelles de leur fils, si bien qu’on n’autorisa pas les gitans à s’installer au village, non plus qu’à y remettre les pieds à l’avenir, car on les considéra comme des ambassadeurs de la concupiscence et du pervertissement. José Arcadio Buendia, cependant, déclara formellement que l’ancienne tribu de Melquiades, qui avait tant contribué à l’épanouissement du village avec son savoir millénaire et ses fabuleuses inventions, trouverait toujours portes ouvertes. Mais la tribu de Melquiades, à ce que racontèrent les gens du voyage, avait été gommée de la face de la terre pour avoir outrepassé les limites de la connaissance humaine.
Échappant, du moins pour un moment, aux méandres de son imagination, José Arcadio Buendia fit rapidement régner l’ordre et le labeur, et la seule fantaisie qu’on se permit fut la libération des oiseaux qui, depuis la fondation de Macondo, ensoleillaient chaque journée avec leurs airs de flûte, et leur remplacement par des horloges musicales dans chaque maison. C’étaient de précieuses horloges en bois ouvragé que les Arabes échangeaient contre des perroquets et que José Arcadio Buendia synchronisa avec tant de précision que, toutes les demi-heures, l’ensemble du village s’égayait aux accords d’une même mélodie qui allait se développant jusqu’au point culminant d’un midi exact et unanime avec la valse complète. Ce fut encore José Arcadio Buendia qui, vers cette époque, décida que les rues du village seraient plantées d’amandiers au lieu des acacias, et qui découvrit sans jamais la révéler la manière de rendre ces arbres éternels. Bien des années plus tard, lorsque Macondo ne fut plus que baraquements en bois aux toits de zinc, dans les rues les plus anciennes subsistaient encore les amandiers tout mutilés et couverts de poussière, mais personne ne savait plus qui les avait semés. Tandis que son père mettait de l’ordre dans le village et que sa mère consolidait le patrimoine familial avec sa merveilleuse industrie de coqs et de poissons en sucre qui, deux fois par jour, sortaient de la maison, embrochés sur des baguettes d’arbre à kapok, Aureliano passait de longues heures dans le laboratoire abandonné, s’initiant par pur plaisir de la recherche à l’art de l’orfèvrerie. Il était tellement monté en graine que les vêtements que lui avait laissés son frère ne lui allèrent bientôt plus et qu’il se mit à emprunter ceux de son père, mais Visitacion dut lui faire des plis et des replis à ses chemises et à ses pantalons car Aureliano n’avait pas hérité la corpulence des autres. L’adolescence avait fait perdre toute douceur à sa voix et l’avait rendu taciturne et irrémédiablement solitaire, mais en revanche lui avait redonné cet intense éclat qu’il avait dans les yeux à sa naissance. Tout à ses expériences d’orfèvrerie, c’était à peine s’il quittait le laboratoire pour manger. Préoccupé par le caractère renfermé de son fils, José Arcadio Buendia lui remit les clefs de la maison et un peu d’argent, pensant que, peut-être, c’était d’une femme qu’il avait besoin. Mais Aureliano dépensa son argent en acide chlorhydrique pour préparer l’eau régale, et, pour les embellir, plongea les clefs dans un bain d’or. Ses extravagances étaient à peine comparables à celles d’Arcadio et d’Amaranta qui avaient déjà commencé à faire leurs dents et marchaient encore en s’accrochant toute la sainte journée aux ponchos des Indiens, fermement décidés à ne pas parler espagnol mais la langue des guajiros. « Tu n’as pas à te plaindre, disait Ursula à son mari. Les enfants héritent les folies de leurs parents. » Et tandis qu’elle se plaignait de sa mauvaise fortune, convaincue que les excentricités de ses enfants ne le cédaient en ignominie à une queue de cochon, Aureliano lui décocha un regard qui la plongea dans l’incertitude.
— Quelqu’un va venir, lui dit-il.
Comme toujours lorsqu’il émettait une de ses prophéties, Ursula tenta de le désarmer avec sa logique de femme d’intérieur. C’était tout naturel que quelqu’un arrivât. Tous les jours, des dizaines d’étrangers passaient par Macondo sans susciter d’inquiétudes et sans se faire annoncer de quelque secrète manière. Cependant, par-delà toute logique, Aureliano paraissait sûr de son présage :
— J’ignore qui ce sera, fit-il en insistant. Mais qui que ce soit, il est déjà en route.
Le dimanche suivant arriva en effet Rebecca. Elle n’avait pas dépassé onze ans. Elle avait effectué le pénible voyage depuis Manaure avec des trafiquants de fourrures qui avaient pour mission de l’acheminer, ainsi qu’une lettre, jusqu’à la maison de José Arcadio Buendia, mais qui ne purent expliquer avec précision quelle était la personne qui leur avait demandé ce service. Pour tous bagages, elle avait une mallette d’effets personnels, un petit fauteuil à bascule en bois décoré à la main de petites fleurs multicolores, et une sorte de sacoche en toile goudronnée qui faisait un bruit continuel de cloc-cloc-cloc dans lequel elle transportait les ossements de ses parents. La lettre adressée à José Arcadio Buendia était écrite en termes très affectueux par quelqu’un qui continuait à l’aimer beaucoup en dépit du temps écoulé et de la distance, et qui se sentait contraint, mû par la plus élémentaire humanité, de lui envoyer charitablement cette pauvre orpheline abandonnée à elle-même, cousine au second degré d’Ursula et par conséquent parente également de José Arcadio Buendia, bien que d’une manière plus lointaine, car c’était la fille de cet inoubliable ami qu’était Nicanor Ulloa et de sa très digne épouse Rebecca Montiel, que Dieu rappela dans le royaume des cieux, dont les restes se trouvaient joints à la présente afin que sépulture chrétienne leur fût donnée. Tous les noms mentionnés, ainsi que la signature de la lettre, étaient parfaitement lisibles, mais ni José Arcadio Buendia ni Ursula ne se rappelaient avoir eu des parents ainsi nommés, et ni l’un ni l’autre ne connaissaient personne du nom de l’expéditeur, et encore moins la lointaine ville de Manaure. Il fut impossible d’arracher aucun renseignement supplémentaire à la petite fille. Depuis son arrivée, elle restait assise à sucer son pouce dans son fauteuil à bascule et à observer tout un chacun de ses grands yeux épouvantés, sans paraître comprendre un mot de ce qu’on lui demandait. Elle portait des vêtements en diagonale, teints en noir, râpés par l’usure, et des bottines vernies tout écaillées. Ses cheveux étaient retenus derrière les oreilles par des bouffettes de ruban noir. À son cou pendait un scapulaire aux dessins effacés à cause de la sueur et elle avait au poignet droit, monté sur cuivre, un croc d’animal carnivore qui devait servir d’amulette contre le mauvais œil. Son teint verdâtre, son ventre ballonné, à la peau tendue comme celle d’un tambour, étaient signes d’une mauvaise santé et témoignaient d’une faim plus vieille qu’elle-même, mais lorsqu’on lui proposa à manger, elle resta avec son assiette sur les genoux sans vouloir y toucher. On en arriva même à croire qu’elle était sourde et muette, jusqu’au moment où les Indiens lui eurent demandé dans leur langue si elle désirait un peu d’eau : ses yeux reprirent vie comme si elle venait de retrouver des gens de connaissance et elle fit oui de la tête.
Ils la gardèrent parce qu’il n’y avait pas d’autre issue. Ils décidèrent de l’appeler Rebecca qui était, d’après la lettre, le prénom de sa propre mère, et parce qu’Aureliano eut la patience d’épeler devant elle tous les saints du calendrier sans obtenir de réaction de sa part à aucun prénom. Comme, en ce temps-là, il n’existait pas de cimetière à Macondo puisque personne encore n’y était mort, ils conservèrent la sacoche remplie d’ossements en attendant de trouver un lieu convenable où les ensevelir, et longtemps encore les parents de Rebecca encombrèrent la maison, jamais à la même place, avec leurs caquètements et leurs gloussements de poule couveuse. Il fallut beaucoup de temps pour que Rebecca finît par s’incorporer à la vie familiale. Elle restait assise dans le fauteuil à bascule à sucer son pouce dans le coin le plus reculé de la maison. Rien n’éveillait son intérêt, excepté la musique des horloges, toutes les demi-heures, qu’elle cherchait avec des yeux inquiets comme si elle eût espéré l’apercevoir quelque part en l’air. Pendant plusieurs jours, on ne réussit pas à la faire manger. Personne ne comprenait comment elle n’était pas déjà morte de faim mais les indigènes, auxquels rien n’échappait parce qu’ils parcouraient sans arrêt la maison à pas feutrés, découvrirent que Rebecca ne se plaisait à manger que la terre humide du patio et les plaques de chaux qu’elle détachait des murs avec les ongles. Il était évident que ses parents, ou quiconque l’avait élevée, avaient dû la réprimander pour cette mauvaise habitude, car elle ne s’y livrait qu’en cachette et consciente de mal agir, s’évertuant à dissimuler ses rations pour les dévorer à l’insu de tout le monde. Dès lors ils la soumirent à une surveillance de tous les instants. Ils répandirent du fiel de vache dans le patio et badigeonnèrent les murs de sauce au poivre, croyant avec de semblables méthodes venir à bout de son vice pernicieux mais elle fit preuve de tant d’astuce et d’adresse pour chercher à se procurer de la terre qu’Ursula dut avoir recours à des moyens plus drastiques. Elle versait du jus d’orange sur de la rhubarbe dans une casserole qu’elle laissait à la belle étoile toute la nuit et, le lendemain, lui administrait la potion à jeun. Bien que personne ne lui eût dit qu’un tel remède était spécialement destiné à guérir de leur vice les mangeurs de terre, elle pensait que n’importe quelle substance amère dans un estomac vide ne manquerait pas de faire réagir le foie. Rebecca était si rebelle et si forte malgré son rachitisme qu’on devait la maîtriser et la terrasser comme un jeune veau pour lui faire avaler son médicament, et c’est à peine si l’on pouvait réprimer ses trépignements et supporter les hiéroglyphes embrouillés qu’elle vociférait entre deux morsures ou deux crachats, et qui, selon les indigènes scandalisés, représentaient les pires obscénités qui se pouvaient concevoir en leur langue. Lorsque Ursula l’apprit, elle compléta son traitement avec des coups de fouet. On ne put jamais établir si ce fut la rhubarbe ou les raclées qui produisirent de l’effet, ou la combinaison des deux, mais il est certain qu’au bout de quelques semaines, Rebecca commença à donner des signes de guérison. Elle prit part aux jeux d’Arcadio et d’Amaranta qui l’accueillirent comme une grande sœur, et mangea avec appétit en se servant convenablement de son couvert. Bientôt, il apparut qu’elle parlait castillan aussi couramment que la langue des Indiens, qu’elle était remarquablement adroite de ses mains et qu’elle chantait la valse des horloges avec de très jolies paroles qu’elle avait elle-même composées. Chacun ne tarda plus à la considérer comme faisant partie de la famille. Elle témoignait à Ursula une affection que ne lui montrèrent jamais ses propres enfants, elle appelait Amaranta petite sœur, Arcadio petit frère, elle donnait du mon oncle à Aureliano et du grand-père à José Arcadio Buendia. Ainsi finit-elle par mériter autant que les autres le nom de Rebecca Buendia, le seul qu’elle reçut jamais et qu’elle porta dignement jusqu’à sa mort.
Une nuit, vers cette époque où Rebecca guérit de son vice de mangeuse de terre et fut amenée à partager la chambre des autres enfants, l’Indienne qui dormait avec eux se réveilla par hasard et entendit un curieux bruit de va-et-vient dans un coin. Elle se mit sur son séant, alarmée, croyant qu’il était entré quelque bête dans la chambre, quand elle découvrit Rebecca dans son fauteuil à bascule, suçant son pouce et les yeux allumés comme ceux d’un chat dans l’obscurité. Pétrifiée de terreur, effondrée par cette fatalité qui la poursuivait, Visitacion reconnut dans les yeux de Rebecca les symptômes de l’épidémie qui les avait contraints, son frère et elle, à s’exiler pour toujours d’un royaume millénaire où ils avaient titre de princes. C’était la peste de l’insomnie.
Au point du jour, on ne trouva plus l’Indien Cataure à la maison. Sa sœur resta ; son cœur fataliste lui disait que de toute façon, le mortel fléau la poursuivrait jusque dans le dernier recoin de la terre. Personne ne comprit l’inquiétude de Visitacion. « Si l’on ne peut plus dormir, tant mieux, disait José Arcadio Buendia avec bonne humeur. Pour nous la vie n’en sera que plus féconde. » Mais l’Indienne leur expliqua que le plus à craindre, dans cette maladie de l’insomnie, ce n’était pas l’impossibilité de trouver le sommeil, car le corps ne ressentait aucune fatigue, mais son évolution inexorable jusqu’à cette manifestation plus critique : la perte de mémoire. Elle voulait dire par là qu’au fur et à mesure que le malade s’habituait à son état de veille, commençaient à s’effacer dans son esprit les souvenirs d’enfance, puis le nom et la fonction de chaque chose, et pour finir l’identité des gens, et même la conscience de sa propre existence, jusqu’à sombrer dans une espèce d’idiotie sans passé. José Arcadio Buendia, mort de rire, considéra qu’il s’agissait ni plus ni moins d’une de ces nombreuses maladies inventées par la superstition des indigènes. Mais Ursula, en cas, prit la précaution de séparer Rebecca des autres enfants.
Après plusieurs semaines, alors que la frayeur de Visitacion paraissait calmée, José Arcadio Buendia se mit toute la nuit à se tourner et à se retourner dans son lit sans pouvoir s’assoupir. Ursula, réveillée elle aussi, lui demanda ce qu’il avait et il lui répondit : « Je repense encore à Prudencio Aguilar. » Ils ne purent fermer l’œil une minute mais le lendemain, ils se sentirent si frais et dispos qu’ils oublièrent leur mauvaise nuit. À l’heure du déjeuner, Aureliano raconta comment il était étonné de se sentir parfaitement en forme après avoir passé toute la nuit au laboratoire à dorer une broche qu’il pensait offrir à Ursula pour son anniversaire. Personne ne s’inquiéta jusqu’au troisième jour où, ne se sentant aucune envie de dormir au moment de se coucher, ils réfléchirent qu’ils avaient pu rester plus de cinquante heures sans sommeil.
— Les enfants aussi sont restés éveillés, fit remarquer l’Indienne avec son fatalisme inébranlable. Quand elle entre quelque part, personne n’échappe à la peste.
Ils avaient effectivement contracté la maladie de l’insomnie.
Ursula, qui avait appris de sa mère les vertus médicinales des plantes, prépara et fit boire à chacun un breuvage à base d’aconit, mais ils ne trouvèrent pas le sommeil pour autant et passèrent la journée à rêver tout éveillés. Dans cet état de lucidité effrayante et d’hallucination, non seulement ils voyaient les images qui composaient leurs propres rêves, mais chacun voyait en même temps les images rêvées par les autres. C’était comme si la maison s’était remplie de visiteurs. Assise dans son fauteuil à bascule dans un coin de la cuisine, Rebecca rêva d’un homme qui lui ressemblait beaucoup, habillé de toile blanche, le col de sa chemise fermé par un bouton en or, et qui venait lui apporter un bouquet de roses. Il était accompagné d’une femme aux mains délicates qui prit une rose et la mit dans les cheveux de la fillette. Ursula comprit que cet homme et cette femme n’étaient autres que les parents de Rebecca mais, bien qu’elle fit effort pour les reconnaître, cette vision confirma sa certitude de ne les avoir jamais rencontrés. Cependant, par une négligence coupable que José Arcadio Buendia ne se pardonna jamais, les petits animaux en caramel continuaient à se vendre de par le village. Les adultes comme les enfants suçaient avec ravissement les délicieux coquelets verts de l’insomnie, les exquis poissons roses de l’insomnie et les tendres petits chevaux jaunes de l’insomnie, si bien que l’aube du lundi surprit tout le village éveillé. Au début, personne ne s’inquiéta. Au contraire, tout le monde se félicitait de ne point dormir car il y avait tant à faire alors à Macondo que les journées paraissaient toujours trop courtes. Les gens travaillèrent tellement qu’il n’y eut bientôt plus rien à faire et ils se retrouvèrent les bras croisés à trois heures du matin, à compter les notes de musique de la valse des horloges. Ceux qui voulaient dormir, non parce qu’ils étaient fatigués mais pour pouvoir rêver à nouveau, eurent recours à toutes sortes de méthodes épuisantes. Ils se réunissaient pour converser sans trêve, se répétant pendant des heures et des heures les mêmes blagues, compliquant jusqu’aux limites de l’exaspération l’histoire du coq chapon, qui était un jeu sans fin où le narrateur demandait si on voulait bien qu’il raconte l’histoire du coq chapon, et si on répondait oui, le narrateur disait qu’il n’avait pas demandé qu’on lui dise oui, mais si on voulait bien qu’il raconte l’histoire du coq chapon, et quand on répondait non, le narrateur disait qu’il n’avait pas demandé qu’on lui dise non, mais si on voulait bien qu’il raconte l’histoire du coq chapon, et si tout le monde se taisait, le narrateur disait qu’il n’avait demandé à personne de se taire, mais si on voulait bien qu’il raconte l’histoire du coq chapon, et nul ne pouvait s’en aller parce que le narrateur disait qu’il n’avait demandé de partir à aucun, mais si on voulait bien qu’il raconte l’histoire du coq chapon, et ainsi de suite, en un cercle vicieux qui pouvait durer des nuits entières.
Lorsque José Arcadio Buendia se rendit compte que la peste avait envahi le village, il réunit les chefs de famille pour leur expliquer ce que lui-même connaissait de la maladie de l’insomnie, et l’on prit des mesures afin d’éviter que le fléau ne se répandît parmi les autres hameaux du marigot. C’est ainsi qu’on ôta aux chèvres les clochettes que les Arabes avaient apportées en échange de perroquets, et qu’on les mit à l’entrée du village à la disposition de ceux qui, restant sourds aux recommandations et aux adjurations des sentinelles, insistaient pour y pénétrer. Tout étranger parcourant en ce temps-là les rues de Macondo devait faire sonner ses clochettes afin que la population malade sût qu’il ne l’était pas. On ne les autorisait à rien boire ni manger au cours de leur séjour, car il ne faisait aucun doute que la maladie se transmettait seulement par la bouche et que tout ce qu’on pouvait manger et boire se trouvait contaminé par l’insomnie. Aussi bien la peste demeura-t-elle circonscrite dans le périmètre du village. Si efficace fut la quarantaine que vint le jour où l’état d’urgence fut considéré comme une chose toute naturelle ; la vie s’organisa de telle manière que le travail reprit son rythme et personne ne s’inquiéta plus de l’inutile coutume qui voulait qu’on dormît.
Ce fut Aureliano qui conçut la formule grâce à laquelle ils allaient se défendre pendant des mois contre les pertes de mémoire. Il la découvrit par hasard. Expert en insomnie puisqu’il avait été l’un des premiers atteints, il avait appris à la perfection l’art de l’orfèvrerie. Un jour, en cherchant la petite enclume qui lui servait à laminer les métaux, il ne se souvint plus de son nom. Son père le lui dit : « C’est un tas. » Aureliano écrivit le nom sur un morceau de papier qu’il colla à la base de la petite enclume : tas. Ainsi fut-il sûr de ne pas l’oublier à l’avenir. Il ne lui vint pas à l’idée que ce fût là un premier symptôme d’amnésie, parce que l’objet en question avait un nom facile à oublier. Pourtant, quelques jours plus tard, il s’aperçut qu’il éprouvait de la difficulté à se rappeler presque tous les objets du laboratoire. Alors il nota sur chacun d’eux leur nom respectif, de sorte qu’il lui suffirait de lire l’inscription pour pouvoir les identifier. Quand son père lui fit part de son inquiétude parce qu’il avait oublié jusqu’aux événements les plus marquants de son enfance, Aureliano lui expliqua sa méthode et José Arcadio Buendia la mit en pratique dans toute la maisonnée, et l’imposa plus tard à l’ensemble du village. Avec un badigeon trempé dans l’encre, il marqua chaque chose à son nom : table, chaise, horloge, porte, mur, lit, casserole. Il se rendit dans l’enclos et marqua les animaux comme les plantes : vache, bouc, cochon, poule, manioc, malanga, bananier. Peu à peu, étudiant les infinies ressources de l’oubli, il se rendit compte que le jour pourrait bien arriver où l’on reconnaîtrait chaque chose grâce à son inscription, mais où l’on ne se souviendrait plus de son usage. Il se fit alors plus explicite. L’écriteau qu’il suspendit au garrot de la vache fut un modèle de la manière dont les gens de Macondo entendaient lutter contre l’oubli : Voici la vache, il faut la traire tous les matins pour qu’elle produise du lait et le lait, il faut le faire bouillir pour le mélanger avec du café et obtenir du café au lait. Ainsi continuèrent-ils à vivre dans une réalité fuyante, momentanément retenue captive par les mots, mais qui ne manquerait pas de leur échapper sans retour dès qu’ils oublieraient le sens même de l’écriture.
À l’entrée du chemin du marigot, on avait planté une pancarte portant le nom de Macondo et, dans la rue principale, une autre proclamant : Dieu existe. Pas une maison où l’on n’eût écrit ce qu’il fallait pour fixer dans la mémoire chaque chose, chaque sentiment. Mais pareil système exigeait tant de vigilance et de force de caractère que bon nombre de gens succombèrent au charme d’une réalité imaginaire sécrétée par eux-mêmes, qui s’avérait moins pratique à l’usage mais plus réconfortante. Ce fut Pilar Ternera qui contribua le plus à répandre cette mystification, quand elle eut l’idée ingénieuse de lire le passé dans les cartes comme, jadis, elle y lisait l’avenir. Par ce biais, ces gens qui ne dormaient pas commencèrent à vivre en un monde issu des intercurrences et du hasard des cartes, où le souvenir du père s’identifiait bon gré mal gré à celui de tel homme brun arrivé début avril, et l’image de la mère à celle de telle femme brune qui portait un anneau d’or à la main gauche, et où telle date de naissance ne pouvait que remonter au dernier mardi qu’on entendit chanter l’alouette dans le laurier. Ces pratiques consolantes eurent raison de José Arcadio Buendia qui décida alors de construire cette machine de la mémoire dont il avait déjà eu envie autrefois pour se souvenir de toutes les merveilleuses inventions des gitans. Le principe de cette machine consistait à pouvoir réviser tous les matins, du début jusqu’à la fin, la totalité des connaissances acquises dans la vie. Il l’imaginait comme une sorte de dictionnaire à mouvement giratoire qu’un individu situé dans l’axe pourrait actionner au moyen d’une manivelle, de sorte qu’en quelques heures défilerait devant ses yeux les notions les plus nécessaires à l’existence. Il en était arrivé à rédiger près de quatorze mille fiches lorsque survint par le chemin du marigot un extraordinaire vieillard, avec la mélancolique clochette dans des dormeurs, une valise ventrue amarrée à l’aide de cordes et une voiturette recouverte de chiffons noirs. Il se rendit directement chez José Arcadio Buendia.
En lui ouvrant la porte, Visitacion ne le reconnut pas, et pensa qu’il avait l’intention de fourguer quelque marchandise, ignorant que rien ne pouvait plus être vendu dans un village qui s’enlisait irrémédiablement dans les frontières de l’oubli. C’était un vieillard tout décrépit. Malgré sa voix également brisée par l’incertitude et ses mains qui paraissaient douter de l’existence des choses, il était clair qu’il venait du monde où les hommes pouvaient encore dormir et se souvenir. José Arcadio Buendia le trouva assis dans la salle commune, s’éventant avec son chapeau noir tout rapiécé, en train de lire avec attention et commisération les écriteaux fixés aux murs. Il le salua en lui prodiguant force démonstrations d’amitié, car il craignait l’avoir connu en d’autres temps et ne plus le remettre à présent. Mais le visiteur perçut son manège. Il se sentit oublié, victime non d’un oubli du cœur auquel on pouvait remédier, mais d’un autre oubli plus cruel et inguérissable qu’il connaissait fort bien, car c’était l’oubli de la mort. Alors il comprit. Il ouvrit sa valise bourrée à craquer d’objets mystérieux et en sortit une mallette pleine de flacons. Il donna à boire à José Arcadio Buendia une substance de couleur engageante et la lumière se fit dans sa mémoire. Ses yeux se brouillèrent de larmes, puis il prit conscience de l’absurdité de l’endroit où il se trouvait, où chaque objet était marqué à son nom, il eut honte de tant d’énormités et de bêtises affichées sur les murs, et il finit par reconnaître, ébloui, radieux, transporté d’allégresse, la personnalité du nouveau venu. C’était Melquiades.
Cependant que Macondo fêtait la reconquête de ses souvenirs, José Arcadio Buendia et Melquiades secouaient un peu la poussière de leur vieille amitié. Le gitan venait au village, tout disposé à y rester. Il était allé chez les morts, en effet, mais s’en était retourné parce qu’il ne pouvait supporter la solitude. Banni de sa tribu, dépouillé de tout pouvoir surnaturel en châtiment de sa fidélité à la vie, il résolut de se réfugier dans ce coin perdu de la terre que la mort n’avait pas encore découvert, pour se consacrer à la mise en place et au fonctionnement d’un laboratoire de daguerréotypie. José Arcadio Buendia n’avait jamais entendu parler d’une semblable invention. Mais quand il se vit avec toute sa famille, fixé pour l’éternité sur une plaque de métal aux reflets gorge-de-pigeon, la stupeur le rendit muet. De cette époque datait le daguerréotype tout oxydé sur lequel on peut voir José Arcadio Buendia, le cheveu dru et cendré, avec un col à manger de la tarte fermé par un bouton de cuivre, l’air solennel et ahuri, tel enfin qu’Ursula le décrivait, morte de rire, en le comparant à « un général effarouché ». En vérité, José Arcadio Buendia était assez effrayé en cette matinée diaphane de décembre où fut pris ce daguerréotype car il s’imaginait que les gens devaient peu à peu s’user à force de laisser leur image s’inscrire sur les plaques métalliques. Par un curieux retour des choses, c’est Ursula qui lui ôta cette idée de la tête, comme ce fut elle, oubliant ses anciennes rancœurs, qui décida que Melquiades resterait vivre à la maison, bien qu’elle ne permît jamais qu’on lui fît un daguerréotype car (pour reprendre ses propres termes) elle ne voulait pas demeurer indéfiniment la risée de ses petits-enfants. Ce matin-là elle revêtit les enfants de leurs plus beaux atours, leur poudra la figure et administra une cuillerée de sirop d’extrait de moelle à chacun, pour les faire rester tout à fait immobiles pendant presque deux minutes devant l’appareil de prise de vues de Melquiades. Dans ce daguerréotype de famille, le seul qui fût jamais pris, Aureliano apparaissait tout habillé de velours noir, entre Amaranta et Rebecca. Il avait la même expression languide et ce regard pénétrant qui devaient être encore les siens, des années plus tard, face au peloton d’exécution. Pourtant, il n’avait encore éprouvé aucune prémonition de son destin. C’était un orfèvre expert, estimé dans toute la région du marigot pour son travail raffiné. Dans l’atelier qui abritait également l’extravagant laboratoire de Melquiades, c’était à peine si on l’entendait respirer. On aurait dit qu’il s’était réfugié dans un autre temps, cependant que son père et le gitan interprétaient à grands cris les prédictions de Nostradamus, dans l’entrechoquement des fioles et des cristallisoirs, le désastre des acides renversés, du bromure d’argent perdu à cause des coups de coude et des croche-pieds qui se faisaient ou se donnaient à chaque instant. Cette assiduité dans le travail, le bon sens avec lequel il gérait ses propres intérêts, avaient permis à Aureliano d’amasser rapidement plus d’argent que n’en avait gagné Ursula avec sa délicieuse faune en caramel, mais tout le monde s’étonnait de ce qu’il fût déjà un homme accompli et qu’on ne lui connût aucune femme. En réalité, lui-même n’en avait connu aucune.
Quelques mois plus tard revint Francisco-l’Homme, vieillard de presque deux cents ans qui avait roulé sa bosse de par le monde et passait fréquemment par Macondo, chantant des airs de sa composition. Francisco-l’Homme y relatait avec force détails les événements survenus dans les villages qui jalonnaient son itinéraire, depuis Manaure jusqu’aux confins du marigot, de sorte que si on avait un message à envoyer ou une nouvelle à faire connaître, on lui donnait deux centavos pour qu’il les mît à son répertoire. C’est ainsi qu’Ursula apprit la mort de sa mère, par pure coïncidence, une nuit qu’elle écoutait ces chants dans l’espoir d’y trouver quelque chose à propos de son fils José Arcadio. Francisco-l’Homme ainsi appelé parce qu’il avait vaincu le diable dans un concours de chants improvisés, et dont personne ne sut jamais le véritable nom, avait disparu de Macondo pendant la peste de l’insomnie et, sans prévenir, une nuit, refit son apparition dans l’établissement de Catarino. Tout le village s’en vint l’écouter pour être au courant de ce qui s’était passé dans le monde. Cette fois, il était revenu accompagné d’une femme si grosse qu’il fallait quatre Indiens pour la transporter dans son fauteuil à bascule, tandis qu’une mulâtresse à peine nubile, l’air désemparé, la protégeait du soleil avec un parapluie. Aureliano, cette nuit-là, se rendit jusque chez Catarino. Il trouva Francisco-l’Homme, comme un caméléon tout d’un bloc, assis au milieu d’un cercle de curieux. Il chantait les nouvelles de sa vieille voix désaccordée, s’accompagnant sur le même accordéon archaïque que lui avait offert Sir Walter Raleigh en Guyane, tout en battant la mesure de ses longs pieds de grand marcheur tout gercés par le nitre. Face à la porte du fond par où entraient et sortaient quelques hommes, siégeait et s’éventait en silence la matrone au fauteuil à bascule. Catarino, une rose en feutre sur l’oreille, vendait à l’assemblée des bols de guarrapo, et profitait de l’occasion pour s’approcher des hommes et leur mettre la main là où il ne fallait pas. Au milieu de la nuit, la chaleur était devenue insupportable. Aureliano prêta l’oreille aux nouvelles jusqu’à la fin sans en trouver aucune qui intéressât sa famille. Il se disposait à rentrer chez lui quand la matrone lui fit un signe de la main.
— Entre donc, toi aussi, lui dit-elle. Ça ne coûte que vingt centavos.
Aureliano jeta quelque monnaie dans la tirelire que la matrone tenait entre les jambes et pénétra dans la chambre sans savoir ce qu’il allait y faire. La mulâtresse jeune, avec ses petits tétons de chienne, était étendue nue sur le lit. Avant Aureliano, dans la même nuit, soixante-trois hommes étaient passés par cette chambre. L’air du local était si vicié, chargé de tant de sueurs, brassé par tant de soupirs, qu’il s’en fallait de peu qu’il ne tournât en boue. La jeune fille retira le drap trempé et demanda à Aureliano de le tenir à un bout. Il était aussi lourd que de la toile à voiles. Ils l’essorèrent en écartelant chaque extrémité jusqu’à ce qu’il recouvrât son poids normal. Ils retournèrent la paillasse, mais la sueur ressortait de l’autre côté. Aureliano espérait bien ne voir jamais la fin de ces opérations. Il connaissait les principes mécaniques de l’amour mais il ne pouvait tenir debout à cause de ses jambes qui se dérobaient sous lui et, bien qu’il eût la chair de poule et la peau en feu, il ne pouvait résister au besoin pressant d’expulser ce qui pesait si lourd dans son ventre. Lorsque la jeune fille eut fini de refaire le lit et lui eut ordonné de se déshabiller, il hasarda sans réfléchir une explication : « On m’a fait entrer. On m’a dit de jeter vingt centavos dans la tirelire et de ne pas traîner. » La jeune fille comprit sa confusion : « Si tu jettes vingt autres centavos à la sortie, tu peux rester un peu plus », dit-elle d’une voix suave. Aureliano se dévêtit, tourmenté par des questions de pudeur, sans pouvoir s’ôter de l’idée que sa nudité ne résistait pas à la comparaison avec celle de son frère. En dépit des efforts de la jeune fille, il se sentit de plus en plus indifférent, et terriblement seul. « Je mettrai vingt autres centavos », fit-il d’une voix navrée. La jeune fille l’en remercia en silence. Elle avait le dos à vif. Sa peau collait à ses côtes et sa respiration était entravée par une incommensurable fatigue. Deux ans plus tôt, très loin d’ici, elle s’était endormie sans éteindre sa bougie et s’était réveillée cernée par l’incendie. La maison qu’elle habitait avec la grand-mère qui l’avait élevée demeura réduite en cendres. Depuis ce jour, la grand-mère l’avait emmenée de village en village, la faisant coucher pour vingt centavos, afin de rentrer dans le prix de la maison incendiée. D’après les calculs de la jeune fille, il lui manquait encore quelque dix ans à raison de soixante-dix hommes par nuit, car elle devait payer en sus les frais de voyage et de nourriture pour toutes deux et le salaire des quatre Indiens qui portaient le fauteuil à bascule. Lorsque la matrone frappa à la porte pour la seconde fois, Aureliano quitta la chambre sans avoir rien fait, tout étourdi par l’envie de pleurer. Il ne put fermer l’œil de la nuit en pensant à la jeune fille avec un mélange de désir et de pitié. Il se sentait un irrésistible besoin de l’aimer et de la protéger. À l’aube, harassé par le manque de sommeil et la fièvre, il résolut calmement de l’épouser afin de la soustraire à la tyrannie de sa grand-mère et de profiter chaque nuit des satisfactions qu’elle procurait à soixante-dix hommes à la file. Mais à dix heures du matin, quand il arriva à l’établissement de Catarino, la jeune fille avait quitté le village.
Le temps eut raison de cette résolution qu’il avait prise sur un coup de tête mais aggrava son sentiment de frustration. Il se réfugia dans le travail. Il se résigna à n’être toute sa vie qu’un homme sans femme pour dissimuler sa honte d’être un bon à rien. Cependant, Melquiades acheva d’enregistrer sur ses plaques tout ce qu’on pouvait enregistrer à Macondo, et abandonna le laboratoire de daguerréotypie aux délires de José Arcadio Buendia qui avait résolu de l’utiliser pour apporter la preuve scientifique de l’existence de Dieu. En suivant un processus complexe d’expositions superposées, réalisées en divers endroits de la maison, il était assuré de faire tôt ou tard le daguerréotype de Dieu, s’il existait, ou de mettre fin une fois pour toutes aux hypothèses favorables à son existence. Melquiades se mit à approfondir les interprétations de Nostradamus. Il restait très tard, s’asphyxiant dans son étroit gilet de velours décoloré, à griffonner des papiers de ses minuscules mains de moineau dont les bagues avaient perdu l’éclat d’une autre époque. Une nuit, il crut avoir trouvé une prédiction se rapportant au devenir de Macondo. Ce serait une ville-lumière avec de grandes maisons de verre, où ne subsisterait nulle trace de la lignée des Buendia. « Erreur ! gronda José Arcadio Buendia. Ce ne seront pas des maisons de verre mais en glace, comme je l’ai rêvé, et il y aura toujours un Buendia, dans tous les siècles des siècles. » Dans cette maisonnée extravagante, Ursula luttait pour préserver le sens commun et avait élargi son commerce de petits animaux en caramel grâce à un four qui produisait toute la nuit des corbeilles et des corbeilles de pain, et une prodigieuse variété de poudings, de meringues et de biscuits, qui se dispersaient en quelques heures par tous les chemins tortueux du marigot. Elle était arrivée à un âge où on a le droit de se reposer mais elle, au contraire, se montrait de plus en plus active. Elle était si absorbée par l’essor de ses entreprises qu’un après-midi, levant distraitement les yeux en direction du patio, tandis que l’Indienne l’aidait à sucrer la pâte, elle aperçut deux adolescentes inconnues et ravissantes qui brodaient sur leur métier dans la lumière du crépuscule. C’étaient Rebecca et Amaranta. Elles venaient juste de quitter le deuil de la grand-mère, qu’elles avaient gardé avec une inflexible rigueur pendant trois ans. Rebecca, contre toute attente, était devenue la plus belle. Elle avait le teint diaphane, de grands yeux tranquilles, des mains magiciennes qui semblaient passer des fils invisibles dans la trame de la broderie. Amaranta, la plus jeune, était un peu dépourvue de grâce mais possédait la distinction naturelle, la fierté intérieure de la défunte grand-mère. À côté d’elles, bien qu’il montrât déjà, sur le plan physique, le même développement fougueux que son père, Arcadio avait l’air d’un enfant. Il s’était consacré à l’apprentissage de l’orfèvrerie avec Aureliano qui lui avait appris en outre à lire et à écrire. Ursula prit soudain conscience que la maison s’était remplie d’un tas de monde, que ses enfants allaient être en âge de se marier et d’avoir eux-mêmes des enfants, et qu’ils se verraient obligés de partir de droite et de gauche à cause du manque de place. Elle sortit alors l’argent qu’elle avait accumulé au cours de longues années de dur labeur, obtint quelques accommodements avec ses clients et entreprit d’agrandir la maison. Elle ordonna qu’on construisît une pièce réservée aux visites, une autre plus pratique et plus fraîche pour l’usage quotidien, une salle à manger susceptible d’abriter une table de douze couverts, où pourraient prendre place toute la famille et tous les invités ; neuf chambres avec des fenêtres donnant sur le patio et une large véranda protégée des éclats de midi par des massifs de roses, avec une main courante où disposer des pieds de fougères, des bégonias en pots. Elle donna l’ordre d’agrandir la cuisine pour y aménager deux fours, de détruire le vieux grenier où Pilar Ternera avait tiré les cartes à José Arcadio, et d’en édifier un autre deux fois plus grand afin que la maison ne manquât jamais de vivres en réserve. Elle donna l’ordre que fussent construits dans le patio, à l’ombre du châtaignier, un bain pour les femmes et un autre pour les hommes, et au fond une grande écurie, un poulailler tout en grillage, une étable pour traire les vaches et une volière ouverte à tous les vents où viendraient s’installer à leur gré les oiseaux errants. Suivie de douzaines de maçons et de menuisiers, comme saisie de la même fièvre étourdissante que son époux, Ursula réglementait l’orientation de la lumière, la transmission de la chaleur, répartissait l’espace sans la moindre idée de ses limites. La construction primitive des pionniers se trouva remplie d’outils et de matériaux, d’ouvriers suffocants et suants qui priaient tout le monde de ne pas se mettre dans leurs pieds sans que l’idée leur vint que c’étaient eux qui se mettaient dans les pieds de tout le monde, exaspérés par la sacoche d’ossements humains qui les poursuivaient de tous côtés en tintinnabulant sourdement. Parmi tant de désagréments, à respirer la chaux vive et la mélasse de goudron, personne ne comprit au juste comment put surgir des entrailles de la terre non seulement la plus grande maison qui se bâtirait jamais au village, mais la plus hospitalière et la plus fraîche qu’on pût jamais trouver dans la région du marigot. José Arcadio Buendia, qui essayait de surprendre la Divine Providence au beau milieu de tout ce cataclysme, fut celui qui le comprit le moins. La nouvelle maison était presque achevée quand Ursula s’en vint le sortir de son univers chimérique pour l’informer qu’on avait donné ordre de peindre la façade en bleu, et non en blanc comme ils en avaient eux-mêmes décidé. Elle lui montra, écrite noir sur blanc, la réglementation officielle. José Arcadio Buendia, sans avoir saisi ce que venait de lui dire son épouse, déchiffra la signature :
— Qui est ce type-là ? demanda-t-il.
— C’est le corrégidor, fit Ursula d’un ton désolé. On dit que c’est un représentant de la loi envoyé par le gouvernement.
Don Apolinar Moscote, le corrégidor, était arrivé en douce à Macondo. Il était descendu à l’Hôtel de Jacob – aménagé par un des premiers Arabes qui étaient venus troquer leurs babioles contre des perroquets – et, le lendemain, il avait loué un petit bureau qui donnait sur la rue, à deux pâtés de maisons de chez les Buendia. Il y disposa une table et une chaise achetées à Jacob, cloua au mur un écusson de la République qu’il avait apporté, et peignit sur la porte l’inscription « Corrégidor ». Ses premières dispositions furent d’ordonner qu’on peignît en bleu toutes les maisons pour célébrer la date anniversaire de l’indépendance nationale. José Arcadio Buendia, tenant à la main son exemplaire du nouveau règlement, s’en vint le trouver faisant la sieste dans un hamac suspendu en travers de la pièce nue qui lui servait de bureau. « C’est vous qui avez rédigé ce papier ? « demanda-t-il. » Don Apolinar Moscote, qui était un homme mûr, timoré, de complexion sanguine, lui répondit que oui. « De quel droit ? » demanda à nouveau José Arcadio Buendia. Don Apolinar Moscote chercha une feuille de papier dans le tiroir de la table et la lui montra : « J’ai été nommé corrégidor de ce village. » José Arcadio Buendia ne regarda même pas la nomination.
— Dans ce village, on ne se fait pas obéir avec des papiers, dit-il en gardant son calme. Et tenez-vous-le pour dit, nous n’avons nul besoin d’un corrégidor parce que chez nous, il n’y a rien à corriger.
Devant l’attitude impavide de Don Apolinar Moscote, toujours sans élever la voix, il récapitula de manière détaillée comment il avait fondé le village, comment les terres avaient été réparties, les chemins ouverts, comment des progrès avaient été réalisés quand la nécessité s’en était fait sentir, tout cela sans importuner aucun gouvernement et sans que personne ne fût venu les déranger. « Nous sommes si pacifiques que nous ne sommes même pas arrivés à mourir de mort naturelle, ajouta-t-il. Vous pouvez constater que nous n’avons pas encore de cimetière. » Il ne se plaignit pas de ce que le gouvernement ne leur fût pas venu en aide. Au contraire, il se félicitait de ce qu’il les eût laissés se développer en paix jusqu’alors, car ils n’avaient pas créé leur village pour que le premier venu se mît à leur dicter ce qu’ils avaient à faire. Don Apolinar Moscote avait enfilé une large veste de coutil, blanche comme ses pantalons, sans se départir un seul moment de ses belles manières.
— De sorte que si vous voulez rester ici, au même titre que les autres, comme un citoyen ordinaire, alors soyez le bienvenu, conclut José Arcadio Buendia. Mais si vous venez semer le désordre en obligeant les gens à peindre leur maison en bleu, vous pouvez prendre vos cliques et vos claques et retourner d’où vous venez. Parce que ma maison à moi doit être et sera blanche comme une colombe.
Don Apolinar Moscote devint tout pâle. Il recula d’un pas et serra les mâchoires pour lâcher avec un certain chagrin :
— Je veux vous avertir que je suis armé.
José Arcadio Buendia n’aurait pu dire à quel moment lui monta dans les mains cette force juvénile avec laquelle, jadis, il terrassait un cheval. Il prit Don Apolinar Moscote par les revers de la veste et le souleva jusqu’à hauteur de ses yeux.
— Si je fais cela, lui dit-il, c’est que je préfère vous porter vivant plutôt que de porter votre mort sur la conscience pour le restant de mes jours.
Il le trimbala ainsi jusqu’au milieu de la rue, toujours accroché par ses revers, et le remit sur ses deux pieds, face au chemin du marigot. Une semaine n’était pas passée qu’il était de retour, accompagné de six soldats, nu-pieds et déguenillés, armés d’escopettes, et suivi d’une charrette à bœufs où voyageaient sa femme et ses sept filles. Par la suite arrivèrent deux autres charrettes contenant les meubles, les malles et les ustensiles domestiques. Il installa sa famille à l’Hôtel Jacob, le temps de trouver une maison et de rouvrir son bureau sous la protection des soldats. Les anciens pionniers de Macondo, décidés à expulser les envahisseurs, s’en vinrent se mettre à la disposition de José Arcadio Buendia et de leurs fils aînés. Mais celui-ci s’y opposa, expliquant que Don Apolinar Moscote était revenu avec sa femme et filles et qu’il n’était pas digne d’un homme d’en humilier un autre devant sa famille. Aussi résolut-il de traiter la situation à l’amiable.
Aureliano l’accompagna. Il portait et soignait déjà une moustache noire aux pointes cosmétiquées et avait cette voix de stentor qui le rendirent célèbre à la guerre. Sans armes, ne faisant aucun cas des sentinelles, ils pénétrèrent dans le bureau du corrégidor. Don Apolinar Moscote ne perdit pas son sang-froid. Il leur présenta deux de ses filles qui se trouvaient là par hasard : Amparo, seize ans, aussi brune que sa mère, et Remedios, jolie fillette d’à peine neuf ans, au teint de lys et aux yeux verts. Toutes deux avaient beaucoup de grâce et d’éducation. Sitôt qu’ils firent leur entrée, avant même d’être présentées, elles approchèrent des chaises pour les faire asseoir. Mais l’un et l’autre restèrent debout.
— Très bien, ami, dit José Arcadio Buendia. Vous resterez ici, mais pas à cause des bandits de grands chemins qui sont à votre porte. Ce sera par considération pour votre digne épouse et pour vos filles.
Don Apolinar Moscote parut troublé mais José Arcadio Buendia ne lui laissa pas le temps de répliquer :
— Seulement nous vous posons deux conditions, ajouta-t-il. En premier lieu, que chacun puisse peindre sa maison de la couleur dont il a envie. Et deuxièmement, que les soldats partent sur-le-champ. De notre côté, nous vous garantissons que l’ordre régnera.
Le corrégidor tendit la main droite :
— Parole d’honneur ?
— Parole d’ennemi, répondit José Arcadio Buendia. Et il ajouta d’un ton amer : Parce que je veux vous dire une chose, c’est que vous et moi continuons d’être ennemis.
Les soldats plièrent bagages l’après-midi même. Quelques jours plus tard, José Arcadio Buendia procura une autre maison au corrégidor et à sa famille. La paix était revenue dans tous les esprits, sauf chez Aureliano. L’image de Remedios, la fille cadette du corrégidor, qui par son âge aurait pu être sa propre fille, resta fixée douloureusement dans certaine partie de son corps. C’était une sensation physique qui le gênait presque pour marcher, comme un petit caillou dans sa chaussure.
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