Confinement torride
62 - Sa famille
Nina
Je travaille avec application sur la table de la cuisine tandis que Nathan est à moitié avachi devant son ordinateur. Lui aussi est concentré. Même si nous n’échangeons aucune parole, c’est un moment de communion studieuse et d’émulation intellectuelle.
Les rayons du soleil en cette fin d’après-midi percent enfin le rideau nuageux qui obscurcissait le ciel depuis ce matin. Si ça se maintient, il me sera impossible d’utiliser l’excuse de la météo pour échapper au footing matinal de demain. Je n’ai absolument aucune envie de courir, mais je suis prise à mon propre piège.
En cherchant un chewing-gum dans mon sac à main, je tombe sur l’album photo que j’avais cru perdu à jamais. Il contient les souvenirs de mon dernier séjour à La Réunion et déclenche une vague de nostalgie. Mes parents me manquent tant. La dernière fois que la famille s’est réunie dans leur case, c’était il y a trois ans déjà… une éternité.
Je récupère deux bières dans le réfrigérateur avant de m’asseoir auprès de Nathan sur le canapé et lui tends une photo sortie de l’album.
— Voilà, la famille Landert au grand complet.
Ça me fait plaisir de partager ma vie privée avec lui, d’autant qu’il semble y prêter un vif intérêt.
— Je sais que tu es née à La Rochelle, que tu habites Bordeaux, alors pourquoi tes parents sont-ils à La Réunion ? me questionne-t-il, curieux.
— Oh, ils rêvaient de vivre en outre-mer depuis longtemps. L’obtention d’une mutation à Saint-Denis pour ma mère, institutrice, a mis en route le projet et mon père, qui est ingénieur chez EDF, a obtenu la sienne sans difficulté.
Je me souviens de l’excitation à l’époque.
— Et ta sœur et toi n’avez jamais eu envie de les accompagner ?
— J’y ai songé. Mais il y a trois ans, je commençais ma deuxième année d’auxiliaire spécialisée vétérinaire, alors… Et puis j’ai mes amis ici, Katy surtout, et je suis bien où je suis. Je ne désespère pas qu’Élise aille s’y installer un jour, enfin tant que mes parents y seront. Elle termine ses études d’infirmière et je sais que de temps en temps elle regarde les offres d’emploi proposées sur place.
— Jolie carte postale ? dit-il en me tendant une photo prise par mon père dans la rivière des Roches.
Nous, les trois femmes de sa vie, en maillots de bain, alignées tels les Dalton, devant la cascade de la Paix. J’en suis émue aux larmes et préfère enchaîner.
— Mais tu verrais, toute La Réunion est splendide. Je crois que ce qui m’a le plus marquée, c’est l’arrivée au Piton de la Fournaise, c’est un volcan qui occupe presque un tiers de l’île. En voiture, on a quitté le littoral et ses cocotiers, traversé une multitude de paysages verdoyants, puis les parents nous ont demandé de fermer les yeux et dans les dix secondes qui ont suivies, au détour d’un virage, on s’est retrouvés sur Mars. Je te jure, c’était grandiose ! Et tu verrais les habitants, ils sont…
Nathan
Nina ne s’arrête plus. Si elle savait le nombre de fois où j’y ai séjourné. J’attends que son enthousiasme redescende et, au profit d’une pause pour aller chercher une autre bière, je lui explique que j’y suis déjà allé, que j’ai ressenti la même chose qu’elle pour le volcan et que ce qui m’a le plus marqué, c’est le survol de l’île en hélicoptère. Elle ouvre des yeux grands comme des soucoupes.
— Sans déconner, mais ça coûte une blinde ce truc ! Ça devait être génial. Élise s’était renseignée pour qu’on offre ça à mes parents, mais on a laissé tomber. Oh, vas-y, raconte… implore-t-elle en décapsulant une autre bouteille.
Tout en échangeant sur les plus jolies plages, les meilleures randonnées, le spectaculaire souffleur de Saint-Leu, Nina m’aide à préparer le repas – enfin, elle met le couvert et mélange la salade niçoise.
— On va devoir retourner au magasin, le frigo est à nouveau triste à pleurer, fait-elle remarquer en me tendant ma quatrième bière.
L’alcool commence à me monter légèrement à la tête et j’imagine sans peine l’effet qu’il produit sur Nina. Nous n’avons pas la même constitution, elle, avec son poids plume et moi, mes quatre-vingt-dix kilos.
N’empêche, heureusement qu’elle aborde le sujet. Hier, j’ai sollicité Hector pour sortir la piscine de l’hivernage, et j’ai complètement zappé de lui demander de remplir le réfrigérateur avant notre arrivée à Auteuil. Merde, quel idiot ! Je n’aime pas le déranger pour des futilités, même si je sais qu’il le fera avec plaisir. Hector est plus un grand-père pour moi qu’un simple voisin. Je culpabilise d’abuser à nouveau de sa gentillesse.
— Nina, j’ai un coup de fil à passer, j’en ai pour cinq minutes.
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