Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 7 sur 21

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Cent ans de solitude

Chapitre VI

 

Le colonel Aureliano Buendia fut à l’origine de trente-deux soulèvements armés et autant de fois vaincu. De dix-sept femmes différentes, il eut dix-sept enfants mâles qui furent exterminés l’un après l’autre dans la même nuit, alors que l’aîné n’avait pas trente-cinq ans. Il échappa à quatorze attentats, à soixante-trois embuscades et à un peloton d’exécution. Il survécut à une dose massive de strychnine versée dans son café et qui eût suffi à tuer un cheval. Il refusa l’Ordre du Mérite que lui décernait le président de la République. Il fut promu au commandement général des forces révolutionnaires, son autorité s’étendant sur tout le pays, d’une frontière à l’autre, et devint l’homme le plus craint des gens au pouvoir, mais jamais il ne permit qu’on le prît en photographie. Il déclina l’offre de pension à vie qu’on lui fit après la guerre et vécut jusqu’à ses vieux jours des petits poissons en or qu’il fabriquait dans son atelier de Macondo. Bien qu’il se battît toujours à la tête de ses troupes, la seule blessure qu’il reçut jamais, ce fut lui qui se la fit après la capitulation de Neerlandia qui mit fin à bientôt vingt années de guerre civile. Il se lâcha un coup de pistolet en pleine poitrine et le projectile lui ressortit par l’épaule sans avoir atteint aucun centre vital. Tout ce qui demeura de cette succession d’événements fut une rue à son nom dans Macondo. Et pourtant, d’après ce qu’il déclara quelques années avant de mourir de vieillesse, il n’en espérait pas tant, ce jour où il partit avec ses vingt et un hommes, à l’aube, rejoindre les forces du général Victorio Medina.

— Nous te laissons Macondo, se borna-t-il à dire à Arcadio avant le départ. Nous te le laissons en bon ordre, fais en sorte que nous le retrouvions encore en meilleur état.

Arcadio donna une interprétation toute personnelle à cette recommandation. Il s’inventa un uniforme avec des galons et des épaulettes de maréchal, inspiré de ce qu’il avait vu dans les gravures d’un livre de Melquiades, et pendit à sa ceinture le sabre à glands dorés du capitaine fusillé. Il plaça les deux pièces d’artillerie à l’entrée du village, fit revêtir l’uniforme à ses anciens élèves exaltés par ses discours incendiaires et les laissa tout armés déambuler par les rues afin de donner aux étrangers l’impression que le village était invulnérable. Ce fut un stratagème à double tranchant car le gouvernement resta dix mois sans oser attaquer la place, mais lorsqu’il le fit, il lança contre elle des forces si disproportionnées qu’en l’espace d’une demi-heure, toute résistance se trouva anéantie. Dès sa première journée de prise de pouvoir, Arcadio révéla un goût prononcé pour les décrets. Il lui arriva d’en rendre jusqu’à quatre par jour pour ordonner et faire exécuter tout ce qui lui passait par la tête. Il instaura le service militaire obligatoire dès l’âge de dix-huit ans, déclara d’utilité publique tous les animaux qui sillonnaient les rues après six heures du soir, et imposa aux hommes majeurs le port obligatoire d’un brassard rouge. Il séquestra le père Nicanor dans le presbytère, le menaçant d’être fusillé s’il sortait, lui interdit de dire la messe et de faire sonner les cloches à moins que ce ne fût pour célébrer les victoires libérales. Pour que personne ne vînt à douter de la gravité de ses intentions, il ordonna qu’un peloton d’exécution s’entraînât sur la place publique en tirant sur un épouvantail à moineaux. Au début, nul ne le prit au sérieux. Ce n’étaient, après tout, que les grands gosses de l’école qui s’amusaient à jouer aux adultes. Un soir, pourtant, quand Arcadio pénétra dans l’établissement de Catarino, le trompettiste salua son entrée d’une sonnerie guerrière qui provoqua l’hilarité de tous les clients, et Arcadio le fit fusiller pour injure au représentant de l’autorité. Ceux qui protestèrent, il les mit au pain sec et à l’eau, les fers aux chevilles, dans une des salles de classe. « Tu es un assassin ! lui criait Ursula chaque fois qu’elle apprenait une nouvelle mesure arbitraire. Quand Aureliano le saura, il te fera fusiller à ton tour et je serai la première à m’en réjouir. » Mais tout fut peine perdue. Arcadio continua à resserrer l’étau, d’une manière aussi rigoureuse que gratuite, jusqu’à devenir le plus cruel tyran que connut jamais Macondo. « Vous vérifiez à vos dépens la différence, dit un jour Apolinar Moscote. Voici le paradis libéral. » Arcadio fut mis au courant. À la tête d’une patrouille, il donna l’assaut à la maison, brisa tous les meubles, fessa les filles et traîna après lui Apolinar Moscote. Au moment où Ursula fit irruption dans la cour de la caserne après avoir traversé le village en clamant sa honte et en brandissant, pleine de rage, un martinet, Arcadio en personne s’apprêtait à donner l’ordre de tirer au peloton d’exécution.

— Ose, bâtard ! s’écria Ursula.

Avant qu’Arcadio n’ait eu le temps de faire un geste, elle lui assena le premier coup de fouet : « Ose, assassin ! fit-elle en hurlant. Et tue-moi par-dessus le marché, fils de mauvaise mère. Comme ça, je n’aurai plus d’yeux pour pleurer de honte d’avoir élevé un monstre pareil. » Elle le frappa tant et si bien qu’Arcadio se replia et rentra en lui-même comme un escargot. Don Apolinar Moscote était inconscient, ligoté au poteau où l’avait précédé l’épouvantail à moineaux tout déchiqueté par les tirs d’entraînement. Les petits jeunes qui composaient le peloton d’exécution se dispersèrent de crainte qu’Ursula n’achevât de soulager sur eux sa colère. Mais elle n’eut même pas un regard pour eux. Elle laissa Arcadio avec son uniforme traînant dans la poussière, bramant de rage et de douleur, et détacha Apolinar Moscote pour le reconduire chez lui. Avant de quitter le quartier, elle ôta leurs fers aux prisonniers.

À compter de ce jour, ce fut elle qui commanda au village. Elle rétablit l’office dominical, suspendit le port des brassards rouges, annula toutes mesures édictées sous le coup de la mauvaise humeur. Pourtant, en dépit de l’énergie dont elle faisait preuve, elle ne cessa de pleurer sur son infortuné destin. Elle se sentit si seule qu’elle rechercha la vaine compagnie de son époux oublié sous le châtaignier. « Regarde où nous en sommes arrivés, lui disait-elle, cependant que les pluies de juin menaçaient d’effondrer le petit auvent de palmes. Vois la maison vide, nos enfants éparpillés de par le monde, et nous deux à nouveau seuls comme aux premiers temps. » José Arcadio Buendia, plongé dans un abîme d’inconscience, restait sourd à ses lamentations. Au début de sa folie, c’était sur un ton pressant et par des bribes de latin qu’il prévenait de ses besoins. De brefs éclairs de lucidité, quand Amaranta lui apportait à manger, lui permettaient de communiquer les peines et les soucis qui lui pesaient le plus, et de se prêter avec docilité à ses ventouses et à ses sinapismes. Mais, à l’époque où Ursula s’en vint se lamenter auprès de lui, il avait perdu tout contact avec la réalité. Toujours assis sur son petit banc, elle baignait successivement chaque partie de son corps en lui donnant des nouvelles de la famille. « Aureliano est parti pour la guerre, cela fait déjà plus de quatre mois et nous ne savons rien de lui, disait-elle en lui frictionnant l’épaule avec un torchon trempé dans l’eau savonneuse. José Arcadio est de nouveau parmi nous, c’est maintenant un homme fait, plus grand que toi et tout brodé au point de croix, mais il n’est revenu que pour jeter la honte sur notre maison. » Elle crut pourtant déceler que son mari devenait plus sombre à entendre ses mauvaises nouvelles. Elle choisit alors de lui mentir. « Ne crois rien de ce que je te raconte, disait-elle en recouvrant de cendres ses excréments pour les ramasser à la pelle. Dieu a voulu que José Arcadio et Rebecca se marient, et à présent les voilà très heureux. » Elle en vint à le duper avec tant de sincérité que ses propres mensonges finirent par la consoler. « Arcadio est déjà un homme posé, disait-elle, et très courageux, très beau garçon avec son uniforme et son sabre. » Autant parler à un mort, car José Arcadio Buendia était déjà hors d’atteinte de toute préoccupation de ce genre. Mais elle insista. Elle le voyait si inoffensif, si indifférent à tout, qu’elle résolut de le détacher. Il ne se leva même pas de son petit banc. Il continua à demeurer exposé au soleil et à la pluie, comme si les cordes n’étaient pas ce qui l’avait retenu attaché au tronc du châtaignier, mais quelque force supérieure à toute entrave visible. Vers le mois d’août, alors que l’hiver commençait à s’éterniser, Ursula put enfin lui apporter une nouvelle qui paraissait vraie.

— Figure-toi que la bonne fortune ne veut décidément pas nous laisser souffler, lui dit-elle. Amaranta et l’Italien au piano mécanique vont se marier.

L’amitié d’Amaranta et de Pietro Crespi, en effet, avait bien progressé, favorisée par la confiance d’Ursula qui, cette fois, ne jugea pas nécessaire de surveiller leurs rendez-vous. Leurs fiançailles étaient crépusculaires. L’Italien arrivait en fin d’après-midi, un gardénia à la boutonnière, et traduisait pour Amaranta des sonnets de Pétrarque. Ils demeuraient sous la véranda à respirer le suffocant parfum d’origan et de roses, lui plongé dans sa lecture et elle filant de la dentelle au fuseau, indifférents aux péripéties et aux mauvaises nouvelles de la guerre, jusqu’à ce que les moustiques les contraignissent à chercher refuge au salon. La sensibilité d’Amaranta, sa tendresse discrète mais enveloppante avaient peu à peu tissé autour de son fiancé une invisible toile d’araignée qu’il devait bel et bien écarter de ses doigts pâles et dépourvus de bagues, pour quitter la maison à huit heures sonnantes. Ils avaient rempli un bel album de cartes postales que Pietro Crespi recevait d’Italie. C’étaient des images d’amoureux dans des parcs solitaires, avec des vignettes représentant des cœurs percés de flèches et des rubans dorés tenus par des colombes. « Je connais bien ce parc de Florence, disait Pietro Crespi en regardant les cartes postales. On n’a qu’à tendre la main et les oiseaux descendent y manger. » Parfois, devant une aquarelle de Venise, la nostalgie changeait en doux arômes de fleurs l’odeur de vase et de fruits de mer avariés des canaux. Amaranta soupirait, riait, rêvait d’une seconde patrie où hommes et femmes, tous aussi beaux les uns que les autres, parlaient avec des mots d’enfants, et de villes antiques où ne subsistaient, pour perpétuer le souvenir de leur grandeur passée, que les chats rôdant parmi les ruines. Après avoir traversé l’océan à sa recherche, après l’avoir confondu avec la passion que mettait Rebecca dans ses fougueux attouchements, Pietro Crespi avait enfin trouvé l’amour. Le bonheur apporta avec lui la prospérité. Son magasin occupait alors presque toute la largeur d’un pâté de maisons et était devenu le refuge de l’imagination, où l’on aimait s’éterniser, avec des reproductions du campanile de Florence qui donnaient l’heure en un concert de carillons, des boîtes à musique de Sorrente, des poudriers de Chine qui jouaient un air sur cinq notes dès qu’on soulevait leur couvercle, et tous les instruments de musique imaginables, et toutes les mécaniques à ressorts qui se pouvaient inventer. Bruno Crespi, son frère cadet, tenait le magasin, car lui-même ne pouvait déjà pas suffire à tous ses cours de musique. Grâce à lui, la rue aux Turcs, avec son éblouissante vitrine de bibelots, devint bientôt un îlot de calme, plein de mélodies, où l’on pouvait oublier les menées tyranniques d’Arcadio et le lointain cauchemar de la guerre. Quand Ursula décida la reprise des offices dominicaux, Pietro Crespi fit don à l’église d’un harmonium allemand, organisa une chorale enfantine et prépara tout un répertoire grégorien qui mit une note de splendeur dans le rituel funèbre du père Nicanor. Personne ne doutait qu’il ferait d’Amaranta une épouse comblée. Sans précipiter l’évolution de leurs sentiments, se laissant guider par le penchant naturel de leur cœur, ils en arrivèrent au moment où il ne resta plus qu’à fixer la date du mariage. Ils ne devaient rencontrer aucun obstacle. Ursula, dans son for intérieur, s’accusait d’avoir fait mal tourner le destin de Rebecca par ses atermoiements répétés, et elle n’était pas disposée à collectionner les remords. Le deuil sévère imposé par la mort de Remedios avait été relégué au second plan par les mortifications de la guerre, l’absence d’Aureliano, la brutalité d’Arcadio et la mise à la rue de José Arcadio et Rebecca. Comme les noces étaient toutes proches, Pietro Crespi avait laissé entendre qu’Aureliano José, auquel il portait un amour presque paternel, pourrait être considéré comme son fils aîné. Tout donnait à penser qu’Amaranta s’orientait vers un bonheur sans encombres. Mais, au contraire de Rebecca, elle ne montrait aucun empressement. Aussi patiemment qu’elle décorait les nappes de couleurs vives, cousait de merveilleux ouvrages en passementerie, brodait au point de croix des paons royaux, elle attendit que Pietro Crespi ne pût plus résister aux commandements impétueux de son cœur. Son heure arriva avec les pluies funestes d’octobre. Pietro Crespi retira le métier à broder qu’elle tenait sur ses genoux et lui prit la main et la serra entre les siennes. « Je n’en peux plus d’attendre, lui dit-il. Nous allons nous marier le mois prochain. » Au contact de ses mains glacées, Amaranta ne trembla point. Elle retira la sienne comme un petit animal fuyant, et retourna à son labeur.

— Ne sois pas naïf, Crespi, fit-elle en souriant. Même morte je ne me marierai pas avec toi.

Pietro Crespi ne se contrôla plus. Il se mit à pleurer sans pudeur, allant presque jusqu’à se briser les doigts de désespoir, mais ne réussit pas à l’ébranler. « Ne perds pas ton temps, trouva seulement à ajouter Amaranta. Si vraiment tu m’aimes tant que ça, ne remets plus les pieds dans cette maison. » Ursula crut devenir folle de honte. Pietro Crespi épuisa toute la gamme des prières et supplications. Il en arriva à connaître les pires et les plus incroyables humiliations. Il pleura tout un après-midi dans les bras d’Ursula qui aurait vendu son âme pour le consoler. Certains soirs de pluie, on le vit rôder autour de la maison, muni d’un parapluie de soie, essayant de surprendre un peu de lumière dans la chambre d’Amaranta. Jamais il ne fut mieux habillé qu’à cette époque. Son auguste tête d’empereur en proie aux tourments acquit un étrange air de grandeur. Il importuna les amies d’Amaranta, celles qui allaient broder sous la véranda, pour qu’elles voulussent bien essayer de la convaincre. Il délaissa ses affaires. Il passait toute la journée dans l’arrière-boutique à écrire des billets insensés qu’il faisait parvenir à Amaranta, accompagnés de pétales séchés et de papillons naturalisés, et qu’elle retournait sans même les ouvrir. Il restait des heures et des heures enfermé à jouer de la cithare. Une nuit, il se prit à chanter. Macondo se réveilla dans une sorte de stupeur, transporté au septième ciel par une cithare qui ne méritait pas de jouer en ce bas monde et par une voix chargée de tant d’amour qu’on ne pouvait croire que sa pareille existât sur terre. Pietro Crespi vit alors la lumière apparaître à toutes les fenêtres du village, sauf à celle d’Amaranta. Le deux novembre, jour de tous les morts, son frère ouvrit le magasin et trouva toutes les lampes allumées, toutes les boîtes à musique ouvertes, toutes les pendules bloquées à la même heure désormais éternelle, et au milieu de ce concert désordonné, découvrit Pietro Crespi dans le bureau de l’arrière-boutique, les poignets tranchés avec un rasoir, les deux mains dans une bassine de benjoin.

Ursula décida qu’il serait veillé à la maison. Le père Nicanor s’opposait aux obsèques religieuses et à la sépulture en terre chrétienne. Ursula tint bon contre lui : « D’une façon que ni vous ni moi ne pouvons comprendre, lui dit-elle, cet homme est un saint. Et je vais l’enterrer, contre votre volonté, à côté de la tombe de Melquiades ». Elle le fit, avec l’approbation de tout le village, en de grandioses funérailles. Amaranta ne quitta pas sa chambre. Elle entendit depuis son lit les sanglots d’Ursula, les pas et les murmures de la foule qui envahit la maison, les hurlements des pleureuses, et bientôt un profond silence plein du parfum des fleurs piétinées. Longtemps encore elle continua à sentir l’odeur légère de lavande qui précédait Pietro Crespi à la tombée du jour, mais elle eut assez de forces pour ne pas s’abandonner au délire. Ursula se mit à l’ignorer. Elle ne leva même pas les yeux pour s’apitoyer sur elle, cet après-midi où Amaranta fit irruption dans la cuisine et mit sa main dans les braises du fourneau, jusqu’à ce que la douleur fût telle qu’elle ne sentit plus rien, sauf la puanteur de sa propre chair brûlée. Ce fut un remède de cheval contre le remords. Pendant plusieurs jours, elle alla et vint dans la maison, la main dans un bol de blancs d’œufs, et quand ses brûlures furent guéries, ce fut comme si les blancs d’œufs avaient parfaitement cicatrisé les ulcères de son cœur. La seule trace, visible de cette tragédie resta la bande de gaze noire qu’elle enroula autour de sa main brûlée et qu’elle devait porter jusqu’à sa mort.

Arcadio fit montre d’une rare générosité en décrétant un deuil général après la mort de Pietro Crespi. Ursula interpréta son geste comme le retour de la brebis égarée. Pourtant, elle se trompait. Elle n’avait pas perdu Arcadio depuis le jour où il avait revêtu l’uniforme de soldat, mais depuis toujours. Elle croyait l’avoir élevé comme un fils, ainsi qu’elle avait élevé Rebecca, sans privilèges ni discriminations. Cependant, tout le temps que dura la peste de l’insomnie, entre la fièvre utilitaire d’Ursula, les délires de José Arcadio Buendia, l’hermétisme d’Aureliano, la rivalité mortelle d’Amaranta et de Rebecca, Arcadio demeura un enfant solitaire et effarouché. Aureliano lui apprit à lire et à écrire, mais en pensant à autre chose, comme l’aurait fait un étranger. Il lui faisait don de ses vêtements, que Visitacion devait retailler, quand ils étaient déjà bons à jeter. Arcadio souffrait de ses chaussures trop grandes pour lui, de ses pantalons rapiécés, de ses fesses de femme. Il ne réussit jamais à se confier à quelqu’un mieux qu’il ne le fit avec Visitacion et Cataure dans leur propre langage. Melquiades fut le seul à s’occuper vraiment de lui, quand il lui faisait écouter ses textes incompréhensibles ou qu’il lui donnait des indications sur l’art de la daguerréotypie. Nul ne s’imagina combien il put pleurer sa mort en secret et avec quel désespoir il s’acharna à vouloir le ressusciter en étudiant vainement les papiers qu’il avait laissés. L’école, où on faisait attention à lui et le respectait, puis l’exercice du pouvoir, avec ses décrets sans discussion et son uniforme de gloire, le libérèrent du poids de son ancienne amertume. Un soir, chez Catarino, quelqu’un osa lui dire : « Tu ne mérites pas le nom que tu portes. » Contre toute attente, Arcadio ne le fit pas fusiller.

— Je m’en fais gloire, dit-il. Je ne suis pas un Buendia.

À cette réplique, ceux qui connaissaient le secret de sa filiation pensèrent qu’il était également au courant, mais en réalité il ne le sut jamais. Pilar Ternera, sa mère, qui lui avait fait pétiller le sang dans les veines lorsqu’il la vit dans le cabinet de daguerréotypie, l’obséda d’une manière aussi irrésistible qu’autrefois José Arcadio, puis Aureliano. Bien qu’elle eût perdu ses charmes et son rire éclatant, il la cherchait et la trouvait dans l’odeur de fumée qu’elle traînait après elle. Peu avant les hostilités, un jour où, vers midi, elle tardait à venir chercher son plus jeune fils à l’école, Arcadio se mit à l’attendre dans la pièce où il lui arrivait de faire la sieste et où il enchaîna plus tard les prisonniers. Tandis que l’enfant s’amusait dans la cour, il guetta sa venue, tremblant d’impatience dans son hamac, certain que Pilar Ternera devait passer par là. Elle arriva. Arcadio la saisit par le poignet et voulut la renverser dans le hamac. « Je ne peux pas, je ne peux pas, fit Pilar Ternera avec horreur. Tu ne peux imaginer à quel point je voudrais te faire plaisir, mais Dieu m’est témoin que je ne peux pas. » Arcadio la souleva par la taille avec cette force prodigieuse qu’il avait reçue en héritage, et sentit que le monde entier s’évanouissait au seul contact de cette peau. « Ne fais pas la sainte, lui disait-il. En fin de compte, tout le monde sait que tu n’es qu’une putain. » Pilar surmonta le dégoût que lui inspirait son misérable destin.

— Les enfants vont s’apercevoir de quelque chose, murmura-t-elle. Mieux vaut cette nuit ; ne mets pas la barre à ta porte.

Ce soir-là, Arcadio l’attendit, grelottant de fièvre dans son hamac. Il attendit sans fermer un instant les yeux, prêtant l’oreille aux criailleries des grillons annonçant l’aube qui n’en finissait pas de venir, écoutant les butors, leur implacable ronde à heure fixe, de plus en plus persuadé qu’on s’était joué de lui. Tout à coup, alors que son impatience avait tourné à la colère, la porte s’ouvrit. Quelques mois plus tard, devant le peloton d’exécution, Arcadio devait revivre toutes ces allées et venues dans la salle de classe, les heurts contre les bancs d’écoliers, et, pour finir, la rencontre de ses mains et d’un corps dans les ténèbres de la pièce, et le souffle précipité d’un autre cœur que le sien, battant à tout rompre. Il tendit la main et trouva une autre main portant deux bagues au même doigt, sur le point de faire naufrage dans le noir. Il sentit les nervures de ses veines, son pouls en détresse, et sentit aussi la paume humide de cette main dont la ligne de vie était tranchée à la base du pouce par le coup de griffe de la mort. Alors il comprit que ce n’était pas là la femme qu’il attendait, car elle ne sentait pas la fumée mais la brillantine à la fleurette, et avait des seins gonflés et aveugles, avec des tétins d’homme, et le sexe tout incrusté et rond comme une noix, et la tendresse désordonnée de l’inexpérience qui s’exalte. Elle était vierge et portait l’invraisemblable prénom de Sainte Sophie de la Piété. Pilar Ternera lui avait versé cinquante pesos, la moitié des économies qu’elle avait réalisées dans toute sa vie, pour faire ce qu’elle était en train de faire. Arcadio l’avait souvent aperçue qui tenait le petit commerce d’alimentation de ses parents, mais il n’avait jamais fixé son attention sur elle, car elle avait cette rare vertu de n’exister tout à fait qu’aux moments opportuns. Mais, à partir de ce jour-là, elle vint se pelotonner comme un chat à la chaleur de son aisselle. Elle se rendait à l’école à l’heure de la sieste, avec le consentement de ses parents auxquels Pilar Ternera avait versé l’autre moitié de ses économies. Plus tard, lorsque les troupes gouvernementales lui firent quitter les lieux, ils s’aimèrent dans l’arrière-boutique entre les boîtes de saindoux et les sacs de maïs. Vers l’époque où Arcadio fut nommé commandant civil et militaire de la place, ils eurent une fille.

Les seuls de la famille à l’apprendre furent José Arcadio et Rebecca avec lesquels Arcadio entretenait à présent des rapports intimes, fondés sur un sentiment de complicité davantage que sur leurs liens de parenté. José Arcadio avait baissé la crête sous le joug du mariage. La fermeté de caractère de Rebecca, la voracité de son ventre, son ambition tenace, suffirent à mobiliser l’extraordinaire puissance de travail de son mari qui, de fainéant et coureur de jupons qu’il était, se métamorphosa en une énorme bête de somme. Ils avaient une maison bien propre et bien en ordre. Au petit jour, Rebecca l’ouvrait en grand et le vent des tombes entrait par les fenêtres pour ressortir par les portes du patio, laissant les murs blanchis et les meubles tout cussonnés par le salpêtre des morts. Sa fringale de terre, le cloc-cloc des ossements de ses parents, le bouillonnement de son sang devant l’humeur passive de Pietro Crespi, tout cela était relégué au grenier de la mémoire. Tout le jour, elle brodait à la fenêtre, ignorante des affres de la guerre, jusqu’à l’heure où se mettaient à vibrer à l’intérieur du bahut les pots de céramique et qu’elle se levait pour mettre à cuire le repas, bien avant l’apparition de la meute maigre et sale des chiens de chasse précédant le colosse portant houseaux et éperons, armé d’un fusil à sur deux coups, qui ramenait parfois un cerf entier sur l’épaule et presque toujours une belle brochette de lapins et de canards sauvages. Un après-midi, au début de sa prise de pouvoir, Arcadio s’en vint leur rendre visite inopinément. Ils ne l’avaient pas revu depuis qu’ils avaient quitté la maison mais il se montra si affectueux, faisant la preuve qu’il les considérait toujours comme de la famille, qu’ils l’invitèrent à partager leur tambouille.

Arcadio attendit le café pour révéler le motif de sa visite : il avait reçu une plainte contre José Arcadio. On racontait qu’il avait commencé par labourer son propre terrain, démolissant les clôtures et rasant les chaumières avec ses bœufs, jusqu’à s’approprier par la force les meilleurs sols des environs. Des paysans qu’il n’avait pas dépouillés parce que leurs terres ne l’intéressaient pas, il exigea un impôt qu’il percevait tous les samedis, accompagné de ses chiens et armé de son fusil à deux coups. Il ne chercha pas à nier. Il disait être dans son droit car les terres usurpées avaient été distribuées par José Arcadio Buendia au moment de la fondation du village et il croyait possible de démontrer que son père, entre-temps, était devenu fou puisqu’il avait disposé d’un patrimoine appartenant en fait à toute la famille. Son plaidoyer était d’ailleurs inutile. Arcadio n’était pas venu pour faire justice. Il proposa simplement la création d’un office où seraient enregistrés les domaines de chacun, afin que Arcadio pût légaliser ses titres de propriété usurpés, mais à condition qu’il déléguât au gouvernement local le droit de percevoir les contributions qu’il touchait. Ils se mirent d’accord. Quelques années plus tard, quand le colonel Aureliano Buendia examina les titres de propriété, il découvrit qu’avaient été enregistrées au nom de son frère toutes les terres que pouvait embrasser le regard, depuis la hauteur où se trouvait son jardin jusqu’au fond de l’horizon, y compris le cimetière, et que durant ses onze mois de pouvoir, Arcadio s’était rempli les poches, non seulement avec l’argent des impôts, mais avec celui qu’il extorquait aux habitants du village en échange du droit d’enterrer leurs morts sur le domaine de José Arcadio.

Ursula mit plusieurs mois à apprendre ce qui était déjà de notoriété publique, les gens le lui dissimulant pour ne pas aviver sa souffrance. Bientôt elle commença à avoir des soupçons. « Arcadio est en train de se construire une maison », confia-t-elle à son mari avec une fierté feinte, tandis qu’elle essayait de lui introduire entre les dents une cuillerée de sirop de totumo. Mais en même temps elle ne put s’empêcher de soupirer : « Je ne sais pourquoi, tout cela ne me dit rien qui vaille. » Plus tard, quand elle apprit qu’Arcadio avait non seulement achevé sa maison mais commandé tout un mobilier viennois, ses doutes se changèrent en certitude qu’il était en train de puiser dans les fonds publics. « Tu es la honte de notre famille », lui cria-t-elle un dimanche, après la messe, lorsqu’elle l’aperçut dans sa maison neuve, jouant aux cartes avec ses officiers. Arcadio n’y prêta aucun cas. Ursula n’apprit qu’alors qu’il avait une petite fille de six mois et que Sainte Sophie de la Piété, avec qui il vivait en concubinage, était à nouveau enceinte. Elle résolut d’écrire au colonel Aureliano Buendia, en quelque lieu qu’il pût se trouver, pour le mettre au courant de la situation. Mais les événements qui se précipitèrent de jour en jour l’empêchèrent de mettre ses desseins à exécution et, qui plus est, la firent se repentir de les avoir conçus. La guerre qui, jusque-là, n’avait été rien d’autre qu’un mot servant à désigner une conjoncture vague et lointaine, prit l’aspect d’une réalité tragique. Vers la fin février arriva à Macondo une vieille femme toute cendrée, juchée sur un âne chargé de balais. Elle avait l’air si inoffensive que les sentinelles en faction la laissèrent passer sans questions, comme une marchande parmi d’autres qui affluaient régulièrement des villages du marigot. Elle se rendit directement au quartier. Arcadio la reçut dans le même local qui avait servi jadis de salle de classe et qui avait été transformé à présent en une sorte de camp retranché, plein de hamacs roulés et pendus aux anneaux, de paillasses entassées dans les coins, de fusils, de carabines et même d’escopettes de chasse jetés pêle-mêle par terre. La vieille prit un air martial, fit le salut militaire et déclina son identité :

— Je suis le colonel Gregorio Stevenson.

Il apportait de mauvaises nouvelles. Les derniers foyers de la résistance libérale, d’après ce qu’il disait, étaient sur le point d’être anéantis. Le colonel Aureliano Buendia, qu’il avait laissé battre en retraite du côté de Riohacha, l’avait enjoint d’aller trouver Arcadio et de lui parler. Il devait remettre la place sans résistance en posant comme condition que fussent sauvegardés, sous parole d’honneur, la vie et les biens de tous les libéraux. Arcadio détailla avec commisération cet étrange messager qu’on aurait pu confondre avec quelque vieille ayant pris la poudre d’escampette.

— Bien entendu, vous avez sur vous quelque message écrit, lui dit-il.

— Bien entendu, répondit l’émissaire, je n’ai rien sur moi. Il est aisé à comprendre que, dans les circonstances actuelles, on ne puisse porter sur soi rien de compromettant.

Tout en parlant, il sortit de son corsage et posa sur la table un petit poisson en or. « Je pense que ceci suffira », dit-il. Arcadio constata qu’il s’agissait bien d’un des petits poissons fabriqués par le colonel Aureliano Buendia. Mais quelqu’un pouvait tout aussi bien l’avoir acheté avant-guerre, ou l’avoir dérobé, et le sauf-conduit n’avait par conséquent aucune valeur. Pour prouver son identité, le messager en fut réduit à violer un secret militaire. Il révéla qu’il se rendait en mission à Curaçao où il comptait recruter des exilés de toutes les Caraïbes et se procurer suffisamment d’armes et de munitions pour tenter un débarquement vers la fin de l’année. Confiant en ce plan, le colonel Aureliano Buendia souhaitait que, pour l’instant, on ne fît pas de sacrifices inutiles. Mais Arcadio demeura inflexible. Pendant qu’il vérifiait son identité, il mit le messager sous les verrous et résolut de défendre la place jusqu’à la mort.

Il n’eut pas à attendre longtemps. Les nouvelles de l’échec libéral se faisaient chaque fois plus précises. Vers la fin mars, peu après minuit, sous une pluie précoce, la sourde tension des semaines passées éclata brutalement, par une sinistre sonnerie de trompette suivie d’un coup de canon qui démolit la tour de l’église. En réalité, la volonté de résister d’Arcadio était pure folie. Il disposait d’à peine cinquante hommes, mal équipés, auxquels était alloué un maximum de vingt cartouches chacun. Mais tous autant qu’ils étaient, ses anciens élèves, excités par de retentissantes proclamations, étaient décidés à se faire trouer la peau pour une cause perdue. Au milieu des bruits confus de bottes, d’ordres contradictoires, des coups de canon qui faisaient trembler la terre, des coups de feu tirés sans ordre et des sonneries de trompette sans nécessité, le soi-disant colonel Stevenson réussit à s’entretenir avec Arcadio. « Évitez-moi l’indignité de mourir aux fers dans ces hardes de femme, lui dit-il. Si je dois mourir, que ce soit au combat. » Il parvint à le convaincre. Arcadio donna ordre qu’on lui remît une arme et vingt cartouches et qu’on le laissât, avec cinq hommes, défendre le quartier général, cependant que lui-même et son état-major se portaient aux premières lignes de la résistance. Il ne put arriver jusqu’au chemin du marigot. Les barricades avait été démolies et les défenseurs se battaient à découvert dans les rues, d’abord jusqu’à épuisement de leur ration de cartouches, puis au pistolet contre les fusils et, pour finir, au corps à corps. Devant l’imminence de la débâcle, quelques femmes s’élancèrent en pleine rue, armées de bâtons et de couteaux de cuisine. Dans la confusion régnante, Arcadio tomba nez à nez avec Amaranta qui le cherchait comme une folle, en chemise de nuit, tenant deux vieux pistolets de José Arcadio Buendia. Il donna son fusil à un officier qui avait perdu le sien au cours du combat et s’échappa avec Amaranta, par une rue latérale, afin de la ramener à la maison. Ursula attendait sur le pas de la porte, indifférente aux coups de feu qui avaient ouvert une meurtrière dans la façade de la maison voisine. La pluie avait cessé mais les rues étaient glissantes, toutes ramollies comme du savon à demi fondu, et on avait du mal à évaluer les distances dans l’obscurité. Arcadio laissa Amaranta avec Ursula et voulut faire face à deux soldats qui, simultanément, tirèrent au jugé depuis le coin de la rue. Les vieux pistolets, conservés depuis tant d’années au fond d’une armoire, ne fonctionnèrent pas. Faisant un bouclier de son corps pour protéger Arcadio, Ursula essaya de l’entraîner jusqu’à la maison.

— Viens, par Dieu ! lui cria-t-elle. Assez de folies comme ça !

Les soldats les mirent en joue.

— Lâchez cet homme, madame, hurla l’un d’eux. Ou nous ne répondons de rien.

Arcadio poussa Ursula jusque chez elle et se rendit. Peu après se turent les armes et les cloches se mirent à sonner. La résistance avait été écrasée en moins d’une demi-heure. Pas un seul des hommes d’Arcadio ne survécut à l’attaque, mais avant de mourir, ils avaient mis en pièces quelque trois cents soldats. Le quartier fut le dernier bastion. Avant l’assaut, le soi-disant colonel Gregorio Stevenson libéra les prisonniers et ordonna à ses hommes de descendre se battre dans la rue. L’extraordinaire mobilité et l’extrême précision avec lesquelles il tira ses vingt cartouches par les différentes fenêtres donnèrent l’impression que la caserne était bien gardée et les assaillants la démantelèrent à coups de canons. Le capitaine qui commandait les opérations fut tout étonné de ne rencontrer personne parmi les décombres, à l’exception d’un seul homme en caleçon, raide mort, le fusil déchargé encore tenu par un des bras qui avait été complètement arraché du corps. Il avait une épaisse chevelure de femme enroulée autour de la nuque et fixée par une barrette, et portait au cou un scapulaire avec un petit poisson en or. Le capitaine, retournant le corps du bout de sa botte pour en éclairer le visage, demeura interloqué : « Merde ! » s’exclamât-il. D’autres officiers s’approchèrent.

— Regardez-moi où a choisi de se montrer ce revenant, leur dit le capitaine. C’est Gregorio Stevenson.

À l’aube, après un conseil de guerre constitué à la hâte, Arcadio fut fusillé contre le mur du cimetière. Pendant les deux dernières heures de sa vie, il ne put comprendre pourquoi cette peur qui le tourmentait depuis sa tendre enfance avait disparu. Impassible, sans même se préoccuper de donner des preuves de son nouveau courage, il écouta l’interminable réquisitoire de l’accusation. Il pensait à Ursula qui, à cette heure-là, sous le châtaignier, devait boire le café avec José Arcadio Buendia. Il pensait à sa fille de huit mois qui n’avait pas encore de prénom, et à son enfant qui allait naître en août. Il pensait à Sainte Sophie de la Piété qu’il avait laissée, la veille au soir, en train de saler un cerf pour le déjeuner du samedi, et il eut la nostalgie de ses cheveux ruisselants sur ses épaules et de ses cils qui avaient l’air de faux cils. Sans vaine sentimentalité, il pensait à tous les gens qu’il avait connus, dans une sorte de sévère règlement de comptes avec la vie, et commençait à comprendre combien il aimait en fait les êtres qu’il avait le plus haïs. Le président du conseil de guerre entama son discours final et Arcadio ne s’était pas rendu compte que deux heures s’étaient déjà écoulées. « Bien que les charges relevées contre l’accusé ne témoignent pas de grands mérites, disait le président, l’imprudence criminelle et l’irresponsabilité avec lesquelles il poussa ses hommes à périr inutilement suffiraient à lui faire mériter la peine capitale. » Dans l’école lézardée où il avait ressenti pour la première fois cette assurance que donne le pouvoir, à quelques mètres de la pièce où il avait connu les incertitudes de l’amour, Arcadio trouva ridicule ce formalisme de la mort. En fait, la mort ne lui importait guère, mais plutôt la vie : aussi bien, quand fut prononcée la sentence, n’éprouva-t-il aucun sentiment de frayeur, mais seulement de la nostalgie. Il resta muet jusqu’à ce qu’on lui eût demandé d’exprimer sa dernière volonté.

— Dites à ma femme, répondit-il d’une voix bien timbrée, qu’elle donne à la petite le prénom d’Ursula. Il marqua un silence et confirma ce qu’il venait de dire : Ursula, comme la grand-mère. Et dites-lui aussi, si l’enfant à naître est un garçon, qu’elle l’appelle José Arcadio, non en souvenir de son oncle, mais de son grand-père.

Avant qu’on ne l’emmenât jusqu’au grand-mur, le père Nicanor voulut l’assister. « Je n’ai à me repentir de rien », dit Arcadio, et il se mit aux ordres du peloton d’exécution après avoir bu une tasse de café noir. Le chef du détachement, spécialisé dans les exécutions sommaires, portait un nom

qui était bien plus qu’un simple hasard : capitaine Roque Carnicero(1). Sur le chemin du cimetière, malgré la bruine persistante, Arcadio constata qu’à l’horizon pointait un mercredi radieux. Sa nostalgie se dissipait avec le brouillard et faisait place à une immense curiosité. Ce n’est qu’au moment où on lui donna l’ordre de se placer le dos au mur qu’Arcadio aperçut Rebecca, les cheveux mouillés, vêtue d’une robe à fleurs roses, qui ouvrait la maison en grand. Il fit effort pour qu’elle le reconnût. Rebecca regarda effectivement en direction du mur et resta paralysée de stupeur ; c’est à peine si elle put réagir et adresser à Arcadio un signe d’adieu. Arcadio lui répondit de la même manière. Au même moment pointèrent sur lui les gueules noircies des fusils, et il entendit distinctement les encycliques psalmodiées par Melquiades, et il perçut la démarche égarée de Sainte Sophie de la Piété, encore vierge, dans la salle de classes, et il sentit son nez gagné par cette rigidité de glace qui avait attiré son attention sur les fosses nasales du cadavre de Remedios. « Ah ! carajo ! réussit-il encore à penser. J’ai oublié de leur dire que si c’est une fille, on l’appelle Remedios. » Cependant, ramassée en un seul coup de griffe qui le déchira cruellement, il ressentit à nouveau cette terreur qui l’avait tourmenté toute sa vie. Le capitaine donna l’ordre de tirer. Arcadio eut à peine le temps de bomber le torse et de relever la tête, sans comprendre d’où pouvait couler le brûlant liquide qui lui cuisait les cuisses :

— Bande de cons ! s’écria-t-il. Vive le parti libéral !

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