Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 8 sur 17 · partie 3/4

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Correspondance

1956. Lettres 29 à 108

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

J’ai écrit jadis une biographie dialoguée d’ 1 Isabeau de Bavière qui

ne s’est pas vendue, parce que dialoguée. Jacques de Zogheb, qui tira

jadis une pièce de 2 La Discorde d’Hermant, en a tiré une d’Isabeau. Il

me dit qu’il l’a fait recevoir au Luxembourg. N’est-ce pas un

enterrement ? Je n’achète jamais Le Figaro Littéraire ; je n’aime pas ces

histoires professionnelles. C’est comme si j’achetais le Bulletin de la

coutellerie édité à Thiers. Sauf qu’on y est moins à couteaux tirés qu’en

littérature.

Tout à vous

PM.

 

1. Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, histoire tragique, Les Éditions de France, collection « Les Reines de France », 1938.

2. Abel Hermant (1862-1950), écrivain, journaliste, chroniqueur au Temps, condamné à la réclusion perpétuelle en 1944 pour avoir collaboré à Aujourd’hui et aux Temps nouveaux, libéré en 1948 après avoir été exclu de l’Académie française.

 

73 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 août 1956

 

Cher ami,

 

Pauwels 1 fait des chroniques politiques hebdomadaires dans

L’Intransigeant, très truculent ; c’est si drôle pour un disciple de

Gurdjieff 2 et de l’extra-ésotérisme ! Le lisez-vous ? Les Mémoires

d’Enesco 3 charmants comme il fut et si naturel (c’est une vertu

roumaine), n’ayant vécu que pour l’art, moins pour son violon, où,

cependant, il était incomparable, que pour la composition, hélas plus

faible, pleine d’influences Brahms-Wagner-Franck.

J’ai lu le discours de réception de Cocteau en langue verte Cocteau

chez les Sirènes 4 ; pour une fois qu’il va chez les femmes, il lui faut des

femmes avec une queue… Ce matin, j’ai Chenevière 5 et Marcel

Thiébaut 6 à déjeuner. Le Dutourd de La N.R.F., très excellent (style

Hamlet 7 ) morceau.

Je vous quitte pour l’Islande, en finissant ceci. Le temps ne peut

pas y être plus mauvais qu’ici. J’espère passer 2 ou 3 jours en Suisse

vers le 5 septembre et vous y trouver. En tout cas, Hélène y sera. Mille

amitiés.

PM.

 

1. Louis Pauwels, écrivain et journaliste.

2. Georges Ivanovitch Gurdjieff (1887-1949), philosophe d’origine caucasienne, défenseur d’une philosophie de l’approfondissement de soi dont l’influence sera grande sur de nombreux intellectuels, auteur de Récits de Belzébuth à son petit-fils (1956) et de Rencontres avec des hommes remarquables (1960).

3. Sans plus de précision, il est difficile de savoir à quel livre il est fait allusion.

4. Jean Cocteau avait été reçu à l’Académie française par André Maurois le 20 octobre 1955. Paul Morand fait allusion au passage de son discours dans lequel il décrivait la Coupole : « … quelques grottes sous-marines, une lumière quasi surnaturelle d’aquarium et sur des gradins en demi-cercle, quarante sirènes à queues vertes et à voix mélodieuses ».

5. Jacques Chenevière, écrivain suisse.

6. Marcel Thiébaut, critique littéraire à La Revue de Paris.

7 er . Jean Dutourd, « L’Esprit de contradiction », La Nouvelle Revue française , 1 août 1956, p. 262-275.

 

74 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

6 août 1956

 

Cher ami,

 

Je ne vous écrirai pas à l’adresse rouge trop compliquée. C’est

trop loin. Les lettres n’y arrivent pas.

Vous demandez trop à la vie : la prime jeunesse éternelle.

Nous aurons une mort douce, dans le linceul d’un monde. Je

plains les derniers.

Est-ce que vraiment je vous ai recommandé Commerce des

classiques 1 ? Mais Claude est un charmant homme ; il a une jolie

plume. Il est frivole et communiste.

Oui, Gide dit des choses sensées 2 (N.R.F.). Je l’avais un peu

oublié : du bon sens ; mais c’est mince, prudent, un peu contourné ; assez pauvre.

J’aime mieux vos richesses. En somme, vous êtes toujours assez

indulgent.

Vous n’avez pas besoin d’être à Paris pour le service de presse du

Journal d’un attaché. Là-dessus on hésite encore. Il sera en tout cas très

réduit. Quelques exemplaires. Le livre est connu. Et puis, il y a peu de

volumes. Tout juste de quoi faire un petit « office » chez les libraires.

Cela peut être enlevé en huit jours.

Si on fait une autre édition, c’est alors que l’on pourrait songer à

un vrai service de presse, et à une préface.

 

À vous

Chardonne

 

1. Claude Roy, Commerce des classiques, Éd. Gallimard, 1953.

2 er . André Gide, « Conseils au jeune écrivain », La Nouvelle Revue française , 1 août 1956, p. 225-234.

 

75 – JACQUES CHARDONNE À HÉLÈNE MORAND

 

La Frette, 19 août 1956

 

Chère Madame,

 

Je n’écris pas à Paul. Je n’écris pas à ceux qui sont trop loin des

yeux. D’ailleurs, je n’ai pas bien compris s’il est en Islande ou Irlande.

Mais je vous envoie un bout de journal (Nouvelles littéraires par

Henri Clouard 1) qui peut l’intéresser.

Je n’ai pas perdu, pour lui, tout intérêt.

Les Nimier (décidément époux) partent à la fin de ce mois pour

l’Espagne, jusqu’au 20 septembre. Ils ont trouvé de la place dans un

hôtel, près d’une petite plage, aux environs de Malaga. Plus au sud, je

crois. Ce n’est pas bien loin de Tanger.

Tous ceux qui sont en Espagne me parlent de vent cette année ;

c’est un pays éventé.

Nous serons à Corseaux (au-dessus de Vevey) le 1er septembre. Je

crois que vous serez à Vevey jusqu’au 6 septembre, et que nous

pourrons vous rendre visite.

Veuillez agréer, chère madame, mes hommages et notre meilleur

souvenir ; cette dernière phrase n’étant pas des plus pures.

 

Jacques Chardonne

 

1. Gabriel d’Aubarède, « Rencontre avec Henri Clouard », Les Nouvelles littéraires, 16 août 1956, p. 1-2.

 

76 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 22 août 1956

Cher ami,

 

Je suis rentré d’Islande hier, via Londres. Londres n’est plus

anglaise, sauf dans les fonds de vallées ; ailleurs, invasion française,

juive, américaine et nègre. Les Jamaïcains, nouveaux citoyens anglais,

ont transformé Shaftesbury Avenue en village nègre. Impossible

d’aller au spectacle on jouait : 1 2 Gigi , Le Défroqué, La Valse des

Toréadors 3, du Feydeau, les Ballets africains, etc… Ma « jeunesse

éternelle », dites-vous ? Cette banderille m’est restée dans le cuir ; j’y pensais tout le temps ; mais, vieillir, c’est ridicule, de toute façon ;

autant celle-là ; à condition de ne pas se forcer (le ridicule est là)

pourquoi pas continuer ? Prévenez-moi quand Faust en sera aux

cheveux teints. Qu’y puis-je, ma devise sera toujours, non : reculer

pour mieux sauter, mais : sauter, pour mieux reculer.

Je suis ici jusqu’au 3 septembre. Si vous n’arrivez qu’après, sonnez

au Château de l’Aile et demandez à la cuisinière (Mme Hermanjat, la

femme de Robert, le vieux butler) de vous remettre l’imperméable

pelure que j’ai rapporté pour vous. Il est exprès un peu trop grand,

c’est nécessaire avec les cirés, sinon ils se déchirent.

 

Tout à vous

PM.

 

1. Comédie dramatique de Jacqueline Audry, d’après le roman de Colette, produite en 1949, avec Danièle Delorme, Gaby Morlay, Yvonne de Bray et Jean Tissier.

2. Drame de Léo Joannon, produit en 1954, avec Pierre Fresnay, Pierre Trabaud et Nicole Stéphane.

3. Pièce de Jean Anouilh, créée en 1952 à la Comédie des Champs-Élysées.

 

77 – PAUL MORAND À JACQUES

CHARDONNE

 

er

1 septembre 1956

 

Cher ami,

 

Votre B. Frank me semble une de ces merdes (pour employer son

style) juives qui ont besoin d’autrui pour exister, qui n’arrivent pas à

se définir, qui ne savent pas où ils commencent et où ils finissent.

Néanmoins, j’emporte sa 1 Géographie, Hélène s’étant chargée des

Rats 2. Reçu un mot très gentil de Paulhan, me demandant un récit  ;

Dominique Aury m’a fait la même demande ; ces services N.R.F. vous

reviennent de droit.

Comme ma femme vous l’a dit, il ne me semble pas que le

moment soit venu d’un parallèle, G.A 3. et P.M. Documentez-vous

avant de parler de G.A. (si vous voulez parler malgré tout, de lui seul)

auprès de jeunes du temps (Auric et Cocteau), sur la rentrée

triomphale de G.A. retour du front, rue Huyghens 4 ; (Les Mamelles de

T 5.) Sinon, vous risquez de ne faire porter votre jugement que sur un

G.A. antérieur, celui de 1906, ce qui serait insuffisant, et déchaînerait

les fervents (Billy, Salmon, etc…). Parler de littérature ne suffirait

pas ; il faudrait parler aussi d’art nègre, d’ateliers, cela vous

entraînerait trop loin. Le jugement de G.A. sur son ami Max Jacob est

savoureux. Je pourrais en dire autant de certains admirateurs de

Giraudoux qui ont attendu ses succès de théâtre pour voler au

secours de la victoire, mais qui, vers 1920, quand je leur parlais de lui,

haussaient les épaules et le considéraient comme une sorte d’É.

Henriot. Je dois cependant dire que ce ne fut pas le cas des

surréalistes, surtout Breton et Soupault, qui, dès 1918, vinrent à nous

comme à leurs plus proches aînés.

L’envoi des troupes françaises à Chypre 6 est une connerie

pineauesque ; n’importe où, mais pas dans ce guêpier.

 

Tout à vous

PM.

 

P.-S. Puisque Eden a fait l’immense connerie d’évacuer le canal,

c’est joué. Il faut donc transiger, mais sérieusement, pour 10 ans ;

après quoi, on n’aura plus besoin de Suez (citernes sur nefs, de

80 000 t., Euratom, avions-cargos, pipeline, etc…).

 

É

1. Bernard Frank, Géographie universelle, Éd. de La Table ronde, 1953.

2. Bernard Frank, Les Rats, Éd. de La Table ronde, 1953.

3. Guillaume Apollinaire (1880-1918).

4 e . Rue Huyghens dans le 14 arrondissement.

5. Les Mamelles de Tirésias, « drame surréaliste », joué le 24 juin 1917, dont Francis Poulenc avait tiré un opéra comique en 1945.

6. Après un accord Guy Mollet-Anthony Eden, approuvé par l’Assemblée nationale et le Conseil de la République le 30 octobre 1956.

 

78 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

9 septembre 1956

 

Cher ami,

 

Vous êtes parti ; des jours radieux sont venus ; mais Vevey est vide,

et nous avons faim. Un grand vide. Comme je parlais de votre

déjeuner à la patronne de notre pension, elle m’a dit : « Je connais

M. Paul Morand. Je l’ai reconnu. Je l’ai vu au marché. Il sait choisir

les fraises. »

Je vous écris pour vous dire de lire La Parisienne de septembre. Je

suis passé chez vous dire que l’on ne manque pas de la faire suivre à

Tanger. Ce que nous avons lu dans Arts, est une parcelle d’un article

de 80 pages, sans doute un « libelle », qui est inouï. Ce vaste monde

de la vie et de la société « littéraire » est là, dévoilé, nu, par un

homme qui sait tout, qui dit tout. Sensationnel. Vous y verrez Paul

Morand « et ses soixante-dix ans si souples, si rieurs », sportif assuré

de survivre. Sur l’Édition, les journaux surtout, pas une faute. Je vous

aurais doté, dans l’opinion publique, de quelques années de plus ;

mon seul bienfait à votre endroit.

Cette Parisienne amusera Nimier, s’il est dans vos environs.

D’Espagne, et de tous côtés de l’Espagne, me vient un grand bruit

de vent. Je déteste le vent qui vous enlève la cervelle. Un charme de

Vevey c’est qu’ici il n’y a pas de vent.

Nimier, qui n’a plus d’adresse, me prie de lui écrire chez vous.

Merci.

Nous rentrons le 15. Je crois que nous resterons à La Frette tout

l’hiver.

 

À vous

JC.

 

79 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

16, rue Bakali

Tanger 12 septembre 1956

Cher ami,

 

Me voici arrivé ; 3 500 km à 600 par jour. Vous allez encore crier

que c’est de l’athlétisme. Hélas ! un athlète s’aperçoit bien avant les

autres qu’il vieillit ; à 25 ans, on sait qu’on ne peut plus courir le

1 500 m en 3’50’’ et qu’on décroît ; le reste des hommes ne le saura

que 60 ans plus tard. Je pense que cette lettre coïncidera avec votre

retour à La Frette. Le temps est médiocre, et si mes vitres de maison

abandonnée n’étaient embuées par le sel, je verrais qu’il pleut.

À Séville, j’ai visité Joaquin Murube, le conservateur de l’Alcazar,

qui a été drôle en parlant de la fête où F.L. 1 2 a voulu égaler Bestégui :

« Il ne pensait qu’à ça depuis le bal de Venise, ce petit homme tout en

mandibules et en crâne… Évidemment, il y a été un peu à

l’économie. Alfredo no es un hombre esplendido. Il est le type du dépensier prudent et du mécène non magnifique… Quand on fait

danser la nuit à l’Alcazar, on donne un festin ou, à l’Andalouse,

quelques olives et du serrano (jambon cru de la montagne), mais on

ne fait pas venir le dîner de pension de l’Hôtel de Madrid (où les

hôtes étaient logés), avec du poisson qui sent… La danseuse était au

rabais, elle aussi. Je lui ai donné (gratuitement), à ce gros F.L., l’usage

des jardins ; j’avais fait habiller mon personnel en grande tenue : pas

un sou de pourboire. » Enfin, Alfredo ravi avait câliné ses complexes

bourgeois d’homme riche et qui n’arrive à dépenser qu’avec un de

ces prodigieux efforts de volonté dont lui seul est capable. C’est un

type littéraire amusant, l’homme qui se ruinerait pour ne pas être

avare.

L’Espagne, très belle ; le curé et la langouste y sont pour rien. Je

n’ai pas de nouvelles de Nimier. Le voyage m’a réconcilié avec Cadix.

Je m’interromps ; il passe un splendide yacht blanc à une

cheminée, dans le vent du Sud, sous mes pieds, entre les grilles

rouillées des fenêtres du salon : j’y cours. C’est fait, il a la majesté des

choses démodées avec son étrave évidée (aujourd’hui on les construit

pleines et rudes comme des sabots), sa trop haute cheminée jaune,

mais la mer supporte ce 1900, mieux que la terre ; et 1 000 tonneaux,

c’est toujours respectable.

Je vous salue en agitant mon pyjama noir au haut de cacatois.

 

PM.

 

1. Alfred Fabre-Luce.

2. Charles de Beistegui, dont Paul Morand évoque la fête costumée donnée au palais Labia, à Venise, le 3 septembre 1951, et pour laquelle Jean Cocteau note dans son journal : « Le bal a coûté 500 millions. Deux cents millions au parti communiste et des bals populaires. C’est en somme le prix d’un avion de guerre et j’aime mieux un bal (si je n’y vais pas) » (Le Passé défini, Éd. Gallimard, 1983, t. 1, p. 32).

80 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

 

Tanger, 15 septembre 1956

 

Cher ami,

 

Les Nimier sont descendus de l’azur, à l’heure dite, beaux comme

des Michel-Ange, bonne mine, reposés ; elle, splendide, blonde

dorée, pas de soutien-gorge, les épaules d’atlante ; lui, très maître du

monde, la lèvre relevée par l’ironie comme une moustache par le

vent. Elle l’adore. Ils viennent de Malaga et continuent par Cadix et

Séville, pour rentrer dimanche prochain — dans 8 jours.

Il y a dans Géographie universelle de B. Frank cette phrase qui peint

si bien l’auteur : « J’ai passé ma vie à lancer dans l’air un certain

nombre de mots sur moi-même, dans l’espoir que quelqu’un les

ramasse et m’indique ce qu’ils signifient. »

J’ai bien aimé le discours de Georges-Picot 1 à la Radio, furieux de

voir la nouvelle association du Canal supplanter la Compagnie de

Suez, cette dernière finalement étranglée par la France et

l’Angleterre chargées de la défendre et qui, en somme, en la coiffant

d’une nouvelle association, nationalisent l’ancienne pour leur propre

compte. C’est de l’humour noir.

Gayence a fait, en dernière page de Vie Française de cette semaine,

un article parfait, que je vous conseille de lire, toujours à propos

d’humour noir. Vous y verrez les démocraties at their best.

Gide, parfait homme de gauche, a été porté au Panthéon pour

avoir, 80 ans durant, enculé les petits Arabes. Pourquoi s’étonner que

Nasser, à son tour, se donne le plaisir d’enculer les démocraties ?

On conseille l’achat de Canadian Eagle et, vu la hausse des frets, de

toutes les grandes valeurs de transports maritimes. Celui avec lequel je vous serre la main n’est pas moindre.

 

PM.

 

P.-S. « Vous voudrez bien trouver ci-joint », comme on dit en style

administratif, quelques élucubrations d’après-dîner de nous tous.

Pardon !

Vous aviez raison. Le château-lafite que je vous ai donné à boire à

Vevey n’était pas du 53, mais du 33 ; j’avais mal lu, sur l’étiquette

effacée. Quel palais !

 

1. François Georges-Picot, diplomate.

 

81 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Tanger, 19 septembre 1956

 

Cher ami,

 

Les Nimier sont repartis par les airs, me laissant une curieuse

casquette écossaise comme en porte, dans Balzac, le petit ami des

peintres qui fait des calembours, Mistigris. Ils étaient pour la

première fois, à ma vue, heureux de vivre, détendus, raisonnables.

Maurois publie dans 1 Les Nouvelles littéraires un article sur le

château périgourdin de sa belle-mère, qui est si révélateur : « Ce qui

m’a aidé à comprendre la France. » Déjà, nommer la France, ça fait

terriblement foreign, vachard, la comprendre, c’est si juif ; et avoir

besoin d’y être aidé, c’est tout ce côté pédagogique et pitoyable de

l’Américaine de bonne volonté. Je finirai par ne plus lire qu’Arts. En

tout cas, pas les quotidiens français, pour ne plus voir la face de poireau blême et sans menton de M. (Christian) Pineau. Avez-vous

remarqué que plus un nom est laid ou ridicule, plus on le cache

derrière le prénom ? M.M. Guy Mollet et Christian Pineau, ou Pierre

Mendès Tunisie, etc…

Les 2 Souvenirs sans fin d’André Salmon sont amusants et me

rappellent beaucoup de gens et de choses dont Giraudoux me parlait.

Il était à ce moment journaliste. J’allais, de Sciences Po, le chercher

chaque jour en fiacre au 3 Matin. Ou, le soir, le retrouver en face de

chez moi (arts déco) au Vachette 4 5 , où je vis alors Moréas, Toulet,

Billy, etc… mais pas Salmon, que je ne connus qu’après 1920. Je

restais au Quartier 6, n’allant jamais à Montmartre ; aussi ai-je manqué

l’amitié des fauves, cubistes de l’époque, et de ce très grand moment

de la peinture française. Mais je devais me rattraper dès 1917. Avec

quelle joie, en 20, [mot illisible] Section littéraire et artistique des

œuvres au Quai d’Orsay, menais-je la guerre à Poincaré, qui soutenait

l’Institut pour chasser des Expositions à l’étranger notre peinture

officielle et la remplacer par Braque, Picasso et Marie Laurencin,

dont je venais de reprendre, rue de Penthièvre, un délicieux

appartement sous les toits, qu’elle-même avait repris au graveur

Laboureur 7. (750 F de loyer par an.)

Je crois que cette fin de septembre est assez belle. Les arbres

jaunissent-ils à La Frette ? Ici la mer est bleue au fond, verte au

milieu, et café au lait sur les bords, les grandes marées secouant les

fonds.

 

Tout à vous

PM.

 

1. André Maurois, « Cette maison qui m’a aidé à comprendre la France », Les Nouvelles littéraires , 6 septembre 1956, p. 1-6.

É

2. André Salmon, Souvenirs sans fin. Première époque 1903-1908, Éd. Gallimard, 1955 ; Deuxième époque, 1908-1920, Éd. Gallimard, 1956. Un tome supplémentaire, Troisième époque, 1920-1940, sera publié en 1961.

3. Jean Giraudoux (1882-1944) était entré au Matin en 1907, en qualité de secrétaire du directeur. Il y tiendra la page littéraire jusqu’en 1910.

4. Café situé sur le boulevard Saint-Michel, à l’angle de la rue des Écoles.

5. Jean Moréas (1856-1910), poète.

6. Quartier latin.

7. Jean-Émile Laboureur (1877-1943), graveur et illustrateur de livres, fondateur du groupe des Peintres graveurs indépendants.

 

82 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

22 septembre 1956

Cher ami,

 

Je pense voir Nimier lundi. Il me parle de Tanger, d’où vous

m’avez tous envoyé un gentil salut, et même le goût du vin de

Moselle.

Maurois se trahit toujours (à propos de son château). Et son

roman le peint (les amours d’un conférencier). Ce gentil misérable a

déshonoré le bon sens et avilit le juste milieu.

Nourissier a bien des ennuis avec sa « lettre » Parisienne. La N.R.F.

est révoltée.

Jacques Laurent a encore diminué pendant l’été ; avec sa petite

frange, c’est vraiment un bébé qui sort de sa baignoire. Il est

amoureux de Michèle Perrein 1.

Les hommes ont de drôles de goûts. Les femmes aussi.

Gallimard a de plus en plus le goût des femmes, et pourtant il en a

usé. C’est le baron Hulot riche. Il s’est même un peu suicidé, il y a

deux mois. On est inquiet.

Je lis votre Kleist 2. Quelle vigueur ! Et vous en ajoutez.

À propos de 3 Mesurer la France Drieu avait tout dit à 25 ans. Quand

une nation a besoin d’alliés pour gagner une guerre, elle est perdue.

Ses alliés ne la lâcheront plus. Les pièces de Camus et de Green font

le reste.

Stock vous écrira que le Journal va paraître en octobre. Stock me

dit que La Folle se vend toujours très bien. Le chiffre que je vous ai

donné n’est pas exact. Le second tirage est presque épuisé. En vérité

on ne sait rien avant l’inventaire de mars, car il y a les retours, et ceux

qui comptaient les volumes sont en Algérie.

Il faut s’en tenir à ceci : Stock est content. La vente se maintient.

Les deux tirages seront sans doute vendus à la fin de l’année.

On dit que 4 Ulysse (Plon) c’est bien. Et puis Lettres de Capri par

Soldati 5.

 

À vous

J.

 

1. Michèle Perrein (1929-2010), romancière, prix Interallié en 1984, deviendra la femme de Jacques Laurent.

2. Éd. Denoël, 1956.

3. Allusion au livre Mesure de la France, Éd. Grasset, 1922.

4. Alistair Mac Lean, H.M.S. Ulysses, Éd. Plon, 1956.

5. Mario Soldati, Les Lettres de Capri, Éd. Plon, 1956.

 

83 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

23 septembre 1956

 

Lévi-Strauss dans 1 L’Express se moque, en sérieux ethnographe, des

explorateurs pour Salle Pleyel. Cela respire le vrai et l’honnêteté. Il

devrait faire, dans la collection Fasquelle, un pamphlet contre les fumistes de l’ethnographie. Dans le même n˚, le bloc-notes de

Mauriac. Il y a des moi, nous, je… au nombre de 36, rien que dans les

premières lignes. Tous les dictateurs deviennent fous. Je ne sais ce que

valent les contes pour enfants de Pineau (Christian), mais ses récits

pour adultes devraient ruiner son éditeur. Il a été à Buchenwald, mais

il n’y a pas appris la concentration 2. Je vois encore Giraudoux me

disant : « Suzanne me demande de trouver un emploi pour son fils.

J’ai fait le tour des grandes banques : il se fait mettre à la porte de

partout. C’est un pauvre garçon. Connaîtrais-tu quelqu’un au Crédit

Lyonnais ? »

 

PM.

 

1. Claude Lévi-Strauss, « Le droit au voyage », L’Express, 21 septembre 1956, p. 16.

2. Christian Pineau (1904-1995), homme politique et résistant, avait été en 1939 attaché au cabinet de son beau-père, Jean Giraudoux, le vieil ami de Paul Morand étant alors commissaire à l’Information. Le fils de Jacques Chardonne, Gérard Boutelleau, avait été déporté en 1943 au camp d’Orianenburg.

 

84 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Tanger, 24 septembre 1956

Cher ami,

 

Jamais un homme n’aura été aussi déchiré après sa mort que

Gide. Ça le rend sympathique. Combien sincères les concerts d’éloges

d’après la Libération. « Gide avec nous ! » Les deux personnes qui

n’en auront rien laissé se trouvent être, naturellement, ses deux amis

les plus intimes, hier Martin du Gard 1 2 , et aujourd’hui Schlumberger.

Gide aurait été ravi.

Les journées sont très calmes, depuis le départ des Nimier. Marché

le matin (je les y emmenai ; ils n’avaient jamais vu de murènes), bains

de mer (il n’y avait plus que 3 nageurs, ce matin ; c’est le moment où

les bains cessent d’être un plaisir, pour devenir une médecine, un

traitement thermal). Hélène va au polo, comme en 1900 ; les joueurs

ont un n˚ dans le dos, ces 3 teams que Paul Bourget appelle des clans ;

il est vrai qu’il appelle les équipes de football : des compagnies (sic)

de balle-au-pied (ce qui vaut les coquetèles de nos Audibertis).

Je reçois à l’instant votre attendue du 22. Jamais vous n’avez eu

plus de talent. N’arrêtez pas. Ne vous considérez pas comme un

homme qui a tout dit. C’est idiot ! Vous êtes au zénith. Stop. Nimier

m’a laissé une casquette inouïe ; quand il la mettait sur la tête, tout

coûtait le triple. Nous ne sommes plus que trois à nous baigner. Ne

croyez pas que je fais l’athlète à cheveux blancs : l’eau de mer me fait

du bien par-devant (parties molles du corps, veines et prostate) et du

mal par-derrière (nerfs sciatiques). Pour bien faire, il faudrait se

baigner la moitié inférieure du corps. J’ai fait, mal ou médiocrement,

presque tous les sports ; je n’ai excellé dans aucun ; mais ils me

donnent, à la fin de ma vie, le même plaisir qu’à 20 ans.

Votre J. Laurent est admirable. Ce que vous me dites de Gallimard

me donne envie de le revoir ; comme nous ne parlerons pas

d’édition, ce peut être charmant. J’aime sa réserve. Très content de ce

que vous me dites de La Folle. Je vous salue infiniment.

 

PM.

 

P.-S. Un de mes amis PD tient une auberge où les belles étrangères

viennent enlever des garçons anglais. Pour que l’un d’eux ne puisse

pas repartir (c’était aux Baléares) la garce lui a volé son passeport !

1. Roger Martin du Gard (1881-1958), écrivain.

2. Jean Schlumberger (1877-1968), écrivain, secrétaire de La Nouvelle Revue française lors de sa création, chroniqueur au Figaro et au Figaro littéraire, auteur d’essais, d’études critiques et et de pièces de théâtre.

3. Paul Bourget (1852-1958), romancier et essayiste.

 

85 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

24 septembre 1956

Cher ami,

 

Nimier est sans doute à Paris ; mais il ne fera pas signe tout de

suite. C’est une lettre venant de Cadix qui m’apporte des nouvelles de

Tanger. Je ne m’en durcis pas davantage. Pour chanter Tanger (et me

dire la joie qu’ils ont eue chez vous — vous les avez réconciliés avec la

terre) il emploie deux encres alternées, rouge et bleue. Ce qui fait

une belle marqueterie. C’est son lyrisme.

Je suppose que maintenant vous reviendrez toujours à Tanger.

Je n’ai jamais su si c’était Pascal ou La Bruyère qui a dit (à peu

près) : « On croyait trouver un auteur, on rencontre un homme. » À

quoi Jean Rostand 1 rétorque (à peu près) : « De l’homme, il y en a

trop, à présent. Surprise de trouver un auteur. »

Votre solution est la bonne : auteur dans vos livres, homme dans la

vie.

 

Votre

J.

 

1. Jean Rostand (1894-1977), biologiste, élu à l’Académie française le 16 avril 1959.

86 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

26 septembre 1956

 

Nimier est bien à Paris. Nous déjeunons la semaine prochaine. Il

dit : « Nous parlerons de Paul Morand pendant tout le déjeuner. C’est

lui qui a rendu ces vacances délicieuses. »

Ces gens compliqués ce sont des simples, embrouillés en eux-

mêmes.

À vous, l’homme le meilleur et le plus méchant de Paris et de

Tanger. (Pauvre Pineau !)

 

J.

 

87 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Tanger, 28-29 septembre 1956

 

Merci pour votre honorée d’avant-hier. Avez-vous lu le chapitre de

Cioran, 1 La Tentation d’exister, sur Saint Paul ? Vous ai-je parlé du

passage sur les juifs ? (Un peuple de solitaires.) C’est magnifique,

l’allure, le style, le coup de sonde. (Pius Servien 2 3 , Mircea Eliade,

Enesco 4 5 , Matila Ghyka même, bien que trop polygraphe : il y a là un

lot comme aucun pays balkanique ne saurait en aligner.) Je vous ai

écrit : « La France et l’Angleterre ont les reins cassés », il y a deux

mois. Ce ne sont pas les Grandes — comme on disait du temps

d’Offenbach — mais les Petites Impuissances. Je répète que, cela,

nous avions été très peu nombreux à le sentir, dès 1930 ; à savoir que

l’édifice avait encore grand air du dehors, mais qu’il ne fallait pas éternuer, que tout s’écroulerait. Munich, l’Armistice, tout valait

mieux que d’y toucher. Le monde entier aurait peu à peu fini par

savoir — ne fût-il rien arrivé — que l’Europe n’était plus qu’une

fiction, mais le respect pour cette grande Morte restait tel qu’on

aurait peut-être pu prolonger cette fiction longtemps encore. Tandis

qu’aujourd’hui, le cadavre est profané, le cercueil ouvert, et

l’enterrement, très surréaliste, a lieu au milieu des factieux de la

planète. La pyramide de Chéops fait à M. Hitler une belle pierre

tombale.

Je ne répondrai pas à l’enquête de La Parisienne sur l’Orient, car il

y aurait trop à dire. Les gens qui reprennent les thèmes de 1930,

même Guénon 6 7 8 , Massignon , Grousset… sur le sujet, sont des gens

qui ne connaissent pas l’Orient depuis 1944. (J’y suis, plus ou moins,

depuis 50.) Tout y est fasciste, depuis Pékin jusqu’à Tanger : défilez au

pas cadencé, et vous aurez à manger.

 

Tout à vous

PM.

 

P.-S. Heureusement que notre dossier est à New York, entre les

mains de Cornut-Gentille 9 (je vous passe le prénom). Avec un tel

nom, on peut être sûr de son affaire ! Amitiés à N.

 

1. Éd. Gallimard, 1956.

2. Pius Servien (1902-1959), auteur d’un Essai sur les rythmes toniques du français (Éd. PUF, 1925) et d’Orient, suivi de Le Cas Servien, par Paul Valéry, Éd. Gallimard, 1942.

3. Mircea Eliade (1907-1986), écrivain, auteur d’ouvrages sur la philosophie, l’histoire des religions et les langues orientales.

4. Georges Enesco (1881-1955), violoniste et compositeur roumain.

5. Matila Ghyka (1881-1965), écrivain d’origine roumaine, auteur de plusieurs ouvrages dont Esthétique des proportions dans la nature et dans les arts (1927), Le Nombre d’Or (1931), Tour d’horizon philosophique (1946) et Sortilèges du verbe (1949).

6. René Guénon (1886-1951), philosophe, spécialiste des doctrines d’Extrême-Orient.

7. Louis Massignon (1883-1962), fondateur de la revue Dieu vivant, auteur d’ouvrages sur la civilisation arabe.

8. René Grousset (1885-1952), historien, orientaliste, conservateur au musée Guimet, secrétaire du Journal asiatique.

9. Bernard Cornut-Gentille (1909-1992), diplomate.

 

88 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Tanger, 1er octobre 1956

 

Cher ami,

 

La préface de Pierre de Lacretelle aux morceaux choisis de

Custine 1 2 est ravissante. La Russie en 1839 est un livre que les

diplomates se passaient de main en main depuis toujours. Le reste me

paraît beaucoup moins bon 3. Le côté déshonorant de la P.D. doit être

incompréhensible pour les jeunes : « Je ne serre pas la main à un

P.D. » disait mon oncle Combarieu 4. (Moi, j’arrivais d’Oxford,

innocemment, avec mon mouchoir dans la manche, à la mode

d’alors. « Ces Messieurs de la manchette » dit Saint-Simon.) J’ai

traversé les écoles et universités anglaises, sans jamais aimer que les

femmes ; le lendemain de mon arrivée à Oxford, fin 1907, j’enfilais la

femme de mon tutor, une petite juive, d’origine allemande. En 1905,

mon professeur d’anglais aux Sc. Po. m’avait emmené à Édimbourg :

j’enfilai aussi sa femme, à la grande joie de mon condisciple Marcel

Héraud, depuis bâtonnier de l’Ordre. Je ne sais pourquoi tous ces

souvenirs… à propos de Custine.

Le Journal d’un attaché fera-t-il l’objet d’une annonce dans la

Bibliographie de la France ? Placards de publicité ? Je n’en demande pas,

c’est une simple question. Mais cela amusera peut-être Kléber

Haedens d’en parler ?

Ravissant de voir l’été se prolonger, les filles en décolleté et bras

nus à 9 heures du soir, les tubéreuses plein les seaux, l’arrivée massive

du raisin venu d’en face (Malaga) et des melons d’eau — vous

connaissez ces ballons de rugby jaunes, en tas de 5 m de haut, ici

vendus par des nègres à dents blanches qui se détachent sur cette

masse jonquille ?

Je ris en pensant que, toutes proportions respectées, ma vie, avec

ses hauts et ses bas de montagne russe, n’aura pas été le contraire de

celle de Chateaubriand. 1943 m’aura vu chef de poste dans une des

missions les plus importantes d’Europe 5 ; en 1944, je mène une

existence de clochard, en ramassant des châtaignes dans la montagne,

avec la police m’espionnant. En 1950, j’arrive à Tanger 6 sans savoir si

j’y serai toléré ; hier, en 1956, Hélène présidait un déjeuner de

16 personnes en face du ministre de France actuellement célibataire,

etc… Tanger offre pas mal d’exemples de ces vies tumultueuses.

Hélène a pris le thé, hier, chez un Anglais, Striling, retiré ici après

une existence orientale agitée (intime de T.E. Lawrence, ex-

possesseur du manuscrit de 7 The Mint qu’on lui vola) et qui a encore

6 balles dans le corps, récoltées en divers lieux ; on lui en a sorti une

du dos la semaine dernière. De mon côté, je monte à cheval avec

O. Piétoux, français, ethnologue et psychanalyste. Girardin, le

directeur du port de Tanger, est un officier de marine français

révoqué pour maréchalisme. Male, rédacteur en chef de La Gazette de

Tanger, a eu 7 ans de travaux forcés pour avoir publié un article sur

Katyn 8 en 1943, etc…

Barbara Hutton 9 qui a édifié dans la Kasbah un palais des Mille et

Une Nuits, mais qui n’ose plus y rentrer ; avez-vous connu dans votre

jeunesse un caricaturiste du Rire, Jean Villemot ? Il a épousé une

actrice du Français, qui a hérité de Lord Charles Montague, frère de

Lord Derby, ambassadeur à Paris ; il est en train de se ruiner ici, en édifiant un château-fort, style Carcassonne. Il y a aussi Steele (ex-

Denoël et Steele), agent américain, ex-attaché naval à Paris en 45.

Vous souvenez-vous de lui ? Mystérieux [mot illisible].

Vous ai-je envoyé le Kleist que Denoël vient de publier ? Relisez

Penthésilée 10. La fin exaspérait Goethe ; c’est ce qu’il y a de mieux.

Histoire des amazones, histoire d’une ruche, divorce entre les abeilles

guerrières et les travailleuses, avec la Reine qui essaie de s’humaniser,

mais qui est reprise par son instinct et qui dévore l’homme aimé.

Le temps est parfait et le détroit, le matin, c’est une aurore Claude

Lorrain. Tous les fruits de la nature par terre, par tombereaux. Je ne

puis me décider à rentrer, d’ailleurs où est ma niche ? Je suis comme

les juifs, dans l’histoire de Fargue, le juif errant et l’assimilé : « Tu vas

au Chili ; c’est loin. — Loin d’où ? »

Hier, déjeuner, avec 23 ex-résistants, vomissant les démocraties,

etc… « Le bolchevisme et le fascisme, c’est la même chose », disait le

maître de maison. À quoi Hélène répondit : « Le fascisme me prend

mes bagues, le bolchevisme aussi, mais il me coupe les doigts, en

même temps. »

Que faites-vous ? Qui voyez-vous ? Et Lipp (de son vrai nom sans

doute, Lippmann). Et J. Laurent ? Et Sagan ? Elle devrait écrire, non

des romans, mais son roman, celui du succès mesquin, la folie de

l’argent qu’on n’arrive pas à jeter, parce qu’il n’y a pas assez de

fenêtres etc… Mais les gens n’écrivent jamais ce qui leur arrive, ils

écrivent pour se soulager de ce qui ne leur arrive pas.

5 octobre. Je reçois votre lettre du 2. Catastrophe ! Que va faire

N. ? Ne peut-il passer à Réalités ? Je n’ai jamais reçu la lettre de Nimier

(le portrait). Reçu ce matin une lettre de rappel me demandant mon

texte pour le 2 octobre. Reste l’Orient. Mais La Parisienne n’est pas la

tribune qu’il faut pour cela.

Tout à vous

PM.

 

1. Pierre de Lacretelle (1886-1972), écrivain, avait préfacé Souvenirs et portraits, Monaco, Éd. du Rocher, 1956.

2. Astolphe de Custine, La Russie en 1839, Éd. Amyot, 1843.

3. Astolphe de Custine (1790-1857) avait publié Lettres écrites à différentes époques pendant des courses en Suisse, en Calabre, en Angleterre et en Écosse (1830), une autobiographie, Aloys ou Le Religieux du mont Saint-Bernard (1827), des romans, Armance (1827), Ethel (1835), Romuald ou La Vocation (1848), et une pièce de théâtre, Béatrice Cenci (1833).

4. Abel Combarieu (1856-1944), avocat, préfet, secrétaire général de la présidence de la République en 1889, président de chambre à la Cour des comptes en 1925.

5. Paul Morand, ministre plénipotentiaire, avait été nommé, le 20 juillet 1943, envoyé extraordinaire auprès du roi Michel de Roumanie, à Bucarest.

6. Il avait loué, pour neuf ans, au 16 rue Bakali, la villa Shakespeare, surplombant le cap Spartel.

7. La Matrice, publié en 1955.

8. Localité à l’ouest de Smolensk dans laquelle, en avril 1943, les Allemands découvrirent des fosses communes contenant les corps de 4 500 officiers polonais massacrés par la police soviétique.

9. Barbara Hutton (1912-1979), héritière de la famille Woolworth.

10. Tragédie d’Heinrich von Kleist, en un seul acte de 24 scènes, écrite en pentamètres iambiques (1808).

 

89 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

2 octobre 1956

 

Cher ami,

 

Nouvelles de la dernière heure : Hachette fait des économies.

Femina disparaît (fondu avec Réalités), plusieurs périodiques, bientôt

France-Dimanche. Ainsi Lazareff perd la moitié de la face (ou façade).

Cela signifie : la France sera pauvre ; Hachette se replie.

Donc voilà Nimier en chômage. Il prend la chose gaiement.

Toujours dandy. Les dames de Lazareff l’ennuyaient. Mais il avait une

bonne place, bien payée. Je ne sais si cela se trouve deux fois. Quand

souffle un mauvais vent…

Je me demande si La Parisienne et vous, à distance, vous vous

comprenez bien. Nourissier me dit avant-hier : « Pour le prochain

numéro, nous ferons des portraits. N’importe quel portrait, un vivant

et un mort ; et même si l’on veut un portrait imaginaire. J’ai demandé

à Paul Morand un portrait de Onassis ; mais il peut en choisir un

autre. » Vous me parlez d’une enquête sur l’Orient.

Il y a quelqu’un qui se trompe.

Quel lecteur vous êtes ; alerte jusque dans la lecture ! Vous

m’entraînez. Je vais lire Cioran.

Rien à vous signaler dans le roman.

Vous aurez vécu dans une époque prévue par vous.

L’Europe déménage, un peu avant nous ; avec un

accompagnement de peinture abstraite. Jadis il y avait les cloîtres.

 

Votre

JC.

 

90 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

13 octobre 1956

 

Vous disiez dans votre dernière lettre : où est ma niche ? Doute

charmant. Je sais où se trouve la mienne : trop près de Paris 1. Elle

n’est jamais propre. J’aurai voulu dans mes derniers ans une liberté

pure. Ce n’est pas possible. J’ai les amis qui me plaisent, pas d’autres. C’est bien. Mais, pas d’amitié sans devoirs ; et je trouve que les devoirs

se multiplient. Hier soir, une voix mourante au téléphone. C’était

Jacques Laurent. Une voix étranglée, qui s’arrête, un homme

assassiné par la timidité. Des timides, nous en avons connu, mais à

peu près normaux. Ce que la timidité est devenue en ces temps, c’est

incroyable. Il désirait que j’écrive un mot dans Arts, sur le roman de

Michèle Perrein (La Sensitive). Il prenait des détours qui

m’accablaient. Je voyais le but, je sentais sa souffrance. Dans des

conditions aussi déchirantes, comment refuser ? Ainsi, trop souvent.

On ne devrait jamais prendre une grosse voix quand on veut

quelque chose.

 

Votre

J.

 

1. La Frette, en Seine-et-Oise, aujourd’hui Val-d’Oise.

 

91 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 21 octobre 1956

 

Cher ami,

 

Merci de votre mot et de l’article de L’Express  ; si vous allez voir

Hélène mardi, elle vous montrera ma réponse. Je suis rentré hier.

2 500 km par temps exquis ; l’univers en bras de chemise aux

terrasses de cafés. À Gibraltar le Rock Hôtel (très 1825) est devenu

américain ; les sous-officiers y dînent à la table des officiers ; dans

l’armée russe, cela ne se fait pas. Les singes, dieux lares locaux,

étaient perdus dans la brume, ainsi que le haut du roc. Séville fort

amusant. J’y eus à dîner V.L. Dubois 1 2 et Carmen Tessier ; lui,

étudiant en vacances. Comme il ne pouvait décemment l’appeler

Carmen devant la Manufacture des Tabacs, celle du 1 er acte, sur

laquelle donnaient mes fenêtres, il l’appelait Jacqueline. À Madrid,

j’ai dit à Bonnard 3 4 : «  Madelin est mort. » Il m’a répondu : « On dit

ça, mais comment le savoir ? »

Le plus beau du voyage fut une descente de Pampelune à Irun,

par une route stratégique espagnole parallèle à la frontière, du roux,

du rouge, des ocre incroyables, dans un désert humain total. À

Madrid, je consultai chez l’Infante de Bavière (elle est née Mora,

donc Lesseps) les papiers du Grand Français 5, sans rien trouver

d’historique. À Bayonne, je mis Hélène dans le Sud-Express pour

Paris et continuai par la route. Chaque fois, me dis-je, c’est la

dernière, après une indigestion de kilomètres… et je recommence ! À

Aubusson, la descente sur Vichy, au soleil couchant, égalait celle du

pays basque ; et toutes les tapisseries. Je retrouvais l’hôtel du Parc 6,

seul survivant parmi tant de morts… Si jamais vous allez faire une

cure à Royat, ce qui est très recommandé, à nos âges, allez faire un

repas au Vailleret, à Riom 7 ; c’est parfait. Laval m’y avait emmené en

43 ; la fidélité des Auvergnats à son égard est touchante. Ici, il fait

divin ; ce matin, j’ai monté Ballade, une jument pur-sang de 8 ans, sur

les bords du Rhône ; il n’y avait pas de vent, toutes les feuilles

tenaient encore aux arbres ; et puis il suffira d’une tempête pour que

tout le décor feuillu s’effondre en deux heures et, comme disait le

petit garçon, pour que les arbres, soudain, soient en bois.

 

Votre

PM.

 

1. Victor Louis Dubois.

2. Carmen Tessier (1911-1980) tenait la chronique « Potins de la Commère » dans France-Soir.

3. Abel Bonnard (1883-1968), ministre de l’Éducation nationale de 1942 à 1944, réfugié en Allemagne, puis en Espagne, exclu de l’Académie française, condamné à mort par contumace en 1945, peine commuée en 1960 en dix ans de bannissement par la Haute Cour de justice.

4. Louis Madelin (1871-1956), historien, député modéré de 1924 à 1928, spécialiste de l’histoire de la Révolution française et de l’Empire.

5. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) avait été ministre plénipotentiaire à Madrid de 1848 à 1849.

6. Siège du gouvernement du maréchal Pétain du 10 juillet 1940 au 20 août 1944.

7. Sous-préfecture du Puy-de-Dôme, où furent jugés en février 1942 Léon Blum et Édouard Daladier.

 

92 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 25 octobre 1956

 

Cher ami,

 

Un coup de téléphone m’apprend votre visite au Crillon ; c’est

presque comme si j’y étais, tant mon plaisir est grand de vous

imaginer à distance. Mais j’ai tellement vécu à distance que j’ai fini

par vaincre l’espace mort, comme on dit l’angle mort, qu’on nomme

ainsi. J’ai lu les 1 Souvenirs d’Henry Bordeaux. Je ne crois pas qu’à

l’avenir de telles choses seront possibles, au milieu de l’angoisse

universelle et des catastrophes mondiales, l’honnête homme centre

de Paris, centre du monde ; insensé ! Votre article 2 ne « sentait » pas

le coup de téléphone et votre bonté pour l’angoisse amoureuse.

D’abord vous y parliez, fort habilement, de beaucoup d’autres

auteurs ; et puis vous étiez très mesuré dans la louange amicale. Sauf

la 1 re page — voyante évidemment — cela pouvait rentrer dans le

cadre des commentaires d’ Arts. En tout cas, je sympathise, ces corvées

inévitables n’en sont pas moins accablantes.

Mme G. Auviste m’a envoyé une poignée de coupures de presse

sur son livre, assez bonnes, mais toutes de second ordre. Je continue à

être l’otarie huilée qui échappe aux doigts crochus des critiques.

Pourquoi, et sous quelle influence, Arts et La Parisienne qui, très

intelligemment, avaient commencé par récuser toute position

politique, en arrivent-ils, peu à peu, à se passionner et à faire le jeu de

leurs ennemis ? Il faut d’autres épaules pour lutter contre le Système.

Ces petites piques d’aiguille (Gobineau, n˚ sur la droite, et demain cette

enquête sur 3 Cas de conscience) me semblent des erreurs. Il ne faut

jamais attaquer avec un parapluie un adversaire dans un tank. Ceci

dit, je n’ai pas voulu leur refuser un mot pour ces Cas de conscience et

je me suis jeté, à mon corps défendant, dans la bagarre 4. Je voudrais

être à décembre pour vous voir, enfin.

Une grosse facture de Delamain m’attendait ici depuis le

6 septembre. Je pense qu’en leur répondant que je les réglerais fin

novembre, je ne les ai pas gênés ; le fait est que j’avais tout à fait

oublié cette note (90 000). Si vous pensez qu’ils préfèrent être réglés

tout de suite, qu’ils me le disent. J’avais fixé fin novembre, pour avoir

des francs français ; comme j’écris très peu, ils rentrent très peu. Me

voilà, en tout cas, pourvu pour longtemps, et grâce à vous,

d’excellente fine. Je caresse toujours le rêve d’avoir une cave à

Rambouillet, que viendraient vider nos jeunes amis, jusqu’à ce qu’ils

soient trop ivres pour rentrer à Paris ; j’ai même prévu un grand

dortoir où on pourra coucher 6 à 8 personnes, pour ceux qui

resteraient jusqu’au jour. Mais verrons-nous jamais cela ?

 

Tout à vous

PM.

 

1. Henry Bordeaux, Histoire d’une vie, Éd. Plon, 9 vol., 1946-1963.

2. « Jacques Chardonne présente La Sensitive de Michèle Perrein », Arts, 24 octobre 1956, p. 1.

3. Il s’agissait de l’enquête d’Arts : « les écrivains ont-ils des cas de conscience ? »

4. L’article de Paul Morand, « Tas de conscience », sera publié dans Arts, 14 novembre 1956, p. 6.

 

93 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

27 octobre 1956

Cher ami,

 

J’ai été heureux de revoir Hélène (c’est ainsi que Nimier

l’appelle) immuable, malgré un mari qui la bouscule si fort. Rien ne

paraît des milliers de km. Je lui ai raconté son voyage éblouissant

jusqu’aux arbres de Vevey. Elle en avait vu un peu. Moins que moi.

Denise Bourdet était à ses côtés, et j’ai fait une découverte capitale :

ce qui compte dans une femme, c’est le squelette. On ne s’en avise

pas à vingt ans. Plus rien ne reste de la Denise de jadis, parce que

l’ossature était défectueuse. Dans ma famille, à 80 ans (côté

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