Cent ans de solitude

Gabriel García Márquez · Chapitre 12 sur 21

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Cent ans de solitude

Chapitre XI

 

Le mariage faillit tourner court au bout de deux mois du fait qu’Aureliano le Second, voulant réparer ses torts envers Petra Cotes, fit exécuter son portrait, vêtue en reine de Madagascar. Lorsque Fernanda l’apprit, elle boucla à nouveau ses malles de jeune mariée et quitta Macondo sans dire adieu. Aureliano le Second la rattrapa sur le chemin du marigot. Après maintes prières et promesses de s’amender, il parvint à la ramener à la maison, et laissa tomber sa concubine.

Petra Cotes, consciente de sa force, ne parut pas se faire de souci. C’était elle qui avait fait de lui un homme. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, elle l’avait sorti du cabinet de travail de Melquiades, la tête pleine d’idées fantastiques et sans aucun contact avec la réalité, et elle lui avait donné sa place dans le monde. La nature en avait fait un être renfermé, farouche, porté sur la méditation solitaire, mais elle lui avait modelé un tempérament à l’opposé de celui-là, plein de vie, expansif, elle l’avait ouvert, lui avait communiqué sa joie de vivre, le plaisir de faire la noce et de jeter l’argent par les fenêtres, et l’avait ainsi transformé au-dedans comme au-dehors en l’homme auquel elle avait rêvé pour elle-même depuis l’adolescence. Il s’était donc marié, comme tôt ou tard se marient les garçons qu’on a enfantés. Il n’osa pas l’en avertir à l’avance. En l’occurrence, il se comporta de manière si puérile qu’il en vint à feindre de fausses rancœurs, des ressentiments imaginaires, cherchant tout ce qui pourrait inciter Petra Cotes à prendre l’initiative de la rupture. Un jour qu’Aureliano le Second lui adressait injustement quelque reproche, elle évita de tomber dans le piège et mit les choses au point :

— Ce qu’il y a, lui dit-elle, c’est que tu veux épouser la reine.

Aureliano le Second, tout honteux, simula un collapsus dû à la colère, se déclara incompris et outragé, et cessa de lui rendre visite. Petra Cotes, sans se départir un seul instant de sa superbe assurance de fauve au repos, prêta l’oreille à la musique et aux pétarades de la noce, à l’effréné tohu-bohu des réjouissances publiques, comme si tout cela n’avait été qu’une nouvelle frasque d’Aureliano le Second. Elle tranquillisait d’un sourire ceux qui venaient s’apitoyer sur son sort : « Ne vous en faites pas, leur disait-elle. Chez moi, ce sont les reines qui font mes commissions. » À une voisine qui lui apportait des cierges fabriqués à dessein pour allumer autour du portrait de l’amant perdu, elle répondit avec une mystérieuse assurance :

— La seule bougie qui le fera revenir est toujours allumée.

Comme elle l’avait prévu, Aureliano le Second s’en retourna chez elle dès que fut achevée la lune de miel. Il se fit accompagner de ses compagnons de toujours, d’un photographe ambulant, et apporta le costume et la cape d’hermine maculée de sang que Fernanda avait portés le jour du carnaval. Dans la chaleur des festivités qui eurent lieu cet après-midi-là, il fit habiller Petra Cotes en reine, la couronna souveraine absolue et à vie de Madagascar, et distribua à ses amis des tirages du portrait qui fut fait d’elle. Non seulement elle se prêta au jeu, mais, dans le secret de son cœur, elle eut pitié de lui en songeant à la peur bleue qu’il avait dû éprouver pour imaginer pareille extravagance afin de se réconcilier avec elle. À sept heures du soir, encore costumée en reine, elle le reçut dans son lit. Cela faisait à peine deux mois qu’il était marié mais elle se rendit compte sur-le-champ que les choses n’allaient pas très fort dans le lit conjugal, et elle se complut dans les délices de la vengeance consommée. Pourtant, deux jours plus tard, lorsque, n’osant revenir lui-même, il dépêcha un intermédiaire pour régler les modalités de la séparation, elle comprit qu’il lui faudrait plus de patience que prévu, car il paraissait disposé à se sacrifier pour sauver les apparences. Là encore, elle ne se fit pas de mauvais sang. Derechef elle facilita les choses en faisant montre d’une soumission qui renforça l’avis général selon lequel ce n’était qu’une pauvre femme, et pour tout souvenir ne garda d’Aureliano le Second qu’une paire de bottines vernies dont il voulait, avait-il précisé, qu’on le chaussât dans son cercueil. Elle les conserva au fond d’une malle, enveloppées dans des chiffons, et se prépara à nourrir une attente sans désespoir.

— Il faudra bien qu’il revienne tôt ou tard, se disait-elle, ne serait-ce que pour enfiler ces bottines.

Elle n’eut pas à attendre autant qu’elle le supposait. En fait, depuis sa nuit de noces, Aureliano le Second avait compris qu’il retournerait chez Petra Cotes bien avant le jour où il lui faudrait chausser ses bottines vernies : Fernanda était une femme perdue pour le monde. Elle était née et avait grandi à mille kilomètres de la mer, dans une cité lugubre que sillonnaient encore, au long des ruelles pavées, cahotant dans les nuits d’épouvante, les carrosses des vice-rois. Trente-deux clochers sonnaient le glas des morts à six heures de l’après-midi. Nul ne vit jamais le soleil entrer dans la demeure seigneuriale dallée de pierres funéraires. L’air avait cessé de vivre dans les cyprès du patio, les pâles tentures des chambres et sous les arcades suintantes du jardin aux tubéreuses. Jusqu’à l’âge de la puberté, Fernanda ne reçut d’autres nouvelles du monde que les gammes mélancoliques exécutées au piano depuis une maison voisine par quelqu’un qui, des années et des années durant, prit la liberté de ne jamais faire la sieste. Dans la chambre de sa mère malade, toute verte et jaune sous la poussiéreuse lumière qui tombait des vitraux, elle prêtait l’oreille à ces exercices musicaux auxquels on se livrait avec application, ténacité et découragement à la fois, et elle songeait que cette musique était dans le monde alors qu’elle-même languissait à tresser des couronnes de palmes funéraires. Suant à grosses gouttes sous l’effet de la fièvre de cinq heures de l’après-midi, sa mère lui parlait des splendeurs du passé. Toute petite, par une nuit de lune, Fernanda avait vu une très belle femme vêtue de blanc traverser le jardin en direction de la chapelle. Ce qui l’inquiéta le plus dans la vision fugace de cette femme, ce fut qu’elle la sentit en tous points semblable à elle-même, comme si elle s’était vue vingt ans après. « C’est ton arrière-grand-mère, la reine, lui dit sa mère entre deux quintes de toux. La tête lui a tourné en coupant une branche de tubéreuse, et elle en est morte. » Nombre d’années plus tard, lorsqu’elle commença à se sentir ressembler à son arrière-grand-mère, Fernanda se prit à douter de la vision de son enfance, mais sa mère lui fit reproche de son incrédulité.

— Nous sommes immensément riches et puissants, lui dit-elle. Un jour, tu seras reine.

Elle le crut, bien qu’ils ne se missent à la longue table couverte de nappes de lin et de vaisselle d’argent que pour prendre une tasse de chocolat à l’eau avec un morceau de cassonade. Jusqu’au jour de son mariage elle rêva d’un règne de légende bien que son père, don Fernando, dût hypothéquer la maison pour lui acheter son trousseau. Ce n’était pas ingénuité, ni folie des grandeurs. On l’avait éduquée ainsi. Depuis qu’elle était parvenue à l’âge de raison, elle se rappelait qu’on lui faisait faire ses besoins dans un petit pot de chambre en or à l’écusson aux armes de la famille. C’est à douze ans qu’elle sortit pour la première fois de chez elle, dans une voiture attelée qui n’eut que deux rues à traverser pour la conduire au couvent. Ses condisciples furent étonnées de la voir tenue à l’écart, assise sur une chaise à très haut dossier, et de ce qu’elle ne se mêlât pas à leurs jeux durant là récréation. « Elle est différente, expliquaient les sœurs. C’est qu’elle va être reine. » Ses compagnes le crurent, car c’était déjà la plus jolie, la plus distinguée, la plus pudique jeune fille qu’il leur avait jamais été donné de voir. Au bout de huit années, ayant appris à versifier en latin, à jouer du clavecin, à parler fauconnerie avec les hommes et apologétique avec les archevêques, à élucider les affaires d’État avec les gouvernants étrangers et les affaires de Dieu avec le pape, elle s’en revint chez ses parents tresser les palmes funéraires. Elle trouva la maison mise à sac. Il restait à peine quelques meubles indispensables, les candélabres et le service en argent : les ustensiles domestiques avaient été vendus un à un pour payer ce qu’avait coûté son éducation. Sa mère avait succombé aux poussées de fièvre de la tombée du jour. Son père, don Fernando, tout habillé de noir, étranglé par son col dur, une chaîne d’or en travers de la poitrine, lui remettait chaque lundi une pièce d’argent pour faire face aux dépenses du foyer et emportait les couronnes funéraires confectionnées dans la semaine qui venait de s’achever. Il passait la plus grande partie de la journée enfermé dans son bureau et, les rares fois où il mettait le nez dehors, il rentrait avant six heures pour dire son chapelet avec elle. Il ne fut l’ami intime de personne. Jamais elle n’entendit parler des guerres qui saignèrent à blanc le pays. Jamais elle ne manqua d’entendre les exercices au piano vers trois heures de l’après-midi. Elle commençait même à ne plus se faire d’illusions sur son avenir de reine quand, péremptoires, retentirent deux coups de heurtoir à la porte du vestibule : elle ouvrit à un militaire de belle prestance, aux manières cérémonieuses, qui portait une cicatrice à la joue et une médaille d’or sur la poitrine. Il alla s’enfermer avec son père dans le bureau. Au bout de deux heures, celui-ci s’en vint la chercher à l’atelier de couture : « Préparez vos affaires, lui dit-il. Vous avez un long voyage à accomplir. » C’est ainsi qu’on la conduisit jusqu’à Macondo. En un jour, d’un seul coup brutal, la vie lui assena tout le poids d’une réalité que ses parents avaient passé tant d’années à lui dissimuler. De retour à la maison, elle se cloîtra dans sa chambre pour pleurer, indifférente aux prières et aux explications de don Fernando, essayant d’oublier la brûlure que lui avait laissée cette farce si extraordinaire. Elle s’était juré ne plus sortir de sa chambre jusqu’à sa mort quand Aureliano le Second vint la chercher. Ce fut par un inconcevable coup de chance, car dans sa stupéfaction indignée, dans l’état de fureur où l’avait mise sa propre honte, elle lui avait menti afin qu’il ne connût jamais sa véritable identité. Les seuls indices réels dont disposait Aureliano le Second au moment de partir à sa recherche, étaient sa façon de parler des habitants des hauts plateaux, qu’on ne pouvait confondre avec aucune autre, ainsi que son métier de tresseuse de palmes funéraires. Il la chercha comme un forcené. Faisant preuve d’une témérité aussi effarante que celle de José Arcadio Buendia quand il traversa la sierra pour fonder Macondo, d’un orgueil aussi aveugle que celui d’Aureliano Buendia quand il déclencha toutes ses guerres inutiles, d’une ténacité aussi insensée que celle d’Ursula tout le temps qu’elle assura la survie de sa descendance, ainsi Aureliano le Second rechercha-t-il Fernanda, sans se décourager un seul instant. Lorsqu’il s’enquit de l’endroit où l’on vendait des palmes funéraires, on le conduisit d’une maison à l’autre pour qu’il choisit les meilleures. Lorsqu’il demanda où se trouvait la plus belle femme qu’il eût été donné de voir sur cette terre, toutes les mères lui amenèrent leurs filles. Il se perdit dans des défilés embrumés, des espaces de temps réservés à l’oubli, des labyrinthes de désillusion. Il traversa un désert tout jaune où l’écho répétait les pensées qu’on avait dans la tête, et où l’anxiété suscitait des mirages prémonitoires. Au bout de plusieurs semaines sans résultat, il parvint jusqu’à une cité inconnue où toutes les cloches sonnaient le glas. Bien qu’il ne les eût jamais vus par le passé, et que personne ne les lui eût décrits, il reconnut sur-le-champ les murs rongés par le sel des os, les balcons vermoulus dont les champignons faisaient éclater le bois, et, cloué sur une porte d’entrée, presque effacé par la pluie, le petit carton le plus triste du monde : Couronnes funéraires à vendre. Entre ce moment et le petit matin gelé où Fernanda quitta la maison sous la garde de la mère supérieure, c’est à peine si les sœurs eurent le temps de coudre le trousseau et d’entasser dans des malles au nombre de six les candélabres, le service en argent et le petit pot de chambre en or, ainsi que les innombrables et inutilisables débris d’une catastrophe familiale qui avait attendu deux siècles pour se consommer. Don Fernando déclina l’invitation qui lui fut faite de les accompagner. Il promit de s’y rendre plus tard, quand il en aurait fini avec ses affaires en cours, et, dès qu’il eut donné sa bénédiction à sa fille, il alla s’enfermer à nouveau dans son bureau pour lui écrire ces sortes de faire-part aux douloureuses images, marqués aux armes de la famille, qui devaient être, entre Fernanda et son père, le premier contact humain de toute leur existence. Pour elle, ce fut sa vraie date de naissance. Pour Aureliano le Second, ce fut presque simultanément le début et la fin du bonheur.

Fernanda portait sur elle un précieux almanach avec de petites clefs dorées, dans lequel son directeur de conscience avait marqué à l’encre violette les jours d’abstinence dans les rapports entre époux. En retirant la Semaine sainte, les dimanches, les fêtes de précepte, les premiers vendredis du mois, les retraites, les sacrifices et les empêchements périodiques, la partie utile de son annuaire se réduisait à quarante-deux jours éparpillés dans une forêt de croix violettes. Aureliano le Second, convaincu que le temps ne tarderait pas à coucher ce réseau de barbelés hostiles, prolongea les réjouissances de la noce bien au-delà de la durée prévue. Épuisée de jeter aux ordures tant et tant de bouteilles vides de brandy et de champagne qui eussent fini par envahir la maison, mais intriguée dans le même temps de voir les jeunes mariés dormir à des heures différentes et faire chambre à part alors que continuaient les pétarades, la musique et les sacrifices de bêtes, Ursula se souvint de sa propre expérience et se demanda si Fernanda ne portait pas elle aussi une ceinture de chasteté qui provoquerait tôt ou tard les quolibets de tout le village et donnerait naissance à une tragédie. Mais Fernanda lui avoua qu’elle laissait tout simplement passer deux semaines avant de permettre à son époux de la toucher pour la première fois. Passé ce délai, en effet, elle ouvrit la porte de sa chambre, résignée au sacrifice comme l’eût été quelque victime expiatoire, et Aureliano le Second put contempler la plus belle femme de la terre, l’éclat de ses yeux d’animal effrayé, et ses longs cheveux cuivrés étalés sur l’oreiller. Il était si fasciné par cette vision qu’il resta un moment sans se rendre compte que Fernanda avait revêtu une chemise de nuit blanche qui lui descendait jusqu’aux chevilles, avec des manches jusqu’aux poignets et une grande boutonnière de forme ronde, ourlée d’exquise manière, à hauteur du ventre. Aureliano le Second ne put retenir une explosion de rire.

— Voici la chose la plus obscène que j’aie vue de ma vie ! s’écria-t-il avec un éclat de rire qui retentit dans toute la maison. Je me suis marié avec une petite sœur des pauvres ! Au bout d’un mois, n’ayant toujours pas obtenu que son épouse ôtât sa chemise de nuit, il alla faire exécuter le portrait de Petra Cotes costumée en reine. Plus tard, lorsqu’il obtint que Fernanda s’en revînt à la maison, elle céda à ses exigences dans la fièvre de la réconciliation, mais elle ne sut jamais lui procurer ce repos dont il rêvait lorsqu’il partit la rechercher dans la cité aux trente-deux clochers. Aureliano le Second ne rencontra en elle qu’un sentiment de profonde détresse. Une nuit, peu avant que ne vint au monde leur premier fils, Fernanda se rendit compte que son mari était retourné clandestinement dans le lit de Petra Cotes.

— C’est vrai, reconnut-il, et il lui expliqua sur un ton résigné, avec accablement : Il fallait bien, pour que les bêtes continuent à mettre bas.

Il lui fallut quelque temps pour la convaincre de la nécessité d’un expédient si étrange, mais quand ce fut enfin chose faite, moyennant des preuves qui parurent irréfutables, Fernanda se borna à exiger de lui la promesse qu’il ne se laisserait pas surprendre par la mort dans le lit de sa maîtresse. Ainsi continuèrent-ils à vivre tous les trois, sans se gêner, Aureliano le Second fidèle à l’une comme à l’autre et amoureux des deux, Petra Cotes se pavanant à la suite de cette réconciliation, et Fernanda feignant d’ignorer la vérité.

Pourtant, cet arrangement ne réussit pas à incorporer vraiment Fernanda à la famille. En vain Ursula insista-t-elle pour qu’elle se débarrassât du petit cache-col en laine qu’elle mettait pour se lever lorsqu’elle venait de faire l’amour, et qui faisait chuchoter les voisins. Elle ne parvint pas à la convaincre d’utiliser les bains, ni de se servir du vase de nuit, ni de vendre son pot de chambre en or au colonel Aureliano Buendia afin qu’il en fit des petits poissons. Amaranta se sentit si incommodée par sa façon de parler « pointu » l’habitude qu’elle avait de désigner chaque chose par euphémisme, qu’en sa présence elle ne manquait jamais de parler charabia :

— Elfèlefe estfè defe cesfé-gensfan quifi fontfon lesfè défégoûfoutésfé defevantfan leurfeurprofoprefe merferdefe.

Un jour, irritée par cette moquerie, Fernanda voulut savoir ce que disait Amaranta et celle-ci ne se servit pas d’euphémisme pour lui répondre :

— Je dis que tu fais partie de celles qui prennent leur cul pour la Semaine sainte.

À compter de ce jour, elles ne s’adressèrent plus la parole. Lorsque les circonstances les y contraignaient, elles s’envoyaient des messages, ou se disaient les choses indirectement. En dépit de l’évidente hostilité de la famille, Fernanda ne renonça point à vouloir imposer ses usages ancestraux. Elle mit un terme à la mauvaise habitude de manger à la cuisine et quand quelqu’un avait faim, elle l’obligeait à attendre les repas pris à heures fixes sur la grande table de la salle à manger recouverte de nappes de lin et où l’on disposait les candélabres et le service en argent. La solennité de cet acte qu’Ursula avait toujours considéré comme le plus simple de la vie quotidienne finit par faire régner une affectation contre laquelle se rebella en premier lieu, malgré son caractère taciturne, José Arcadio le Second. Mais cette coutume triompha, comme celle de dire son chapelet avant dîner, qui attira si bien la curiosité des voisins que le bruit ne tarda pas à courir que les Buendia ne se mettaient pas à table comme les autres mortels, mais avaient transformé l’acte de manger en une véritable grand-messe. Et jusqu’aux superstitions d’Ursula, nées de l’inspiration du moment plutôt qu’issues de la tradition, qui entrèrent en conflit avec celles que Fernanda avait héritées de ses parents et qui étaient parfaitement répertoriées et définies pour chaque circonstance. Tant qu’Ursula conserva toutes ses facultés, quelques-unes des anciennes habitudes subsistèrent et ses inspirations continuèrent d’exercer une certaine influence sur la vie de la famille, mais quand elle eut perdu la vue et que le poids des ans l’eut reléguée dans un coin, le cercle rigide qu’avait commencé d’instaurer Fernanda dès son arrivée acheva de se refermer et, plus que de tout autre, ce fut d’elle que dépendit désormais le destin de la famille. Le commerce de gâteaux et de petits animaux en caramel, que Sainte Sophie de la Piété perpétuait selon la volonté d’Ursula, constituait aux yeux de Fernanda une activité indigne à laquelle elle ne tarda pas à mettre fin. Les portes de la maison, qu’on laissait grandes ouvertes depuis le lever du jour jusqu’à l’heure de se coucher, furent closes pendant la sieste, sous prétexte que le soleil rendait intenable la chaleur dans les chambres, et furent bientôt tenues définitivement fermées. Le bouquet d’aloès et le pain accrochés au linteau depuis l’époque de la fondation furent remplacés par une niche abritant le Sacré-Cœur de Jésus. Le colonel Aureliano Buendia en vint à se rendre compte de ces modifications et eut l’intuition de leurs suites. « Nous sommes en train de devenir des gens de la haute, protestait-il. À ce train-là, nous finirons par nous battre une nouvelle fois contre le régime conservateur, mais à présent, ce sera pour mettre un roi à la place. » Fernanda, avec beaucoup de tact, évita de le heurter de front. Son esprit indépendant, son aversion pour toute forme de contrainte sociale, lui déplaisaient profondément. Elle était exaspérée par ses bols de café à cinq heures du matin, par le désordre de son atelier, sa couverture effilochée, l’habitude qu’il avait de s’asseoir sur le pas de la porte en fin d’après-midi. Mais elle dut permettre que subsistât cette pièce détachée du mécanisme familial, car elle avait la conviction que le vieux colonel était un animal radouci par les ans et la désillusion, mais qui, dans un accès de révolte sénile, était encore capable d’arracher la maison jusqu’à ses fondations. Quand son mari résolut de donner à leur premier fils le nom de son arrière-grand-père, elle n’osa pas s’y opposer, car cela faisait à peine un an qu’elle était arrivée. Mais quand naquit leur première fille, elle déclara sans ambages qu’elle était décidée à l’appeler Renata, comme sa propre mère. Ursula avait décrété qu’elle s’appellerait Remedios. Au terme d’une controverse serrée dans laquelle Aureliano le Second joua les médiateurs amusés, on la baptisa Renata-Remedios, mais Fernanda continua à l’appeler Renata tout court tandis que la famille de son mari et tout le village continuèrent à l’appeler « Meme », diminutif de Remedios.

Au début, Fernanda ne parlait jamais des siens mais, avec le temps, elle se mit à idéaliser son père. Elle parlait de lui à table comme d’un être exceptionnel qui avait renoncé à toute forme de vanité et était en train de devenir un saint. Aureliano le Second, étonné par cette glorification intempestive de son beau-père, ne résistait pas à la tentation de faire dans le dos de son épouse quelques plaisanteries bénignes à ce sujet. Le reste de la famille suivit son exemple. Ursula elle-même, qui veillait avec un soin jaloux sur l’harmonie familiale et qui souffrait en secret de toutes les frictions domestiques, se permit d’avancer quelquefois que son petit arrière-petit-fils avait son avenir de pape assuré puisqu’il était « petit-fils de saint et fils de reine et d’un voleur de bestiaux ». Malgré cette souriante conspiration, les enfants s’habituèrent à penser au grand-père comme à un être légendaire, qui leur recopiait des poèmes d’inspiration religieuse dans ses lettres et leur envoyait, chaque année à Noël, une caisse de cadeaux qu’on pouvait à peine passer par la porte de la rue. C’étaient, en réalité, les derniers vestiges du patrimoine seigneurial. On s’en servit pour édifier dans la chambre des enfants un autel avec des saints grandeur nature, auxquels leurs yeux de verre donnaient une inquiétante apparence de vie, et quant à leurs vêtements de drap artistiquement brodés, aucun habitant de Macondo n’en avait jamais porté de meilleurs. Peu à peu, la somptuosité funèbre de la vieille demeure glacée se trouva transférée jusque dans la lumineuse maison des Buendia. « On nous a déjà expédié tout le cimetière familial, remarqua un jour Aureliano le Second. Il ne manque plus que les saules pleureurs et les pierres tombales. » Bien que les caisses ne continssent jamais rien qui pût servir de jouet aux enfants, ceux-ci passaient l’année à attendre décembre car, en fin de compte, ces cadeaux désuets et toujours imprévisibles constituaient quelque chose de neuf dans la maison. Pour le dixième Noël, alors que le petit José Arcadio se préparait déjà à partir pour le séminaire, arriva avec un peu plus d’avance que les années passées l’énorme caisse du grand-père, clouée avec soin, imperméabilisée par une couche de goudron et adressée, sur l’habituelle étiquette rédigée en caractères gothiques, à la très distinguée señora doña Fernanda del Carpio de Buendia. Cependant qu’elle lisait la lettre d’envoi dans sa chambre, les enfants s’empressèrent d’ouvrir la caisse. Aidés comme de coutume par Aureliano le Second, ils firent sauter les scellés du goudron, déclouèrent le couvercle, ôtèrent la couche de sciure protectrice et trouvèrent à l’intérieur un long coffre de plomb fermé par des boulons de cuivre. Devant l’impatience des enfants, Aureliano le Second dévissa les huit boulons et, soulevant la plaque de plomb, c’est à peine s’il eut le temps de pousser un cri et d’écarter les enfants à la vue de don Fernando tout habillé de noir, un crucifix posé sur la poitrine, son épiderme crevé éructant des gaz pestilentiels, et mijotant à petit feu dans un court-bouillon écumant de perles vives.

Peu après la venue au monde de la petite fut proclamé le jubilé du colonel Aureliano Buendia, auquel personne ne s’attendait et que le gouvernement avait décidé pour fêter un nouvel anniversaire du traité de paix de Neerlandia. Cette décision était si peu en accord avec la politique officielle que le colonel s’y déclara violemment hostile et en refusa l’hommage. « C’est la première fois que j’entends ce mot de jubilé, confiait-il. Mais quoi que cela veuille dire, ce ne peut être que pour se payer ma tête. » L’étroit atelier d’orfèvrerie se remplit d’émissaires. On vit revenir, bien plus décatis, bien plus solennels, les avocats en robes sombres qui tournoyaient jadis au-dessus du colonel comme une bande de corbeaux. Lorsque ce dernier les vit reparaître, eux qui étaient jadis parvenus à enliser la guerre, il ne put supporter le cynisme de leurs félicitations. Il leur donna ordre de lui ficher la paix, il insista sur le fait qu’il n’avait rien de commun avec cette grande figure nationale pour laquelle ils voulaient le faire passer, mais qu’il n’était qu’un artisan sans souvenirs, rêvant seulement de mourir de fatigue dans l’oubli et la misère de ses petits poissons en or. Ce qui le mit au comble de l’indignation, ce fut d’apprendre que le président de la République en personne songeait à assister aux cérémonies de Macondo pour lui décerner l’Ordre du Mérite. Le colonel Aureliano Buendia lui fit savoir, mot pour mot, qu’il attendait avec une très réelle impatience cette occasion, tardive mais bien méritée, de lui envoyer une balle dans le corps, non pour lui faire payer les mesures tyranniques et anachroniques de son régime, mais pour avoir manqué de respect à un vieillard qui ne faisait de mal à personne. Il proféra cette menace avec une telle véhémence que le président de la République annula son voyage à la dernière minute et lui fit parvenir sa décoration par quelque représentant personnel. Le colonel Gerineldo Marquez, en butte à toutes sortes de pressions, quitta son lit de paralytique pour aller persuader son ancien compagnon d’armes. Lorsque ce dernier vit apparaître le fauteuil à bascule porté par quatre hommes et, juché dessus entre de gros oreillers, l’ami qui avait partagé avec lui, depuis sa jeunesse, succès et revers de fortune, il ne douta pas un seul instant qu’il n’avait consenti cet effort que pour venir lui exprimer sa solidarité. Mais quand il apprit le véritable motif de sa visite, il le mit à la porte de l’atelier.

— Il est trop tard pour m’en convaincre, lui dit-il, mais je t’aurais rendu un fier service en te laissant fusiller.

Aussi bien le jubilé fut-il célébré sans qu’aucun membre de la famille y assistât. Le hasard voulut qu’il coïncidât avec la semaine du carnaval mais personne ne parvint à ôter de la tête du colonel Aureliano Buendia, qui ne voulait pas en démordre, que le gouvernement avait également prévu cette coïncidence des dates pour que la dérision fût plus cruelle encore. Depuis son atelier solitaire, il entendit les marches militaires, les coups de canon en son honneur, le carillon du Te Deum, et quelques phrases des discours prononcés devant la maison lorsqu’on baptisa la rue à son nom. Il était si indigné, si enragé par sa propre impuissance que ses yeux se mouillèrent et, pour la première fois depuis le temps de la défaite, il souffrit de ne plus être capable des audaces de sa jeunesse pour déclencher une guerre qui effacerait dans le sang jusqu’au dernier vestige du régime conservateur. Les derniers échos de cet hommage ne s’étaient pas encore estompés qu’Ursula vint frapper à la porte de l’atelier.

— Qu’on ne me dérange pas, répondit-il. Je suis occupé.

— Ouvre, insista Ursula avec sa voix de tous les jours. C’est pour quelque chose qui n’a rien à voir avec la fête.

Alors le colonel Aureliano Buendia ôta la barre qui condamnait la porte et découvrit dans l’embrasure dix-sept individus plus différents d’aspects les uns que les autres, de tous les types et de toutes les couleurs, mais arborant sans exception cet air de solitude qui aurait suffi à les faire identifier en n’importe quel endroit du globe. C’étaient ses fils. Sans se concerter, sans même se connaître les uns les autres, ils étaient venus des coins les plus perdus du littoral, attirés par le bruit fait autour du jubilé. Tous portaient avec fierté le prénom d’Aureliano et le nom de leur mère respective. Durant les trois jours qu’ils restèrent à la maison, à la profonde satisfaction d’Ursula et au grand scandale de Fernanda, ils opérèrent de tels bouleversements qu’on se serait cru en guerre. Amaranta chercha parmi les papiers d’autrefois le cahier de comptes où Ursula avait inscrit le nom, la date de naissance et le jour du baptême de chacun, et ajouta, sur la ligne correspondante, le domicile actuel des uns et des autres. Cette liste aurait permis de faire une récapitulation de vingt années de guerre. Grâce à elle, on aurait pu reconstituer les itinéraires nocturnes du colonel, depuis cette aube où il partit de Macondo à la tête de vingt et un hommes, sur le chemin d’une rébellion chimérique, jusqu’au jour où il s’en revint pour la dernière fois, enveloppé dans une couverture tout empesée de sang. Aureliano le Second ne perdit pas cette occasion de fêter la venue de ses cousins en faisant ripaille de manière fracassante, à grands renforts de champagne et d’accordéon, ce qu’on interpréta comme un désir de se rattraper, tardivement, après le carnaval manqué en raison du jubilé. Ils mirent en miettes la moitié de la vaisselle, ravagèrent les rosiers en poursuivant un taureau pour le faire tourner en bourrique, massacrèrent les poules à coups de pistolet, contraignirent Amaranta à danser les valses tristes de Pietro Crespi, obtinrent que Remedios-la-belle enfilât des pantalons d’homme pour grimper au mât de cocagne, lâchèrent dans la salle à manger un cochon tout barbouillé de suif qui culbuta Fernanda, mais personne ne songea à se lamenter sur les dégâts car la maison se trouva secouée comme par un séisme de bonne santé. Le colonel Aureliano Buendia, qui avait commencé par les accueillir avec méfiance, et était allé jusqu’à mettre en doute la filiation de certains, se divertit de leurs excentricités et, avant leur départ, offrit à chacun un petit poisson en or. Il n’y eut pas jusqu’à José Arcadio le Second, pourtant si farouche, qui ne leur proposât tout un après-midi de combats de coqs, lequel faillit connaître une issue tragique, plusieurs Aureliano s’y entendant si bien en arbitrage de combats de coqs qu’ils découvrirent du premier coup d’œil les subterfuges du père Antonio Isabel. Aureliano le Second entrevit les possibilités de réjouissances sans fin qu’offrait une parentèle aussi turbulente, et décida que tout le monde resterait à travailler avec lui. Le seul à accepter fut Aureliano le Triste, un grand mulâtre plein d’impétuosité comme son grand-père, ayant le même goût de l’exploration, qui avait déjà cherché fortune en parcourant le monde et auquel il importait peu de s’installer ici ou là. Les autres, bien qu’ils fussent encore célibataires, considéraient que leur sort était déjà tranché. C’étaient tous d’habiles artisans, hommes casaniers, faits pour vivre en paix. Le mercredi des cendres, avant qu’ils ne partissent se disperser sur tout le littoral, Amaranta les décida à revêtir un costume du dimanche et à l’accompagner à l’église. Plus amusés que recueillis, ils se laissèrent conduire jusqu’à la sainte table où le père Antonio Isabel leur dessina la croix de cendre sur le front. Ils s’en revinrent à la maison mais lorsque le plus jeune voulut se nettoyer le front, il s’aperçut que la marque était indélébile et qu’il en était de même pour ses frères. Ils essayèrent encore avec de l’eau et du savon, avec de la terre sur un torchon, et pour finir avec une pierre ponce et de l’eau de javel, mais ne réussirent pas à effacer la croix. En revanche, Amaranta et les autres qui s’étaient également rendus à la messe la firent disparaître sans mal. « C’est beaucoup mieux pour vous, leur dit Ursula en guise d’adieu. Désormais, personne ne pourra plus vous confondre. » Ils partirent en troupe, précédés par les musiciens et faisant éclater des pétards, laissant dans le village l’impression que la lignée des Buendia avait des graines semées pour de nombreux siècles. Aureliano le Triste, avec sa croix de cendre sur le front, aménagea aux abords du village la fabrique de glace dont José Arcadio Buendia avait rêvé dans ses délires d’inventeur.

Quelques mois après son arrivée, déjà connu et estimé de tous, Aureliano le Triste, cherchant une maison où faire venir sa mère et une sœur restée célibataire (qui n’était pas la fille du colonel), s’intéressa à la grande maison décrépite qui paraissait abandonnée à un angle de la place. Il demanda à qui elle appartenait. On lui répondit que la maison n’était à personne, qu’autrefois y avait vécu en solitaire une certaine veuve qui se nourrissait de terre et de la chaux des murs, et qu’on n’aperçut que deux fois dans la rue, au cours de ses dernières années, avec un chapeau orné de minuscules fleurs artificielles et des souliers couleur de vieil argent, traversant la place pour aller jusqu’au bureau de poste où elle envoya des lettres à l’évêque. On lui précisa que sa seule compagne avait été une servante sans cœur qui tuait chiens et chats, ou tout animal pénétrant dans la maison, et jetait les cadavres au beau milieu de la rue pour empoisonner le village avec la puanteur de la putréfaction. Cela faisait si longtemps que le soleil avait momifié la défroque de peau du dernier animal, que tout le monde donnait pour acquis que la propriétaire et sa servante étaient mortes bien avant que les guerres ne prissent fin ; si la maison tenait encore debout, c’est qu’on n’avait pas eu d’hiver rigoureux ni de vent dévastateur ces dernières années. Les gonds émiettés par la rouille, les portes à peine retenues par des amas de toiles d’araignée, les fenêtres soudées par l’humidité, le dallage cassé par les herbes et les fleurs sauvages, dans les fentes duquel nichaient les lézards et toutes sortes de bestioles, tout paraissait confirmer la version selon laquelle aucun être humain n’avait vécu là depuis au moins un demi-siècle. Impulsif comme il était, Aureliano le Triste n’avait pas besoin d’autant de preuves pour passer à l’action. Il donna un coup d’épaule dans la porte principale et l’assemblage de bois vermoulu s’écroula sans fracas, en un cataclysme étouffé ne laissant choir que poussière, matières terreuses des nids de termites. Aureliano le Triste demeura sur le seuil, attendant que se dissipât le nuage, et découvrit alors, au centre de la pièce, cette femme décharnée, encore vêtue d’une toilette du siècle précédent, avec quelques rares cheveux jaunes sur son crâne pelé, mais de grands yeux toujours superbes, dans lesquels s’étaient éteintes les dernières étoiles de l’espoir, et la peau du visage toute fendillée par l’aridité de la solitude. Ébranlé par cette vision d’un autre monde, c’est à peine si Aureliano le Triste remarqua que la femme pointait sur lui un très ancien pistolet militaire.

— Je vous demande pardon, murmura-t-il.

Elle demeura de marbre au centre de cette pièce tout encombrée de vieilleries, détaillant minutieusement ce géant aux épaules carrées avec son tatouage de cendre au front, et, à travers le nuage de poussière, c’est dans la brume d’une autre époque qu’elle le vit, un fusil de chasse à deux coups en bandoulière et un chapelet de lapins de garenne à la main.

— Pour l’amour de Dieu, s’exclama-t-elle à voix basse, ce n’est pas juste qu’on vienne maintenant jusque chez moi avec ce souvenir !

— Je veux louer la maison, fit Aureliano le Triste.

Alors la femme braqua son pistolet, visant d’une poigne ferme la croix de cendre, et releva le chien de l’arme avec une détermination inébranlable.

— Allez-vous-en, ordonna-t-elle.

Ce soir-là, au cours du dîner, Aureliano le Triste raconta cet épisode à la famille et Ursula, consternée, ne put retenir ses larmes. « Dieu tout-puissant ! s’écria-t-elle en se prenant la tête entre les mains. Elle est encore vivante ! » Le temps, les guerres, les innombrables calamités quotidiennes lui avaient fait oublier Rebecca. La seule à n’avoir un seul instant perdu conscience qu’elle était en vie, croupissant dans son jus de larves, était l’implacable Amaranta, elle-même fort décatie. Elle songeait à elle dès l’aube, lorsque la glace de son cœur la réveillait dans son lit solitaire, et elle pensait encore à elle quand elle savonnait ses seins tout flasques et son ventre flétri, quand elle enfilait les blancs jupons et jupes à volants de la vieillesse, et lorsqu’elle changeait la bande noire de sa main, rappel de sa terrible expiation. Sans arrêt, quelle que fût l’heure, endormie ou éveillée, dans les moments les plus sublimes comme dans les plus sordides, Amaranta pensait à Rebecca, car la solitude avait fini par trier ses souvenirs, avait incinéré les encombrants monceaux d’ordure nostalgique que la vie avait accumulés dans son cœur, et purifié, magnifié, rendu éternels les autres, les plus amers. Par elle, Remedios-la-belle connaissait l’existence de Rebecca. Chaque fois qu’elles passaient devant la demeure en ruine, elle lui racontait quelque incident pénible, quelque fable ignominieuse, essayant ainsi de faire partager à sa nièce son exténuante rancœur, afin de la prolonger au-delà de sa propre mort, mais elle ne put arriver à ses fins car Remedios était réfractaire à tous sentiments dictés par la passion, et plus encore à ceux d’autrui. Ursula, en revanche, avait subi une évolution contraire à celle d’Amaranta et se mit à évoquer Rebecca d’après un souvenir exempt d’impuretés, car l’image de cette créature pitoyable qu’on avait amenée à la maison avec l’étui empli d’ossements de ses parents prévalut sur l’offense qui l’avait rendue indigne de vivre plus longtemps rattachée au tronc familial. Aureliano le Second décida qu’il fallait la ramener à la maison et l’héberger mais ses bonnes résolutions se heurtèrent à l’intransigeance sans faille de Rebecca, qui avait eu besoin de tant d’années de souffrance et de misère pour conquérir les privilèges de la solitude, et n’était plus disposée à y renoncer en échange d’une vieillesse troublée par les illusoires attraits de la miséricorde.

En février, quand les seize fils du colonel Aureliano Buendia s’en revinrent, toujours marqués de la croix de cendre, Aureliano le Triste leur parla de Rebecca dans le tumulte des festivités et il ne leur fallut qu’une demi-journée pour redonner quelque apparence à la maison, changer portes et fenêtres, repeindre la façade de couleurs gaies, étayer les murs et répandre un ciment nouveau sur le sol, mais ils ne purent obtenir l’autorisation de poursuivre leurs réparations à l’intérieur. Rebecca ne se montra même pas à la porte. Elle les laissa terminer leur étourdissant travail de restauration, puis calcula le montant des dépenses et leur envoya par l’intermédiaire d’Argénida, la vieille servante qui lui tenait toujours compagnie, une poignée de pièces de monnaie déjà retirées de la circulation depuis la dernière guerre mais qui, dans l’esprit de Rebecca, continuaient d’avoir cours. C’est alors qu’on put mesurer à quel inconcevable degré elle s’était coupée du reste du monde, et l’on comprit qu’il serait impossible de l’enlever à son opiniâtre retraite tant qu’il lui resterait un souffle de vie.

Lors de la seconde visite que rendirent à Macondo les fils du colonel Aureliano Buendia, un autre d’entre eux, Aureliano le Centième, resta à travailler avec Aureliano le Triste. Il avait été l’un des premiers à venir à la maison pour être baptisé, et Ursula et Amaranta se souvenaient fort bien de lui car au bout de quelques heures, il avait brisé tous les objets fragiles qui lui étaient passés entre les mains. Le temps avait modéré l’ardeur avec laquelle il avait grandi et forci à l’origine, et c’était à présent un homme de taille moyenne, marqué par les cicatrices de la petite vérole, mais l’étonnant pouvoir de destruction de ses mains était resté intact. Il cassa tant d’assiettes, parfois sans même y toucher, que Fernanda préféra lui acheter un service en étain avant qu’il n’en terminât avec les dernières pièces de sa précieuse vaisselle, ce qui n’empêcha pas les assiettes de métal, pourtant robustes, d’être écaillées et tordues en un rien de temps. Mais en contrepartie de cette irrémédiable faculté, dont il était lui-même exaspéré, il était d’une cordialité qui inspirait immédiatement confiance, et sa capacité de travail était formidable. En peu de temps, il accrut la production de glace dans de telles proportions qu’elle déborda le marché local et qu’Aureliano le Triste dut songer à une éventuelle extension de son affaire aux autres bourgades du marigot. C’est alors qu’il imagina un pas décisif, non seulement pour la modernisation de son industrie, mais pour le rattachement du village au reste du monde.

— Il faut faire venir le chemin de fer jusqu’ici, dit-il.

C’était la première fois qu’on entendait prononcer ces mots à Macondo. À la vue du plan que dessina à table Aureliano le Triste, et qui descendait en droite ligne des schémas par lesquels José Arcadio Buendia avait illustré son projet de guerre solaire, Ursula se trouva confirmée dans son impression que le temps tournait en rond. Mais, à la différence de son grand-père, Aureliano le Triste ne perdait ni le sommeil ni l’appétit, et ne tourmentait personne avec des crises de mauvaise humeur ; au contraire, il concevait les plus extravagants projets comme des possibilités immédiates, en évaluait rationnellement le prix de revient et les investissements, et les conduisait à terme sans avoir à passer par des intermèdes d’exaspération. Quant à Aureliano le Second, s’il tenait de son arrière-grand-père quelque chose qu’il n’avait pas hérité du colonel Aureliano Buendia, c’était bien une incapacité absolue à tirer les leçons d’un échec, et il déboursa l’argent pour faire venir le chemin de fer avec la même insouciance qu’il en avait déboursé pour financer l’absurde compagnie de navigation de son frère. Aureliano le Triste consulta le calendrier et s’en fut le mercredi suivant pour être de retour après la saison des pluies. On ne reçut pas d’autres nouvelles. Aureliano le Centième, débordé par la prospérité de sa fabrique, avait déjà commencé à expérimenter la fabrication de la glace à partir de jus de fruits en remplacement de l’eau, et, sans le savoir ni le vouloir, découvrit de la sorte les fondements essentiels de l’invention du sorbet, en voulant diversifier la production d’une entreprise qu’il supposait lui appartenir en propre dans la mesure où son frère, après la saison des pluies et que se fut écoulé tout un été sans nouvelles, n’avait toujours pas donné signe de vie. Au début de l’hiver suivant, pourtant, une femme qui lavait du linge à la rivière à l’heure la plus chaude de la journée, se mit à traverser la grand-rue en poussant des hurlements stridents, dans un tel état de commotion que c’en était alarmant.

— Il arrive un machin épouvantable, réussit-elle à expliquer, comme une cuisine traînant après elle un village entier.

À ce moment précis, la petite agglomération fut ébranlée par un coup de sifflet qui retentit de manière effrayante et par une extraordinaire respiration essoufflée. Au cours des semaines passées, on avait bien remarqué les équipes qui posaient les traverses et les rails, mais personne n’y avait prêté attention car on pensait qu’il s’agissait là d’une nouvelle invention des gitans qui s’en revenaient avec leurs pipeaux et tambourins à grelots dont les rengaines centenaires avaient perdu tout prestige, vantant les incomparables vertus de Dieu sait quel exquis élixir laxatif des excentriques djalalis de Djalalabad. Mais, quand ils se furent remis de la surprise provoquée par les sifflements et les halètements, tous les habitants se précipitèrent dans la rue pour apercevoir Aureliano le Triste, juché sur la locomotive, les saluant de la main, et découvrir, médusés, le train tout décoré de fleurs qui arrivait pour la première fois avec un retard de huit mois sur son horaire. Cet innocent train jaune qui devait amener tant d’incertitudes et d’évidences, tant de satisfactions et de mésaventures, tant de changements, de calamités et de nostalgies à Macondo.

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