Cent ans de solitude
Chapitre XV
Les événements qui devaient infliger le coup mortel à Macondo commençaient juste à se préciser quand on amena à la maison le fils de Meme Buendia. La situation générale était alors si aléatoire que personne n’avait la tête à s’occuper de scandales privés, si bien que Fernanda put profiter de ce climat favorable pour tenir l’enfant caché comme s’il n’avait jamais existé. Elle fut bien forcée de l’accepter, les circonstances dans lesquelles il lui fut apporté rendant impossible son refus. Elle fut forcée de le supporter contre son gré, pour le restant de ses jours, à cause de cette minute de vérité où elle n’eut pas le courage de mettre à exécution ce qu’elle avait secrètement résolu : de le noyer dans le bassin. Elle le tint enfermé dans l’ancien atelier du colonel Aureliano Buendia. Elle réussit à convaincre Sainte Sophie de la Piété qu’elle l’avait trouvé dérivant dans une corbeille. Ursula devait mourir sans connaître ses origines. La petite Amaranta Ursula, qui pénétra un jour dans l’atelier et trouva Fernanda en train de nourrir l’enfant, crut elle aussi à la version de la corbeille flottante. Aureliano le Second, qui avait définitivement pris le large vis-à-vis de son épouse à cause du rôle absurde qu’elle avait joué dans la tragédie de Meme, ne connut l’existence de son petit-fils que trois ans après son arrivée à la maison, l’enfant ayant profité d’un moment de distraction de Fernanda pour échapper à sa captivité et se montrer sous la véranda pendant une fraction de seconde, complètement nu, les cheveux en broussaille, arborant un sexe impressionnant semblable aux excroissances charnues d’un bec de dindon, comme s’il ne se fût pas agi d’un être humain mais de la définition encyclopédique de l’anthropophage.
Fernanda ne s’attendait pas à ce mauvais tour de son incorrigible destin. L’enfant fut comme la résurgence d’une honte qu’elle croyait avoir extirpée définitivement de la maison. On n’avait pas plus tôt emporté Mauricio Babilonia avec son épine dorsale fracturée que Fernanda avait déjà imaginé jusqu’au moindre détail d’un plan destiné à laver toute trace de l’ignominie. Sans demander l’avis de son mari, elle avait fait ses bagages dès le lendemain, rangé dans une petite valise les trois toilettes de rechange dont sa fille pouvait avoir besoin, et était allée chercher cette dernière dans sa chambre une demi-heure avant l’arrivée du train.
— Allons-y, Renata, lui dit-elle.
Elle ne lui fournit aucune explication. Meme, pour sa part, n’en attendait aucune et ne souhaitait pas qu’elle lui en donnât. Non seulement elle ignorait leur destination, mais il lui aurait été parfaitement égal de se voir conduite à l’abattoir. Elle n’avait pas rouvert la bouche et ne devait plus prononcer un mot de toute sa vie, depuis le moment où elle avait entendu le coup de feu dans l’arrière-cour et, simultanément, le hurlement de douleur de Mauricio Babilonia. Lorsque sa mère lui ordonna de sortir de sa chambre, elle ne prit le soin ni de se peigner ni de se laver le visage et monta dans le train comme une somnambule sans même remarquer les papillons jaunes qui continuaient de l’accompagner partout. Fernanda ne sut et ne se donna jamais la peine de vérifier si c’était volontairement qu’elle restait muette comme une tombe ou si elle était devenue incapable de proférer un mot sous le coup de la tragédie. Meme fut à peine consciente du voyage qu’elle effectua à travers l’ancienne région enchantée. Elle ne vit pas les interminables et ombreuses bananeraies de part et d’autre de la voie ferrée. Elle ne vit pas passer les maisons blanches des étrangers, ni leurs jardins rendus arides par la poussière et la chaleur, ni les femmes en shorts et chemises à raies bleues qui jouaient aux cartes sous les porches. Elle ne vit pas les charrettes tirées par les bœufs et chargées de régimes sur les chemins poussiéreux. Elle ne vit pas les jeunes filles bondir comme des aloses dans les transparentes rivières pour laisser aux passagers du train le cuisant regret de leurs seins magnifiques, ni les misérables baraques bariolées des travailleurs parmi lesquelles voletaient les papillons jaunes de Mauricio Babilonia, et sur le seuil desquelles on voyait des enfants verts et hâves assis sur leur pot, et des femmes enceintes qui criaient des énormités au passage du train. Cette vision fugitive, dont elle se faisait une fête lorsqu’elle revenait du collège, traversa le cœur de Meme sans l’éveiller de son engourdissement. Elle ne jeta pas un seul regard par la vitre, même lorsque fut passée l’humidité brûlante des plantations et que le train eut traversé le champ de coquelicots où se dressait encore la carcasse carbonisée du galion espagnol, pour déboucher ensuite sur le même rivage à l’air diaphane et à la mer écumante et sale où, bientôt un siècle auparavant, étaient venues échouer les illusions de José Arcadio Buendia.
À cinq heures de l’après-midi, elles arrivèrent à la dernière station du marigot et Meme, pour imiter Fernanda, descendit du train. Elles montèrent dans une petite voiture qui ressemblait à une énorme pipistrelle, tirée par un cheval asthmatique, et traversèrent la cité désolée en empruntant d’interminables rues rongées par le salpêtre, entre lesquelles se faisaient entendre des exercices au piano tout pareils à ceux qu’écoutait Fernanda durant les heures de sieste de son adolescence. Elles s’embarquèrent sur un bateau de la navigation fluviale dont la grande roue en bois faisait un bruit de déflagration et dont on voyait les aubes métalliques, rongées par l’oxyde, flamboyer comme la gueule d’un four. Meme s’enferma dans la cabine. Deux fois par jour, Fernanda venait déposer un plateau de nourriture près de son lit, et deux fois par jour devait le remporter sans qu’elle y eût touché, non que Meme eût résolu de se laisser mourir de faim mais la seule odeur des mets la dégoûtait et son estomac refusait de garder jusqu’à l’eau qu’elle buvait. Elle-même ignorait alors que sa fécondité avait déjoué les cataplasmes à la moutarde, tout comme Fernanda ne devait l’apprendre qu’un peu moins d’un an après, quand on lui amena l’enfant. Dans l’atmosphère suffocante de la cabine, rendue malade par la vibration des cloisons métalliques et l’insupportable odeur de boue que brassait la roue du navire, Meme finit par se perdre dans le décompte des jours. Beaucoup de temps s’était écoulé lorsqu’elle vit le dernier papillon jaune se déchiqueter contre les pales du ventilateur, et elle accepta comme une vérité irrémédiable que Mauricio Babilonia fût mort. Pourtant, elle ne se laissa pas vaincre par la résignation. Elle ne cessa de penser à lui durant la pénible traversée à dos de mulet qui leur fit parcourir le haut désert hallucinant où s’était jadis perdu Aureliano le Second, à la recherche de la plus belle femme qui se vît sur terre, ni quand elles gravirent la cordillère en empruntant les sentiers des Indiens, pour pénétrer dans la cité lugubre dont les ruelles caillouteuses et escarpées retentissaient du glas d’airain de trente-deux églises. Elles dormirent cette nuit-là dans la demeure coloniale abandonnée, sur des planches que Fernanda disposa à même le sol d’une chambre envahie par les ronces, se protégeant avec des lambeaux de rideaux qu’elles arrachèrent aux fenêtres et qui tombaient en miettes chaque fois qu’elles se tournaient. Meme apprit où elles se trouvaient en voyant passer, dans l’épouvante de l’insomnie, le gentilhomme vêtu de noir qu’on avait apporté à la maison dans un coffre plombé, un lointain réveillon de Noël. Le lendemain, après la messe, Fernanda la conduisit jusqu’à un édifice sinistre que Meme reconnut aussitôt en se rappelant comment sa mère avait coutume d’évoquer le couvent où elle avait reçu son éducation de reine, et elle comprit dès lors qu’elles étaient arrivées à destination. Tandis que Fernanda s’entretenait avec quelqu’un dans le bureau voisin, elle dut rester dans un salon échiqueté de grandes peintures à l’huile représentant des archevêques de l’époque coloniale, tremblante de froid à cause de la toilette d’étamine à petites fleurs noires qu’elle portait encore et de ses rudes brodequins boursouflés par le gel des hauts plateaux. Elle demeurait plantée au milieu du salon, songeant à Mauricio Babilonia dans les rayons de lumière jaune des vitraux, quand sortit du bureau une novice d’une grande beauté, portant sa petite valise avec les trois toilettes de rechange qu’elle contenait. En passant près de Meme, elle lui tendit la main sans même s’arrêter.
— Allons-y, Renata, lui dit-elle.
Meme lui prit la main et se laissa conduire. Fernanda l’aperçut pour la dernière fois, tâchant de régler son pas sur celui de la novice, alors que venait de se refermer sur elle la herse de fer du cloître. Elle pensait encore à Mauricio Babilonia, à son odeur d’huile et aux papillons qui l’environnaient, et elle continuerait d’y penser chaque jour de sa vie jusqu’à cette aube d’un automne encore éloigné où elle mourrait de vieillesse, sous une autre identité que la sienne et sans avoir prononcé une parole, dans quelque ténébreux hospice de Cracovie.
Fernanda s’en revint à Macondo dans un train protégé par des policiers en armes. Au cours du voyage, elle remarqua la nervosité des passagers, les préparatifs militaires dans les villages traversés par la ligne de chemin de fer, cette raréfaction de l’air qui accompagne la certitude que quelque chose de grave est sur le point de se produire, mais il lui fallut attendre d’arriver à Macondo pour avoir de plus amples renseignements, quand on lui raconta que José Arcadio le Second était en train d’inciter les travailleurs de la compagnie bananière à se mettre en grève. « Il ne nous manquait plus que ça, se dit Fernanda. Un anarchiste dans la famille. » La grève éclata deux semaines plus tard et n’eut pas les conséquences dramatiques qu’on craignait. Les ouvriers souhaitaient ne plus être astreints à couper et embarquer les régimes de bananes le dimanche et cette réclamation parut si légitime que le père Antonio Isabel lui-même plaida en sa faveur parce qu’il la trouvait conforme avec la loi de Dieu. Le triomphe de cette action, ainsi que d’autres qui furent menées au cours des mois suivants, sortit José Arcadio le Second de l’anonymat où il s’était effacé, lui dont on avait l’habitude de dire qu’il n’avait été bon qu’à remplir le village de putains françaises. Par une décision aussi impulsive que celle qui lui fit vendre ses coqs de combat dans le but de créer une compagnie de navigation extravagante, il avait renoncé à ses fonctions de chef d’équipe à la compagnie bananière pour prendre le parti des travailleurs. Très rapidement, on le signala comme l’agent de quelque conspiration internationale destinée à troubler l’ordre public. Une nuit, alors qu’il sortait d’une réunion secrète – toute la semaine avait été assombrie par de sinistres rumeurs – il échappa miraculeusement aux quatre coups de revolvers tirés sur lui par un inconnu. Dans les mois suivants, l’atmosphère fut si tendue qu’Ursula elle-même s’en rendit compte dans les ténèbres où elle était confinée, et elle eut l’impression de revivre cette funeste époque où son fils Aureliano Buendia venait d’empocher les petites pastilles homéopathiques de la subversion. Elle voulut parler à José Arcadio le Second pour le mettre au fait d’un tel précédent mais Aureliano le Second l’informa que, depuis la nuit de l’attentat, on ignorait où il avait élu domicile.
— La même chose qu’avec Aureliano ! s’exclama Ursula. C’est comme si le monde faisait des tours sur lui-même.
L’incertitude de ces journées n’atteignit point Fernanda. Elle n’avait presque plus de contacts avec le monde extérieur depuis la violente altercation qu’elle avait eue avec son mari pour avoir disposé du sort de Meme sans son consentement ; Aureliano le Second était résolu à délivrer sa fille avec l’aide de la police s’il le fallait, mais Fernanda lui exhiba des papiers prouvant que sa fille était entrée au cloître de son plein gré. Meme les avait effectivement signés alors qu’elle se trouvait de l’autre côté de la herse de fer, et l’avait fait avec le même mépris qu’elle s’était laissé conduire jusque-là. Aureliano le Second ne crut jamais au fond de lui-même à la validité de ces preuves, comme il n’avait jamais cru que Mauricio Babilonia se fût introduit dans la cour pour voler des poules, mais ces deux prétextes lui servirent à tranquilliser sa propre conscience, et il put ainsi retourner sans remords dans le giron de Petra Cotes auprès de laquelle il eut tout loisir de reprendre ses fêtes bruyantes et ses éhontées ripailles. Étrangère à l’inquiétude du village, sourde aux terrifiants pronostics d’Ursula, Fernanda mit la dernière main à son plan, désormais fin prêt. Elle écrivit une longue lettre à son fils José Arcadio, qui allait déjà recevoir les ordres mineurs, l’y informant que sa sœur Renata, atteinte de fièvre jaune, avait rendu l’âme dans la paix de Notre-Seigneur. Puis elle chargea Sainte Sophie de la Piété de s’occuper d’Amaranta Ursula et s’attacha à remettre de l’ordre dans sa correspondance avec les médecins invisibles, perturbée par les contretemps qu’avait occasionnés Meme. Elle n’eut rien de plus pressé que de fixer la date définitive de l’intervention télépathique qui s’était trouvée retardée. Mais les médecins invisibles lui répondirent que ce n’était guère prudent tant que durerait le climat d’agitation sociale à Macondo. Elle était si impatiente et si mal informée qu’elle rédigea une autre lettre pour leur expliquer qu’il n’y avait rien de semblable à ce prétendu climat d’agitation mais que tout était dû aux extravagances d’un beau-frère à elle dont le syndicalisme était actuellement la tocade comme, autrefois, l’avaient été les combats de coq et la navigation. Ils ne s’étaient pas encore mis d’accord quand arriva ce mercredi torride où vint frapper à la porte de la maison une vieille religieuse, l’anse d’une corbeille accrochée au bras. En lui ouvrant, Sainte Sophie de la Piété crut qu’il s’agissait d’un cadeau et voulut la débarrasser de la corbeille couverte d’un ravissant napperon de dentelle. Mais la religieuse l’en empêcha car elle avait pour instructions de la remettre personnellement et dans la plus grande discrétion à doña Fernanda del Carpio de Buendia. C’était le fils de Meme. L’ancien directeur de conscience de Fernanda lui expliquait dans une lettre qu’il était né deux mois auparavant et qu’on s’était permis de le baptiser du nom d’Aureliano, comme son grand-père, car la mère, invitée à faire part de ses volontés, n’avait pas desserré les dents. Fernanda s’insurgea en elle-même contre cette mauvaise farce du destin, mais trouva assez de forces pour n’en rien laisser paraître devant la religieuse.
— Nous dirons que nous l’avons trouvé flottant dans cette corbeille, fit-elle en souriant.
— Personne ne le croira, répondit la religieuse.
— Si on l’a cru dans les Saintes Écritures, rétorqua Fernanda, je ne vois pas pourquoi on ne me croirait pas moi aussi.
La religieuse déjeuna à la maison en attendant le passage du train qui devait la reconduire et, aussi discrète qu’on lui avait demandé de l’être, ne fit aucune allusion à l’enfant, mais Fernanda continua de voir en elle un témoin indésirable de sa honte et regretta que se fût perdue la coutume médiévale d’étrangler tout messager porteur de mauvaises nouvelles. C’est alors qu’elle décida de noyer l’enfant dans la citerne dès que la religieuse s’en serait allée, mais elle n’eut pas le cœur à exécuter son projet et préféra attendre patiemment que l’infinie bonté de Dieu la libérât de cet encombrant fardeau.
Le nouvel Aureliano venait d’avoir un an lorsque la tension populaire, sans prévenir, explosa brusquement. José Arcadio le Second et d’autres responsables syndicaux, qui étaient restés jusque-là dans la clandestinité, réapparurent inopinément en fin de semaine et déclenchèrent des manifestations dans les villages de la région bananière. La police se contenta de maintenir l’ordre. Mais, dans la nuit du lundi, on fit sortir les responsables de chez eux et on les expédia à la prison du chef-lieu de province avec des fers de cinq kilos aux pieds. Parmi eux se trouvèrent embarqués José Arcadio le Second et Laurenzo Gavilan, colonel de la révolution mexicaine exilé à Macondo et qui disait avoir été témoin de l’héroïque comportement de son compadre, Artemio Cruz. Ils se retrouvèrent néanmoins en liberté avant trois mois, le gouvernement et la compagnie bananière n’ayant pu se mettre d’accord sur celui ou celle qui devait assurer leur subsistance en prison. Cette fois, le mécontentement des travailleurs venait de l’insalubrité des habitations, des escroqueries dans les services médicaux et des conditions iniques dans lesquelles on les faisait travailler. Ils prétendaient d’autre part qu’on ne les payait pas en argent liquide mais avec des bons qui ne servaient qu’à acheter du jambon de Virginie aux comptoirs de la compagnie. José Arcadio le Second fut emprisonné pour avoir révélé que ce système de bons n’était qu’un moyen, pour la compagnie, de financer ses bateaux fruitiers, lesquels auraient été contraints de revenir à vide depuis la Nouvelle-Orléans jusqu’aux ports d’embarquement des bananes s’ils n’avaient dû approvisionner les comptoirs. Les autres griefs étaient de notoriété publique. Les médecins de la compagnie n’examinaient pas les malades mais les faisaient stationner en file indienne devant les dispensaires, et une infirmière leur déposait sur la langue une pilule couleur turquoise, qu’ils fussent atteints de paludisme, de blennorragie ou de constipation. Cette thérapeutique était si généralisée que les enfants se glissaient plusieurs fois dans la même file et, au lieu d’avaler les pilules, les emportaient chez eux pour marquer les numéros sortants au jeu de loto. Les ouvriers de la compagnie étaient entassés dans de misérables cabanes. Les ingénieurs, au lieu d’aménager des latrines, apportaient au camp, pour la Noël, une sorte de water portatif par groupes de cinquante personnes, et se livraient à des démonstrations publiques sur la façon de s’en servir pour les conserver en état le plus longtemps possible. Les avocats chenus, tout vêtus de noir, qui étaient venus assiéger autrefois le colonel Aureliano Buendia, et depuis lors étaient devenus fondés de pouvoir de la compagnie bananière, désamorçaient toutes ces accusations avec des expédients qui paraissaient relever de la magie. Lorsque les travailleurs eurent rédigé un cahier de doléances unanimement approuvé, ils passèrent un bon bout de temps à vainement vouloir le remettre aux officiels de la compagnie bananière. Dès qu’il connut l’accord auquel ils étaient parvenus, Mr. Brown fit accrocher au train son luxueux wagon de verre et disparut de Macondo avec les plus en vue des représentants de son entreprise. Néanmoins, quelques ouvriers découvrirent l’un d’eux le samedi suivant, dans un bordel, et lui firent signer un exemplaire du cahier de doléances alors qu’il était tout nu avec la femme qui avait accepté de l’attirer dans ce guet-apens. Les avocats, avec leurs figures d’enterrement, prouvèrent au tribunal que cet individu n’avait rien à voir avec la compagnie et, pour que personne ne mît en doute leur argumentation, le firent emprisonner comme usurpateur. Plus tard, Mr. Brown fut surpris en train de voyager incognito dans un wagon de troisième classe, et on lui fit signer un autre exemplaire dans les cahier de doléances. Le lendemain, il comparut devant le juge avec les cheveux teints en noir et parlant couramment espagnol. Les avocats prouvèrent que ce n’était pas là Mr Jack Brown, surintendant de la compagnie bananière, né à Prattville, Alabama, mais un inoffensif marchand de plantes médicinales, né à Macondo où il avait également été baptisé du nom de Dagoberto Fonseca. Peu de temps après, devant une nouvelle tentative des travailleurs, les avocats firent afficher dans quelques lieux publics le certificat de décès de Mr. Brown, authentifié par maints consuls et attachés d’ambassade, lequel faisait foi que le neuf juin dernier, il s’était trouvé écrasé à Chicago par une voiture de pompiers. Lassés de ce délire d’herméneutique, les travailleurs renoncèrent à s’adresser aux autorités de Macondo et remontèrent avec leurs doléances jusqu’aux tribunaux suprêmes. Arrivés là, les illusionnistes du droit prouvèrent que leurs réclamations n’avaient aucune valeur pour la simple raison que la compagnie bananière n’avait pas, n’avait jamais eu et n’aurait jamais de travailleurs à son service, mais qu’elle se bornait à les recruter occasionnellement et de façon toute temporaire. Ainsi furent dissipées la fable du jambon de Virginie, celles des pilules miraculeuses et des waters de la Nativité, et fut établi par arrêt du tribunal, avant d’être proclamé solennellement, que les travailleurs n’existaient pas.
La grève générale éclata. Les cultures furent interrompues à mi-chemin, les fruits se gâtèrent entre les fourches des arbres et les convois de cent-vingt wagons s’immobilisèrent dans les derniers embranchements. Les villages regorgèrent d’ouvriers désœuvrés. La rue aux Turcs retrouva tout son éclat dans ce samedi indéfiniment prolongé et, dans la salle de billards de l’hôtel de Jacob, il fallut organiser un roulement vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est là que se trouvait José Arcadio le Second le jour où on annonça que l’armée avait été chargée de rétablir l’ordre public. Bien qu’il ne fût pas homme à présages, cette nouvelle fut pour lui comme l’annonce de la mort qu’il avait attendue depuis cette lointaine matinée où le colonel Gerineldo Marquez lui avait permis d’assister à une exécution. Ce mauvais signe n’altéra pourtant pas sa solennité. Il joua le coup qu’il avait médité et ne manqua pas son carambolage. Peu après, le feu nourri des roulements de tambour, les aboiements du clairon, les cris, les piétinements précipités des gens lui indiquèrent que ce n’était pas seulement sa partie de billard qui venait enfin de s’achever, mais également cette partie muette et solitaire qu’il jouait avec lui-même depuis le petit matin de l’exécution. Il mit alors le nez dehors et les aperçut. C’étaient trois régiments dont le pas, au rythme du tambour de galériens, faisait trembler la terre. Leur haleine de dragon multicéphale chargea d’une vapeur pestilentielle l’atmosphère limpide de la mi-journée. Ils étaient petits, massifs, bestiaux. Ils suaient une sueur de cheval, leur odeur était celle de la viande macérée par le soleil et leur air intrépide, impénétrable et taciturne, celui des hommes des hauts plateaux. Bien qu’il leur fallût plus d’une heure pour défiler du premier jusqu’au dernier, on aurait pu penser qu’il ne s’agissait que de quelques escouades tournant en rond, tant ils paraissaient identiques les uns aux autres, fils de la même mère supportant avec le même air abruti le poids des sacs et des bidons de soldats, la honte de leurs fusils avec la baïonnette au canon, le chancre de l’obéissance aveugle et du sens de l’honneur. Ursula les entendit passer depuis son lit de ténèbres et leva la main en croisant deux doigts. Sainte Sophie de la Piété revint un instant à la vie, penchée sur la nappe brodée qu’elle finissait de repasser, et songea à son fils, José Arcadio le Second, lequel regarda défiler les derniers soldats devant la porte de l’hôtel de Jacob sans qu’un muscle de son visage tressaillit.
La loi martiale aurait permis à l’armée de jouer un rôle d’arbitre dans ce conflit mais il n’y eut aucune tentative de conciliation. Dès qu’ils se furent exhibés dans tout Macondo, les soldats rangèrent leurs fusils, coupèrent et chargèrent les bananes et firent de nouveau rouler les trains. Les travailleurs, qui s’étaient jusque-là contentés d’attendre, gagnèrent la montagne, armés des seules machettes qui étaient leurs outils de travail, et se mirent à saboter ce sabotage. Ils incendièrent les domaines et les comptoirs, détruisirent les voies ferrées pour empêcher le trafic des trains qui commençaient à se frayer un chemin avec des tirs de mitrailleuses, et sectionnèrent les lignes du télégraphe et du téléphone. Les ruisseaux se teignirent de sang. Mr. Brown, qui était bien vivant dans le poulailler électrifié, fut évacué de Macondo avec sa famille et celles d’autres de ses compatriotes, et tout ce monde fut conduit en lieu sûr sous la protection de l’armée. La situation menaçait de dégénérer en guerre civile aussi sanglante qu’inégale, quand les autorités appelèrent tous les travailleurs à se rassembler à Macondo. Par cet appel était annoncée pour le vendredi suivant la venue du commandant civil et militaire de la province, désireux de s’interposer dans le conflit.
José Arcadio le Second se trouvait parmi la foule qui s’était massée devant la gare dès le début de la matinée du vendredi. Il avait participé à une réunion de dirigeants syndicaux et avait été mandaté, avec le colonel Gavilan, pour se mêler à la foule et l’orienter suivant les circonstances. Il ne se sentait pas bien et malaxait contre son palais une pâte à goût de salpêtre depuis qu’il avait remarqué les nids de mitrailleuses disposés par l’armée tout autour de la petite place et les pièces d’artillerie destinées à protéger, derrière son réseau de barbelés, la cité de la compagnie bananière. Vers les midi, attendant un train qui n’arrivait pas, plus de trois mille personnes, parmi lesquelles des travailleurs, des femmes et des enfants, n’avaient plus trouvé place sur l’esplanade devant la gare et se pressaient dans les rues attenantes que l’armée boucla par des haies de mitrailleuses. Plus qu’une cérémonie de bienvenue, on aurait dit alors quelque foire pleine d’une joyeuse animation. On avait déménagé les stands des marchands de fritures et les débits de boissons de la rue aux Turcs, et les gens supportaient avec un très beau courage l’ennui de l’attente et le soleil brûlant. Peu avant trois heures, le bruit courut que le train n’arriverait pas avant le lendemain. La foule fatiguée laissa échapper un soupir de découragement. Un lieutenant de l’armée se hissa alors sur le toit de la gare où se trouvaient quatre nids de mitrailleuses pointées sur la multitude, et une sonnerie se fit entendre pour réclamer silence. À côté de José Arcadio le Second se tenait une très grosse femme, pieds nus, accompagnée de deux enfants qui pouvaient avoir quatre et sept ans. Elle prit le plus jeune dans ses bras et demanda à José Arcadio le Second, sans même le connaître, de soulever l’autre pour qu’il entendit mieux ce qui allait se dire. José Arcadio le Second mit l’enfant à califourchon sur ses épaules. Bien des années plus tard, ce même enfant devait raconter encore, sans être cru de personne, comment il avait vu le lieutenant, un pavillon de gramophone en guise de porte-voix, donner lecture du décret n° 4 du commandant civil et militaire de la province. Ce décret était signé par le général Carlos Cortes Vargas ainsi que par son secrétaire, le major Enrique Garcia Isaza, et, en trois articles de quatre-vingts mots, qualifiait les grévistes de bande de malfaiteurs et donnait pouvoir à l’armée de les abattre à vue.
Le décret lu, tandis que s’élevaient des huées de protestations assourdissantes, un capitaine prit la place du lieutenant sur le toit de la gare et, avec le pavillon de gramophone, fit signe qu’il voulait parler. La foule redevint silencieuse.
— Mesdames et messieurs, fit le capitaine d’une voix faible, lente et un peu fatiguée, vous avez cinq minutes pour dégager le terrain.
Les sifflets et les cris redoublés étouffèrent la sonnerie de clairon qui annonçait le commencement de ce délai. Personne ne bougea.
— Les cinq minutes se sont écoulées, reprit le capitaine sur le même ton. Encore une minute et l’on fera feu.
José Arcadio le Second, glacé de sueur, se déchargea de l’enfant qu’il portait sur les épaules et le rendit à la femme. « Ces cons serait capables de tirer », murmura-t-elle. José Arcadio le Second n’eut pas le temps de répondre car, au même moment, il reconnut la voix rauque du colonel Gavilan qui faisait écho, dans un cri, aux paroles de la femme. Grisé par la tension de la foule, par la densité merveilleuse de son silence, et convaincu de plus que rien ne ferait bouger cette multitude pétrifiée par la fascination de la mort, José Arcadio le Second se haussa sur la pointe des pieds, au-dessus des têtes qu’il avait devant lui, et, pour la première fois de sa vie, éleva la voix :
— Bande de cons ! s’écria-t-il. On vous fait cadeau de la minute qui vous manque !
À peine eut-il lancé son cri que se produisit quelque chose qui ne suscita en lui aucune épouvante mais une sorte d’hallucination. Le capitaine donna ordre de tirer et quatorze nids de mitrailleuses lui répondirent aussitôt. Mais tout avait l’air d’une opérette. On aurait dit que les mitrailleuses avaient été chargées avec de fausses munitions de feu d’artifice car si l’on entendait leurs cliquetis haletants, si l’on apercevait leurs crachats incandescents, on ne remarquait pas la plus légère réaction, pas une voix, pas même un soupir dans cette foule compacte qui paraissait soudée par une soudaine invulnérabilité. Tout à coup, d’un côté de la gare, monta un cri de mort et le charme en fut brutalement rompu : « Aaaaïe, ma mère ! » Une poussée sismique, une éructation volcanique, un rugissement de cataclysme firent explosion au milieu de la foule avec une force de propagation extraordinaire. José Arcadio le Second eut à peine le temps de soulever l’enfant tandis que la mère et l’autre étaient absorbés par cette foule centrifugée par la panique.
Bien des années plus tard, l’enfant devait encore raconter, bien que ses voisins continuassent de le prendre pour un vieux radoteur, comment José Arcadio le Second l’avait soulevé au-dessus de sa tête et s’était laissé entraîner, presque dans les airs, comme porté par la terreur de la foule sur laquelle il flottait, en direction d’une rue adjacente. La position privilégiée de l’enfant lui permit de voir, au même moment, la masse emballée qui commençait à atteindre le coin de la rue et la rangée de mitrailleuses qui ouvrit le feu. Plusieurs voix hurlèrent en même temps :
— Plaquez-vous au sol ! Plaquez-vous au sol !
Déjà les premières lignes l’avaient fait, balayées par les rafales de mitraille. Les survivants, au lieu de se plaquer au sol, voulurent revenir sur la petite place et c’est alors que la panique comme un coup de queue de dragon, les envoya rouler en grosses vagues serrées contre la houle compacte qui venait en sens inverse, refoulée par un coup de queue de dragon de la rue opposée où d’autres mitrailleuses tiraient également sans relâche. Ils étaient coincés dans cet enclos, pris dans un tourbillon gigantesque qui fut peu à peu réduit à son épicentre dans la mesure où la frange circulaire se trouvait systématiquement découpée, comme on pèle un oignon, par les cisailles insatiables et bien réglées de la mitraille. L’enfant remarqua une femme agenouillée, les bras en croix, dans un espace dégagé mystérieusement épargné par la fusillade. C’est en cet endroit que le déposa José Arcadio le Second au moment où il allait s’écrouler, la figure en sang, avant que la gigantesque cohue ne vint balayer à son tour cet espace vide, avec la femme agenouillée, le haut ciel lumineux de la saison sèche, et ce putain de monde où Ursula Iguaran avait vendu tant et tant de ses petits animaux en caramel.
Quand José Arcadio le Second revint à lui, il était étendu sur le dos dans les ténèbres. Il se rendit compte qu’il roulait dans un interminable et silencieux convoi, qu’il avait les cheveux collés par le sang coagulé et que tous ses os lui faisaient mal. Il se sentit une irrésistible envie de dormir. Il s’apprêtait à sombrer dans le sommeil pendant de nombreuses heures, délivré de toute terreur, de toute horreur, et il se mit à l’aise sur le côté qui le faisait le moins souffrir ; ce n’est qu’alors qu’il découvrit qu’il était couché sur des morts. Hormis le couloir central, il n’y avait pas un espace libre dans tout le wagon. Il avait dû s’écouler plusieurs heures depuis le massacre car les cadavres avaient la même température que les plâtres en automne, la même consistance d’écume pétrifiée, et ceux qui les avaient chargés dans le wagon avaient pris le temps de les ranger en bon ordre et dans le bon sens, tout comme étaient transportés les régimes de bananes. José Arcadio le Second voulut fuir ce cauchemar et se traîna de wagon en wagon, dans le sens de la marche du train, et à la faveur des éclairs qui s’allumaient soudain entre les lattes de bois au passage des villages endormis, il voyait les morts hommes, les morts femmes et les morts enfants qu’on emmenait pour les précipiter à la mer comme des régimes de bananes au rebut. Il ne put reconnaître qu’une femme qui vendait des rafraîchissements sur la place, ainsi que le colonel Gavilan qui tenait encore, enroulé autour de la main, le ceinturon à boucle d’argent de Morelia avec lequel il avait essayé de se frayer un chemin dans l’affolement général. Lorsqu’il eut atteint le premier wagon, il fit un saut dans les ténèbres et resta étendu dans le fossé jusqu’à ce que le convoi eût fini de passer. C’était le plus long qu’il eût jamais vu, presque deux cents wagons de marchandises, avec une locomotive à chaque bout et une troisième au milieu. Aucune lumière n’y était accrochée, pas même les feux de position rouges et verts, et il se glissait avec une célérité nocturne et feutrée. Sur le toit des wagons, on pouvait voir les formes confuses et sombres des soldats avec leurs mitrailleuses en batterie.
Il était minuit passé quand s’abattit une averse torrentielle. José Arcadio le Second ignorait où il avait sauté mais il savait qu’en marchant en sens contraire à celui du train, il parviendrait à Macondo. Au bout de plus de trois heures de marche, trempé jusqu’aux os, avec un mal de tête terrible, il put discerner les premières maisons dans la lumière du petit matin. Attiré par l’odeur de café, il pénétra dans une cuisine où se tenait une femme, un enfant dans les bras, penchée au-dessus de son fourneau.
— Bonjour, lui dit-il, à bout de forces. Je m’appelle Buendia, José Arcadio le Second.
Il prononça son nom au complet, en détachant les syllabes, pour se convaincre lui-même qu’il était bien en vie. Il eut raison de le faire car la femme, voyant sur le pas de la porte cette silhouette sale et sinistre, la tête et les vêtements souillés de sang, touchée par la solennité de la mort, avait cru à une apparition. Elle le connaissait. Elle lui apporta une couverture pour qu’il s’en couvrît tandis que ses vêtements sécheraient au-dessus de l’âtre, elle lui mit de l’eau à chauffer pour laver sa blessure qui n’était qu’une simple écorchure, et lui donna un linge propre pour se bander la tête. Puis elle lui servit une tasse de café sans sucre, comme on lui avait dit que le buvaient les Buendia, il étendit ses vêtements près du feu.
José Arcadio le Second attendit pour parler d’avoir fini de boire son café.
— Ils devaient être au moins trois mille, murmura-t-il.
— Quoi donc ?
— Les morts, expliqua-t-il. Ce devait être tous ceux qui se trouvaient à la gare.
La femme le considéra avec pitié. « Il n’y a pas eu de morts par ici, lui dit-elle. Depuis l’époque de ton oncle, le colonel, il ne s’est rien passé à Macondo. » Dans trois cuisines où s’arrêta José Arcadio le Second avant d’arriver jusque chez lui, on lui répéta la même chose : « Il n’y a pas eu de morts. » Il passa par la petite place de la gare, vit les tables où l’on mangeait les fritures empilées les unes sur les autres, et là non plus ne trouva nulle trace de l’hécatombe. Les rues étaient désertes sous la pluie persistante et les maisons demeuraient fermées, sans apparence de vie intérieure. Le seul signe humain fut la première sonnerie de cloches appelant à la messe. Il frappa à la porte du colonel Gavilan. Une femme enceinte, qu’il avait maintes fois rencontrée, lui referma la porte au nez. « Il est parti, lui dit-elle d’un air effrayé. Il est retourné dans son pays. » L’entrée principale du poulailler entouré de barbelés était gardée comme à l’accoutumée par deux policiers locaux qui avaient l’air changés en statues, sous la pluie, avec leurs casques et leurs cirés. Dans leur petite rue à l’écart, les noirs antillais chantaient en chœur les psaumes du samedi. José Arcadio le Second passa par-dessus la clôture du patio et entra dans la maison par la cuisine. Sainte Sophie de la Piété éleva à peine la voix : » Que Fernanda ne te voie pas, lui dit-elle. Elle était en train de sortir du lit il y a un moment. » Comme si elle s’acquittait de quelque pacte jamais prononcé, elle conduisit son fils jusqu’à la chambre aux pots, lui arrangea le lit de sangle tout branlant de Melquiades et, vers deux heures de l’après-midi, tandis que Fernanda faisait la sieste, elle lui fit passer par la fenêtre un plateau de nourriture.
Aureliano le Second avait dormi à la maison, la pluie l’y ayant surpris, et, vers trois heures de l’après-midi, il était encore là à attendre qu’elle cessât. Secrètement informé par Sainte Sophie de la Piété, il rendit alors visite à son frère dans la chambre de Melquiades. Lui non plus ne voulut pas croire à l’histoire du massacre ni au cauchemar du train chargé de morts qui roulait vers la mer. La veille au soir, on avait lu une adresse spéciale au pays pour informer les gens que les ouvriers s’étaient pliés à l’ordre d’évacuation de la gare et avaient repris le chemin de chez eux en cortèges pacifiques. Cet avis disait également que les dirigeants syndicaux, avec un sens élevé du patriotisme, avaient réduit leurs revendications à deux points : réforme des services médicaux et édification de latrines sur les lieux d’habitation. Plus tard, on fut informé qu’aussitôt que les chefs militaires eurent obtenu l’accord des travailleurs, ils s’empressèrent d’en communiquer le contenu à Mr. Brown qui ne se contenta pas d’accepter les nouvelles conditions mais offrit de régaler la population pendant trois jours afin de célébrer la fin du conflit. Néanmoins, lorsque les militaires lui demandèrent pour quelle date on pouvait annoncer la signature de l’accord, il contempla par la fenêtre le ciel strié d’éclairs et eut un morne geste d’expectative.
— Ce sera pour quand la pluie cessera, dit-il. Tant qu’elle tombera, toutes nos activités sont suspendues.
Cela faisait trois mois qu’il ne pleuvait pas et on était en pleine époque de sécheresse. Mais à peine Mr Brown eut-il fait part de sa décision que dégringola sur toute la zone bananière l’averse torrentielle qui surprit José Arcadio le Second sur le chemin de Macondo. Une semaine plus tard, il pleuvait encore. La version officielle, mille fois répétée et rabâchée dans tout le pays par tous les moyens d’information dont avait pu disposer le gouvernement, finit par s’imposer : il n’y avait pas eu de morts, les travailleurs satisfaits étaient rentrés avec leurs familles et la compagnie bananière suspendait ses activités jusqu’à ce que la pluie cessât. La loi martiale était maintenue en vigueur pour le cas où il s’avérerait nécessaire de prendre des mesures d’urgence contre la famine consécutive à cette averse interminable, mais les troupes étaient consignées. Dans la journée, les soldats déambulaient à travers les torrents des rues, les pantalons retroussés jusqu’à mi-jambes, jouant avec les enfants aux naufrages. Durant la nuit, après le couvre-feu, ils défonçaient les portes à coups de crosse, sortaient du lit les suspects et les embarquaient pour un voyage sans retour. Il s’agissait toujours de la recherche et de l’extermination des malfaiteurs, assassins, incendiaires et autres rebelles du décret numéro quatre, mais les militaires refusaient de l’avouer aux parents mêmes de leurs victimes qui venaient envahir le bureau de l’état-major en quête de nouvelles. « Vous avez sûrement rêvé, disaient les officiers avec insistance. À Macondo, il ne s’est rien passé, il ne se passe rien et il ne se passera jamais rien. Ce village est un village heureux. » Ainsi vinrent-ils à bout de l’extermination des responsables syndicaux.
Le seul et unique survivant fut José Arcadio le Second. Une nuit de février, on entendit, parfaitement reconnaissables, les coups de crosse contre la porte. Aureliano le Second, qui attendait toujours que la pluie cessât pour sortir, s’en vint ouvrir à six soldats sous le commandement d’un officier. Dégouttant de pluie, sans prononcer une parole, ils fouillèrent la maison pièce après pièce, armoire après armoire, des salles jusqu’au grenier. Ursula se réveilla lorsqu’ils firent la lumière dans sa chambre, et, tout le temps que dura la perquisition, ne laissa pas échapper un soupir mais garda ses doigts en croix, tournés vers les soldats et les suivant dans leurs va-et-vient. Sainte Sophie de la Piété parvint à avertir José Arcadio le Second, qui dormait dans la chambre de Melquiades, mais il comprit qu’il était trop tard pour essayer de fuir. Sainte Sophie de la Piété referma alors la porte et il passa sa chemise, enfila ses souliers et s’assit sur le lit de camp en attendant leur venue. Au même moment, ils étaient en train de fouiller l’atelier d’orfèvrerie. Après avoir fait ouvrir le cadenas, l’officier avait rapidement balayé la pièce avec sa lanterne, le temps d’apercevoir l’établi et la vitrine, avec les flacons d’acide et les outils toujours à la même place où les avait laissés leur propriétaire, et il eut l’air de comprendre que, dans cette pièce, ne vivait personne. Cependant, il demanda finement à Aureliano le Second s’il était orfèvre, et ce dernier lui expliqua qu’ils se trouvaient dans l’atelier du colonel Aureliano Buendia. « C’est bien ça », dit l’officier, et il fit la lumière pour organiser une perquisition si minutieuse que ne purent leur échapper les dix-huit petits poissons en or qui n’avaient pas été refondus, cachés derrière la rangée de flacons dans leur écuelle en fer-blanc. L’officier les examina un à un sur l’établi et, dès ce moment, s’humanisa tout à fait. « Sauf votre permission, j’aimerais bien en emporter un, dit-il. Il fut un temps où c’était un signe de reconnaissance de la subversion, mais à présent c’est devenu une relique. » L’homme était jeune, presque un adolescent, n’avait rien d’un couard et, bien que cela ne fût pas apparu jusqu’alors, attirait naturellement la sympathie. Aureliano le Second lui fit cadeau du petit poisson. L’officier le glissa dans la poche de sa chemise, les yeux brillants comme ceux d’un enfant, et refit tomber les autres dans l’écuelle pour les replacer où il les avait trouvés.
— C’est un souvenir qui n’a pas de prix, dit-il. Le colonel Aureliano Buendia fut un des plus grands hommes de notre histoire.
Cette soudaine humanisation ne modifia pourtant en rien son attitude professionnelle. Devant la chambre de Melquiades, qui était de nouveau cadenassée, Sainte Sophie de la Piété misa sur un dernier espoir : « Ça doit faire un siècle que personne ne loge plus dans cette pièce. » L’officier la fit ouvrir, la parcourut du faisceau de sa lampe ; Aureliano le Second et Sainte Sophie de la Piété aperçurent les yeux mauresques de José Arcadio le Second au moment où son visage se trouva balayé par la lumière, et ils comprirent qu’à ce moment prenait fin une angoisse et en commençait une autre qui ne trouverait d’apaisement que dans la résignation. Mais l’officier continua d’inspecter la pièce à l’aide de sa lanterne et ne fit montre d’aucun intérêt particulier jusqu’à ce qu’il eût découvert les soixante-deux petits pots de chambre entassés les uns sur les autres dans les armoires. Il fit alors la lumière. José Arcadio le Second était assis sur le bord du lit de camp, prêt à bondir hors de la pièce, plus solennel et songeur que jamais. Au fond s’alignaient les étagères avec les livres décousus, les rouleaux de parchemin, et, propre et bien rangée, la table de travail ; l’encre était encore fraîche dans les encriers. Il y avait dans l’air la même pureté, la même diaphanéité, le même privilège contre la poussière et la destruction qu’avait connus dans son enfance Aureliano le Second, et que seul le colonel Aureliano Buendia n’avait pu percevoir. Mais l’officier ne s’intéressa qu’aux pots de chambre.
— Combien de personnes vivent sous ce toit ? demanda-t-il.
— Cinq.
L’officier resta naturellement sans comprendre. Son regard s’arrêta sur la zone où Aureliano le Second et Sainte Sophie de la Piété continuaient de voir José Arcadio le Second, et ce dernier se rendit compte également que le militaire était en train de le fixer sans le voir. Puis il éteignit et referma la porte. En l’entendant parler aux soldats, Aureliano le Second comprit que le jeune militaire venait de voir la chambre avec les mêmes yeux que, jadis, le colonel Aureliano Buendia.
— C’est vrai que personne n’a vécu dans cette chambre depuis au moins un siècle, dit l’officier à ses soldats. Il doit même y avoir des couleuvres.
Lorsque la porte se fut refermée, José Arcadio le Second eut la certitude que sa guerre était terminée. Bien des années auparavant, le colonel Aureliano Buendia lui avait parlé de la fascination de la guerre et avait essayé d’en témoigner par d’innombrables exemples tirés de sa propre expérience. Il l’avait cru. Mais cette nuit-là, quand les militaires l’eurent regardé sans le voir alors qu’il songeait à la tension de ces derniers mois, à la vie misérable en prison, à la panique qui avait régné autour de la gare, au train chargé de morts, José Arcadio le Second en arriva à la conclusion que le colonel Aureliano Buendia n’avait été rien de plus qu’un cabotin ou qu’un imbécile. Il ne comprenait pas qu’il lui eût fallu tant de mots pour expliquer ce qu’il avait ressenti à la guerre, si un seul mot pouvait suffire : la peur. Dans la chambre de Melquiades, en revanche, protégé par la lumière surnaturelle, par le bruit de la pluie, par la sensation d’être invisible, il trouva le repos qu’il n’avait connu à aucun moment de sa vie passée, et seule persista en lui la peur d’être enterré vivant. Il s’en ouvrit à Sainte Sophie de la Piété qui lui apportait ses repas quotidiens, et elle lui promit de tout faire pour rester en vie au-delà de ses propres forces, afin de s’assurer qu’on ne l’enterrerait que mort. Débarrassé de toute crainte, José Arcadio le Second se consacra dès lors à lire et à relire maintes fois les parchemins de Melquiades, avec d’autant plus de plaisir qu’il les comprenait moins. Il s’accoutuma au bruit de la pluie qui, au bout de deux mois, ne fut plus qu’une nouvelle forme du silence ; seules perturbaient encore sa solitude les entrées et les sorties de Sainte Sophie de la Piété. Aussi la supplia-t-il de laisser ses repas sur le rebord de la fenêtre et de remettre le cadenas sur la porte. Le reste de la famille l’oublia, même Fernanda qui ne vit aucun inconvénient à le laisser là quand elle apprit que les six militaires l’avaient vu sans le reconnaître. Au bout de mois de cette retraite, l’armée ayant quitté Macondo Aureliano le Second alla retirer le cadenas, cherchant quelqu’un avec qui bavarder en attendant que la pluie cessât. Dès qu’il eut ouvert la porte, il se sentit assailli par l’odeur pestilentielle des pots de chambre disposés par terre et dont chacun avait de nombreuses fois servi. José Arcadio le Second, rongé par la pelade, indifférent à ces émanations nauséabondes qui rendaient l’atmosphère irrespirable, continuait à lire et à relire les incompréhensibles parchemins. Il était éclairé par une sorte de rayonnement séraphique. C’est à peine s’il leva les yeux lorsqu’il sentit la porte s’ouvrir mais ce regard suffit à son frère pour y lire la répétition de l’irréparable destin de leur arrière-grand-père.
— Ils étaient plus de trois mille, se borna à dire José Arcadio le Second. Maintenant, je suis sûr que c’étaient tous ceux qui se trouvaient à la gare.
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