Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 8 sur 17 · partie 2/4

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Correspondance

1956. Lettres 29 à 108

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

humilité m’irrite ; le talent, c’est justement d’être habillé sombre,

puisqu’il est une élégance. Je ne sais qui est (plus) chic. Personne

n’est plus élégant que vous.

C’est le 20 avril dernier que Boisdeffre m’a dit : « Vous recevrez le

livre G. Auviste demain. » Ne croyez pas à de l’impatience.

Doucin, de Dutourd, est excellent. Pas giraudovien, comme je

craignais, pour lui.

Merci pour Le Crapouillot. Toujours farce d’atelier 1908.

Monsieur Zéro serait à récrire de A jusqu’à Z. Mais je suis pour la

technique de la fresque, où matière et couleur se plaisent, s’aiment,

se soudent d’un coup.

 

Ever yours

PM.

 

56 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

19 mai 1956

 

Cher ami,

 

Les jeunes écrivains nous charment ; mais ils vont mourir et nous

laisseront seuls avec des vieillards affreux. Céline 1 a pris la tension de

Nimier : 19. Nimier trouve cela drôle et s’en moque. Ils sont tous

fous.

J’ai lu deux fois le Judrin, à quelques jours d’intervalle. Je ne le

vois pas d’un si mauvais œil que vous. C’est que je connais les dessous.

Il avait l’intention d’être désagréable. Ces jeunes de La N.R.F. veulent rester fidèles aux traditions de la maison. Talent plus succès, et

pendant trente ans, cela ne peut se supporter. Or, il a été subjugué, et

s’en défend comme il peut. Les trois vallées, le recul des événements,

c’est à peine une critique (1). Ce que je lui reproche le plus c’est de

préférer Parfaite à La Folle, mais il n’est pas le seul. Un éloge, pour ma

part.

J’ai eu affaire à ce Judrin pour les Lettres à R.N. Là, c’était un

éreintement, bien nommé. Je me suis fâché. La N.R.F. veut bien vexer,

mais elle ne désire pas fâcher. On m’a offert cette fois un Suisse, avec

son pot de miel. Je sais d’où cela vient, et cela ne me touche guère.

Nous avons tort de lire les critiques de très près. Il ne s’agit que

d’une rumeur. Drieu disait que ce sont les écrivains qui font la

réputation des auteurs. C’est bien vrai.

Ainsi, ce n’est guère la peine de lire l’article de Poulet 2 que je

vous envoie. Tout le monde dira que c’est un bon article.

Mais je connais les nouvelles d’Arland (L’Eau et le Feu). C’est

exactement ce qu’il écrivait il y a 20 ans ; un peu plus empesé et

pauvre. Il a perdu 20 ans sur terre. C’était bien il y a vingt ans.

J’ignore ce que pense vraiment Poulet des deux livres en question.

À la terrasse du café où jadis Souday 3 buvait de la bière, et Musset

de l’absinthe, j’ai bu de l’eau de Vichy en attendant ma femme, et j’ai

pris un rhume. Mais eux, sont morts.

Nous serons à Lausanne, pour je ne sais quel festival Mermoud-La

Guilde du Livre, du 10 au 20 juin.

 

Votre

JC.

 

1. Le jugement littéraire, c’est affaire de goût. On demande aux

critiques un « feuilleton », une dissertation. Les critiques n’ont jamais

eu de goût (ni Thibaudet 4 5 ni Faguet). La dissertation suffit. Les dissertations de Poulet sont toujours excellentes. Mais il ne sait pas de

quoi il parle.

P.-S. Je n’avais pas lu encore les deux derniers Match de la Fleur-du-

Ciel. À l’instant ils me parviennent.

Lu aussitôt. Soyez bien tranquille. Du meilleur de vous,

incroyablement aisé dans l’art le plus difficile. Tout me ravit

profondément.

J’ignore si les chapitres suivent votre texte, ou si Match a fait des

coupures. Les deux cas sont admissibles. Rien à dire sur ce point.

Vous procédez par sauts.

 

1. Louis-Ferdinand Céline était médecin.

2. Robert Poulet, « La Folle amoureuse », Rivarol, 17 mai 1956.

3. Paul Souday (1869-1929), critique littéraire au Temps.

4. Albert Thibaudet (1874-1936), critique littéraire et écrivain.

5. Émile Faguet (1847-1916), écrivain, critique, élu à l’Académie française en 1900.

 

57 – PAUL MORAND À JACQUES

CHARDONNE

 

Tanger, 23 mai 1956

 

Merci, cher ami, pour la coupure R. Poulet. Les événements

d’aujour-d’hui 1 me font souligner ce soir une phrase de L’Amour du

prochain 2 : « La Providence affecte aux postes éminents des chefs étourdis, afin

d’accomplir plus commodément ses propres desseins. » Nous n’en sommes

plus là ; la Providence choisit désormais des hommes qui savent ce

qu’ils font ; et ce qu’elle fait. Nous sommes projetés (avant d’être

éjectés), à une vitesse inimaginable, vers les grandes solutions. Ici,

c’est calme, sur le devant ; des croisières, qui n’osent s’avancer à l’intérieur, viennent regarder la 1re femme voilée et repartent. On en

est au terrotourisme. Comme c’est beau ces groupes de femmes

drapées ; nous avons (sauf les religieux) perdu le sens du beau pli, du

drapé. Dior a essayé, mais il faut de la taille, ça ne coule pas tout le

long du corps. Et comme c’est beau aussi ces plis autour des morts

musulmans, sans l’affreuse boîte du cercueil ; cela rejoint l’antique.

Le R.P. Martin, de Saint-Eustache (l’homme de la fausse Messe du

Sacre), me disait, il y a huit jours, avoir assisté aux USA chez un

maquilleur pour pompes funèbres yankees, à un thé d’outre-tombe

donné par une jeune fille morte, permanentée, climatisée et fardée, à

ses amies ; on l’avait assise debout, à la table ! Ici, le taxidermiste

amateur local s’est contenté, cette semaine, d’empailler un flamant

rose que Pierre Malo, de La Dépêche de Tanger, a eu la cruauté de tuer

sur la grève, au soleil couchant (1 m 65 d’envergure). Ledit Malo a

reçu le dernier roman de Benoit 3 qui, paraît-il, décrit le village

landais de Millès-Lacroix en 44, avec aventures personnelles […] Je

n’assistais pas, heureusement, à la mort [ …] Sans aller aussi loin que

ma femme qui, lorsqu’[…] Herriot (femme d’Édouard) se mettait à

l’affût, [ 4 … ] Sahara, ouvrait et refermait son ombrelle pour [ …] les

livres et leur faire peur, je dois dire que je n’aime pas tuer les bêtes, si

elles ne sont pas bonnes à manger. Je m’arrête ; il faut aller au lit. « À

qui écris-tu ? — À Chardonne. — C’est une vraie correspondance

amoureuse. — Non, il n’aime que Nimier, et il a raison. » Quel plaisir

Nimier peut-il éprouver à se promener avec 19 de tension ? Je

comprends qu’on veuille, qu’on s’attende, qu’on ne regrette pas de

mourir, mais avec une tension normale ; bref qu’on meure avec tous

les moyens de vivre. Excusez ce bavardage idiot.

 

P.

 

É

1. Le 23 mai 1956, Pierre Mendès France, ministre d’État, avait démissionné du gouvernement à la suite d’un désaccord avec le plan de réformes pour l’Algérie proposé par Robert Lacoste.

2. Jacques Chardonne, L’Amour du prochain, Éd. Grasset, 1932.

3. Il s’agit sans doute de Fabrice, Éd. Albin Michel, 1956.

4. L’original de la lettre manuscrite est déchiré dans le bas de cette page.

 

58 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

27 mai 1956

 

Cher ami,

 

Lettre merveilleuse (les draperies). Cet art spontané est sans égal ;

celui que l’on refuse aux lecteurs. Ou bien, un peu refroidi, quand ils

ne comprennent plus, ces lettres indiscrètes, ces notes, ces bouts de

papier, qui sont peut-être toute la littérature.

En attendant, on reçoit des romans tous les jours. Ce matin, d’un

éditeur assez honnête pourtant, un roman de Simon 1, qui a l’audace

de me l’envoyer ; un roman sur les négociants de Charente ! quelque

chose que j’ai ouvert et refermé avec horreur ! Ce sujet sacré, oser y

toucher !

Ils ne savent plus ce qu’ils font.

 

À vous

JC.

 

P.-S. Une curiosité en Afrique, c’est la résurrection de l’armée

française. Des Français vraiment ; pas ces fellaghas qui ont occupé

l’Allemagne (avec Leclerc) ; pas des négriers ; pas ces Allemands de l’Indochine. Des Français qui vident les imprimeries, etc. Au moins

on ne se battra plus.

 

1. Elsinfor de Pierre-Henri Simon (1903-1972), critique littéraire au Monde, élu à l’Académie française en 1966.

 

59 – PAUL MORAND À JACQUES

CHARDONNE

 

Tanger, 27 mai 1956

 

Cher ami,

 

J’ai écrit à Nimier (pour lui demander de faire rechercher par les

services de son journal une adresse de garages préfabriqués), mais ne

lui ai pas parlé de sa tension. Il aurait fait exprès d’en remettre. 19, ce

n’est pas une tension d’homme jeune ; c’est une tension européenne.

Heureusement que cela peut se redresser ; des artères souples, des

reins filtrants, un cœur jeune…

Des critiques excellentes m’ont fait lire cette nuit Une chic fille de

S. Groussard 1 2 et Les Perruques de Don Miguel de Lafforest, un sous La

Varende. Groussard est un garçon plein de force, de vitalité, mangé

par son hérédité officier. Grand-mère juive aussi, mais cela ne passe

pas sous son talent ; c’est du Kessel, du bon travail sans originalité.

Ici la vie est calme. L’armée de libération se forme, à côté de

l’autre ; comme elle est peu visible et secrète il faut deviner sa

présence et sa pression, pour comprendre son rôle, ce que ne peut

faire un ministre débarquant d’avion, ou un résident entouré de

porte-soufflet. D’ailleurs ces armées secrètes sont inévaluables, vu leur

fluidité ; tantôt squelettes, tantôt ogres ; les gens descendent du Moyen-Atlas ou du Rif en une nuit, et personne n’a envie réelle de

voir. Les guerres commencent toujours dans le style état-major et

finissent dans le désordre guérilla. (1914 finit par T.E. Lawrence 3,

1939 par Tito et Varsovie, etc…) La prochaine commencera

noblement et finira par l’égorgement à domicile, sordidement, dans

le goût Chouan et Goya.

Nourissier me dit préparer un numéro de La Parisienne sur le

savoir-vivre. Veut-il parler de l’art de vivre (derniers vestiges du

stendhalisme) ou de la baronne Stafi 4 ?

Je serai à Paris vers la mi-juin. Je regrette un peu de quitter cet

horizon immense d’un vert céladon ou bleu-vert sassanide, vu à

travers les cinq hautes fenêtres grillées de la pièce principale où je

vous écris, avec son revêtement de faïences ovales, sa grande étoile

arabe au plafond en stuc, son carrelage blanc et noir, ses dix mètres

sur dix où la parole résonne tellement, en l’absence de tapis et

teintures, que l’écho vous brise les oreilles, d’énormes taches noires

d’humidité sur le crépi blanc (car ici on construit en ciment, avec du

sable salé, et le salpêtre ressort), le bruit de papier de soie froissé de

l’Océan courant à la rencontre de la Méditerranée. Dans des poteries

arabes à dix sous, mal vernissées et où l’eau suinte, je suis entouré de

bouquets style Louis-Philippe, couronnes et brasses florales très

tassées par Absolom, mon vieux jardinier qui ressemble à Abdul

Hamid 5 ; des fleurs dans le goût première communion, daturas,

tabac, roses, œillets, hibiscus et de la gypsophile comme les tulles de

Mme Greffulhe 6. Tout cela vient tout seul, je ne me suis jamais

occupé de rien, je n’ai jamais acheté une graine ou un plant, le jardin

pond ses fleurs comme la poule l’œuf. C’est le moment où les

acanthes sont en fleur, comme des lupins blancs et mauves. J’ai fait

faire quelques photos en couleurs pour vous donner une idée. Tout

cela escalade un dédale de terrasses, d’escaliers, de pans de murs écroulés, de chambres descellées par les racines soulevées, pourri,

verdi, travaillé par les descentes de terrain, une décomposition des

plans ouvrés et des architectures humaines par le végétal et par une

eau qui est partout, sauf dans les pluies. Les puits, en faïences bleues,

se drapent dans le chèvrefeuille et les géraniums-lierres, comme on

n’en peut voir, de l’autre côté du détroit, qu’en Andalousie.

À propos, avez-vous vu la mort de Villeboeuf 7 ? Mourir à Séville,

en mai, quand on aime l’Espagne, ce n’est pas si mal. Je n’ose espérer

que ce fut un taureau qui le tua. Il n’avait pas de talent, passait du

livre à la toile avec une facilité troublante ; il avait raison de dire « je

change de violon d’Ingres » ; il était l’ami des grands peintres, mais

cela ne suffit pas ; au contraire.

Excusez ce griffonnage, à bientôt.

 

PM.

 

P.-S. L’histoire de fous continue : j’ai été ce matin retirer chez le

chancelier du Consulat de France des pièces pour mon

déménagement. Il m’a fait sortir par une porte dérobée. « Ma porte

principale est assaillie par une colonie d’Algériens arabes, m’a-t-il dit,

tous avec des passeports français. Ils flânaient ici et ils exigent d’être

rapatriés en Algérie, pour aller se battre contre nous. Et sur quel ton !

Ils me menacent, exigent (alors que nos maigres crédits consulaires

pour rapatriement des nécessiteux sont naturellement épuisés), me

poursuivent jusque dans la rue, c’est épouvantable ; ils me

descendront un de ces jours. Ils me crachent dessus à tout bout de

champ, en attendant les grenades. » C’est la « large politique

d’assimilation » de la République Française qui répand ses bienfaits.

 

1. Serge Groussard, Une chic fille, Éd. Fayard, 1956.

É

2. Roger de Lafforest, Les Perruques de Don Miguel, Éd. Del Duca, 1955.

3. Allusion à Thomas Edward Lawrence (1888-1935), dit Lawrence d’Arabie.

4. Blanche-Augustine-Angèle Soyer (1843-1911), dite baronne Staffe, auteur d’un livre à succès sur le savoir-vivre en 1889.

5. Abdul Hamid II (1842-1918), sultan ottoman.

6. Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, comtesse Henri Greffulhe (1860-1952), modèle de la duchesse de Guermantes de Proust.

7. André Villeboeuf, né en 1893, peintre, graveur, venait de mourir à Paradas en Espagne le 23 mai 1956.

 

60 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

29 mai 1956

Cher ami,

 

François Nourissier vous a écrit. Il est venu me voir hier soir. Après

cette lettre, je commencerai mon devoir. Je prendrai pour sujet (il

s’agit de La Parisienne : savoir-vivre) la société des bourgeois

marchands (l’espèce était la même, sur les côtes, entre Le Havre et

Marseille) vers 1900. Une société qui avait du caractère, et que les

écrivains ont maltraitée (sauf Jaurès) ; Mauriac a repris, contre elle,

tous les préjugés. Vous ne serez pas embarrassé.

Il faut soutenir La Parisienne.

À La Frette, sous mes pas, sans regarder du côté de la Chine ou de

la Russie, je sens que tout s’effrite. L’édition (donc la littérature) est

aux mains de tous. Notre chère jeunesse, des fous. Nourissier est un

charmant garçon. Du talent (son roman Seize ans). Il m’a dit hier

soir : « Je crois que je ne suis pas équilibré. » C’est plus grave. On

craint positivement pour sa raison.

Je n’ai pas vu Nimier depuis longtemps. On me dit qu’il

recommence ses galipettes. Cela consiste, chez les gens où il dîne, après un bon repas, à casser les plus beaux objets, ou à les jeter par la

fenêtre. Bernard Frank est dans une sorte de coma, etc…

Seuls Jacques Laurent et Marceau sont en fer. Mais ils ont plus de

quarante ans. Les grands malades (Blondin 1… etc…) ont entre 25 et

35. Il y a d’autres jeunes gens dont je ne sais rien. Ceux de 20 ans.

La jeunesse, cela recommence toujours.

Tout peut durer, car tout recommence.

 

À vous

JC.

 

P.-S. François Nourissier s’écrit avec un seul r.

 

1. Antoine Blondin (1922-1991), écrivain et journaliste.

 

61 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

1er juin 1956

 

Cher ami,

 

On voit que vous allez quitter votre maison de Tanger, votre jardin

que Dieu sème : vous l’aimez. Et vous savez le dire. Si j’avais la chaire

de Valéry 1 au Collège de France, je ferais mon cours sur vos dernières

lettres. Il n’y a rien de pareil dans toute votre œuvre. Le même talent

partout, bien sûr. Mais ce qui est particulier dans ces lettres (je m’en

tiendrai à la description) voilà ce qu’il faudrait démêler : là se trouve

le suprême secret de l’art. En vérité, indéfinissable.

Les deux vieillards (si l’on peut dire) ont fini par troubler Nimier.

Il verra un médecin. Je prends un rendez-vous pour lui. Je me jure

que nous vivrons longtemps tous les trois. J’ai choisi pour lui Racine.

Le médecin qui était affecté à Pétain pendant son procès. Ma femme

l’a vu deux fois. Il a le meilleur outillage possible. Et Nimier sera

percé de tous côtés.

Vous connaissez même les salons où vous n’alliez pas. Je les

connaissais par mon père. Quelle science ! Pas une faute.

Je demande à Marceau de m’envoyer Pan.

Vous êtes bien bon dans vos lectures ; bien bon de lire Groussard.

Je lis pour la première fois le théâtre de Sartre. C’est passable.

Voilà tout. Giraudoux, trop savoureux, me suffoque assez vite. Quand

je lis Sartre, Giraudoux me manque. Giraudoux, Montherlant,

Anouilh, même Aymé, c’est bien supérieur à Sartre.

Période calme dans l’édition. La Folle est toujours demandée,

même à travers cette période morte. On prépare l’été. Mon fils a vu

les libraires du Midi. Curieux métier. Il faut supplier les libraires pour

qu’ils consentent à recevoir de bons livres en dépôt.

Nous partons le 10 juin pour Lausanne, jusqu’au 21.

 

Votre

JC.

 

1. Paul Valéry occupait la chaire de poétique.

 

62 – PAUL MORAND À JACQUES

CHARDONNE

 

Tanger, 3 juin 1956

Merci, cher ami, pour votre lettre d’avant-hier. Entre La Frette et

le Maroc, il n’y a qu’un bond de puce à réaction. Quel dommage que

la réaction se soit réfugiée dans le ciel des moteurs, et ait quitté la

terre. Pineau 1 2 a fendu l’oreille du huguenot Massigli (vous êtes

protestant, lui Eidgenosse) parce que anglo-américain, et l’a remplacé

par Joxe, crypto, qui avait fait à Moscou des merveilles culturelles.

Avez-vous remarqué qu’un échec en politique se définit par :

« développement des relations culturelles » ?

Bravo, pour Nimier. Je n’ai pas osé vous envoyer ma doctoresse

qui fait la thèse sur les salons ; elle vous eût ennuyé. Je crois d’ailleurs

que (Mühlfeld 3 à part, où allait Gide) les salons littéraires parisiens

n’ont jamais eu d’importance à notre époque. Les grands écrivains

que j’ai vus dans ma jeunesse se rencontraient dans le monde (Barrès

et Maurras chez la Comtesse Joachim Murat, Claudel chez les Ph.

Berthelot 4, Giraudoux chez les Charles de Polignac, etc…). Et nous

chez les Aurel 5 et Cie.

Cette nuit j’ai lu un D.H. Lawrence, 6 L’homme qui n’était pas mort

(le Christ revenant sur la terre) avec préface (bonne) de Drieu sur

D.H.L 1933. J’aime les bougainvillées cuivre qui descendent sur une

surface blanche, à côté des ressauts en tuiles vernissées vertes. Je ne

sais pourquoi, sur la Côte d’Azur, il n’y en a que de pourpres. Ce qui

me manquera le plus, c’est la tache corail des fleurs de grenadiers et

les étincelles des hibiscus. Et ce plumeau des dattiers. Et les araucarias

palmés comme des arbres généalogiques.

La critique littéraire d’Ollivier, dans Le Temps, est d’un concierge.

Drieu dit de Lawrence : « C’était un homme malade de la mort »,

bonne définition de Drieu lui-même. J’adore les nuances oratoires

politiciennes sur nos rapports avec les Arabes, depuis l’amitié jusqu’à

l’interdépendance. C’est, en réalité, la force ou rien. Or, la force ce

fut, depuis le e XVII siècle, la supériorité de l’arme à feu ; le jour où elle a cessé (1914) les Empires sont morts. Le « allez-vous-en » se fait plus

ou moins pressant. On ne pouvait opposer que l’arme

« Peuplement » ; pour ça il fallait faire sa part à l’Allemagne en 1911

et 1938. Nous et l’Angleterre avons dit non ! « Pas de poulet pour

moi » a dit Hitler. Soit, personne ne mangera plus de poulet. Ce qui

fait que nous nous mordons les pouces.

 

Tout à vous

Morand

 

P.-S. Je ne sais pourquoi je vous ai envoyé hier, en brouillon, la fin

de mon papier pour La Parisienne. Je n’ai pas pensé que c’est sur le

tout que j’eusse voulu avoir votre avis, oubliant que vous n’aviez pas le

début. Ce fragment isolé va sans doute vous paraître (c’est l’avis de

ma femme) grandiloquent, revendicatif et personnel à l’excès.

Tél. : Vevey 51496 à partir du 15 juin. Reçu votre lettre du 1er juin

à l’instant. Toujours les pétroles à recommander. Dernière lettre de

Tanger. Prochaine ! (15) Vevey.

 

1. Christian Pineau était ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupera jusqu’en mai 1958.

2. René Massigli (1888-1988), diplomate, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères de 1955 à 1956.

3. Jeanne Mühlfeld (1875-1953), épouse d’Adrien Mühlfeld de L’Écho de Paris, recevait dans son salon de l’avenue Victor-Hugo la haute société politico-littéraire des années 1930.

4. Philippe Berthelot (1866-1934), secrétaire général du ministère des Affaires étrangères de 1920 à 1932.

5. Aurel est le pseudonyme d’Aurélie de Faucamberge (1882-1948), épouse d’Alfred Mortier.

6. Il s’agit de L’homme qui était mort, traduit de l’anglais par Jacqueline Dalsace et Pierre Drieu la Rochelle, préface de Pierre Drieu la Rochelle, Éd. Gallimard, 1933. Une première édition avait été publiée sous le titre Le Coq échappé en 1911.

63 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

6 juin 1956

 

Cher ami,

 

Il y a dans vos lettres des parcelles qui s’envolent, parce qu’elles

ont des ailes, et qui vont nicher chez Nimier, par exemple. Cela vous

expliquera cette phrase dans la dernière lettre de Nimier : « Les

lettres de Morand, ce sont ses mémoires. Sans vous, personne n’aurait

connu (pas même lui) cet homme tout à fait délicieux. »

Nimier va voir le docteur Racine. Il veut vivre centenaire pour

commenter nos œuvres, auprès de gens qui auront tout à apprendre.

J’ai trouvé excellente votre conclusion (papier de La Parisienne) et

rien ne m’a choqué. Une note « personnelle » ne gâte rien. Là vous

survolez un peu le sujet ; toujours les ailes. Cela ne gâte rien non plus.

J’ignore si toute la chronique est sur le thème : survivre.

N’importe. On ne vous demande pas d’être dans le sujet. Je m’y suis

tenu, platement. Leur sujet (pas bien clair) était je crois : Savoir-Vivre,

c’est-à-dire art de vivre. Cela peut se prendre par tous les bouts. Nous

ne sommes pas au collège.

Nous serons à Lausanne, Hôtel Windsor, du 11 au 15 juin. Départ

pour La Frette le vendredi matin, jour de votre arrivée à Vevey.

C’est une période assez morte pour l’édition. Réveil en été

quelquefois. Cependant, il y a une demande constante pour La Folle.

Cela ne fait pas de gros chiffres. Si peu que ce soit c’est l’indication

d’une vie persistante. Cela est très rare aujourd’hui où les livres

meurent d’un seul coup, après quelques semaines.

J’ai la même satisfaction pour Matinales. C’est curieux, nous

sommes à égalité, vous chez Stock, moi chez Albin Michel. Les mêmes gens sans doute.

Je ne lirai pas Peyrefitte 1. Cela m’indigne. Ces procédés. Aucune

dignité.

 

Votre

Chardonne

 

P.-S. Nimier n’écrit (ne publie) plus que dix lignes de loin en loin.

Dans 2 Arts du 6 juin, il y a dix lignes de lui (à propos de Fraigneau)

que je trouve bien remarquables.

 

1. Sans doute une allusion au roman de Roger Peyrefitte, Les Clés de Saint-Pierre, qui fit scandale en 1955, prêtant au pape Pie XII des tendances homosexuelles.

2. Roger Nimier, « Ce n’est pas un agneau », Arts, 6 juin 1956, p. 6.

 

64 – PAUL MORAND À JACQUES

CHARDONNE

 

Tanger, 8 juin 1956

 

Cher ami,

 

Le retour me rend piaffant, d’où ce dernier-dernier mot. Je piaffe

à gagner le Derby d’Epsom « où viennent de triompher les couleurs

françaises » (les journaux), en l’espèce M. Wertheimer et

M. Strassburger 1. Il est vrai que les mêmes journaux voient la reine de

Grèce « en parfaite Parisienne », tout en ajoutant que sa langue

maternelle est l’allemand. Les communiqués d’Algérie — « On a saisi

deux camions et un fusil de chasse » — ne rappellent Verdun que

d’assez loin. Les armées de la Libération (les F.T.P. marocains) ont

montré à Tanger le bout de leur nez, mais c’était pour faire des achats. Il n’y a d’ailleurs plus grand-chose à prendre chez les

banquiers ; le capital est, en lui-même, devenu moineau rapide, mais

à Tanger, il est des plus volatils (ou volatiles).

J’ai reçu de la fille de ***, sœur du député communiste, une

nouvelle où une dame a une telle passion de bien mourir en amante

qu’elle finit par offrir au préféré un bifteck de sa propre chair. Elle

était laide — je parle de l’auteur — elle est devenue jolie. « Même

chez les laides, il y a un coin de beauté autour de quoi une certaine

beauté s’organise, comme dans certains déserts, il y a un point

d’eau », dit ma femme. Bref, c’est la nièce de ce *** qui, à la

Libération, est arrivé à Paris chez sa sœur en lui disant : « J’ai des

courses à faire, il faut que j’aille dans le quartier en exploration pour

trouver de la nourriture pour un homme que je t’amène coucher. Je

te laisse un sac sous le piano. » Le sac était bourré de millions de

quelque Banque de France, une centaine dit sa sœur.

Ici tout est animé. J’ai confié ma voiture Volkswagen à Platon

(neveu de l’amiral et qui tient ici un garage depuis 44) ; mon ordre

de déménagement au lieutenant de vaisseau Gérardin, commandant

du port de Tanger (officier de marine français, chassé à la

Libération), tout ceci pour vous indiquer en passant que « La France

est une », comme dit le gouvernement, et je n’ai plus qu’à aller vous

dire bonjour à Ouchy. Ce matin, j’ai été au marché pour la dernière

fois. Où reverrai-je, et quand, des mendiants avec d’aussi beaux

haillons bruns, un vieux nègre à barbiche blanche et à encensoir de

cuivre, qui entre dans les boutiques pour encenser tout, même la

viande, et les berbères à yeux verts, à peau claire, à grands chapeaux

ornés de gros cordons de poils de chèvres noirs qui vendent des bois

jaunes, des ajoncs plus jaunes que l’œuf ? Depuis qu’il n’y a plus de

meubles, ma maison est devenue belle. Les meubles apparaissent vers

la fin du e XVI . Il est idiot de meubler, même de gothique, un château-fort avec l’encombrement d’époques heureuses, comblées (de bois

coloniaux ou autres richesses), comme l’a fait un ami pétrolier au

château d’Anet ( e XIV ) par exemple. Le nu est de haute époque.

 

[Lettre non signée]

 

1. Allusion au cheval français Lavandin portant les couleurs de l’écurie de Pierre Wertheimer qui avait gagné le 117 e derby d’Epsom, battant de peu Montaval, le cheval de l’écurie de R.B. Strassburger.

 

65 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

Lundi [18 juin 1956]

 

Cher ami,

 

Ce déjeuner laissera un long souvenir. L’ineffable de la perfection

en ces temps barbares. Dominique Aury (ravie) vous a quitté avec un

mot de vous enfoncé dans la chair (elle n’est pas habituée à vos

traits) : « C’est une question de camions. »

Ces rencontres de Lausanne ont eu un avantage : je me suis

aperçu que Dominique Aury n’avait pas reçu La Folle Amoureuse.

L’édition est faite de légers et désastreux accrocs de ce genre. Autre

accroc : une page d’extraits de presse doit être faite par une personne

compétente ; et au meilleur moment. Au bon moment, Madame

Lupasco (la personne compétente) a été opérée d’un abcès au

poumon. C’est un novice qui a dû intervenir. D’où la malfaçon.

Racine, le médecin qui, sur mon ordre, a examiné Nimier, l’a

trouvé en bonne santé. Nimier s’est vengé en écrivant aux Kléber Haedens, chez qui nous allons passer quelques jours au début de

juillet, que j’étais très souffrant et qu’il fallait me donner uniquement

des nouilles et de l’eau.

Aragon était invité à Lausanne. (Il a donné des livres à La Guilde.)

Il a refusé, disant qu’il ne voulait pas rencontrer un traître. Ce traître,

ce n’est pas moi, c’est Claude Roy.

Le consul de France m’avait invité. J’ai refusé en donnant mes

raisons : le consulat de France à Lausanne est à jamais déshonoré,

quel que soit le titulaire 1.

Même si madame Paul Morand est tout à fait étrangère à ce repas

inoubliable (elle a bien de la chance) vous permettrez que nous lui

adressions hommages et remerciements.

 

Votre

Chardonne

 

P.-S. Dans le train du retour, longuement parlé de votre art avec

Dominique Aury. Elle a bien saisi la valeur du « pittoresque » chez

vous ; sa valeur dans l’art. C’est chose profonde, qui tient à la vérité.

Pour vous, ce détail « pittoresque » recueilli à Lausanne : il faut,

pour faire rougir les pommes, de l’herbe sous le pommier.

Lausanne et la Suisse me sont apparus (à moi vivant en France)

comme un vaste camp de concentration. On travaille trop. Les

femmes, les hommes, murés dans le travail. Tous inabordables.

Asphyxiés de travail.

 

1. Voir lettre de Paul Morand du 7 septembre 1949.

 

66 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 4 juillet 1956

 

Cher ami,

 

Nos circumnavigations sont mauvaises pour la correspondance. Je

serai lundi 9 à Paris, le 10, je finis mon déménagement, le 11 je suis à

votre disposition, le 12 je repars, le 13 je m’enferme à La Léchère 1

(Savoie) que J. Chemeisère dit bonne pour la tuyauterie veineuse ; le

1er août, retour ici, le 8 août je prends un avion transatlantique (ne

poussez pas un cri, je m’arrête au bord de l’Europe, à Shannon, dans

l’Irlande occidentale). De là je vais monter 8 jours à cheval, près de

Cork. La suite à plus tard.

J’ai reçu la visite d’un M. (Cte) de Gournay, estivant au Signal de

Chexbres, vieux pur-sang étonnant, l’œil bleu, le teint Viking, 1 m 88,

engagé deux fois dans la LVF 2, huit ans de prison, maire de

Gournay 3, les pieds gelés devant Moscou et parfaitement bien

portant, optimiste, fervent catholique, vivant seul avec son chien dans

son château. Il parlait, parfaitement, allemand avec un mutilé de

Düsseldorf, dans cet hôtel-pension, entouré de Bernoises charmantes

et transpirantes, soulevant des tinettes de potage Knorr, dans cet

empressement de maison de santé qui contraste si fort avec les 20

maîtres d’hôtel dédaigneux qui entourent le client, en face, au Royal,

à Évian.

Il paraît que Mme Arthème F. aurait repris la maison en main,

écartant Brouty 4 5 6 et Jean F ., avec son gendre Wiriah comme

conseiller, et Rops 7 commanditaire. Le Temps de Paris expire.

Dernière heure : Le Temps a quitté l’espace. Une tape pour Boegue.

C’était certain ; on ne peut faire un organe libre dans un pays où

l’opinion est truquée, et les élections aussi, où le Système reste tout-

puissant. Et, en plus, aller au combat divisés, gaullistes et vichyistes

réunis, alors qu’ils continuent à se haïr, avec un organe saboté par les distributeurs, gouvernementaux par définition, noyauté par le PC qui

avait placé des hommes à lui partout — les plus travailleurs — etc…

Je suis en train de tirer un scénario de Fleur-du-Ciel à la demande

des Américains. Pourquoi demandent-ils toujours autre chose que ce

qu’on a écrit ?

 

À vous toujours

M.

 

1. La Léchère-les-Bains.

2. Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Organisation militaire fondée à Paris en 1941, rassemblant les Français volontaires pour se battre en URSS sous l’uniforme allemand. Les deux présidents en étaient Pétain et Hitler.

3. Gournay-en-Bray, en Seine-Maritime.

4. Fernand Brouty, beau-frère de Jean Fayard.

5. Jean Fayard (1902-1978), journaliste, romancier, prix Goncourt 1931.

6. Marcel Wiriath (1898-1974), président de sociétés, mari d’Yvonne Fayard.

7. Henri Petiot, dit Daniel-Rops (1901-1965), écrivain, historien, auteur d’essais consacrés à l’histoire religieuse.

 

67 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

20 juillet 1956

 

Cher ami,

 

Partout, vous êtes bien renseigné. Ces fils de pasteurs qui savent

tondre la laine, voilà un mot qui va réjouir Paris, toujours pluvieux.

J’ai su tout de suite que la soirée sur votre toit était réussie. Nourissier

m’a écrit le lendemain : « Ces gens de l’autre avant-guerre savaient

vivre ; cela ne ressemblait en rien aux réunions d’aujourd’hui. » J’ai

demandé des explications à Nimier. Il m’a dit : « C’est vrai. » Mais il s’est mal expliqué. Les bonnes choses ne se définissent pas. Aussi, la

littérature est noire. Et puis, lettre détaillée de la froide Guitard. Il

paraît que Boisdeffre avait de l’appétit.

Je viens de lire un livre qui m’a frappé. Un « libelle » de Bernard

Frank ( 1 Le Dernier des Mohicans). Il va vous l’envoyer, à Léchère ou à

Vevey. C’est le style indéfinissable qui m’a frappé, une espèce de

crème de mots ; ce n’est plus du Stendhal, enfin ! On ne sait d’où

cela vient. Tout jeune, un sauvage, un Oriental, qui commence à se

polir. Très cultivé. Dangereux. Il vient du groupe Sartre. À 20 ans

critique littéraire des Temps modernes. Il a la nostalgie de la droite. Je

crois que je le placerais, tout auprès de Nimier, bien au-dessus des

autres. Tout cela encore douteux.

Il n’a pas le sou, naturellement. Il m’a donné rendez-vous dans un

restaurant basque de l’avenue Wagram, horriblement cher. D’autant

plus cher, qu’il était accompagné d’une fort jolie et curieuse jeune

femme : la vicomtesse de ***. J’ai cru à une blague. Mais la mère de la

vicomtesse possède deux châteaux dans la Nièvre, et descend du

Moyen Âge. Ils se tutoient. Cette vicomtesse qui tutoie son amant en

public, m’a fait frissonner. J’ai vivement ressenti les temps modernes.

Jusqu’ici Bernard Frank accompagnait chastement Sagan, partout.

On le dit impuissant. C’est peut-être la raison du tutoiement.

Fabre-Luce passera à La Frette, le 18 août, à 5 heures. Voilà qui

exerce la mémoire. Il n’a pas changé. Je crois qu’il veut me consulter

sur l’au-delà.

Vous êtes bon pour nos soldats d’Afrique. Après, il faudra nourrir

les fellaghas.

On m’a dit que depuis que la Hollande avait lâché ses colonies et

se consacrait au beurre et aux tulipes, elle était beaucoup plus riche.

À vérifier.

Merci pour le tuyau Pinay 2. C’est fait. Mais nous avons été

devancés.

Il semble que les Nimier soient en bons termes.

 

À vous

JC.

 

P.-S. Pourquoi pas Royat 3, comme tout le monde. Vous y auriez

retrouvé Delamain. Demandez donc au médecin de Léchère ce qu’il

pense du cognac. Inutile de se priver en vain.

Maeterlinck, fort atteint à 70 ans, a ressuscité à Royat. Il a vécu

longtemps après, dans un corps nouveau. Il voulait écrire un livre à la

gloire de Royat.

 

1. Éd. Fasquelle, 1956.

2. Allusion à l’emprunt indexé sur l’or émis en 1952.

3. Station thermale près de Clermont-Ferrand, spécialisée dans le traitement des maladies cardio-vasculaires.

 

68 – PAUL MORAND À JACQUES

CHARDONNE

 

GRAND HÔTEL RADIANA

La Léchère-les-Bains

(Savoie) 25 juillet 1956

Cher ami,

 

Je comprends mal pourquoi ces amis dont vous parlez, et dont

vous me rapportez les propos gentils, doivent attendre mes passages à

Paris pour se retrouver ? Que font-ils donc en mon absence ? Je

croyais que tout le monde allait partout. C’est une des raisons qui me font ne pas sortir : on ne peut pas aller un peu dans le monde ; c’est

tout ou rien. À moins que Paris ne soit fait de coteries, de cellules qui

s’ignorent ? Hier, ce n’était pas comme ça. Et si c’est comme ça,

pourquoi Nimier n’écrit-il pas pour nous, les cénobites, un Tour du

jour en 80 mondes, sorte de voyage dans différentes lunes qui

s’ignorent ?

Je finis 1 La Chute de Camus ; quel est son propos ? Je comprends

mal. C’est une suite de phrases courtes et péremptoires, d’aphorismes

qui, retournés, ont également un sens ; tout cela ne va nulle part. J’ai

lu cette nuit 2 Le Malfaiteur de Green. Comme J.G. est resté 1930 !

Comme les mauvaises mœurs s’altèrent vite, mon Dieu, mon Satan !

Voici, 25 ans plus tard, 3 Jeunes proies, d’où tout le drame homosexuel

s’est évaporé. On imagine les héroïnes du roman de J.G. échangeant

en 1956 leurs impressions : « Tu aimes ce gars ? Attention, il est de la

pédale — Et puis après. » Car en 1956 les pédaleurs acceptent

volontiers les filles, surtout riches. Il n’y a plus ni rideau de fer ni

rideau de chair.

 

PM.

 

1. Éd. Gallimard, 1956.

2. Éd. Plon, 1956.

3. Roger Peyrefitte, Jeunes proies, Éd. Flammarion, 1956.

 

69 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

26 juillet 1956

 

Cher ami,

Le principal d’abord : il y avait tout un développement à donner à

votre page de 1 La Parisienne ; et puis à l’idée justice et justesse. Il

faudra vous y résoudre, ou bien je publie tout de suite vos lettres.

En 1922, vous n’avez pas répondu à l’enquête : « Pour être riche

et estimé ». Vous avez répondu : « Pour être riche et honoré. » En ces

temps, Pierre Mille 2 avait répondu à la question : « Quel est l’homme

qui plaît aux femmes ? — Celui qui a le temps. » Les enquêtes étaient

amusantes.

Vos lectures me font tourner la tête. Même l’art d’escamoter ses

lectures. On doit se méfier je crois des premiers livres des jeunes

écrivains d’aujourd’hui, qui leur font du tort. Je vous ai signalé

seulement le libelle de Bernard Frank : Le Dernier des Mohicans

(Fasquelle). Très court. Je suis perplexe. Votre avis m’intéresserait. Je

ne veux pas me donner au premier venu. Et peut-être son roman :

L’Illusion comique 3. Rien d’autre (Table ronde).

C’est bien la Vicomtesse de ***. Une poupée d’ébène et d’ivoire.

Bien faite. Un étrange bébé. Son mari est à Dakar. Sa mère habite la

Nièvre. Deux châteaux.

Je les attends à La Frette, elle, et son Bernard, tout noir.

Bon ; s’il faut rester en Afrique à tout prix, me voilà rassuré. Le

prix sera chaud. Je ne m’en plaindrai plus. Je me demande pourtant

si Lénine n’aurait pas changé d’avis aujourd’hui : il trouverait la voie

libre devant lui. Pourquoi tant de détours ? Est-ce que les Arabes sont

vraiment les associés naturels des bolcheviks orientaux ? Oui, si on les

agace, de notre côté.

Vous définissez à merveille Fabre-Luce. Il avait tous les dons. Un

rien (en trop, ou insuffisant, on ne sait quelle inflexion malheureuse

dans la ligne) et tout cela est pour rien. L’article dont vous parlez

(Afrique) était perdu dans Paris-Presse. Vous l’avez remarqué. Kléber Haedens, qui lit à peine les journaux, aussi. Réconfortant que

quelquefois une bonne chose soit remarquée.

 

À vous

J.C.

 

1. Paul Morand, « Savoir survivre », La Parisienne, juillet-août 1956, p. 277.

2. Pierre Mille (1864-1941), écrivain et chroniqueur.

3. Éd. de La Table ronde, 1955.

 

70 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 27 juillet 1956

 

Cher ami,

 

Merci pour votre lettre d’hier.

Pineau aurait pu nous éviter les frais de son déplacement au

Caire : rien Nasser de courir, comme eût dit Curnonsky 1. J’ai attrapé

le goût des à-peu-près : en 1897, chez Armand Silvestre 2,

collaborateur de mon père ; chez Willy 3, un autre ami ; 30 ans plus

tard, chez les surréalistes. Giraudoux aimait bien Curnonsky, qu’il

avait connu par Toulet 4, et qu’il me fit connaître en 1908. Mon père

ne détestait pas écrire pour Coquelin cadet 5 des monologues à

calembours. Je pense au créateur du genre, le Comte de Calembourg,

ambassadeur du Saint-Empire auprès de Louis XIV ; depuis lors, la

tradition s’est continuée et les diplomates sont restés les derniers

champions du jeu de mots.

La Route des Indes ! Il n’y avait déjà plus d’Indes, et voilà qu’il n’y

a plus de route… Où est le temps où Loti, rageusement, écrivait : « L’Angleterre brûlerait l’Asie pour venger la mort d’un marin

assassiné » ? On va s’envoyer des memoranda. On se demande à quoi

servent les diplomates, maintenant ? Ils servaient à remettre des

notes ; aujourd’hui — les Russes ont mis ça à la mode — on les

refuse, tout simplement, comme les concierges refusent les lettres

recommandées.

J’ai lu avec plaisir le 6 Gardez-vous à gauche de Sérant. Les dernières

pages sont les plus brillantes. « Soyez communistes, mais pas

cryptos. » C’est sa conclusion. Ça ne fait pas l’affaire de nos

compatriotes, qui, de Maurras à Cot 7, n’aiment qu’une chose, c’est de

dire non (ou m…). Quant on est PC on ne peut plus dire m…

Comme les communistes français doivent être malheureux ! M… est

la devise nationale : bile et digestion, tout notre génie est là.

 

Tout à vous

PM.

 

1. Maurice Edmond Sailland, dit Curnonsky (1872-1956), journaliste, élu « Prince des gastronomes », fondateur de l’Académie de gastronomie en 1930.

2. Armand Silvestre (1837-1901), poète parnassien, conteur gaulois, ami d’Eugène Morand avec lequel il avait créé Izel, drame indien, joué à La Renaissance le 24 janvier 1894, le rôle principal étant tenu par Sarah Bernhardt. Il servira de modèle au personnage d’Andoche Sylvain dans Le Désespéré de Léon Bloy.

3. Henry Gauthier-Villars, dit Willy (1859-1931), mari de Colette, romancier et chroniqueur.

4. Paul-Jean Toulet (1867-1920), écrivain, auteur de Mon amie Nane (1905) et d’un recueil de poésies, Les Contrerimes (1921).

5. Coquelin cadet, fils de Constant Coquelin (1841-1909), qui avait préfacé le livre d’Eugène Morand, Le Roman de Paris, aux Éd. Ollendorff.

6. Paul Sérant, Gardez-vous à gauche… ou soyez communistes, Éd. Fasquelle, 1956.

7. Pierre Cot (1895-1977), député radical-socialiste, ministre de l’Air en 1933, puis de 1936 à 1939, fondateur de l’Union progressiste en 1950.

71 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

27 juillet 1956

 

Cher ami,

 

D’abord, une déclaration : après un séjour chez moi, vos lettres

sont déposées chez Nimier ; lieu plus sûr à cause de mon âge. Ce sera

la dot de Martin 1.

Nimier m’a donné cette explication (les raisons du succès de votre

soirée). Cela ne ressemblait pas aux réunions de l’époque : immenses

cohues où se traitent des affaires, où l’on voit tout le monde à la fois.

C’était intime, et pourtant varié, par une succession d’hôtes.

Pour le reste, je réponds à la place de Nimier.

Il n’y a plus aucune société en France. Ainsi la France est atteinte

au cœur. La littérature, l’édition (frais de la société) en meurent. Il y

a eu « les cafés », puis Mme Mühlfeld, etc… Il n’y a plus rien, sauf

quelques groupements forcés de travail, dans les journaux par

exemple.

On ne voit personne. Même pas des amis. Je ne verrais jamais

Nimier, si nous ne déjeunions quelquefois ensemble. Oui, on peut

déjeuner. C’est coûteux. Par hasard, je peux rencontrer Laurent, chez

Lipp ; apercevoir Fraigneau sur le trottoir. J’aime beaucoup

Dominique Aury : où la voir ? Cela ne tient pas à La Frette. Nimier ne

voit personne sauf Blondin. Ils travaillent un peu ensemble.

J’entends : il ne voit pas ses amis. Il « déjeune » beaucoup, il a des

relations, il se perfectionne dans la connaissance du bordeaux et du

champagne, dans les bons restaurants. Il aime l’érudition. Jamais avec

les mêmes.

Ainsi pour tous.

J’aimerais voir un peu Marceau, et Bianco 2. Eux n’en seraient pas

fâchés. Deux fois par an, à peine. Les jeunes écrivains, quand l’occasion s’en présente, m’amènent leur dernière capture. Un

déjeuner, c’est fini. On prolonge un peu, pas un mot. Hier je parlais

de la Vicomtesse de ***, avec Millau 3. Je m’aperçois qu’elle est bien

connue de la bande : elle a été la maîtresse de Déon ; un peu celle de

Nimier. Si jeune !… Comme je m’étonnais de son dernier choix :

l’ours Bernard, en peluche noire, Christian Millau m’a dit : « Ah !

vous savez, elle couche avec un livre. » J’ai répondu : « Vous lui direz

que j’ai mes œuvres complètes. » Les choses en resteront là.

Dans cette société en poudre, un livre a du mal à percer.

À propos de Millau, que j’ai vu hier à son bureau, il m’a dit que

l’on aimerait bien du Paul Morand au Bulletin de Paris. Je n’y vois

qu’un intérêt pour vous : y faire l’essai d’un texte imprimé, que l’on

reprendra plus tard, et que personne n’aura lu. C’est un procédé qui

m’a toujours réussi. Matinales est venu de textes que j’ai donnés dans

une petite revue du Sud-Ouest que personne ne connaît. Tout seul,

on est à son aise. Vraiment libre. Je ne crois pas que vous ayez besoin

de ce genre de secours. Je vous conseillerais seulement Arts, assez lu

(à cause des gravures), assez coté.

Vous me dites toujours que vous quittez La Léchère, et vous n’en

partez pas. Endroit funeste. Partez vite. Vous y faites trop de lectures.

Quel besoin avez-vous de lire Camus ? Et Green. Il n’a rien écrit

de bon, sauf 4 Moïra. Des enfants.

Soyons juste. Toujours juste. Quoique vous n’aimiez pas la justice :

lisez l’article de Mauriac dans le dernier 5 Figaro littéraire (réponse à

Robbe-Grillet à son article idiot dans 6 La N.R.F.).

C’est bien.

 

À vous

JC.

1. Le fils de Roger Nimier.

2. Lucien Bianco, sinologue.

3. Christian Millau, journaliste, écrivain, collaborateur d’Arts et de La Parisienne, qui deviendra l’un des fondateurs du Gault & Millau.

4. Éd. Plon, 1949-1950. L’ouvrage avait été réédité en 1953 (Club du meilleur livre) et, en 1955, avec des extraits de son Journal (Club des libraires de France.)

5. François Mauriac, « La technique du cageot », Le Figaro littéraire, 28 juillet 1956, p. 1-3.

6. Alain Robbe-Grillet, « Une voie pour le roman futur », La Nouvelle Revue française, 1er juillet 1956, p. 77-84.

 

72 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 30 juillet 1956

 

Cher ami,

 

Je vous remercie bien de votre lettre du 27. Je suppose que vous

avez vos raisons pour déposer nos lettres chez Nimier. Mais je dois

vous dire, bien franchement et amicalement, que je n’aime pas les

voir se promener. Montrez-les à Nimier, mais gardez-les. Lui est

moralement sûr, mais il n’a pas de demeure fixe, sa vie est incertaine,

et Dieu sait où mes impressions, hâtivement griffonnées, iront finir.

La Suisse est un bon coffre. Pourquoi ne pas mettre mes lettres dans

une enveloppe que je déposerais à votre nom à ma banque, ici ? Je les

prendrais en allant à Paris. Qu’en dites-vous ?

Continuer : partie 3 sur 4