Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 8 sur 17 · partie 4/4

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Correspondance

1956. Lettres 29 à 108

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

américain), les femmes étaient merveilleuses, tout en cristal. À cause

du squelette (et aussi de l’épiderme).

Les braves souvenirs de Henry Bordeaux intéressent un peu, dans

les passages où l’on retrouve une figure que l’on a connue. Ce que

vous devez écrire (c’est aussi l’avis de Nimier) c’est un livre sur vous,

un livre composé, en larges touches ; vous, saisi du dehors par vous-

même, et traversant littérature, diplomatie, politique, monde d’un

siècle ; illuminant tout. Sans quoi tout restera obscur. Aucun rapport

avec 1 2 Papiers d’identité , Giraudoux, Journal. Un livre pour les mois où

vous serez de loisir.

Pour La Parisienne et Arts (avec des nouveaux venus ; tous un peu

brouillés entre eux) ils s’embrouillent. Nous leur ferons la leçon, quand vous serez là, en décembre ! Mais il faut les soutenir.

Je viens de me baigner à Gibraltar. Quelle fraîcheur dans le coup

de pinceau ! ( 3 Nouvelles littéraires.) Superbe.

Dans les années (ces années) de très bas niveau littéraire, le goût

ne signifie plus rien. Il n’y a pas deux personnes qui aient le même

avis sur un livre. Survient une œuvre exceptionnelle, le goût reprend

sa fonction, un rassemblement se produit. Deux avis différents ne

sont pas permis sur le dernier Benoist-Méchin 4. Je pense à la seconde

partie du volume : « L’Histoire prend figure ». Ces portraits, ces

figures, magistrales figures, ont pour socle de granit tout ce qui

précède. Splendeur du vrai ; qui fait un style.

Delamain-Jarnac attendra très bien novembre ou décembre. Je lui

écris.

 

À vous

JC.

 

P.-S. Ma femme épuisée par 150 km (nous venions de passer deux

jours au bord de la Loire) n’a pu voir Madame Morand. Une femme

trop frêle, c’est lourd.

 

Dimanche.

 

P.-S. On a toujours traversé l’avenir, depuis des millénaires. N’y

pensez pas. Pourtant, il détruit tout, derrière lui. Justement il s’agit de

sauver ce que l’on ne verra pas deux fois. Et qui verra deux fois ce que

vous avez vu ; et vous-même.

Au début du siècle on aimait beaucoup un livre de Kropotkine,

Histoire de ma vie 5 ou Ma vie, je ne sais plus. C’était bien.

C’est dans ce genre-là, quand vous aurez le temps, qu’il faudra

écrire ce livre capital, pour nous, et pour une étrange époque, qui n’attend plus que vous ; et elle vivra.

Est-ce Courbet 6 qui a dit : « Je n’ai rien négligé. » Un écrivain ne

doit jamais se montrer en négligé, ni une jolie femme (si elle n’est

plus très jeune) et tient à être belle. Il n’y a pas d’œuvres mineures,

« joue toujours comme si un maître t’écoutait ».

Montherlant vient de se montrer en négligé. Il est trop découvert.

Mauvaise affaire pour lui, ce 7 Brocéliande. Il a besoin de Romains.

Ce qui est grave, c’est que dans le négligé on croit voir mieux

l’homme. Alors on doute de l’autre.

 

Votre

J.

 

1. Éd. Grasset, 1931.

2. Giraudoux, souvenirs de notre jeunesse, Genève, Éd. La Palatine, 1948.

3. Paul Morand, « Gibraltar, carrefour des continents », Les Nouvelles littéraires, 25 octobre 1956, p. 1-2.

4. Jacques Benoist-Méchin, Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident. 10 mai-10 juillet 1940, Éd. Albin Michel, 1956.

5. Il s’agit de l’ouvrage Autour d’une vie du prince Piotr Alexeïevitch Kropotkine (1842-1921), Mémoires qui eurent une grande influence sur les mouvements révolutionnaires espagnols et russes.

6. Gustave Courbet (1819-1877), peintre, lithographe et dessinateur.

7. Pièce en trois actes, représentée au Théâtre-Français le 24 octobre 1956.

 

94 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

27 octobre 1956

 

Cher ami,

 

Le livre de Schlumberger 1 est excellent, sauf que, comme je vous

disais un jour, ce sont les deux amis les plus intimes de Gide qui lui ont porté le coup de grâce. Ces gens sont d’une hypocrisie

insondable ; qu’on ait son mot à dire dans un drame dont on fut le

témoin, c’est tout naturel, mais pourquoi commencer (1re phrase)

par : « On aurait souhaité que la vie de cette femme ne fût pas

arrachée à la pénombre. » !!! Ce qu’il y a de plus beau, l’œil sec, la

haine de cette femme frustrée, devant Gide pleurant ses lettres

brûlées ; ce divorce moral voulu par elle est là ; et l’immense chemin

du « bonheur conjugal » parcouru entre « l’union de deux cœurs » et

le « près de toi je pourrissais ». (Mais ce ne sera pas pour étonner le

romancier du couple…) Après avoir voulu être Dostoïevski, Gide se

voulait Goethe, et après l’homme des pissotières, celui des lecteurs de

la Bible en famille. D’où cette « voix à deux registres » qui m’effraie

toujours. Et ce qui n’est jamais dit, mais se sent sous-jacent, cette

haine de mère virtuelle et de femme frustrée de tant d’espérance qui

s’en va se perdre chez les « gâcheurs », dans le dérisoire d’Allégret 2

ou sur la plaque de verre de l’inséminateur artificiel. L’aventure

Rysselberghe 3 est la plus étrange, et là, Schlumberger n’apporte

aucune lumière. Pourquoi cette trahison ? Les R. 4 ont-ils essayé de

capter la gloire de Gide vieillissant ? En tout cas, la vieille R. n’était

pas une bête. La lettre 5 d’elle que cite Schlumberger est magnifique.

Gide restera l’inséminariste artificiel, pour la postérité. (Pardon !)

Laissons-là cet 6 Éternel fiancé (suite de L’Éternel mari) et que je vous

parle du libelle que je reçois de Frank. Le tempérament du gars me

plaît ; il a du sang, il rue, tape au critique comme un cheval aux

chiens, Nimier est ce qu’il voudrait être, de l’autre bord. Son

pamphlet 7 est le meilleur du lot, avec celui de Sérant. Trop

personnel, trop « me-faire-ça-à-moi », mais il ne faut pas le lui

reprocher, c’est sa nature. Mais c’est plus nerveux que son art

romanesque.

Un de mes amis, grand admirateur de la pensée politique, si

ferme, de Gaxotte 8, a été le voir près d’Amboise ; stupéfait du

contraste entre le penseur et sa maison, de poupée, de cocotte, où

tout est petit, tarabiscoté et fignolé, pour ne pas dire fignolet. Et la

soupente du danseur ami, « une loge de clown », toute en verroteries,

chochotteries brillantes. Que les êtres sont donc doubles !

Les nouvelles qu’Hélène m’apporte de N. me désolent. 2 mois

d’indemnité et la perspective d’une petite collection chez Gallimard

c’est affreux, avec un logement prêté, à l’entrée de l’hiver, et la

réputation d’être un homme de droite, pour finir, bref tout ce qu’il y

a de pire. Ce sont les seuls moments où je me ronge d’être loin, sans

crédit et sans attaches avec rien. Je pense que les événements de

Hongrie 9 et le râle de 300 millions d’Européens incarcérés derrière le

rideau de fer va un peu gêner la gauche pro-russe, legs 1901 de

l’intelligentsia française, si prompte à crier dès qu’on touche à un

Malgache, mais je n’en suis pas si sûr.

Je pense être à Paris le 15 novembre pour un bout de temps, une

quinzaine au moins. Une Mme Marie-Thérèse Ponty m’a envoyé La

Vie de château 10, qui ne vaut rien. Votre M. Perrein, La Sensitive (pas lu),

un nouveau Gilles Rosset, 11 Les Rois fainéants, qui ne me semble pas

fameux. Par contre, je suis comme vous, « Vanina » de P. de M. 12 dans

La N.R.F. m’a beaucoup plu. Je vous applaudis de ce choix.

Je reçois votre lettre du 27. Je ne suis pas de votre avis pour Denise

(je parle de la figure), à 60 ans passés le visage doit sa beauté à la

charpente, nez, menton, front, arcade sourcilière. Pour écrire ma vie,

il me faudrait de la mémoire ; je suis un panier percé ; le moindre

auteur se souvient de tout, du poulet rôti qu’on a apporté à un pique-

nique qui a eu lieu en 1921, etc… Il eût fallu m’intéresser aux êtres.

 

« J’offense d’un regard trop court

De fins objets, à tous vents sème 13. »

 

Je suis un gros frelon idiot et égoïste.

 

PM.

 

P.-S. Où trouve-t-on le livre de Roger Stéphane 14 ? Je n’ai jamais

reçu les deux exemplaires du Journal.

 

1. Jean Schlumberger, Madeleine et André Gide, Éd. Gallimard, 1956. Madeleine Rondeaux, que Gide avait épousée le 7 octobre 1895 à Cuverville, était sa cousine.

2. Gide avait commencé sa liaison avec Marc Allégret en mai 1917.

3. Élisabeth Van Rysselberghe, fille de la Petite Dame, mettra au monde, le 18 avril 1923, Catherine, fille de Gide. Cette naissance sera cachée à l’épouse légitime, Madeleine. Sur cette naissance, voir Journal inutile, Éd. Gallimard, 2001, t. 2, p. 81.

4. Rysselberghe.

5. Madeleine et André Gide, op. cit., p. 140-144.

6. Fedor Dostoïevski, L’Éternel Mari, Éd. Gallimard, 1931.

7. Le Dernier des Mohicans.

8. Pierre Gaxotte (1895-1982), écrivain, secrétaire de Charles Maurras, rédacteur en chef de Candide, collaborateur de La Revue des Deux Mondes, élu à l’Académie française en 1953.

9 er . Allusion à l’occupation de Budapest et de la Hongrie par les troupes soviétiques (1-

4 novembre 1956) après le mouvement insurrectionnel d’octobre 1956 et la nomination d’Imre Nagy à la présidence du Conseil.

10. Éd. Fasquelle, 1956.

11. Éd. Plon, 1956.

12 er . André Pieyre de Mandiargues, « Vanina », La Nouvelle Revue française , 1 octobre 1956, p. 577-605. La fin de ce texte sera publiée dans le numéro du 1 er novembre 1956, p. 834-865.

13. « J’offense d’un regard trop court / De fins objets, d’ardentes âmes », in « Longtemps après », Georges de Porto-Riche.

14. Les Fausses Passions, Éd. de La Table ronde, 1956.

 

95 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

30 octobre 1956

 

Cher ami,

 

Je me suis mal expliqué : nous sommes du même avis sur le

squelette, c’est-à-dire la structure osseuse du visage. Les yeux

splendides de Denise 1, jadis ; la lumière qui la recouvrait nous cachait

ce vice de structure. Auprès d’elle, madame Morand apparaissait telle

qu’elle fut ; telle qu’elle sera toujours, l’autre jour.

Les Nimier viennent à La Frette dimanche. Je me suis bien

inquiété pour lui ; mais il a un appui : Schoeller-Hachette. Je crois

que cela va s’arranger ; un poste dans l’édition.

J’ai vu les Marceau dimanche. Un couple sympathique. Je ne sais si

vous connaissez Bianca, sa femme ; jolie, intelligente, charmante. Un

modèle de femme d’écrivain. C’est le couple Maurois, en bien. Il

travaille de 7 heures du matin à 8 heures du soir, et m’a réconcilié

avec le « métier » d’écrivain que je méprisais. Il a fait deux parts : les

besognes (il paraît qu’on en trouve tant que l’on veut) et la littérature

(à laquelle il ne demande que l’honneur). En réalité, il n’y a pas de

métier plus dur.

Gide a manqué de simplicité envers lui-même. De tout, il a voulu

faire une vertu. Même la simplicité de son style ment : cela baigne

subtilement dans un vilain sirop*. Je ne pouvais pas le voir. Blanche le

détestait. C’est Valéry qui est bien. Et Proust qui a le talent (avec des

abus).

J’ai reçu aussi La Vie de château  ; j’ai lu. C’est effroyable. Ces

éditeurs sont bien surprenants. Ne lisez pas La Sensitive. C’est inutile.

Tous ces livres, ce n’est rien. On me dit que Les Racines du ciel de

Gary 2 3 , c’est curieux. Trop gros pour moi. Oui Le Dernier des Mohicans

c’est pas mal. C’est celui-là que je vous recommandais. L’étoffe est

curieuse. Mais l’homme ne tient pas debout, ruiné d’alcool.

De la mémoire, des yeux, vous en avez, à en être étouffé. Mais le

livre de vous que je rêve (plus tard), votre vie, c’est à grands traits que

je la vois ; un dessin des cimes.

Je suppose que l’on a envoyé le Journal à Tanger. Je vais signaler

que vous ne l’avez pas reçu. Il est en vente. Je vous enverrai la page de

la Biblio 4.

Si le gros roman de Thomas Wolf vous intéresse (Aux sources du

fleuve 5) demandez-le à Stock.

 

Je vais voir pour le livre de Stéphane. Je ne sais.

Les événements deviennent intéressants. Mais Gaxotte est

pédéraste. Cela explique la maison de poupée.

 

Votre

J.

 

P.-S. Votre lettre du 31. La mort de Rochat me peine, et va

surprendre Stock. C’est sa femme qui représente Stock en Suisse.

On fait votre service de presse aujourd’hui. C’est un moment où

les critiques sont exaspérés par les romans nouveaux en avalanche.

J’aurais préféré plus tôt ou plus tard. D’eux-mêmes, je pense, ils

retarderont.

Je suis en discussion secrète avec Michèle Perrein. Je lui dis (je

n’en doute pas) que les filles sont toutes égarées dans leurs

expériences et ne peuvent s’en sortir seules. Il faut rétablir le mariage

de « convenances ». Je m’y emploie auprès d’une jolie jeune fille que

j’ai appelée Martine dans Matinales. Je veux lui faire épouser Christian

Millau. Nous verrons les résultats. Maxime : l’amour se fait. C’est le

contraire des « auberges espagnoles ». Ce qu’on apporte, ce n’est

rien.

Vous avez bien fait de vous retenir de partir pour Budapest ; vous

qui voyez tout à distance, et à travers l’avenir.

Je sais quelle est la douleur de Mme Rochat. Ce que signifie cette

mort pour elle. De même pour Henri Clouard qui a perdu sa femme

l’an dernier et en meurt. L’amour est au bout de la vie ; celui qui est

incurable.

 

1. Bourdet.

*. Ou plutôt c’est une simplicité un peu forcée. Il y a plus de vraie simplicité dans la couleur, quand elle est franche. Le bon Chateaubriand est plus sec. [Note de l’auteur.]

2. Romain Gary, Les Racines du ciel, Éd. Gallimard, obtiendra le Goncourt 1956.

3. Livre de Bernard Frank en réponse à Jean Cau, le secrétaire de Jean-Paul Sartre, qui l’avait attaqué dans Les Temps modernes.

4. « Biblio » 1956, Éd. Hachette, vol. XXIII, 1957, p. 629.

5. Traduit de l’américain par Pierre Singer, Éd. Stock, 1956.

 

96 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 octobre 1956

Cher ami,

 

Ce n’est pas si mal le roman de Michèle Perrein. La fin est bonne

et c’est ainsi qu’elles mettent toutes le désespoir en pratique ; en

sautant les garçons ; des passes d’une heure ; les garçons

d’aujourd’hui, ce sont ce que, de notre temps, étaient les putains.

« La Sensitive demande a être arrosée fréquemment » paraît-il : elle

est servie, l’admiratrice de Mouloudji 1 !

Comme je vous l’avais annoncé il y a un mois, Pineau a fait

attaquer les Égyptiens par les Juifs. C’était la seule parade, que les

événements d’Europe centrale ont hâtée. Les Anglo-Saxons vont essayer de freiner, mais toutes les sociétés secrètes juives d’Amérique

se mettront en mouvement, et gare aux élections !

Merci infiniment pour votre intervention chez Delamain-Cognac.

Je vous remercie de la lettre du critique Charles Blanchard et du

soin que vous prenez de ma gloire qui, dans l’état où elle est, ne peut

que se porter mieux. Je me suis retenu à 4 pour ne pas partir pour

Budapest. Mais j’ai craint d’être bloqué aux portes de Vienne. Les

gens comme il faut découvrent soudain que 200 millions d’Européens

gémissent sous les chenilles des tanks russes auprès desquelles la

« botte hitlérienne » ne fut qu’une aimable mule de jolie femme.

 

Tout à vous

PM.

 

P.-S. Je me suis baigné vers 1932 dans ce golfe d’Akaba où

avancent les Israéliens, à 20 km du Canal. C’est un désert de roches

immenses, avec mirages de lacs au-dessus du radiateur, paysage

lunaire. On se sent traversé de flèches infra-rouges et de souvenirs de

siècles pulvérisés.

 

1. Marcel Mouloudji (1922-1994), acteur, compositeur, chanteur de cabaret avec Boris Vian (1920-1959), notamment au Tabou et au Quod Libet.

 

97 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

8 novembre 1956

 

Cher ami,

 

À

Très bien ; le mardi 13, à une heure dix, j’apparaîtrai à l’Auto. À

3 heures j’irai voir Henri Clouard, qui me parle toujours de vous. Il

aura des nouvelles fraîches. Je souhaite qu’il y ait encore un merlan

frit pour notre déjeuner du 13.

Depuis Yalta, je suis un homme détaché. Tout a été conclu ce jour-

là. Regardant de trop haut, je comprends mal ce que font Mollet et

Eden sur le Nil. J’ai un succès assuré, quand je répète votre phrase :

« C’est une question de camions. » Cependant les forces morales

comptent encore ; et la guérilla ; le « maquis » nous fera perdre

l’Afrique, quelles que soient les armées. Forces morales ? Les

déclarations de Claude Roy 1 et autres communistes et communisants

à propos de la Hongrie. Cela compte. On voit qu’ils ont honte, du

moins les intellectuels.

À présent, vous écrivez des nouvelles, en pleine verdeur de votre

talent. Quand vous ne ferez plus de ski, ni cheval, nous reparlerons

du livre sur votre vie et le siècle.

Les Nimier sont venus à La Frette (une fois par an). Cela va

s’arranger pour lui. J’ai trouvé le ménage bien soudé ; lui, presque

normal. Je ne sais si cela s’est produit à Tanger — qui a beaucoup

compté pour eux — ou bien dans l’appartement qu’ils vont quitter.

Depuis quelques mois, ils habitaient pour la première fois un

appartement humain.

La première fois que j’ai vu Marceau, à déjeuner (buvant de l’eau

de Vichy), j’ai été frappé par son air caverneux. J’ai demandé à son

compatriote Robert Poulet s’il avait une maladie d’estomac, s’il avait

abusé des plaisirs. Poulet m’a dit : « Non. C’est l’ambition qui le

ravage. » Cela doit être une passion belge.

Vous pourriez lire le nouveau livre de Claude Roy, Le Soleil sur la

terre 2 (Julliard), au moins les 60 premières pages, merveilleuses. C’est

un très gentil communiste charentais. Il a, par moments, un talent enivrant. Vous et Giraudoux, vous en aviez toujours. C’est une

différence.

Je crois que Claude Roy et Mandiargues, c’est tout, pour cette

année.

Excellent Paulhan 3 dans La N.R.F.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Dans les listes d’écrivains qui protestent au sujet de la

Hongrie, il y a des noms que l’on ne voit pas : Aymé, Montherlant,

Giono, Morand, Chardonne. Pourquoi ?

Je ne peux donner une explication que touchant Chardonne.

Pour lui, il n’y a rien de neuf. Vous ne le saviez pas ? Pourquoi

protester aujourd’hui, et pas tous les jours ?

Tout devient clair, pour les aveugles. On voit que les Russes sont

en Égypte, et partout. On ne bougera plus.

Christian Millau revenant d’Algérie dans l’avion de Lacoste 4 me

téléphone que c’est une catastrophe.

 

1. Claude Roy (1915-1997) avait commencé sa carrière d’écrivain et de journaliste à L’Action française puis à Je suis partout. Adhérant au parti communiste pendant l’Occupation (1943), victime des illusions staliniennes, sa foi fut ébranlée par le rapport de Khrouchtchev en 1956. Son désenchantement se manifestera dans trois essais autobiographiques : Moi Je (1969) ; Nous (1972) et Somme toute (1976).

2. L’ouvrage sera réédité chez Gallimard en 1969.

3 er . Jean Paulhan, « Lettre à un jeune partisan », La Nouvelle Revue française , 1 novembre 1956, p. 769-784.

4. Robert Lacoste était ministre résident en Algérie.

 

98 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 10 novembre 1956

 

Cher ami,

 

Cette réflexion d’Hélène, hier : « Pourquoi les hommes ont-ils

peur des femmes (épouses, maîtresses, filles, etc…), alors qu’ils ont

toutes les armes en main ? » me paraît un joli sujet à traiter.

L’homme qui avait le plus peur de la sienne était Giraudoux ;

Suzanne Giraudoux le dominait de toute sa bassesse. L’étrange, c’est

que cet être compliqué aimait avoir peur ; prenait-il sa revanche en

voyant la colère rendre son épouse plus vile encore ? Le fait est qu’il

laissait sous les poches de son veston traîner exprès des lettres de

femmes, pour avoir des scènes. Est-ce parce que, pour un auteur

dramatique, une « scène » n’est jamais perdue ?

« Je ferai un livre avec toutes ces lettres de rupture que j’ai

échangées avec Suzanne », me disait-il souvent.

 

PM.

 

P.-S. Nous qui sommes assez vieux pour avoir vu la France s’offrir

trois ennemis héréditaires successifs — Angleterre, Allemagne,

URSS…

Merci pour votre lettre de vendredi. « Ce n’est pas fini », voilà qui

est bien dit. Mieux que la Vilmorin 1 2 qui, dans L’Intran d’hier, se

découvre magyarophile en 56 ; il lui fallait l’être en 1945, quand elle

allait habiter chez ses amis Duff Cooper 3 ; leur dire : « Churchill a

donné la Hongrie à l’URSS, je ne vais pas chez vous. » Mais quand on

est la mort, on le reste. Duff, camarade d’Oxford, était un petit gars

vaniteux et un esprit faux. Il nous a jetés dans la guerre, en 39.

 

1. Louise de Vilmorin (1909-1969), romancière, scénariste, mariée en 1925 à l’homme d’affaires américain Henry Leigh-Hunt, puis en 1937 au comte Paul Palffy, et compagne d’André Malraux les dernières années de sa vie.

2. Louise de Vilmorin, « Le temps des assassins », Paris-Presse, 10 novembre 1956, p. 1.

3. Sir Duff Cooper, délégué à Alger, ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris. Louise et André de Vilmorin traduisirent sa biographie du roi David, publiée aux Éd. Robert Laffont en 1946.

 

99 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 2 décembre 1956

Cher ami,

 

Je ferme la radio pour vous écrire. Mollet y dénombre les

avantages qu’on doit à son opération Suez. « L’autorité de l’ONU s’en

est trouvée accrue, etc… », dit-il, portant froidement son délit (à lui)

à son crédit. De tous temps les politiciens virent la réalité sous forme

de couleuvres à avaler ; mais les avaler en criant : « Ah ! le bon foie

gras », c’est récent. « Il eût fallu faire vite », a déclaré Pierre Mendès

France. Évidemment : les gangsters minutent leurs attaques de

banque. Les USA se radoucissent. Mais l’opération Suez nous liquide

en Afrique du Nord. L’accord USA-URSS 1 sur la question de l’ONU

ne nous laisse aucune marge ; et nous enferme dans ce dilemme

étonnant : recevoir en Algérie ou des volontaires (URSS), ou des

observateurs (USA-ONU). Amusant ! En tout cas, les gens

comprennent que l’Histoire de France, c’est fini depuis 40. Il faut

être un professeur comme Mollet pour vouloir encore faire un cours

d’histoire de France et d’Angleterre. Ce cours n’est plus au

programme.

Les Hongrois arrivent ici. Dorothy Palffy les recueille (elle fut une

des nombreuses épouses de cet étalon 2 européen, le plus beau de

notre génération, qui compta Bile Vullarosa, Georgie Festetier,

Beauvau, etc… parmi ses champions). À Dorothy, Loulou de Vilmorin succéda. Bref, Dorothy m’a raconté hier qu’elle avait hébergé à son

hôtel (Montana), à Lausanne, deux garçons, 12 et 14 ans, qui

arrivaient tout droit de Budapest. Ils n’avaient jamais vu d’ascenseur

marcher. L’un au 5e de l’hôtel, et l’autre à la cave, ils n’arrêtaient pas

de le faire fonctionner. Un pauvre client suisse se trouva coincé dans

ce va-et-vient. Il parvient à sauter de l’appareil en marche, tombe sur

un des petits Hongrois et le calotte. Celui-ci tire alors un couteau,

déclare qu’il a tué trois Russes, qu’il n’y a que le premier qui coûte et

se met à poursuivre dans les couloirs le Suisse éperdu… qui ouvre la

porte de la première chambre venue, et la referme à clé, au grand

effroi d’une vieille Anglaise voyant surgir un inconnu. Cela se passait

avant-hier à l’hôtel Montana.

 

Vale et me ama

PM.

 

1. Aux termes de cet accord, les casques bleus étaient arrivés en Égypte et la question algérienne avait été inscrite à l’ordre du jour de l’assemblée générale de l’ONU le 15 novembre.

2. Allusion au prince Radziwill.

 

100 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 décembre 1956

Cher ami,

 

Une heure de thé comme celle de l’autre jour me fait regretter

Paris. Et presque rien d’autre. Vous êtes incomparable ; vos propos

me font penser à ces viandes saisies et succulentes, avec tout leur jus,

des grands rôtisseurs. Je n’ai pas vu Bernard Frank chez Brigitte Leclerc, il était malade. J’ai dû en partir de bonne heure, ayant un

dîner ; pour une fois j’aurais voulu rester ; d’autant plus que cela finit

par un dîner Nimier St. Hecquet des plus éblouissants, m’a dit

Nadine. J’aime voir entrer le couple Nimier, ils sont beaux.

Londres était plus ensoleillé que Paris. Les pièces médiocres ; il y a

quelques grands acteurs, mais le reste, amateurs de province. Quand

on voit la qualité du jeu à Paris, la voix posée, l’aisance, quelle

différence. Eden était parti pour la Jamaïque au milieu d’une

indifférence nationale ; il paraît que sa femme, née Churchill,

l’épuise. Massigli a dit à une amie que jamais le Quai n’avait été tenu

plus à l’écart que par P. Aucun papier n’arrive aux bureaux. La veille

de Suez, Joxe n’en savait rien ! J’ai été voir Edwige Feuillère 1 dans

une médiocre pièce d’Ugo Betti 2. Ces théâtres sans voitures sont

sinistres. La pauvre essayait d’attraper Noël comme un naufragé une

bouée. J’ai été emmené au 3 Demi-Monde par Suzanne Lalique, qui a

peint le décor et composé une robe noire et rose, splendide, pour

Lise Delamare. C’était à La Régence ; tous les mignons de ces

messieurs attendaient leur patron, dans des blazers à boutons de

cuivre, en s’appelant « mon coco » ; Escande 4 5 , H., Meyer, jouaient

pendant ce temps. Il paraît que Bretty 6 voit le testament de Mandel

attaqué par la famille, qui l’accuse d’avoir mis la main sur une malle

de lingots.

J’ai dîné avec Roger Peyrefitte chez Vekermann. Quand les

fonctionnaires n’ont plus de bureaux, on ne les tient plus, ils

travaillent comme des nègres ; drôle d’idée de besogner autant,

quand on vient de gagner cent millions ! Il n’y a plus de paresseux ;

Lacretelle et moi sommes les deux derniers. Benoist-Méchin met sur

pied pour Prouvost 7 un grand magazine de luxe : 150 F, tiré à

150 000, une Fortune pour petites bourses.

Retour par un ciel bleu d’affiche ferroviaire, mais neige solide

dans le Jura. Personne sur les routes, où les petites filles jouent au

cerceau, les canards ont perdu l’habitude ; j’en ai, à mon grand

regret, écrasé un, blanc et bleu comme un Handecotter.

Il m’a fallu huit jours pour pouvoir passer du Doubs dans le Jura ;

les passeports internationaux, on les a bien plus facilement que les

sauf-conduits interdépartementaux. Assez bavardé idiotement.

Boisdeffre, que vous n’aimez pas, m’a demandé de présenter son

roman. « Votre héros, un monstre d’égoïsme », lui ai-je dit (le portrait

de l’auteur). « Vous m’avez montré le chemin », m’a-t-il répondu avec

insolence. Le marquis de Favra — adopté par la reine Elisabeth, qui

vient de se marier — s’appelle Prince Marx de Hohenzollern 8. C’est

un petit maquereau français, ancien boucher, je crois. Abel Hermant

vit encore !

 

À vous

PM.

 

1. Edwige Feuillère (1907-1998), actrice et comédienne.

2. La Reine et les Insurgés, jouée au théâtre de la Renaissance.

3. Suzanne Lalique, décoratrice de théâtre, fille du maître verrier René Lalique (1860-1945), ami d’Eugène Morand.

4. Maurice Escande (1892-1973), comédien, acteur, administrateur de la Comédie-Française.

5. Jean Meyer (1914-2003), acteur et cinéaste.

6. Béatrice Bretty (1895-1982).

7. Jean Prouvost (1885-1978), industriel, propriétaire de Paris-Soir, Le Figaro, Marie-Claire et Paris-Match, dont il se séparera en 1970.

8. Il s’agit peut-être d’une confusion avec l’altesse royale Bouchard Frédéric Max de Hohenzollern (1917-1988).

 

101 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

9 décembre 1956

 

Cher ami,

 

On en sait des choses à Vevey, sur Londres, Paris, le monde ! J’y

découpe des morceaux, pour orner la conversation : les petits

Hongrois… etc… Vous respirez un air bien riche ; et cela vous donne

bonne mine.

Peyrefitte travaille ; comme Nimier ; comme vous peut-être, qui

avez tant de lectures. Les travailleurs sont les heureux de ce monde,

toujours nourris. Du Bos me disait : « Je n’ai fait que des dépenses. »

Dans un autre sens, je peux reprendre le mot. Dépenses de paroles,

qui laissent un grand vide. On s’en va toujours mécontent, ayant

fatigué les autres. Ainsi je vous ai quitté l’autre jour. C’est vrai, je n’ai

jamais travaillé. Je n’ai rien voulu savoir. Jamais je n’ai mis le nez dans

Freud. Je me dis : j’attendrai que cela passe. Et c’est vrai ; les trois

quarts sont passés. Je n’ai pas eu la peine de rectifier. J’en suis, du

côté des sciences, toujours au point où il faut oublier ce que l’on a

appris. À mi-chemin en somme. De tout cela, je ne me fais pas gloire.

Cela ne fait pas une vie bien meublée.

Déjeuné avec Dominique Aury. Cela arrive trois fois dans l’année.

C’est la femme la plus agréable de Paris ; des oreilles bien

intelligentes. Beaucoup parlé de vous. C’est mon dada. Elle semble

connaître votre nouvelle, et elle m’a dit : ce sera très bien. Elle

connaît le sujet peut-être. Je lui ai dit que vous craignez pour eux le

côté mondain. Ajoutant : il a tort bien sûr ; quand on a refusé Proust

comme trop mondain, on reste sur ses gardes.

Voilà Nimier établi par Gallimard. Beau poste sûr. Quant au

ménage, il s’est établi à Tanger ; Nimier continue à ne pas vouloir

écrire. Dans dix ans, nous verrons un autre auteur.

Hecquet est une curiosité. Il écrit dans une espèce de délire des

choses de bon sens ; sagesse folle. Quand il parle, on étouffe.

Votre

J.

 

P.-S. Hecquet a écrit, jadis, une critique stupide sur La Folle

amoureuse. Je l’ai vu deux jours après. Il était dans le repentir. Il ne

comprenait plus ce qu’il avait écrit. Ces improvisateurs s’enterrent

eux-mêmes.

Je n’aurais jamais cru que l’URSS et le communisme pouvaient se

dissoudre. Cela ne paraît plus impossible. Du coup Sartre 1 chancelle.

On voit qu’il existe une « nature humaine » ; au moins par continent.

 

1. Jean-Paul Sartre avait condamné l’intervention soviétique en Hongrie (« Après Budapest, Sartre parle », L’Express, 9 novembre 1956), rompu avec le parti communiste français, quitté l’Association France-URSS et écrit « Le Fantôme de Staline », Les Temps modernes , novembre-décembre 1956 — janvier 1957, p. 577-697.

 

102 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 9 décembre 1956

 

Cher ami,

 

La littérature 1956 est curieuse ; Hélène, sur un tabouret, range

des piles de livres ; elle ouvre au hasard Les Belles Journées (qu’un

nommé Maurice Lime 1 m’envoya), à la page 57 : « Vise-moi ce cul, je

la baiserais bien en levrette ! »

Demain, j’emmène une folle déjeuner ; c’est l’aimable Isabelle de

Broglie, divorcée de La Moussaye, née Fellorves ; j’ai été un ami de sa

mère ; elle est l’auteur d’une excellente Paix de Westphalie et autres

livres ; elle est en pensée avec le duc de Beaufort 2 (le roi des Halles), pour qui elle a un amour posthume, depuis des années. Je vais la

chercher près de Frangias ; c’est une folle douce.

Je pense partir pour Lisbonne dans les premiers jours de janvier,

et 8 jours après pour Madère. Je mets mes pas dans les vôtres. Peut-

être y a-t-il d’autres îles moins ennuyeuses, conseillez-moi.

Ici on nous rebat les oreilles de la décomposition russe et de la

guerre. Comme si la guerre n’était pas le seul remède pour les

dictatures branlantes… Il faut rester sur les cuivres, le nickel, les

matières premières ; et les aciers qui font des plaques de tôle pour

navires.

Je lis les 3 Images de Paris de Jouhandeau ; c’est un romancier-né ;

on voit qu’il a vécu dans des coins de province perdus, où chaque être

compte. En dix lignes il vous campe un clochard. Tandis que les

personnages de Mauriac sont des passions, les siennes, qu’il masque

ultérieurement d’une figure.

Arts est vraiment de premier ordre ; voir le dernier ; articles de

Marcabru 4 5 6 7 , Robert Beauvais , Huguenin , Matignon, etc…

J’espère que le fait d’être entre les mains d’Hachette ne changera

pas cette ligne et ces collaborateurs.

Dutourd m’a envoyé un drôle de livre, assez anglais d’humour,

Une tête de chien 8 9 , écrit il y a quelques années. « J’ai aimé vos Taxis, lui

ai-je dit, mais quand vous concluez au Général de Gaulle, vous

déraillez. » Il ne semblait pas tenir beaucoup à ses opinions ; il m’a

répondu qu’il fallait bien finir le livre, etc…

 

Tout à vous

P. Morand

 

1. Éd. Julliard, 1952.

2. François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort (1616-1669), surnommé « le Roi des Halles ».

3. Marcel Jouhandeau, Nouvelles Images de Paris suivies de Remarques sur les visages, Éd. Gallimard, 1956.

4. Pierre Marcabru, « On peut rire à Marigny et s’instruire au Théâtre d’aujourd’hui », Arts, 5 décembre 1956, p. 2.

5. Robert Beauvais, « Depuis quinze ans la littérature est un show-business », Arts, 5 décembre 1956, p. 1-7.

6. Jean-René Huguenin, « Le journal du monde réduit l’Histoire au grotesque du musée Grévin », Arts, 5 décembre 1956, p. 5.

7. Renaud Matignon (1936-1998), chroniqueur littéraire.

8. Jean Dutourd, Une tête de chien, Éd. Gallimard, 1949-1950.

9. Les Taxis de la Marne, Éd. Gallimard, 1956.

 

103 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 décembre 1956

 

Cher ami,

 

Madère est une île charmante, faite plutôt pour Chardonne qui

aime le cassis de Suisse, le Haut-Barsac, le Porto et Brigitte Bardot. Île

farouche pourtant, hors de sa ceinture de fleurs (volcan englouti).

J’ai tout de suite téléphoné à J.A. Dos Santos, directeur de la Casa de

Portugal, 7 rue Scribe, un ami qui connaît la question. Il est le mari

de Suzanne Chantal (vous avez lu le beau livre de Chantal 1 sur

Lisbonne). Dos Santos va vous écrire. Usez de lui pour tous

renseignements. Il aimerait mieux, pour vous, les Açores. Ce qui est à

éviter ce sont les Canaries (réplique du Maroc). Cela n’exclut pas une

pause à Madère.

À La Parisienne, ils sont ravis de votre nouvelle. Je ne donnerai

rien. Tant mieux. Nous sommes leurs pendants de cheminée ;

attendons. Tout à fait de votre avis sur Arts (l’équipe que vous vantez).

À l’occasion écrivez-le à Laurent. Il suffit d’un mot pour écraser un homme, ou le consolider. On me dit que Laurent resterait à la

direction.

Je vais quelquefois « prendre un verre » au Claridge ; y déjeuner

aussi. Vieux et vaste coquillage mort, où l’on est seul. Là-dedans, je

pense toujours à une étonnante nouvelle de vous (Europe galante. La

rude dame hollandaise qui lève un Français, et le fait dîner et coucher

au Claridge).

Quand cela vous sera possible, vous me direz à quelle date, à peu

près ! vous pensez donner votre manuscrit à Stock ; et le titre. En ce

moment, on pense au programme 57. C’est en mars (après

inventaire) que vous recevrez le compte de l’année 56, et l’argent.

Stock est content.

Jouhandeau fait d’excellents croquis. Il a trouvé un bon modèle

chez lui, et dans son village. J’ai voyagé un mois avec lui 2. Il n’arrête

pas de prendre des notes ; qu’il déverse dans ses livres, sans

retouches, je crois. Sauf les croquis, cela me paraît faible ; beaucoup

de bavardages, surtout dans ses derniers livres. Voyez ses « Carnets »

dans 3 Arts. Ce n’est pas ennuyeux ; mais ce n’est rien.

Si Hecquet vous envoie 4 Les Garçons prenez garde à la page de

Bernard Frank qu’il cite comme un exemple de turpitude. Immorale,

certes ; mais quel talent ! Il ne semble pas s’en douter.

Les dictateurs ont toujours glissé à la guerre, pour sortir d’un

mauvais pas. Cela n’a pas été favorable à Nicolas. Il me semble que les

Russes de l’URSS sont, avant tout (et cela est nouveau), gens

prudents, qui savent attendre.

 

Votre

JC.

 

1. Suzanne Chantal, José Dos Santos, Jean Desternes, Le Portugal, Éd. Odé, 1949-1950.

À

2. À l’occasion du Congrès des écrivains européens de Weimar, en octobre 1941.

3. « Carnets d’écrivain de Marcel Jouhandeau », Arts, 12 décembre 1956, p. 1-5. La publication se poursuivra dans les numéros du 19 décembre 1956 (p. 1-6) et du 26 décembre 1956 (p. 1-9).

4. Stephen Hecquet, Les Garçons, Éd. Fasquelle, 1956.

 

104 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 17 décembre 1956

Cher ami,

 

J’ai écrit à Jouhandeau ce que je vous disais : « Comment est-il

possible que vous soyez si méchant chez vous, et si bon dès que vous

êtes dans la rue ? » Ses Images de Paris sont pleins de pitoyables vieux

ménages de retraités et de clochards, qu’il peint comme personne.

Les USA sont évidemment terrifiés par la perspective d’une

banqueroute financière et économique européenne, avec chômage et

révolution derrière. Il y a un mois, ils ont failli nous barrer la route de

Suez avec leur flotte, et aujourd’hui, ils se préparent à faire pleuvoir

les dollars pour sauver la Livre. Comment explique-t-on que les

réfugiés hongrois du Doubs aient été pris de panique, il y a 8 jours, et

aient essayé de venir s’enfuir en Suisse ? Les mots réactionnaires et

fasciste redeviennent bien actuels ; tous les communiqués russes ne

parlent que de ça. Mais ces deux mots sont si terribles qu’aucune

démocratie n’ose répondre : « Être réactionnaire, depuis toujours,

c’est tirer sur l’ouvrier ; être fasciste, c’est n’admettre que le parti

unique ; vous, Russes, répondez parfaitement à la définition. » Quand

on lit que, par plus de 3 000 voix, le Comité socialiste a félicité Mollet

de ce qu’il a fait pour la paix, alors qu’il a failli foutre le feu au

monde et qu’il n’a reculé que devant un ultimatum russe, on se

demande si l’on est éveillé.

J’ai reçu une lettre fort aimable de Dos Santos. Il va me falloir,

hélas, retarder jusqu’à janvier mon départ pour les Açores, car

Hélène est bien souffrante ; une crise de colibacillose qui dure depuis

8 jours, résiste aux antibiotiques massifs pour la première fois, et va

m’obliger à la traîner devant des écrans de radiographie, pour voir s’il

n’y a pas de calculs aux reins.

Reçu lettre adorable de Nadine Nimier, qui avait su, par Germaine

Taillefer, sa propriétaire (que nous avions dû décommander à son

passage ici), qu’Hélène était malade. Nadine a une grâce infinie dans

le cœur ; Roger a eu raison de la choisir. Je finis la nouvelle, si peu

N.R.F.

 

À vous, infiniment

PM.

 

P.-S. Plusieurs Anglais de notre connaissance, dont Bunting, l’un

des bottiers, émigrent (taxes, impôts, fin de la main-d’œuvre

artisanale, etc..) ou vers les USA, ou vers le continent, ou vers les

terres australes. Ça sent la tempête !

 

105 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

19 décembre 1956

 

Cher ami,

 

Votre visa vaut pour les îles. Santos vous envoie le livre de Chantal

(Lisbonne).

L’Autobiographie est de Jean-Charles Pichon, chez Grasset. Cet

auteur est médiocre ; naguère chez Stock qui l’a abandonné. Journal

d’un raté chez Gallimard. On en dit du bien. Je m’en tiens aux on-dit.

La pièce de Marceau est excellente. Franc succès. J’en suis

heureux. C’est un homme estimable et que j’aime beaucoup.

Nous sommes bien chagrinés pour les nouvelles que vous nous

donnez de votre femme. La souffrance seule est vraiment horrible et

inique. Vous faites bien de faire regarder plus avant. Je suis anxieux

du résultat.

Nous en parlions hier au téléphone, avec Nadine. Puis elle a parlé

de son mari, et m’a ébloui. Je n’ai jamais vu un portrait plus

ressemblant, une telle acuité dans l’œil. Alors ? L’amour n’est pas

aveugle ? Une nouveauté. Je ne puis le dire en deux mots : un garçon

fait de pièces détachées, mal reliées en ensemble. Un enfant qui n’a

jamais joué, enfant, et joue encore et se fabrique des jouets. Un

vieillard. L’être le plus délicat, et une brute. Travailleur, uniquement,

jusqu’à quatre heures du matin. Ne voit personne, ne supporte

personne (sauf vous et moi, et un peu Blondin et Hecquet). Timide ;

dans « le monde » (c’est rare) dit des grossièretés. Naïf, et même

primitif, de ce côté. Si on lui dit : « On ne vous aimera pas si vous êtes

méchant », il est étonné ; une révélation. Etc… etc…

Aux Açores (je pense) comme à Madère, température égale toute

l’année (entre 17˚ et 25˚). Mais le beau moment c’est mars. Déjà

février. En somme, le printemps se fait toujours sentir.

En 1915, j’étais en relation, en Suisse, avec un banquier bordelais

que sa femme avait fait séquestrer dans une clinique. Il en est sorti

après la guerre, et a enfermé sa femme, dans sa chambre, à

Bordeaux ; elle n’est plus sortie de sa chambre.

Vous lisez, vous écrivez ! Que tout cela est beau.

Stock est enchanté (titre, etc…) de tout ce que j’ai fait savoir (les

trois nouvelles).

 

À vous

JC.

106 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

 

26 décembre 1956

 

Cher ami,

 

Je lirai La Présidente tout de suite, bien sûr. Elle me plaira. Je

l’enverrai aussitôt à Dominique Aury. Je lui signalerai que cette

nouvelle doit paraître vite.

Si c’est là un obstacle, vous me direz ce que je dois faire. On peut

proposer La Présidente à Thiébaut (c’est mon fils, ou André Bay qui

s’en chargeront. Je ne sais pourquoi Thiébaut ne peut me souffrir)

pour La Revue de Paris.

Ou bien, avec Nimier, je peux voir d’un autre côté (revues : Elle ?

Marie-Claire ?) ou encore Revue des Deux Mondes. Ou Match. Ou Jours de

France . Vous me passerez vos instructions.

Pour la publication en volume, mars n’est pas l’unique moment. Il

y a deux dates importantes : 15 jours avant Pâques, ou bien le tout

début de juin, en vue de l’été. Il ne faut pas manquer l’une ou l’autre

de ces dates, pour un auteur de votre rang. Après, on est perdu dans

la marmaille.

Janvier, c’est tôt pour les îles, et Lisbonne. Usez de Dos Santos,

sans réserve. Il est dévoué aux écrivains, à vous en particulier.

Entre La Présidente et vos lectures, quand dormez-vous ? Vous aurez

brûlé la vie.

Je relis Proust. Après le troisième tome, c’est assez effarant. Il y a

tous les vices littéraires ; tous les défauts. De la poudre aux yeux, car il

réduit tout en poudre. Énorme attirail d’analyse, pour tout saisir ; et

tout s’échappe. Il en dit trop. Il reste séduisant, car nous aimons les

vices.

Il y a une partialité dans les jugements littéraires, des partis, qui

sont plus fermés que les opinions de parti politique ; du moins un

temps. Tout de même, monstrueusement intéressant. Grande

importance historique. Le déluge.

 

À vous

Chardonne

 

107 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 29 décembre 1956

 

Cher ami,

 

Vous me voyez comme une sorte d’agité, byronien et peau-de-

chagrin, alors que je suis un misérable vieux retraité sans emploi,

même pas pêcheur à la ligne, et qui attend la mort au fond d’un

village de vignerons. Soit ! J’ai lu cette nuit Le Comte de Boigne d’Henry

Bordeaux 1 2 , très consciencieux. À nous pères, deux mots, d’un jeune

homme accablé de famille ; de notre temps on allait au bordel quand

on avait des boutons sur la figure, on ne se croyait pas obligé de

procréer et de détruire le monde parce qu’on n’avait pas de

logement.

J’ai vu hier un député qui m’a donné de mauvaises nouvelles

d’Algérie : 350 milliards et une jeunesse qui fait trois ans de service ; il

admirait d’ailleurs la passivité des Français qui ne bronchent pas et

acceptent même qu’on ne ramène pas les corps pour ne pas

impressionner l’opinion. Quant à Suez, nous perdons 500 milliards

(?) d’investissements en Égypte. Les Anglais, la moitié seulement,

parce qu’ils se paient sur les avoirs égyptiens en Angleterre, alors qu’il n’y en a pas en France. Ceci dit, l’offre israélienne d’échange de

prisonniers à l’Égypte (5 000 soldats de Nasser contre 4 israéliens)

c’est de l’humour juif excellent.

La presse suisse parle d’une entente — sur notre dos —, de plus

en plus menaçante, des deux géants.

Ma nouvelle, que vous recevrez prochainement, a eu pour point

de départ les souvenirs 1900 de Consuelo Vanderbilt 3, puis le succès,

1900 aussi, du temps de Charcot 4, des expériences de magnétisme

d’un nommé Pickman, qu’Hélène a connu.

Bonne fin d’année. Nimier a l’air de trouver qu’on bavarde trop à

La N.R.F. ; il a pris l’habitude de l’efficacité.

 

PM.

 

1. Le Comte de Boigne, général des Mahrattes, Éd. Hachette, 1956.

2. Jean-François Bourbon, À nous pères, deux mots, Éd. de La Table ronde, 1956.

3. Consuelo Vanderbilt, devenue duchesse de Marlborough par son mariage. Morand l’avait rencontrée à Londres et avait été très impressionné par la dernière réception qu’elle avait donnée dans sa résidence de Sunderland House, en 1914.

4. Jean Charcot (1867-1936), explorateur.

 

108 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 décembre 1956

 

Cher ami,

 

Je vous ai envoyé hier, recommandée, ma nouvelle. Puisque vous

avez la bonté de la remettre à D. Aury, pourriez-vous lui demander de

me lire vite, de façon que, si La N.R.F. ne la prend pas, elle puisse

aller, soit à Marcel Thiébaut 1 2 , soit à Henry Muller (Jours de France, au fond, aura peur du sujet). Mais comme ils me relancent depuis un an,

ce serait un moyen de m’en débarrasser. Le raseur que je suis s’excuse

encore de toutes ces commissions… Si vous avez besoin de La

Présidente pour composer le livre, comme je n’en ai pas de double, il

faudrait la faire taper, à moins que la revue qui la prendra ne vous

donne des épreuves. Je passerai par Paris en janvier, contrairement à

ce que je vous avais dit d’abord, parce que mon avion pour les Açores

part de Paris (Avianca). Pour les deux autres nouvelles qui composent

le volume, je vous les apporterai en venant. Que 1956 se termine en

paix. Ce ne fut pas une mauvaise année.

 

Vale

PM.

 

1. Marcel Thiébaut, critique littéraire à La Revue de Paris.

2. Henry Muller (1902-1980), écrivain, journaliste, secrétaire général des Éd. Grasset, fondateur des Éd. La Jeune Parque, romancier, mémorialiste, assurait la chronique « Le Magot solitaire » dans Carrefour dont il était le directeur littéraire, attaché à la direction de Jours de France, gendre de Jacques Chardonne.

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