Confinement torride
21 - Zombies and Co
Nina
Pendant notre virée alimentaire, je réfléchis aux propos de Nathan qui me ravissent tout autant qu’ils me laissent perplexe. Tout d’abord, il a prononcé le mot « couple » en parlant de nous deux, et puis il semblait tirer des plans sur la comète, comme si c’était normal que nous soyons ensemble à l’annonce de ses résultats… dans deux, voire trois mois !
J’avoue être légèrement déroutée. Est-ce qu’il sort ça de façon irréfléchie ou, au contraire, très consciemment ?! J’ai un faible pour la deuxième solution. J’aimerais tellement qu’il pense et dise ça naturellement, ça sous-entendrait qu’il est bien avec moi, et peut-être qu’il éprouve des sentiments identiques aux miens.
Car inutile de me voiler la face plus longtemps, je commence à m’attacher à lui, mais est-ce réciproque ?
— T’as vu, c’est flippant, tous ces gens avec des masques et des gants. On se croirait dans « Contagion », le film avec Matt Damon et Kate Winslet. Tu l’as regardé ?
— Si c’est un film avec des zombies, très peu pour moi.
Je réponds à Nathan tout bas comme si les « futurs zombies » ne devaient pas nous entendre, sous peine de nous sauter dessus, nous mordre, nous contaminer et nous transformer. Je suis totalement angoissée avec l’unique envie de finir de remplir ce fichu chariot, dans cette mini supérette, où il y a beaucoup trop de monde. Visiblement, ça amuse énormément Nathan qui fait mine de vouloir marquer ma chair de ses dents. Son côté puéril ne me détend pas du tout et je passe mon agacement sur le rayon des pâtes presque vide.
— Moi qui hésitais entre Farfalles et Fusillis, on se contentera des Coquillettes.
Je peste à la caisse, car certains caddies devant nous sont évidemment chargés de pâtes, mais si ce n’était que ça : des montagnes de rouleaux de papiers toilette risquent de tomber du chariot à chaque tour de roue, c’est incompréhensible !
— C’est normal, certains mangent le PQ, me souffle Nathan à l’oreille. Et tu sauras que cette marchandise se revend à prix d’or sur le darknet. Observe ce petit vieux, je suis sûr qu’il arpente les trottoirs tard le soir en ouvrant son imper pour proposer ses rouleaux au plus offrant.
Franchement, je ne peux pas m’empêcher de rire sous cape – j’adore son humour –, tandis que la caissière nous lance un regard irrité.
Nous repartons les bras chargés de sacs remplis de nos achats, hilares comme des adolescents qui viennent de faire les quatre cents coups.
Arrivée à l’appartement, je réalise que j’ai apprécié cette escapade malgré le côté anxiogène de la situation. D’une, nous n’avons croisé aucun policier ou voleur, et de deux, c’était vraiment plaisant de partager ces instants avec Nathan.
— Merci de me dérider un peu. J’avoue avoir quelque peu de mal à gérer tout ça.
Dans la cuisine, il me frôle, décharge les courses, m’indique où va chaque chose. Je me rends compte que sous ses airs détendus, monsieur est un maniaque du contrôle et repasse derrière moi pour répartir nos achats exactement où il a décidé qu’ils devaient être. Mince, parfaite illustration d’un gros point de divergence, car, comment dit Élise déjà… ah oui, « le fouillis est ta deuxième nature, t’y peux rien, sœurette », le classement n’est pas mon fort. Comme à son habitude, Élise exagère souvent, mais là, j’ai quand même l’impression que Nathan souffre d’un léger toc du rangement.
Du coup, je me fais un malin plaisir de poser les boîtes de conserve dans le placard opposé à celui qu’il m’indique et guette sa réaction. Sans rien me reprocher et, tout en continuant de discuter avec moi, il ouvre la porte et les change de place. Concernant le réfrigérateur, il accuse un léger agacement en m’expliquant gentiment, et avec le sourire, qu’il vaut mieux entreposer les aliments en fonction de leur date de péremption. Alors là, impossible de résister. J’explose de rire, moi qui préfère le rangement en fonction de mes goûts.
— Dis donc, tu ne serais pas un peu obsédé sur les bords ?
— Il y a bien un domaine où je suis un véritable obsédé, si tu vois ce que je veux dire.
— Mmh, ça me rappelle vaguement un truc oui.
— Mais là, en l’occurrence, c’est simplement le goût de l’ordre. Et oui, au cas où tu n’aies pas remarqué, je suis quelqu’un d’ordonné et, vu ton petit sourire narquois, sache que c’est plutôt une qualité.
Et voilà comment nous passons le repas, voire plus, à débattre sur la problématique de savoir si être ordonné est plutôt un défaut ou plutôt une qualité. L’échange est intéressant, stimulant même. C’est finalement l’ami Google qui nous met d’accord, répondant qu’il n’existe pas de solution tranchée : « c’est comme dire que si le Pôle Nord était le bon pôle, comme étant celui du dessus, alors le Pôle Sud serait forcément le mauvais ». OK, Google, vainqueur par KO, parce que, moi, là, je n’ai pas tout compris !
Du coup, il est grand temps maintenant de faire travailler nos cellules grises, on a des écrits à produire, mais deux sur un ordinateur, ce n’est pas évident. Je tourne autour de Nathan, désemparée, attendant qu’il finisse de rédiger un document qui traite de marketing sportif.
J’adore le regarder, tout concentré qu’il est sur son article. Il est à damner dans son polo noir sur son jean noir et je sais que, s’il a conscience d’être beau gosse, il ne donne pas l’impression d’en abuser, ce qui le rend encore plus attirant.
Je ne peux m’empêcher de me demander avec combien de filles il est déjà sorti, et si avec une, ça a duré longtemps ? Est-ce qu’il a vécu l’expérience d’être en couple, je veux dire vivre ensemble sous le même toit, partager son intimité avec l’être aimé, ranger sa brosse à dents dans un verre unique ?
Et qui est cette Cloé, qui lui manque tellement et qu’il a tant aimée ? Je suis tentée de lui poser la question, mais je ne veux pas passer pour une grosse lourde. Cependant, Nathan comprend que quelque chose me chiffonne, alors je mens par omission – pas de quoi fouetter un chat –, prétextant que je vais prendre du retard dans mes cours par correspondance. Aussitôt, il me laisse la place et m’informe qu’il a une course à faire et reviendra très vite.
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